Un grotesque littéraire et politique du temps
Lapracle à Auti-an.
Montbrison, 21 avril 1870.
Vous êtes bien heureux, clier ami, si madame Autran n'est pas trop souHrante. Vous êtes loin de l'Académie, de nos élections, de nos déceptions, de nos appréhensions, hors de ce stupide pays de France gouverne par Machiavel-Barnum...
Vous ne sauriez imaginer les cruelles perplexités qui m'assiègent. Ma nomination au rectorat de Grenoble résolue au moment où le ministère était encore le ministère parlementaire, libéral, réparateur et populaire pour les honnêtes gens, acceptée alors par moi sans scrupules de conscience, n'a pas été mise, il y a un mois, au Journal Officiel, pour diverses petites circonstances universitaires et politiques. Elle n'est pas laite, mais c'est tout comme; quand elle paraîtra, elle aura tout le mauvais vernis du ministère du plébiscite, comme elle aurait eu il y a un mois toute la faveur qui s'attachait au ministère des honnêtes gens. Je me demande si je dois refuser. La famille de ma femme ne comprendra pas le refus, et je vais me jeter là dans les plus cruelles souffrances d'intérieur. Les nécessités de l'éducation de mes enfants vont aussi me faire vivement ressentir l'absence d'un travail suffisamment rétribué, et, d'un autre côté, je souflVirai dans la moelle de mon âme de redevenir un fonctionnaire impérial. Je ne suis pas un homme politique c'est vrai, mais je suis bien plus que cela, je suis un poète, et c'est en vers que je m'étais prononcé; je suis donc engagé plus fortement qu'un autre. Je sais que l'opi-
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nion gén«''rale m'absoudra; il n'y aura j^'uèro que bien peu (le violents pour me jeter la pierre. Mais ce qu'il y a de pire, c'est que moi-même je me sentirai diminué. Ma situation est plus triste que je ne saurais vous le dire, car, même sans ce surcroît, j'ai bien des misères ^
Je vais rentrer à Lyon. Nos prochaines élections académiques sont fixées au 19 mai. On nommera Duvergier de Ilauranne -, et puis l'un de ceux-ci : Loménie, Marmier, Camille Rousset, Jules Lacroix, Blaze de Hury, Tliéo. Gautier. Je voterai pour Loménie, ne pouvant moins faire pour madame Lenormant. Si je me décidais, comme mon cœur m'y pousse, à refuser le rectorat, je n'irais pas à Paris, pour rester plus libre vis-à-vis du ministère et ne m'expîiquer que par lettre et après l'acte officiel.
Plaignez-moi, mon cher ami, conseillez-moi et aimezmoi.
VICTOR DE LAPRADE
Laprade à Autran.
Lyon, 14 mai 1873.
Cher ami, Vous avez parfaitement bien fait de publier ce charmant volume malgré l'horreur et l'infamie du temps : plus il est élégant, capricieux, spirituel, gentilhomme de poésie et de typographie '^ et plus je le loue de venir se jeter ainsi àla traverse de la bassesse et delà grossièreté publiques.