‹ Joseph Bonaparte en Amérique: 1815-1832Chapitre 10 sur 41 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Sommaire : Mortefontaine un paradis. — Existence de châtelain. — Grille fermée. — Constructeur et jardinier. — Faire grand. — Un détail qui ne nous touche pas. — Entrée principale. — BordentowD. — Emplacement premier. — Inconvénient. — Chapelle ou belvédère, — New- Jersey State Gazette. — Non ignara mali^ miseris succurrere disco. — Notes de M. Burnet Landreth. — Limite du parc. — La Société catholique de Saint-Lazare. — Thomas Richards et Henri Becket. — 28.000, puis 40.000 dollars. — Aspect général. — Escarpements. — Points de vue. — Ironsides. — Amiral Charles Stewart et Madame Parnell.

— Trenton. — Penn's Manor. — État actuel. — Rhododendrons et azalées. — Le lac. — Cygnes et volatiles divers.

— La rivière Crooswick. — Appontement. — Galanterie toute française. — Fontaine des Tulipiers, — Déjeuners champêtres. — Charlotte Road. — Gibier. — Avis de Th. Mauroy. — Patinage et glissades. — Le rire des petits. — Corbeilles d'orauges ou de noix, — Capucins de cartes. — Paternellement charitable. — « Ton âge, ton nom, etc. »

— Façade dé la maison. — 32 fenêtres. — Maison du lac. — Passage souterrain. — Le parc à perte de vue. — 18 milles en voiture, — Costume de toile blanche. — La hachette,

— Pas de familles pauvres. — Horreur du vice. — Bois mort déplacé et replacé. — Sinécure. — Un vieux grenadier de la garde, Charles Vondre. — Steamer Lady Clinton. — « Ma petite femme pas plus haute que ça.» — Le bateau prend le large. — Scieur de long. — Grenadier de rile d'Elbe. — Le brick VInconstant, — Décoré à Wagram.

— Reliques. — Gros chagrin. — Dernier dollar ! — « Taistoi, c'est le roi ! » — Lettre à Mauroy. — « Vive l'Empereur ». — Pension à la veuve et aux enfants. — Gardes de la ville de Boston. — Collation. — Le cuisinier François Parrot. — La Marseillaise. — « Avec deux mille hommes,

etc. » — Disciple de Rousseau. — Bourgeois rural. — Travaux d'agriculture. — Générosité. — Les terrassiers. — Habitudes provinciales. -- Arrivée et départ de la diligence. — Coutume des gros bonnets. — Mode de voyage.

— Inn. — Stage Coach Rock, — Modeste passe-temps. —

— Retour par le chemin du Delaware. — Aussi beaux couchers de soleil qu'à Venise. — Mauvais état des routes.

— Melancholy occurrence, — Un déprimant. — Se survivre.

Nous avons déjà eu l'occasion de citer un passage de M. Mailliard où il est dit que « Mortefontaine était pour Joseph un paradis ».

Nous avons constaté, à la suite de ce môme ami et confident de l'ex-monarque, que la vie de famille et de châtelain grand propriétaire était celle qui convenait avant tout au futur acquéreur de Point-Breeze et ce fut justement à ce besoin de sa nature, à cette tendance permanente de son individu que Point-Breeze répondit. Ne pouvant plus être à Mortefontaine, il voulut se donner l'illusion sur la terre d'exil, de cette propriété où ses jours vraiment heureux s'étaient écoulés et dont les grilles étaient à présent fermées à celui qui portait le nom de Bonaparte*.

C'est aux prises avec ses devoirs, et aussi dans ses satisfactions de propriétaire, que nous allons suivre à présent le comte de Survilliers.

Gomme tous les vrais bâtisseurs, Joseph

< Il avait été oblige de faire passer cette propriété sous le nom de sa belle -sœur, Madame de Villeneuve.

aimait à faire grand. L'esprit éminemment pratique des Américains les portait parfois à s'étonner de l'importance, purement artistique, de ses plans. On a lu dans le chapitre précédent quelques lignes à ce propos. Charles Biddle estime que pour une somme moitié moindre que celle dépensée, il eût pu obtenir des résultats tout aussi satisfaisants à son point de vue. Ce reproche ne saurait nous toucher et les nombreux Français qui visitèrent Point- Breeze et y purent trouver comme une sorte de ressouvenir de la patrie absente et des beaux parcs français, partageront certainement notre avis. Nous convions le lecteur à faire une courte promenade à leur suite sous les hauts et frais ombrages de la résidence de Bordentown.

La grille principale était longée par la route de Trenton, laquelle, une fois les haies de clôture du parc dépassées, aboutissait à Bordentown.

Primitivement, la maison que l'on vient de voir brûler avait été construite sur un emplacement, dont le principal mérite était de jouir d'un magnifique panorama, enfanté par les Crosswick's creek et le Delaware, à la rive accidentée. Quelques inconvénients furent sans doute reconnus; car, lorsqu'il eut à bâtir la seconde habitation, Joseph choisit un endroit

moins exposé, défendu contre les brises humides, embrassant un moins beau paysage mais, sans doute, plus sain et confortable.

