‹ Joseph Bonaparte en Amérique: 1815-1832Chapitre 9 sur 41 · BB · texte numérisé non relu

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Point-Breeze, quelques œuvres d'un grand mérite. On y remarquait : un Bacchus et une Ariadne du premier et, du second, une statue d'Apollon.

Un petit salon d'attente faisait suite à celui des bustes de famille et donnait, par une seconde porte, sur la salle à manger. L'ameublement en était simple. Nous ne signalerons qu'une belle console, munie d'un marbre gris et ayant bien le cachet de son époque.

On pouvait aussi arriver à la salle à manger, en contournant le grand escalier, donnant sur la droite du vestibule et en suivant un corridor qui conduisait également aux office et cuisine, bâtis en retour sur la grande pelouse.

Cette pièce, comme le grand salon, possédait deux vastes cheminées, se faisant face, l'une adossée à la muraille du côté du parc, l'autre au mur du corridor.

Une immense table à sept rallonges, pour vingt-quatre couverts, s'étendait au centre de la salle ; ses pieds, à colonnes torses, lui donnaient un air de force imposant. Deux remarquables consoles, à décor égyptien, de l'époque du Consulat, après l'expédition d'Egypte, présentaient des pieds carrés, ornés de têtes de sphinx. Les marbres de ces consoles étaient noirs ; divers bronzes dorés en enrichissaient les principales lignes. Trois buffets^

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aux portes à battants brisés, munis de plusieurs tiroirs et de rayons pour la vaisselle, s'adossaient au mur. Des chaises en cuir s'alignaient entre les buffets et les consoles. Quatre énormes candélabres dorés à sept lumières; deux lampes de table, également dorées, pouvaient éclairer la pièce. Les rideaux des croisées étaient de damas bleu. Un fort grand tapis de Bruxelles recouvrait le plancher.

Les nombreux visiteurs qui reçurent l'hospitalité à Point-Breeze et qui s'assirent dans cette salle à manger, sont unanimes pour vanter à la fois, en même temps que l'excellence de la table, la manière aimable et pleine de dignité avec laquelle l'hôte de Bordentown en faisait les honneurs. Il savait être accueillant tout en gardant, sans effort, le rang auquel le comte de Survilliers ne pouvait prétendre, mais que chacun se plaisait à respecter à travers l'incognito.

Un témoin oculaire nous fournit quelques renseignements complémentaires sur les appartements du rez-de-chaussée de Point-Breeze.

Nous extrayons le passage suivant de la note qu'il a eu l'obligeance de nous adresser :

Au rez-de-chaussée, lorsque toutes les portes étaient ouvertes, les sept pièces donnant Tune sur Fautre, en double ligne, produisaient une enfilade d'un très bon effet) surtout le soir lorsque ces appartements étaient

brillamment éclairés On voyait des tableaux partout Dans la salle à manger, il y avait quatre

grandes batailles, victoires d'Italie et une douzaine

d'autres tableaux de peintres célèbres des petits

tableaux de l'école hollandaise ou flamande, d'un

mérite supérieur, étaient disséminés un peu partout

11 y avait une abondance de bronzes et de pièces de Sèvres de grande valeur Je signale deux magnifiques vases de porphyre, présent du roi Bernadotte. Derrière les pendules et les autres objets d'art, des consoles, un manque absolu de glaces frappait et surprenait le public américain, accoutumé à en mettre partout etc

Nous allons à présent gravir les niarches du grand escalier et visiter, au premier, les appartements privés de cette résidence.

A gauche du palier, avançait l'angle de deux murs d^une salle de bain, produisant aussi une sorte de corridor qui conduisait dans le cabinet de travail. Cette salle de bain était fort simple, mais spacieuse et bien distribuée. Le cabinet de travail, qui attenait à la chambre à coucher, avait un caractère tout intime. La pièce d'apparat, sur laquelle il donnait aussi, était la galerie de peinture et grande bibliothèque. Mais ici, le titre de pièce de travail avait toute sa valeur. Nous y voyons un grand corps de bibliothèque en acajou, à portes vitrées, tenant tout un côté de la pièce. Trois étagères, à plusieurs rayons, étaient aussi cou-

vertes de livres, de nombreux cartons verts contenant la correspondance et de bibelots.

Trois tables-bureaux, dont une munie d'un tapis vert et les deux autres possédant des tiroirs, servaient au comte de Survilliers et à ses secrétaires. Une chaise longue se trouvait aussi dans ce cabinet : elle était couverte de mérinos bleu. Ce fut là que Joseph commença et recommença tant de fois à dicter ses mémoires, s'interrompant bientôt, vite lassé par le poids de trop lourds souvenirs. Lorsque Louis Mailliard, jaloux de l'opinion de la postérité sur la personne de son « cher Patron », ainsi qu'il le nomme avec une sorte d'attendrissement dévoué, — disait souvent au comte qu'il ne pouvait pas laisser ainsi son travail en suspens. Ce dernier répondait avec un secouement d'épaules de grand désillusionné : Bast ! à quoi bon ?

