LE POÈTE MORALISTE
La philosophie était, à l'origine, confondue avec la poésie, se réduisant à la mythologie et à la morale, et, dans chaque poète, il y a presque toujours un moraliste.
Et d'abord la technique même du vers, la nécessité de condenser la pensée, de rapprocher les sensations pour créer des images ou des métaphores, de se mouvoir dans un monde plus choisi, incite aux pensées générales, et la maxime en arrive à coïncider avec le vers. Il faut ajouter que les poètes, parlant un langage spécial et maniant des idées peu banales, sont tout naturellement portés à se croire un rôle de législateurs : Solon le fut, et, depuis, bien d'autres auraient voulu
l'être. Leur domaine s'est restreint : ils ont réglementé le Parnasse. Ils essaient de convaincre l'humanité : un Hugo le fit avec prétention et se crut un prophète; un Musset, un Heine le firent en souriant et restèrent des génies aimables. C'est à ces derniers que ressemble notre poète.
En effet, dans ses deux œuvres moralistes, les Paroles de Salomo}} et les Sonnets capricieux, il tient à nous avertir par les titres qu'il laisse au poète-roi la responsabilité de son pessimisme, et que pour ce qui est de ses propres réflexions, ce ne sont que des boutades, rien de pédantesque ou de systématique, mais des caprices au jour le jour.
Il ne faut pas le croire sur parole : ces œuvres que l'on serait tenté de négliger au profit de recueils aux titres plus sonores sont peut-être ce que le poète a écrit de plus parfait, sinon de plus original. Et s'il est vrai qu'un sonnet bien fait vaut à lui seul un bon poème, que doit-on penser d'un volume qui en contient trois cent quatre, dont plusieurs sont excellents!
Les Paroles de Salomon sont une adaptation des
<( Proverbes » et de « l'Ecclésiaste ». C'est déjà une
haute preuve de goût que le choix d'un pareil modèle,
220 JOSKPII AUTRAN, SA V I K KT SKS (JlilJVHES.
surtout de l'Ecclésiaste, le chant le plus désespéré, le plus pessimiste que nous ait laissé la littérature antique. Autran avait beaucoup lu la Bible et sans en être imprégné comme Vigny, le grand souflle qui passe à travers ces pages, le sublime qui y remplace la beauté, et la concision tragique du style l'avaient beaucoup ému. Si la pensée des Paroles de Salomon était originale, ce serait une des plus belles œuvres de la poésie française, un livre aussi beau que les Destinées de Vigny, ou que les plus belles pièces de Leconte de Liste. Même en faisant la part de l'inspiration étrangère, cette œuvre présente des passages de facture parfaite. L'adaptation de « Vanitas vanitatum » est d'une éloquence découragée, d'une somptuosité triste qui font grande impression.
Et j'ai dit à la fin dans mon cœur attristé : Vanité! Vanité! Tout n'est que vanité!
Les générations s'écoulent d'heure en heure ; L'homme naît, Lhomme passe et la terre demeure, Rien ne change ici-bas de forme ni de cours; C'est le même soleil qui revient tous les jours *.... ... Et, du jour de demain lassé dès aujourd'hui, Je me sens abiuié dans un immense ennui -.
Dans la pièce intitulée « Hosannah ! » Autran s'est souvenu de son maître Lamartine et il montre avec son grand souffle une fermeté, une puissance merveilleuse : les louanges de Dieu, emportées par le rythme des strophes, montent, s'amplifient et finissent dans un élan splendide :
Et tout être vivant qui sort de la poussière Entonne devant toi son hymne ou sa prière, l.e saint nom retentit à la fois en tous lieux Et dans ce chœur sans fin le soupir du brin d'herbe Compte comme la voix de l'océan superbe Et de la foudre dans les cieux ^ !
Ce n'est plus de la Bible, mais de Vigny, qu'Autran paraît s'inspirer lorscfu'il nous décrit la « Tristesse » de l'homme, qui est de trop penser :
L'homme songe au repos, mais l'esprit le dévore. L'imagination, comme un flux et reflux, Le berce, et, dans son cœur, ce qui n'est pas encore Se mêle incessamment avec ce qui n'est plus -.