Sur les fondations préservées de l'habitation incendiée, le comte de Survilliers eut d'abord la pensée d'élever, dit-on, une chapelle. Mais il ne donna pas suite à ce projet, et ces solides pans de murailles servirent de base à la plateforme d'un belvédère où l'on pouvait venir, à ses heures, retrouver les magnifiques couchers de soleil, dont on avait été obligé de se priver à domicile.

Une inscription où se peignait bien l'homme tout entier, se lisait dès l'entrée de ce belvédère. La New Jersey State Gazette, de juillet 1836, qui nous en donne la teneur, s'exprime en ces termes :

Une touchante inscription tracée sur le mur de cet observatoire, indique suffisamment la hauteur de sentiments et la noble manière d'agir du maître du lieu.

Non ignara mali, miseris succurrere disco^.

D'après certains souvenirs, que nous enregistrons sans pouvoir en certifier l'entière exactitude, ce serait les neiges d'un hiver rigoureux qui auraient porté Joseph à changer d'in-

* Non ignora, etc. Enéide, Livre !•', 630« vers. Cette belle inscription : «Ayant souffert moi-même, je sais secourir les malheureux, » fut peut-être inspirée à Joseph par le souvenir de son protégé et ami. Bernardin de St-Pierre. Elle sert, en effet, d'épigraphe aux Etude* de la nature^ de ce dernier.

tentîon à Tégard des constructions à faire sur es fondations de l'habitation détruite. Renonçant à ridée primitive d'une chapelle, il se serait borné au belvédère dont nous venons de parler.

Il nous a été donné de visiter, en compagnie de M. Burnet Landreth, l'aimable et savant agronome américain, ce qui reste actuellement de Point-Breeze. Nous tenions à bien connaître le milieu dans lequel Joseph a passé le plus grand nombre des années dont nous voulons retracer l'histoire dans cet ouvrage. M. Burnet Landreth a bien voulu nous faire profiter de ses connaissances spéciales et nous tenons adonner les notes suivantes que nous ne saurions mieux faire que de reproduire ici en entier :

Le parc Bonaparte est situé dans le comté de Burlington, État de New-Jersey. Sur un promontoire triangulaire, limité au sud-ouest par un petit cours d'eau tributaire du Delaware * connu sous le nom de Crosswick's Creck ; au sud-est par une route communale reliant Bordentown ^ et Trenton et, au bord, par des fermes.

La propriété appartient aujourd'hui à la société catho-

* Ce fleuve prend son nom de Lord de la Ware dont la famille possède encore de nos jours le château de Penhurst, près de Chilslehurst, comté de Kent.

* Cette petite ville du New- Jersey, située à 30 milles de Philadelj^hiet est ainsi appelée du nom des Borden, famille de vieux émigrants. Cette cité qui, du temps de Joseph, ne comptait que peu d'habitants, en possède à l'heure actuelle, de 7 à 8 mille. On y remarque un théâtre, une banque et un journal quotidien. Elle doit surtout sa prospérité au grand nombre de fabriques qui l'entourent.

iSBPH BONAPARTE

e< qui doit y construire une école )logie.

tée par Bonaparte le 2 juillet 1816, on héritier et petit-fils, le prince QO à Thomas Richards (iSil) et Î50) à Henry Becket, consul anglais de Sir John Becket dont les héritiers [a société de Saint-Lazare contre la Uars. Cette société a reçu une offre )Oidollars qu'elle a déclinée.

,rl seul et les parterres sont de 50 onomie est des plus agréables grâce B arbres superbes, séparés ça et là irvant de pâturages à des petites !y. Le tout est rendu encore plus dulations gracieuses du terrain. Les asqu'à la rivière après s'être élevées ommetdes escarpements. Le terrain ine qualité agricole excellente. Il laturelle. Les fermes voisines font as de pommes de terre, de maïs et

escarpements n'ont pas moins de t et, dans beaucoup d'endroits, prés s. Leur profil, produisant un angle 'es, est si abrupte qu'il est difficile de it, de ces hauteurs, on peut jouir de : vues sur la rivière, A gauche, delà on aperçoit les escarpements d'Iron-

l'amiral Charles Stewart, aujoura. allé, madame Parnell, mère de . A 5 milles eu amont, le regard périls acquirent lu partie da la propriâlA où ac

çoit les flèches et dômes de Trenton, capitale de FÉtat de New-Jersey, et, en face, vers l'ouest, de l'autre côté de la rivière, à travers les îles dans l'état voisin de Pennsylvanie, les 10.000 acres immédiats connus sous le nom de Penn's Manor, don fait en 1681 par Charles II d'Angleterre à William Penn, gouverneur en propriétaire de la province de Pennsylvanie. Ces dernières très connues sous le rapport de leur fertilité et très bonnes pour la culture du tabac*.

