AUTRAN PROSATEUR
Nous avons eu maintes fois l'occasion de noter combien le vers d'Autran, avec sa souplesse, son harmonie et son naturel, se rapprochait de la causerie. Nous retrouvons ces qualités dans le volume de prose qu'il a formé, avec la Maison démolie^ le Lac de Corne, que nous avons déjà mentionné, et la Semaine Sainte à Rome, augmentée de beaucoup de prose et diminuée de beaucoup de vers.
La prose d'Autran nous montre qu'il n'aurait tenu qu'à lui de laisser de ces œuvres faciles, brillantes , d'une fantaisie légère et spirituelle, si à la mode au milieu du dernier siècle et auxquelles un Méry, un About durent leur réputation. Nous devons répéter à ce sujet ce que Cuvillier Fleury nous suggérait au
sujet des tentatives dramatiques d'Autran : u Nous y avons perdu de beaux vers ».
Le Voyage en f ta lie d'Autran n'est après tout qu'un journal de voyage sans vue d'ensemble, en dehors de tout esprit systématique, sans recherche ni du pittoresque forcé ni des renseignements à tout prix. Ce sont les impressions d'un touriste qui a les sens aiguisés et l'âme ouverte aux beaux spectacles. Nous y avons gagné les belles pages sur Pise, sur son Gampo-Santo « où règne l'égalité de la mort », et qui sont les meilleures qu'ait écrites notre poète et parmi les meilleures qu'on ait jamais écrites sur la cité dolente. « Quand on sort du Campo-Santo, écrit-il, on ne s'étonne plus du silence de Pise : on comprend alors que la ville qui touche à ce monument demeure toujours muette. Elle semble se taire pour ne troubler d'aucun bruit profane le repos des tombes voisines. »
Il y a aussi de belles phrases éparses dans les sensations recueillies par le poète de Gênes à Naples, et ce qui en fait le charme c'est une rare fraîcheur d'impressions : la littérature ne s'interpose presque pas entre lui et les choses ; il est saisi par ces paysages adorables, par ces chefs-d'œuvre consacrés par le temps et
l'admiration universelle, par cette race fortunée h laquelle le ciel qu'elle contemple et l'air qu'elle respire donnent le sens instinctif du beau ; et on comprend les regrets qui le poursuivent sur les boulevards, la colère qui le prend à ne pouvoir fixer dans son esprit, à travers le bruit futile et utilitaire de la vie, (( le silence, le recueillement, la douce paix intérieure que l'on respire au milieu des fleurs sur la terrasse des Camaldules * ».