Et c'est d'une foi très personnelle, très haute et très noble que s'inspirent ces belles pièces sur la mort qui achèvent le recueil. Le poète y exprime son espérance dans la bonté de la mort, délivrance vers ce
qui sera, repos enfin obtenu dont la félicité se lit sur les traits de ceux qui ne sont plus.
Les Paroles de Salomon sont l'unique note pessimiste dans l'œuvre d'Autran : on a beau se dire que ce caractère lui était imposé par l'original, le choix même du sujet prouve que le poète a dû traverser une crise douloureuse que sa biographie nous apprend. Il dut écrire cette œuvre en 1870-71 et c'est l'époque où la cécité avait fait de tels progrès qu'il ne pouvait plus se passer d'un secrétaire. Le poète qui avait mis la joie de sa vie et de son âme à regarder autour de lui, à voir toute la diversité souriante des flots, les jeux de la lumière dans le ciel, les teintes changeantes des montagnes et des plaines, lui qui avait une telle ivresse de spectacle qu'il voyait l'Italie et la Grèce à travers les poètes antiques, sentait monter maintenant devant son esprit une muraille impénétrable qui l'enfermait seul et désespéré dans le souvenir : on comprend alors qu'il ait été ému jusqu'aux entrailles par le désespoir du roi hébreu. (( Tout n'est que vanité. » Il avait travaillé toute sa vie pour atteindre la gloire et, trop fier pour s'en plaindre, il sentait cependant que le public ne prêtait à ses œuvres trop pures, trop dégagées
d'actualités qu'un intérêt moyen. Il se voyait à jamais privé de sa joie de vivre, joie d'autant plus intense qu'étant d'un tempérament flegmatique, les émotions s'accumulaient en lui sans se dépenser en réaction d'activité. On comprend qu'il ait eu besoin de se crier à lui-même qu'il avait bien mérité de la vie qu'il avait menée et de la mort qui allait venir, et que son œuvre ne serait pas plongée avec lui dans les ténèbres :
Mais ce qui ne meurt pas, mais ce que rien n'emi)orte,
Ni le vent, ni les jours, ni le destin chanceux,
C'est le rêve que fait, assis près de sa porte,
Le sage dont on dit : u Quel est ce paresseux*? »
Il devait d'ailleurs, avec courage, se ressaisir et ce fut sur un sourire qu'il mourut, comme s'il remerciait la destinée de lui avoir laissé l'esprit libre, capable d'oublier ses douleurs physiques pour dicter la Coviédie de VHhloire.
Les Sonnets capricieux, publiés en 1872, ne font pas partie de la production de ces années de découragement. Ils furent écrits au jour le jour, et le premier daté peut-être de longtemps auparavant. Ils nous
révèlent une face nouvelle de l'esprit d'Autran : l'ironie. Le poète n'était pas par nature envieux ni médisant. Mais, selon la fine remarque de Laprade, il avait dédaigné d'être un homme d'action et son esprit s'était tourné vers la morale et la critique.
Les So7inets capricieux sont disposés en douze groupes d'après les sujets traités.
Dans les trente-six Sonnets consacrés « aux Lettres et aux Arts » on peut relever celui où il dit au poète des Harmonies :
C'est une âme qui chante et que mon âme chante. Et quant à son esprit dont quelquefois on doute Il en a d'autant plus qu'il n'en montre jamais *.
A la page suivante il avoue qu'il donnerait volontiers toute la poésie du xviii'' siècle pour deux vers de Musset.
Dans une autre il dit en parlant des anciens :
... et pourtant, ô maîtres immortels, Que dirait-on de vous si vous étiez modernes 2?
Il regrette que Despréaux n'ait jamais fait autre chose que de légiférera Un joli sonnet est celui où il
imagine MoliLTo jeune, inconnu, venant apporter une pièce au Théâtre-Français, où son œuvre, toutes réserves faites sur le style, est trouvée trop simple et rejetée '. Autran d'ailleurs reprit cette idée en supposant que Racine se fait faire les canevas de ses pièces par Boucliardy et que des comédiens conseillent à Corneille de raccourcir un peu le rôle du Gid, et dans b; Misanthrope s'occupent surtout de costume.