La vue principale est en aval, sur une étendue de 4 à 5 milles de cours de rivière. Les couchers de soleil sont merveilleux*. Les arbres de la forêt sont du plus beau spécimen et leur collection offre une étude instructive d'espèces propres à la localité.

Durant le séjour de Bonaparte, la plus grande attention était donnée à la taille et aux soins de ces arbres ; mais, depuis lors, ils ont été laissés à l'abandon, et ont pris des formes fantastiques. Beaucoup d'entre eux sont couverts jusqu'au sommet de vigne sauvage. Rien ne ressemblerait plus à un parc anglais si la construction de fabriques et de moulins sur les côtes voisines n'avait enlevé à ces lieux leur cachet primitif. La vue est actuellement gâtée par d'affreux hangars, des constructions de chemin de fer et d'énormes cheminées de fabriques.

Les ravins et les bords à pic de la rivière tout peuplés de rhododendrons naturels, couverts de feuillage en toute saison et, durant le mois de juin, fleuris de nombreux bouquets. Bien que la couleur de ces fleurs n'ait point l'intensité des rhododendrons cultivés dans les jardins français, elles n'en sont pas moins remar-

* Par un temps clair on peut apercevoir le collège Girard distant de 32 milles.

* Joseph Bonaparte les comparait volontiers à ceux de Venise, célèbres entre tous.

quables pour des plantes sauvages, poussées là avec une rare hardiesse. Entre ces arbustes apparaissent aussi des azalées, dont les exquises couleurs oranges et roses annoncent délicieusement chaque année le printemps.

Du côté sud du parc, près de Bordentown, se creuse un ravin de 300 mètres de long, sMnclinant vers le ruisseau où il déverse ses eaux. Dans le fond de ce ravin, serpente, en effet, un petit ruban liquide qui alimentait le lac, créé par Joseph au moyen d'un épaulemént, élevé dans toute la largeur du ravin. Ce lac avait une superficie d'environ 3 hectares, sa profondeur était de 10 pieds. L'été, on y allait en bateau, on donnait à manger aux cygnes et aux nombreux volatiles qui y vivaient et en hiver, les habitants des environs s'y livraient aux plaisirs du patinage.

Aujourd'hui, le lac n'existe plus et le paysage a repris sa physionomie naturelle. Les plantes sauvages ont reconquis le terrain à l'abandon, devenu broussailleux, et émaillé de fleurs diverses.

D'intéressantes indications de M. Ad. Mailliard nous perinéttent de compléter la description précédente en ce qui concerne le lac et ses environs immédiats. C'était à la rivière Cross wick que les eaux de cette nappe, de création artificielle, étaient empruntées. Un barrage à écluses permettait d'en régler le niveau et d'en entretenir la pureté par un renouvellement fréquent.

M. Mailliard ajoute que Joseph avait fait bâtir une remise pour les bateaux entre le lac et la

rivière, ainsi qu'un coquet appontement permettant aux daûies, — dont le comte de Survilliers aimait la compagnie et auxquelles il savait faire les honneurs de sa propriété avec une galanterie qualifiée de toute française par ses voisins et visiteurs — de prendre place sur. les barques à rameurs et les bateaux de plaisance, fréquemment requis h cet effet, durant la belle saison. Au bout du parc, à environ deux milliBS de cet embarcadère, il savait fait disposeï: un joli kiosque ouvert où ^e trouvait une source d'eau très fraîche, entourée de tulipiers, appelée du reste par lui la Fontaine des Tulipiers. Il y donnait quelquefois des déjeuners ou Ton se rendait par eau.

Tout autour du lac courait une route carrossable ; elle formait une sorte de ceinture qui permettait d'en admirer les beautés de tous les points possibles. C'était là une des promenades favorites de Joseph. S'embranchant sur cette route, un second chemin, après avoir passé sous un tunnel, dont on voit encore les vestiges, montai,t vers le parc. Le Prince avait donné à cette voie le nom de Charlotte Road^ en . souvenir de l'affection toute particulière de la Princesse pour cet endroit de la propriété.

Elle fuyait à travers de hauts et vieux arbres et avait été percée peut-être sous la direction même de cette jeune fille artiste, fort éprise

des beautés naturelles. Elle date, en effet, du séjour de cette dernière en Amérique auprès de son père*.

Le lac ainsi qu'il a été dit précédemment, était peuplé de cygnes. On y voyait aussi les oiseaux aquatiques les plus divers. Du reste, le parc lui-même avait été peuplé d'animaux destinés à satisfaire aux goûts cynégétiques du propriétaire.

Voici une communication faite par Th. Mauroy* et qui se rapporte à ce point spécial :

Point-Breeze.