Nous ne résistons pas à l'envie de donner ici en entier le passage d'une lettre à nous adressée par M. Adolphe Mailliard et ayant trait à ce côté particulier de l'existence de l'ex-roi à Point-Breeze :

Joseph écrivait peu, n'arrivait pas à écrire, mais il lisait beaucoup, le français et l'italien qu'il savait parfaitement. Il recevait toutes les publications nouvelles, surtout celles qui touchaient à l'Empire où à la vie de Napoléon. Il lisait attentivement et mettait des notes

au crayon en marge, lorsqu'un passage le frappait, souvent il corrigeait des faits avancés faussement ou des idées inadmissibles.

Le fragment historique du premier volume de ses Mémoires est tout ce qu'il a écrit lui-même ou dicté. Il ne prit jamais goût à ce travail. Quelquefois, par un temps de pluie, il me dictait quelques pages, les relisait et les corrigeait ; mais il se fatiguait facilement de de ce travail et parlait de tout autre chose que de ses Mémoires, Mon père le priait toujours de continuer, mais inutilement. « A quoi bon, après tout ? disait-il, tout ce que je pourrai dire a déjà été écrit*. »

La chambre à coucher répondait, à part la place prise par un cabinet de toilette, au plan du grand salon du rez-de-chaussée. Outre deux fenêtres donnant sur le jardin, elle possédait une porte vitrée, ouvrant sur le balcon du portique à l'italienne. Elle était donc fort vaste et contenait un important mobilier : un beau lit français en acajou et à décors dorés s'étendait royalement au-dessous d'un riche baldaquin à rideaux de laine bleue damassée, accompagnés d'épaisses franges. Une table de nuit de même style était à côté. Une petite bibliothèque d'érable, fermée par des rideaux, dans le goût américain, contenait quelques volumes de chevet. Un tapis des Gobelins

* Le journal de Pouison du 26 Mars 1829 n'en annonçait pas moins qae le Comte de SurvilUers < iivait rintention de remplir le monde d'une foule de mémoires^ pleins d'un grand nombre de témoignages originaux et curieux conMTf es pv lui. »

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servait de descente de lit. Deux puissants bureaux à cinq tiroirs chacun, dont l'un supportait une magnifique écritoire, complétait cet ensemble. Mentionnons une chaise de repos accompagnée d'autres sièges. Sur la cheminée, une pendule de marbre noir et blanc se dressait sous son globe.

Le cabinet de toilette renfermait un lavabo d'acajou à marbre blanc, une commode pour le linge de corps, une haute glace psychée.

La splendide galerie-bibliothèque n'était séparée de cette chambre que par une antichambre, placée entre un escalier dérobé et un débarras avec armoires. Elle avait plus de vingt-quatre mètres de long. Toutes ses fenêtres donnaient sur la pelouse du parc. De là, on jouissait d'une vue véritablement merveilleuse.

La galerie était, en quelque sorte, la pièce officielle des appartements privés. Les habitants du château s'y réunissaient d'une façon assez suivie après les repas du soir et Joseph se livrait volontiers alors, en arpentant la salle, à de longues et familières causeries. Ce fut en cet endroit qu'il raconta l'amusante anecdote de ses dévotions, alors qu'il était en Espagne.

La voici telle que la rapporte Lieber, dans une lettre intime, adressée à M. Me Kin 4 ,.

sâûtapàMaateiM. .

i iOO JOSEPH BONAPARTE

■; Joseph Bonaparte était un homme très affable. Il

aimait à raconter des événements, marchant de long en large après dîner. Un jour qu'il lui advint de causer de rinquisition et de Llorente, il me dit : Llorente était mon aumônier ; c'était un prêtre libéral*. Il me fallait entendre la messe chaque jour, de sorte qu'il venait tous les matins. Nous nous rendions à la chapelle du Palais ; nous nous asseyions et parlions des affaires d'Espagne, ou de tout ce qui nous intéressait. Puis, le temps normal écoulé, nous quittions la chapelle Le lendemain, la feuille officielle contenait les lignes suivantes : Sa Majesté a entendu la messe à telle ou telle heure, etc,^.

Nous omettrons ici de propos délibéré de faire mention des nombreux tableaux de la galerie qui nous occupe en ce moment. Comme Joseph, ainsi que nous le verrons dans la suite, dépensant plus que ses revenus, était obligé de faire vendre pour subvenir aux frais de ses divers séjours en Angleterre, œuvres d'art après œuvres d'art, il est à peu près impossible de donner la description exacte des toiles dans leur ensemble et occupant un emplacement déterminé. Nous nous contenterons donc de publier, dans l'appendice, à la fin de ce volume,

* On doit, en effet, à ce prêtre qui avait été secrétaire de l'Inquisition une histoire critiqne de cette Inquisition (Paris seconde édition, 4 vol. in-8* 1818.) écrite avec une grande indépendance d^esprit. On a de lui aussi: Mémoires pour servir à l'histoire de la Révolution d'Espagne (Paris 1814, 2 vol. in-8o. 1815-1819, 3 vol. in-8«) publies sous le pseudonyme anagramme de Nellerto. L'abbé Llorente qui fut grand inquisiteur, et archevêque de Sare^osse, est mort à Paris le 5 février 1823.