Dans Morale et Philosophie le poète traite de sujets plus généraux : il dit de la douleur :
... qu'elle est le statuaire Oui défait le bloc pour mieux le refaire, Cherchant l'idéal sous l'épais manteau -.
Et on doit relever quelques pièces féministes, par exemple Dura lex qui se termine ainsi :
L'homme a le droit pour lui quand la femme a raison •'.
Cette autre où il se demande à propos de la répression inégale de l'adultère :
... Quand les serments furent faits devant moi, Dieu ii'a-t-il entendu que celui de la femme *?
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Les Sonnets qui dessinent des portraits et caractères ont en vers le même tour vif qui caractérise la prose de La Bruyère. Au Iran y découpe des silhouettes de Tavare, de la coquette, de l'inconstant, du pessimiste, de l'ami du succès, du propriétaire, du misanthrope. D'ordinaire le trait est net et la note reste juste.
On sent passer un souffle de nostalgie dans lea Choses du Passé, Autran y parle avec regret du Tendre, de la douce Lavallière, de la vieille Cathédrale de Marseille, que l'on a démolie, et où il assistait dans son enfance aux grandes cérémonies :
L'orgue entonnait son chant profond et solennel. Superbe, il répandait ses clameurs triomphales, Puis il faisait silence et, dans les intervalles, La mer continuait le cantique éternel ' î
Autran adorait la musique; elle se mêle dans son œuvre à toutes les manifestations esthétiques : c'est ainsi que 1' « Andante » de la « Symphonie en la » rythme pour lui l'évocation de tous les génies morts dans la force de l'âge : Moreau, Musset, Nerval, qui passent en fantômes autour de leurs autels. Ce sont
des évocations du passé que les Sonnets consacrés à Mozart, à Pétrarque, à de vieux châteaux abandonnés dans de grands parcs envahis par la tristesse et où jadis errèrent de galantes marquises.
D'une inspiration plus moderne, Salons et Boudoirs renferment de menus croquis de l'existence des Célimènes et des Arsinoés de son temps : volages, médisantes, prétentieuses, les mondaines d'Autran sont plutôt des charges que des portraits : la ressemblance y est toujours, mais tel trait démesurément grossi accapare toute l'attention.
Les Histoires et Contes sont de brèves anecdotes lestement présentées d'aventures amusantes : par exemple celle de cet ours véritable qu'un farceur amena au bal de l'Opéra et qui fut trouvé peu ressemblant. Nous avons vu que la grandiose inspiration de Lamartine avait séduit son admirateur mais ne l'avait pas aveuglé ; Autran fait un sonnet sur une jolie naïveté du grand homme : débarquant à Beyrouth, il voit un musulman qui, assis au bord de la mer, lit un livre; il s'approche : c'est du Lamartine.
Quelques sonnets refont les fables de La Fontaine. L'entreprise pouvait sembler dangereuse, et seule
234 JOSEPH AUTUAN, SA VIK ET SES (JliL'VHKS.
son absence de prétention sauve les six pièces d'Autran : il avoue lui-même avoir voulu prouver :
Que dans tes leçons l'envers vaut l'endroit Et que tout chemin nous conduit à Home '.
Et à cet effet il nous montre la fourmi donnant l'hospitalité à la cigale moyennant quelques séances de musique après dîner ; des écoliers coupant avec un canif le roseau qui vient d'humilier le chêne ; le corbeau ne répondant au renard qu'une fois son fromage avalé; la grenouille gardant sa taille en voyant le bœuf aller à l'abattoir ; le chien faisant comprendre au loup que la liberté de crever de faim n'est pas un privilège. Ce sont des pièces amusantes et qui n'ont de commun avec les fables de La Fontaine que le sujet.
Les Promenades et Voyages du poète à travers la France ou l'ItaUe, malgré les jolis croquis qu'il en rapporte, finissent par un aveu : les pérégrinations l'ennuient ". Ce n'est d'ailleurs qu'une boutade et nous avons vu plusieurs passages dans ses œuvres où il regrettait au contraire de n'avoir pas assez
voyagé; au reste sa psychologie est assez compréhensible : avant le départ il usait à l'avance par l'imagination tous les plaisirs qu'il aurait eus en route et il ne rencontrait plus ensuite que les ennuis matériels.