J'ai Fhonneur d'informer le public qu'il y a sur la propriété près de Bordentown confiée à ma garde, de nombreux cygnes, faisans, cailles, lièvres et lapins, importés dernièrement d'Europe, dan^ le but de répandre des espèces inconnues en cette contrée. Il est présumable, qu'en dépit de toutes les précautions priais pour empêcher ces animaux de s'échapper, avant d'avoir pu peupler le voisinage, quelques-uns d'entre eux se perdront.

Le propriétaire désire que tout animal de cette sorte, rencontré en dehors de ses terres, soit rapporté. Jl remboursera toute dépense raisonnable et même donnera une récompense.

Un cygne vient de gagner le Delaware. Il serait fâcheux qu'il fût tué avant d'avoir pu reproduire^.

* Depuis 1860, cette route n'existe plus.

* Mauroy était arhitecte, maitre- maçon et avait charge des bâtiments à Point-Breeze. Il avait été employé par l'ex-roi à Hortefontaine.

* Poulson's American Daily Âavertiser, 7 octobre 1824.

Le lac n'était pas seulement, durant les jours chauds, un centre de distraction, l'hiver on patinait sur la glace. Les enfants du pays, autorisés par l'accueillante bonté de Joseph, venaient s'y livrer à d'interminables parties de glissades. Une anecdote, à ce propos, va nous montrer en action la bienveillante sympathie du comte.

Il adorait voir les ébats de ces gamins. Les rires de toute cette jeunesse faisaient monter en lui une gaîté, dont il sentait le besoin. Rien n'est plus communicatif que le rire des petits et le comte de Survilliers en éprouva souvent le bienfaisant contre-coup. Aussi, se mêlait-il un peu, à sa façon, à leurs bruyantes parties. Il faisait apporter par des domestiques d'énormes corbeilles, remplies d'oranges et de noix, et son grand plaisir consistait à y plonger les deux mains pour lancer sur la glace ces fruits qui amenaient une confusion générale, une bousculade indescriptible et toutes sortes de chutes parmi ce petit monde, avide de semblables friandises. Il fallait voir le visage épanoui et la bonne joie de Joseph lorsqu'une file entière, entraînée contradictoirement par l'élan de la glissade et par la force de ses désirs brusquement en éveil, s'abattait à la façon des capucins de cartes, sous une grêle de moqueries de la part des autres camarades.

L'on conçoit maintenant pourquoi le comte e Survilliers était si populaire dans le voisiage de son habitation et si aimé des jeunes itoyens américains. Nul, d'ailleurs, ne se lontrait plus paternellement charitable. Nul e déployait dans le bienfait plus douce bnhomie. S'il rencontrait un petit garçon ou ne petite fille, en quelque allée de son parc, ars d'une de ses promenades, s'il était à pied, l s'arrêtait, si, au contraire, il était en voiture I arrêtait celle-ci, faisait à l'enfant signe d'^rocher et s'entretenait gentiment avec lui, ai demandant son âge, son nom, l'endroit où emeiuraient ses parents, puis, s'informait de îurs besoins. Ces conversations se terminaient Qujours par quelque don faisant bénir, sous in modeste toit, le Good Mister Bonaparte.

Revenons à présent vers l'entrée principale le Point-Breeze, du côté de la grille que nous .vous montrée longeant la route de Trenton.

în face de nous, derrière une grande pelouse, e dresse la maison de Joseph, dont nous ivons décrit l'intérieur dans le chapitre précélent.

La façade que nous apercevons d'ici ne jfésente rien de bien caractéristique. L'im- )ortance intérieure n'est démontrée que par le lombre de ses fenêtres, mimies de persiennes certes, lesquelles pour le total des étages

s'élèvent au chiffre de trente-deux*. Avec une certaine bonne volonté, on pourrait à la rigueur, accorder à cette demeure, un brevet de style italien» D'ailleurs, après l'incendie de la première maison, on avait utilisé les remises et magasins existants pour édifier plus rapidement cette seconde, qui devait forcément se ressentir de la hâtive mise en œuvre.

Sur la gauche de la pelouse, à peu près dans la direction- du lac, se montre la maison construite par le comte de Survilliers pour le prince Charles, son gendre, et sa femme la princesse Zénaïde. Elle empruntait à sa situation, sa dénomination particulière de Maison du lac. Elle était précédée d'un portique à l'italienne — très en usage en Amérique — et comportait un rez-de-chaussée surmonté de deux étages.

Cette maison, qui subsiste toujours, fut occupée, après le départ de la princesse, par plusieurs personnes de la suite du roi Joseph qui étaient mariées et vivaient en famille. Sur le côté de la Maison du lac et se prolongeant vers la rivière, une sorte dé terrasse à balustrade dominait la route-ceinture de ce lac et donnait sur un agréable point de vue. Un passage souterrain, dont on aperçoit encore

* Cette façade a 165 pieds de longueur ; la largeur des ailes est de 60 pieds eoTiron.

ii8 JOSEPH BONAPARTE

quelques traces réliait l'habitation de Zénaïde à la demeure de Joseph. Cette galerie, qui fit beaucoup parler en son temps, n'avait, comme on va le voir, qu'une destination toute familiale. Woodward cite dans son étude sur le parc de Point-Breeze, une lettre de M. Adolphe Mailliard conçue en ces termes : « Je veux faire allusion maintenant à quelques absurdités que j'ai lues à propos de la galerie souterraine, construite par Tex^roi, soi-disant pour fuir de sa maison, en cas de nécessité.