* Thomas Sergeant Perry : The Life and Letters of Francis Lieber (edited by). Boi^n Jamai R. Oigood ot C; gr. ln-8* 1882.

la liste de ces compositions, dressée par ordre de Joseph et qu'il a annotée lui-même au crayon en divers endroits, nous bornant à décrire, comme nous l'avons déjà fait précédemment, les pièces les plus importantes du mobilier.

Deux grands corps de bibliothèques étaient adossés au mur qui séparait les fenêtres*.

Une chaise longue de mérinos vert et une seconde de môme étoffe, se faisaient pendant. A chaque extrémité de la galerie, on voyait un bureau d'acajou, comme les bibliothèques.

Toute une série de moulage en plâtre s'espaçait du côté opposé aux fenêtres. Entre ces bustes, on voyait deux tables, toujours d'acajou. Ajoutons douze chaises, sans grand caractère, et nous aurons donné une idée suffisante de ce milieu.

Dans un article anonyme, attribué à Francis Lieber*, l'auteur auquel nous venons d'emprunter quelques lignes précédemment, écrit à propos des fins de soirées de la galerie de tableaux-bibliothèque, ces amusantes lignes qui dénotent bien, — comme maintes fois, d'ailleurs, nous aurons l'occasion de le constater — la rondeur aimablement bourgeoise de

* Les bibliothèques contenaient plus de 8000 volumes, d'après l'indication que nous fournit un familier de la maison.

* Putnam's Monthly a magazine, vol. v, janvier 1855, p. 14, article intitulé : Wos Napoléon a Dictator.

l'hospitalier propriétaire de Point -Breeze : « Quand ses invités récents manifestaient l'intention de regagner l'appartement mis à leur disposition, il les accompagnait jusqu'à la porte de chaque chambre, et là, leur prenant le flambeau des mains, il disait : un moment, » En bon amphitryon, il désirait voir par lui-même, si ses ordres réitérés avaient été ponctuellement exécutés et si ses hôtes jouiraient de tout le comfort qu'il voulait pour eux.

La chambre à coucher qu'occupa près de trois ans, la fille cadette de Joseph et qui continua, après le retour de cette dernière auprès de sa mère, la reine Julie, à porter son nom sous cette désignation : chœmbre de la princesse Charlotte^ répondait exactement, comme proportions, à celle de Joseph. Formant l'aile opposée de l'habitation, elle prenait la lumière par le nord-est et par le jardin que longeait la route de Trenton. Son cabinet de toilette était pris en avance sur le parc, identiquement comme celui de l'ex-roi.

Ce n'était jamais sans émotion, ni sans marques de profonde tendresse paternelle, que Joseph pénétrait dans cette partie de son habitation. Pour lui, le souvenir chéri de sa fille, à présent si loin, devait demeurer en ce lieu comme une sorte d'esprit familier sachant

parler, à son, cœur. La jeune princesse, de

nature éminemment artiste, s'était plue à prendre un grand nombre de croquis du parc ; et les dessins et aquarelles, d'une poésie révélant une nature délicatement affinée, qui décoraient les murs, étaient pour l'excellent père un constant rappel des jours où il lui avait été donné de posséder auprès de lui l'aimable et gracieuse absente.

Nous pouvons décrire maintenant, en quelques lignes, le mobilier de la chambre de la princesse Charlotte. Le lit était en acajou, mais il avait des rideaux de mousseline blanche qui lui donnaient le caractère convenant à une couchette de jeune fille. La chaise longue, que nous avons vue chez Joseph, était remplacée ici par un canapé couvert de damas bleu. Deux petites tables, à dessus de marbre blanc, paraissent avoir été destinées à recevoir de menus objets. Une vaste armoire d'acajou servait de garde-robe. Il ne nous reste plus qu'à énumérer un certain nombre de chaises, quelques fauteuils et un écran brodé, — des mains mêmes de la princesse.

Le cabinet de toilette contenait un beau lavabo et deux consoles évidemment destinées à offrir à portée divers objets de toilette.

Une petite pièce donnant sur l'escalier devait, suivant toute probabilité, être occupée par la femme de chambre de Charlotte. Nous

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^'j voyons, en effet, qu'un lit d'érable avec rideaux de nankin, un modeste lavabo, une commode, une table-bureau et trois ou quatre sièges.

Le deuxième étage de Point-Breeze était composé d'appartements confortables pour la suite du roi Joseph et les personnes invitées à faire un séjour quelconque. Pendant la belle saison, il était fort rare qu'il n'y eût pas de visiteurs pour occuper ces appartements.

Les chambres d'amis étaient placées aux deux extrémités de la résidence où donnaient sur le parc. Ce fut l'une d'elles qu'occupa Miot de Mélito après son arrivée aux États-Unis*.

* La maison du lac, bâtie comme nous le Terrons bientôt, pour l'usage du prince Charles et de la princesse Zénaïde fut, après leur départ, souvent occupée par des invités.

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