D'une inspiration moins ironique et plus émue, les Pages inlimes renferment quelques belles pièces. Le Sonnet Vers trois heures du malin ', où le poète compare sa pensée surexcitée à un lion qui tourne en rond dans sa cage et Unit par s'étourdir d'un vertige de folie, décrit une sensation que tous les écrivains ont eue. Deux rares pièces d'amour : l'une où, après avoir dépeint la Léthargie qui le tient, il avoue qu'il se croirait mort
Si le bruit de vos pas ne m'éveillait encore ^ ;
l'autre où, dans la joie d'un bal, il décrit sa tristesse et se déclare prêt à tout donner
Rien que pour voir passer ton ombre sur le mur ^.
Enfin deux poèmes admirables de tendresse et d'émotion contenues et dédiées à sa fille Valentine qui,
après avoir été sa joie, devait être son soutien lorsque la cécité le frappa; c'est avec un sourire navrant qu'il dit à Anligonelle :
Puisque l'ombre, hélas! obscurcit ma voie,
J'y gagne du moins cette triste Joie
D'avoir plus souvent ta main dans ma main '.
Profils et Trois-Quarls sont des notations sans autre intérêt que celui de la forme, qui reste itoujours très sûre. 11 en est de même des Choses du Temps^ qui ont perdu de leur actualité.
Il règne un ton de satire dans les sonnets qu'il a isolés sous le titre de Javelots et Javelines : il y décoche encore quelques coups de griffe à Gœthe, à l'Allemagne, à l'obscurité sans profondeur, à l'Empire militaire.
Enfin vingt sonnets sont consacrés à des sujets funèbres qu'évoque leur titre Cyprès et Scabieuses. Le poète y pleure la mort d'amis dont le commerce ou le talent lui étaient chers : Méry, Nerval, Musset, Berryer, Alexandre Dumas, Montalembert, Théophile Gautier, Ricard.
Dans l'œuvre d'Autran les Sonnets capricieux occupent la place que tient l'Anthologie dans la littérature: ce sont des œuvres courtes, soignées, où le trait est d'autant plus pénétrant qu'il est plus court et plus prestement décoché, où la grâce d'un sourire souhgne la malice d'un mot, où l'on a surtout la bonne fortune de détailler au jour le jour les pensées du poète et les sujets qui l'occupaient et les jugements que lui inspiraient les hommes et les choses.
On est tenté de considérer les poètes moralistes comme des poètes mineurs, de mettre Hésiode ou Théognis bien après Homère, et c'est justice : dans l'œuvre môme d'un auteur ces pensées ingénieuses qui sont faites pour une circonstance semblent peu propres à affronter l'éternité, et cependant la postérité s'attache souvent à suivre ces traces légères d'une grande pensée, et souvent une flânerie, une causerie nous en apprennent plus long sur l'âme intime d'un auteur qu'une course consciente vers un but proposé comme l'est une œuvre méditée à loisir.
H ne faut pas essayer de tirer de l'œuvre d'Autran un système de morale que Ton présenterait comme étant le sien. Lui-même avait trop d'esprit pour se
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prêter à un pareil commentaire. Sa morale avait ceci d'aimable qu'elle ne sentait pas l'école, et son enseignement dénonçait une liberté d'esprit charmante. Ce n'est pas un pédagogue : c'est un poète lorsqu'il chante, et, lorsqu'il cause, c'est un ami.
CHAPTTRE V
LRS PIKCKS FAMILIÈRES
Bien que d'un tempérament mélnncolique, Aiitran avait beaucoup d'esprit. Sa grande bonté native l'empêchait toujours de se changer en ironie ou en malice. Aussi a-t-il été un merveilleux causeur en vers, l'un des plus naturels et des plus fins, avec une pointe de bonhomie et de simplicité qui ne sont pas sans charme; son admirable facilité lui faisait mettre des rimes et donner un tour aimable à ce qui serait matière à prose pour un homme moins bien doué. Nous avons rencontré ces qualités dans toute son œuvre, dans quelques-unes le sujet en faisait presque un défaut, dans d'autres plus familières elles font valoir un récit trop grêle ou une moralité trop prévue.