Voici l'exacte vérité : Lorsque Joseph fit bâtir la Maison du lac pour sa fille Zénaïde et sa suite, il fit communiquer les deux habitations par un souterrain en vue de faciliter le service de la princesse ainsi que pour son usage personnel, en cas de mauvais temps. La princesse, de son côté, se servait de ce passage pour se rendre chez son père 4 ».

Tout autour de la maison principale, s'égrenaient, diverseiïient espacés, produisant autant que possible des imprévus agréables pour l'œil, des effets agrestement pittoresques — les communs : écuries, remises, buanderie, bûcher, réserve pour le charbon, cette dernière surmontée de chambres pour les domestiques, glacière, habitation de jardiniers, etc.

^ E. M. Wbodnard, Bonaparle's Park and th'e Murats. Trenfôn N. J. Mac Crellish et Quigley, br. in-8», 1879.

Derrière ces diverses constructions clairsemées, le parc s'étendait à perte de vue entre le Delaware et la route de Trenton. Les diverses acquisitions, faites successivement par Joseph, finirent par lui donner une étendue de deux cents trente-un acres*.

Un tel espace superficiel, dans une contrée accidentée, devait naturellement montrer JDien des variétés de terrain. Aussi, le parc de Point- Breeze était-il admirablement doué sous ce rapport! Des vallonnements d'une ondulation agréable, s'y rencontraient à chaque pas. Ici, dans un mol enfoncement en cuvette, de petites vaches, à pelage d'une note gaie, paissaient perdues jusqu'au poitrail au sein de l'herbe drue de vertes et fraîches pelouses. Puis, un brusque mamelon se soulevait avec un manteau d^arbres, dont les plus élevés se découpaient sur un ciel silhouettant la ligne ondulée qui le faisait se rejoindre, par une douce dépression, à un second mamelon, plus baigné de lumière, plus bleui par la distance.

De belles ro^^tes, habilement tracées, sous la direction spéciale de Joseph — qui, d'ailleurs, surveillait tous les travaux d'embellissement de sa propriété avec un soin tout particulier, révélant l'amour de la chose — circulaient à travers des plantations où l'œil

* Chiffre indiqué lors de la vente du domaine, vendredi 25 juin 1847.

rencontrait les essences les plus diverses d'arbres de l'Ancien et du Nouveau-Monde.

Ces routes permettaient de faire plus de dix milles en voiture, sans sortir des limites des terres du comte de Survilliers. Voulait-il faire abattre un arbre, ou mort ou d'un effet déplaisant à ses yeux, ou encore indiquer une percée, un tracé nouveau, aussitôt il se saisissait d'une petite hachette de luxe, volontiers portée avec lui et faisait une marque particulière aux troncs à abattre, en entamant leur écorce. Il ne manquait jamais de revenir le jour suivant ou le surlendemain, afin de se rendre compte par lui-même, si son désir avait été bien compris et si l'exécution n'en avait souffert aucune difficulté.

Une foule de pauvres diables de la contrée étaient occupés à ces constants embellissements.

Aussi, le journal de Poulson peut-il dire, en parlant de Joseoh :

Il est très aimé et sa mémoire sera toujours chérie dans cet endroit. Actuellement il n'y a presque pas une famille pauvre au village, il en emploie tant sur ses terres. Il paie largement, ponctuellement, et remplit tous ses engagements — pas de procès, aucune discussion. Tous ceux qui ne sont pas sobres ou qui se conduisent mal, sont aussitôt renvoyés ^

* Pottlson's American Daily Advertiaer, 30 avril 1828.

rs*

Il avait tellement l'horreur de Favilissemeiit causé par la paresse et la mendicité, qu'on Ta vu préférer créer des travaux inutiles, pour avoir à les rétribuer plutôt que de faire une aumône réclamée. C'est ainsi qu'un jour, il fit porter, dit-on, d'un endroit dans un autre, tout un tas de pièces de bois mort pour occuper quelques' nécessiteux; et que, d'autres se présentant à quelque temps dé là, il leur fit reporter ce bois sur l'emplacement primitif*.

Il créa divers emplois, véritables sinécures, pour d'anciens officiers français, chassés de leur patrie, dont il voulait assurer l'existence, d'une façon décente pour eux et sauvegarder la dignité.

Voici, à ce propos, une anecdote touchante, dont un vieux grenadier de la garde fut l'acteur, au mois de juillet 1830, alors que Joseph se trouvait à New-York, en route pour les eaux :

Ce grenadier s'appelait Charles Vondre et avait environ 64 ans : de grande taille, — près de six pieds — il était sec et usé par l'âge, plié en deux et semblant en avoir vu de dures, mais, réveillé par la présence d'un étranger ou par le fait d'une question, il se redres-

* D'autres personnes attribuent cette action philantrophique au banquier Stephen Girard.

* Nous devons ce récit à M. Joseph- Napoléon Du Barry, Vice- Président de la C^* des Chemins de fer de Pennsylvanie^ qui le tenait lui-même de son père, le D** Edmond L. Du Barry, médecin ordinaire de Joseph à BordentoMrn.

sait, avait un certain air de crânerie au jJJort d'arme, et manifestait encore la légitime fierté d'un vieux brave de la garde impériale.

Vers neuf heures du matin, le comte, accompagné de M. Louis Mailliard et de moi, ainsi que de son valet de chambre Léopold, se dirigeait vers le steamer Lady Clinton, ancré dans le North River de New-York, dans le but de choisir des cabines pour notre passage à Albany. Sur ce bateau, nous rencontrâmes deux français, dont Tun, je m'en souviens bien, était M. Trusson, habitant autrefois Philadelphie et beau-fils de M. Stephen Girard, de cette même ville.

Nous étions près de la chambre du capitaine, après avoir payé notre passage et causions en français. Notre conversation attira l'attention du vieux grenadier, qu'aucun d'entre nous ne connaissait. Le vieillard avait avec lui ses deux enfants d'adoption, un garçon de 12 ans et une fille du même âge environ. Il vint à nous, et prenant une attitude militaire, s'excusa de nous déranger « nous ayant entendus parler français, il prenait la liberté de nous adresser une question consistant à savoir de nous, si nous avions rencontré une petite femme française pas plus grande que ça (il faisait le geste, mettant la main à la hauteur approximative de sa taille) qu'il avait perdue la veille. »

D'après son dire, ce jour-là ils s'étaient embarqués, eux et leurs paquets, sur un bateau qu'ils croyaient devoir les conduire à Bordentown : leurs malles et d'autres petits colis furent mis à bord, mais ils s'aperçurent qu'ils avaient fait erreur. La vieille femme étant encore 3ur le pont, occupée à faire débarquer ses effets, le vieillard et les enfants attendant déjà sur le quai pour les recevoir, le bateau prit le large et emmena la femme à Albany.

C'est ainsi qu'il avait perdu sai petite' femme, comme

il rappelait. Voilà donc l'explication de seé recherches.

Après s'être ainsi adressé au comte et à sa société, il

conserva une telle attitude militaire que Tex-monarque

lui demanda depuis combien de temps il était en Amé-

que. Il répondit qu'il arrivait de France, a Gomme il

avait entendu dire que le roi Joseph (il ignorait encore

à ce moment quel était son interlocuteur) possédait un

très vaste domaine aux États-Unis, où il donnait des

fermes à tous les anciens soldats de l'Empereur qui se

présentaient, il se rendait auprès du roi — quand

arriva la mésaventure du bateau qui le fît rester à

New-York, — pour se faire connaître de sa Majesté et

lui demander cette faveur. » Le comte lui demanda de

quoi il se croyait capable, lui faisant observer qu'il

était âgé et assez fatigué, les forêts des États-Unis,

où il semblait s'attendre à recevoir une ferme, étant

extrêmement boisées, il lui serait difficile de défricher,

vu son grand âge ; par conséquent il aurait de la peine

à vivre du produit de sa ferme.

Le vieux brave répondit que, depuis le départ de l'Empereur, il avait gagné sa vie comme scieur de long — ce qui lui avait donné l'habitude des bois — et dans une scierie à main. Que, d'ailleurs, il avait été grenadier de la garde Impériale et l'un des 600 ayant accompagné l'Empereur à l'île d'Elbe S qu'il était revenu avec lui sur le brick l'Inconstant, alors commandé par le capitaine Sari * ; qu'il avait été constamment persécuté en France après la chute de l'Empereur, qu'on lui avait pris presque tout son uniforme ; qu'on avait refusé de lui payer sa pension de la Légion d'honneur ; et que, pour sauver sa plaque, (l'aigle de cuivre, ûxé

* Charles Vondre faisait partie de la 4« compagnie du Bataillon de Grenadiers laissé à T Empereur, (Napoléon et la Garde Impériale).

* U y a ici une erreur évidente : le Brick l'Inconstant avait pour commandant, le capitaine Chautard et M. Sari, n'était qu'ofOcier à bord.

sur le devant du bonnet à poils des. grenadiers) plusieurs autres ornements de cuivre, faisant partie de sa tenue ainsi que sa Légion d'honneur, gagnée à Wagram, il avait dû enterrer toutes ces reliques près de sa maison. Il enleva sa coiffure et en sortit sa croix, l'aigle, ainsi que ses états de service et son diplôme de la Légion d'honneur. Faisant d'une façon simple^ mais sincère, le tableau de ses peines en France, nous devînmes si émus qu'il n'y eut pas parmi nous un œil qui ne fût humide, car nous avions devant nous l'un des grands acteurs des immortelles luttes.