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Ce qu'on pourrait appeler les Pièces farnilu'res d'Autran, épîtres, satires, moralités rimées, sont assez éparses dans l'ensemble de l'œuvre. Nous savons que les EpUres rustif/ues de 1861 complétèrent dans l'édition définitive la Vie rurale.
La Musique moderne ajoute près de cent cinquante pages aux sujets plus antiques des Paroles de Salomon et de la Légende des Paladins, pour former le volume intitulé la Lyre à sept cordes.
Enfin on peut ranger sous ce titre générique la dernière œuvre d'Autran : la Comédie de iBistoire, qui ne parut que trois ans après sa mort et qui est le dernier sourire (un peu triste pour nous) de cet aimable génie.
Toutes ces pièces présentent le même caractère. On y remarque le laisser-aller que présente la causerie entre amis sincères sur des sujets déjà cent fois débattus. C'est là le charme de l'amitié et c'est aussi celui de ces pièces. Le vers en est coulant, le style alerte et souvent le trait d'esprit, le vrai, celui qui J est dans la pensée et non dans les mots, vient au bout du vers ou de la pièce, tout naturellement. Il faut ajouter que chaque subdivision de ce groupe que 1 nous avons formé à travers l'œuvre entière prend le
JOSEPH AUTRAN, SA VIE ET SES ()I:UVBES. 2il
caractère dominant de chaqnc volume et que par exemple les titres seuls à'Epitves rustiques^ de Musique moderne, indiquent le sujet et donnent le ton. Quant à la Comédie de r Histoire, nous savons que c'est une parodie de Hugo à laquelle l'absence de méchanceté a pu donner l'apparence d'une œuvre originale. Nous avons vu quelle était Tinspiration de la Vie rurale; nous la retrouvons dans les J'J pi 1res rustiques, écrites de Pradine à divers amis. Autran chante à son ami Raoul B... les charmes de la métairie*; il lui écrit pour se plaindre des a Tristesses du temps » -, pour se plaindre de la décadence générale, du vice que l'hypocrisie ou l'argent aggrave encore ; de la tare du journalisme : l'importance accordée aux hommes publics et malheureusement aussi aux femmes publiques, les articles remplacés par des racontars et les opinions par des scandales ; il envoie à une amie un « Simple billet » •' pour l'inviter à une excursion à la Grande Chartreuse; il avertit Dumas fils d'une terre à vendre dans son voisinage*; il rédige à son ami Gaston de Flotte le (( Billet du
priiUemps » * ; il écrit à un imaginaire « habitant de|
la rue du Bac » -; il reproche à un propriétaire terrienj
son absence à Paris ^ ou bien il nous donne les!
raisons qui lui font préférer le revenu foncier à (( laj
Rente » sur l'Etat*; mais partout l'idée directrice:
est la même. La campagne est bonne parce qu'elle!
•i donne la santé, la simplicité, l'honneur, l'attache-'
ment aux vieilles coutumes et aux vieilles affec-,
tions. En ville on est à l'hôtel : on ne peut pas être;
chez soi; ce qui vous entoure ne vit pas : on n'a'
pas vu grandir ses arbres , entendu chanter sa ]
source, assisté au lever et au coucher du soleil sur ;
ses terres. En ville on a l'air d'un éternel locataire, i
et c'est l'instabilité de cette situation qui est com- i
plice de la disparition des vieux principes : on peut j
en effet quitter une ville pour une autre, l'homme :
qui a toujours vécu au milieu d'un même paysage '
ne se décidera jamais à l'abandonner.
A la campagne on vit beaucoup plus pour soi et !
nullement pour les autres : on a le temps de se \
recueillir et de penser ; on ne s'occupe pas de '
paraître et la « Crise » de la vieillesse à supporter y est indifférente, au lieu que rien n'est plus triste pour un mondain que de se sentir décliner :
On sourit et l'on passe, et, le long du chemin Rencontrant un ami qui vous serre la main, Un pâle compagnon de vos gaîtés anciennes. Aux rides de sa joue on soupçonne les siennes *.
Lorsqu'un parvenu comme son M. Claude s'essouflle et se ruine à faire figure à Paris où on le méprise et où on le gruge, c'est à la campagne qu'il lui conseille de se retirer, de dépenser dans son village, à se faire bénir pour le bien qu'il fera, l'argent qu'il jette en vain par les fenêtres dans une grande ville.