L'ayant entendu jusqu'à la fin, en lui adressant nombre de questions, le comte l'informa qu'il ne trouverait pas le roi Joseph à Bordentown, que ce dernier en était absent et qu'il n'y retournerait pas avant quelques semaines. A ces mots, le brave homme témoigna d'un grand chagrin, disa,nt qu'il en était réduit à son dernier dollar. C'en était trop pour le comte qui lui en fît compter vingt par Mailliard. En les lui remettant, celui-ci apprit au grognard qu'il venait de parler au roi Joseph eu personne.

Aussitôt, le pauvre vieux alla se jeter aux pieds du frère de Napoléon, lui prit les mains en les couvrant de baisers, avant qu'il n'en pût être empêché par Joseph, lequel le pria doucement de se relever. A ce moment, les enfants s'approchèrent du vieux grenadier pour lui adresser quelques demandes. Il se retourna vers eux et, avec une dignité de monarque, s'écria : « Tais-toi, c'est le roi ! » Ceci vous le pensez bien, ne fît qu'augmenter notre attendrissement et, nous nous retournâmes tous pour essuyer nos larmes, désireux de reprendre notre calme.

Une fois ce moment d'émotion passé, le comte pria Mailliard d'écrire à Mauroy, pour lui ordonner de loger confortablement le vétéran jusqu'à son retour.

de lui fournir tout ce dont il aurait besoin, et de lui compter trente dollars par mois (pension qui lui fut versée jusqu'à sa mort), et de lui faire faire comme travail ce qui lui irait le mieux. Après cela, nous retournâmes à Thôtel.

Le grenadier, comme je Tai déjà dit, arriva en juillet 1830 et mourut d'hydropisie en janvier 1833, pendant la première visite du comte en Angleterre. Je l'assistai, en qualité ^de médecin, durant ses derniers moments. Dans son délire, il criait sans cesse : « Vive TEmpereur, vive TEmpereur 1 En avant grenadiers. La vieille garde meurt, mais ne se rend pas. Wagram ! Austerlitz ! » se figurant être sur ses anciens champs de bataille. Il parlait également au comte, (le traitant de Majesté et l'appelant toujours Roi Joseph) leremercian de toute sa bonté envers sa famille et lui. Joseph paya les frais de retour en France delà veuve et des enfants et lui assura sa- vie durant, une pension mensuelle de cinquante francs. Je ne sais pas ce qu'il est advenu de ces braves gens.

Le grenadier vécut d'abord dans les chambres du haut de la maison du concierge ; puis, s^établit au Belvédère, très gentiment aménagé pour lui. Il avaitun petit terrain qu'il cultivait et dont il tirait des légumes. En dehors de cette occupation, il ne fut jamais chargé que d'enlever les mauvaises herbes des allées près du Belvédère et d'entretenir ces dernières.

Un dernier incident concernant le grenadier.

Un jour que les gardes de la ville de Boston traver- -saient Bordentown avec leur musique, ils demandèrent et obtinrent l'autorisation de visiter le parc. La promenade n'était pas petite et, à leur retour, ils trouvèrent à la salle à manger une collation froide, accompagnée de ces tas de bonnes choses, dans lesquelles François se surpassait ainsi qu'un choix respectable de

vins et de liqueurs. Ils y firent honneur en tout, Vendre les accompagnait de droit en sa qua d'ex-soldat. Le vieux brave, dont le vin aiguisait langue, parlait à chacun à Taide de ses quelques n d'anglais.

Le repas terminé, la compagnie se rangea en bâta sur la pelouse, en face de la maison et on me pria demander au comte s'il lui serait agréable d'enten la Marseillaise, Sur sa réponse affirmative, ils la je rent fort bien. Vanden se tenant près de moi, qi que peu parti, se redressa tant qu'il put et, regard la troupe, s'écria : « Avec deux mille hommes com ceux-là, tous pensant et sentant comme moi, n* marcherions sur Paris et renverserions Louis-Philip pour le remplacer par le jeune Napoléon. »

De nature calme et douce, nourri de la pi losophie de la fin du xviii® siècle, épris de vie des champs ainsi que tout bon disciple < Rousseau, Joseph subit peu à peu l'action ( milieu où il vivait si heureux et pour lequel avait une sympathie si reconnaissante, s'était fait volohtairement, par raisonnemen sagesse d'homme, comprenant bien les ci constances qui dominaient sa vie brisée^ s'était fait bourgeois rural ; et voilà que, chaqu jour, le milieu, la terre le prenaient de plus e plus, l'accaparaient. Non seulement les travau de son parc prenaient une grande partie de so; temps, en dirigeaient l'emploi, mais encor l'influence plus générale du milieu et des être