Dans ces ÉpUres rustiques comme dans la Vie rurale, il règne le même optimisme un peu conventionnel, ici du moins plus acceptable, le poète plaidant en quelque sorte pour sa chapelle : on ne saurait être trop éloquent quand on défend sa propre cause.
Musique moderne, qui est comme le scherzo confié à la] Lqre à sept cordes renferme des pièces sur les
sujets les plus divers et qu'il est assez difïicilc do i
ramener à une idée directrice. I
C'est ainsi que le poète, après avoir noté que le j courage des femmes qui fait défaut pour des causes i futiles ne manque jamais de renaître quand il s'agit , de contempler le combat de deux hommes qui se ' massacrent pour elles *; après avoir dit les litanies ; de sainte Célimène qui passe '
Ses jours en paradis et ses nuits en enfer 2,
écrit, « à un Découragé » ^ que les modernes valent j bien les anciens et se dit à lui-même que la « modestie » * n'est pas une vertu très utile, et que la vanité I de soi (le « bluff », pour employer un mot que la chose a rendu nécessaire) est de première nécessité j
pour réussir. Il finit en donnant à un débutant la ;
formule du succès : être inintelligible, uniquement '
occupé de rimes sonores et de mots éclatants, ne fuir |
ni l'absurdité ni l'obscurité, être insolent, baroque!
et surtout pessimiste ^ Cette pièce, qui est elle-même <
d'un découragé, vient après deux nobles épîtrcs à Reboul et au malheureux Brizeux, à qui son talent ne valut que de mourir de misère et qui n'eut que le bonheur — le seul pour les vrais poètes, — lorsqu'il faisait un poème :
Qui donnait à son nom l'espoir d'un lendemain, De le chanter le soir aux arbres du chemin '.
On peut encore signaler un sonnet à la Ville d'Aix qu'Autran n'a pas cessé d'aimer depuis le temps où il y avait fait ses premières études, et surtout l'admirable pièce sur 1' « Idéal » dont nous avons déjà parlé.
En lisant le second volume de la Légende des Siècles, qui venait de paraître, Autran ne manqua pas d'être choqué par les redondances et le bruit sonore et creux qui se cache sous un délire d'imagination. Il avait le goût trop fin pour accepter ainsi une vision de l'histoire qui était un cauchemar de génie et il se dit que les événements sont en même temps amusants et grandioses et que l'histoire peut être considérée à volonté, selon le point de vue, comme une tragédie ou comme une comédie « à cent actes divers ». Avec sa facilité ordinaire, il improvisa un volume sur cette idée —
246 josp:j»h autkan, sa vie i:t ses (*:lvkes. qui est déjà de Hugo (Chanson des /lues et des Hou) — que le ton facile vaut le ton sévère et que « la pantoufle chausse aussi bien que le brodequin ' ».
Les premières pièces sont réellement amusantes : il est curieux de rapprocher son Journal de Noé du Déluge^ qui est tout au début des Poèmes de la Mer. On voit quel est le chemin parcouru si insensiblement qu'il serait impossible d'en relever la trace; le vers de 1877 est sonore et plein de relief, celui de I800 est tout proche de J.-B. Rousseau ou de Lefranc de Pompignan.
La Comédie de l'Histoire est, dans une intention de parodie, divisée en cinq parties, chronologiquement, et nous ne nous arrêterons pas sur tous les sujets traités. Mais à mesure que l'on s'approche de notre époque, les « hommes représentatifs » cèdent la place aux faits et aux anecdotes, ce qui fait paraître le livre un peu long.
Cependant jamais la grâce et l'esprit d'Autran ne se montrèrent plus à leur aise. Diminuer volontairement un sujet grandiose c'est faire acte de moraliste, et on pourrait relever à travers tout le volume un
léger souci d'édifier et d'enseigner, sans le vouloir et sans en avoir l'air, qui lui prête une saveur particulière. Pour nous s'y ajoute l'émotion de savoir que le poète travaillait à sa dernière œuvre et qu'il mit toute sa coquetterie à finir non sur un éclat de rire, — son talent fut trop fin et trop délicat, — mais sur un sourire inspiré par beaucoup d'esprit et beaucoup d'indulgence.