avoisînant Bordentown, finissait par le modeler, le fondre à leur image. Il parcourait la campagne à l'entour et s'intéressait aux travaux d'agriculture qui s'y accomplissaient, presque autant qu'à ceux de son propre domaine. Les paysans le connaissaient bien et, dès qu'ils apercevaient sa silhouette par les chemins, ils s'avançaient à sa rencontre et se plaçaient sur son passage pour le saluer. Il y avait du reste, à peu près toujours pour eux bénéfice à la chose. Le comte était fort généreux ainsi que nous avons eu déjà Toccasion de le constater plusieurs fois et comme nous aurons encore à le constater fréquemment. Il mettait facilement la main à la poche lorsqu'il s'agissait d'humbles travailleurs, dont il connaissait la vie de labeur, et non de mendiants de profession.

Un jour, continue le D' Du Barry, tandis que nous marchions dans le parc en face de la maison, de l'autre côté de la barrière de péage où se trouvaient les terrassiers, employés à exécuter la voie du chemin de fer, nous fûmes reconnus par l'un d'eux. Tous ces Irlandais cessèrent àFinstant leur travail, le saluèrent: puis, quelques-uns s'avancèrent en criant : « Vivez longtemps, général Bonaparte ! Puissiez-vous vivre éternellement, général Bonaparte : nous serions heureux d'être en France et de combattre pour vous si vous étiez à notre tête. » Gomme toujours, ses mains étaient aussitôt dans ses poches et il leur donna de quoi boire à sa santé, ce qu'ils n'ont pas dû manquer de faire. »

Joseph avait pris aussi en partie les habitudes provinciales des habitants de Bordentown, dont les principaux étaient ses amis, fréquemment ses hôtes et chez qui il se rendait luimême volontiers,

On connaît les heures facilement perdues et les monotones distractions des médiocres cités de cinq ou sixième ordre. Tout y. est un événement sur lequel on se jette avec raffolement d'un désœuvrement sans limite, L'arrivée ou le départ des diligences ou des bateaux — sujets qui ont souvent inspiré les peintres du début jde ce siècle — sont les spectacles les plus courus dans de tels milieux. Le comte. de Survilliers finit par céder au goût général. Obéissant insensiblement à la coutume des. gros bonnets de l'endroit, il lui arriva do se mêler aux spectateurs fervents de ce mouvement de voyageurs.

Bordentown était sur la route de Philadelphie à New-York. On voyageait alors en bateau à vapeur de Philadelphie à Bordentown^ par le Delaware. L^es voyageurs débarquaient, entraient au Inn — l'aubei'ge de la poste aux chevaux, devenue une grande maison, de bel aspect, occupée actuellement par un couvent pour l'éducation de jeunes filles. — Puis, on montait dans un Stage Coach Rock qm conduisait jusqu'à New-Brunswick, au-dessus de

Trenton, et on s'embarquait de nouveau, sans changement cette fois, jusqu'à New- York.

Toute la haute société de l'endroit se donnait rendez-vous devant ce Inn. Les malheureux voyageurs s'installaient dans ces diligences, et fouette postillon, la voiture fuyait comme le vent. La petite ville reprenait son calme jusqu'au retour du prochain courrier.

Au déclin du jour, Joseph retournait volontiers vers sa propriété, en longeant le chemin de crête surplombant le Delaware. Il aimait à voir le coucher du soleil, qui lui rappelait ITtalie. « Jamais, disait-il, plus beau coucher n'avait frappé ses yeux. Pas même ceux de Venise. » De cette route, en effet, Toeil découvre un horizon grandiose, et l'Amérique qui offre si fréquemment aux nouveaux venus des spectacles d'un aussi admirable imprévu, n'en possède peut-être pas de plus merveilleux.

En retournant chez lui avec un secrétaire ou un ami, il avait souvent pour s'entretenir avec lui, un sujet autrement dramatique que celui fourni par les hasards, les rencontres, les reconnaissances, lors de la montée ou de la descente des voyageurs. Tous ces événements avaient naturellement leur contre-coup d'émotion parmi le petit public qui en apprenait le premier la nouvelle et ne tardait pas à la répandre en ville. Les routes étaient fort

mal entretenues et il arrivait souvent de fâcheux accidents. Les journaux de Tépoque sont pleins de faits divers de la sorte sous la rubrique Melancholy ^occurrence. « La diligence de tel endroit a versé ces jours derniers, M. X. a eu les jambes brisées ; madame Y, l'épaule luxée, etc. Mais on n'a pas eu de mort à déplorer. »

Ce mode d'existence de Joseph montre que, pour les plus honnêtes et les mieux armés, l'exil est un déprimant. S'il ne les abaisse pas, comme nous avons dit des monarques bohèmes perdus dans notre capitale aux plaisirs faciles, du moins elle les annihile forcément, les noie dans un terre à terre banalement vulgaire. Un exilé qui a été quelqu'un ou quelque chose, ne vit plus en cet exil : il s'y survit.

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