CHAPITRE VI
Sommaire : Les divers portraits de Joseph. — Un caractère commun. — Bonaparte à sa façon. — Parallèle avec Napoléon. — Un Alexandre. — Foyer et famille. — Affirmation de camée. — Monnaie fatiguée. — Portrait exécuté à Point- Breeze, janvier 1831. — Lignes de M. Adolphe Mailliard.
— San Geronimo de Californie. ~ Attitude fatiguée des rêveurs. — La mèche légendaire. — Général Foy. — « Puissant d'imagination ». — Retourné de vision. — Idéologues. — Main de commandement et la main à la pâte. — Différence de nature. — Anecdote de jeunesse.
— Récit de Las Cases. — Ascendant complet. — « Plus de temps d'ouvrir la bouche ». — Opinion des parents. — Le vieil oncle Lucien. — L'aîné et le chef. — La scène de Jacob et d'Esaii. — Obéir. — Droit d'aînesse. — Jourdan.
— Lettre au général Belliard. — Planter des choux. — Napoléon et Rœderer. — Les amours des rois. — « Mon nom et mes grandes bottes ». — Le prix du sang. — L'homme de tête et Thomme de cœur. — Marbeuf, archevêque de de Lyon. ~ Rôle des cadets. — Admonestation. — Trop avec les savants. — Bernardin de Saint-Pierre et le Tasse.
— Le père de Paul. — Pension de 6.000 livres. — Louis, poète aussi. — Paul et Virginie, — Demande « le vrai et le faux ». — Joseph d'Amérique. — The Register. — Le parc. — Rester Hôtel. — Portrait par Garrit S. Cannon. — Obésité. — Forts souliers de marcheur. — Il rimait. — Moïna oïl la villageoise du Mont-Cenis. — La muse de l'Histoire. — Poudre à la maréchale. — Tabatière et canne à pomme d'or. — Billet gracieux. — French Compliment.
— Terpsichore. — Injustice d'opinions. — Bon vin et liqueurs. — « Manger moins de viande et boire plus de vin. » — Le café de Napoléon et le thé de Joseph. — La vie au grand air bonne pour les rhumatismes. — Débouté de sa plainte. — L'esprit du hasard. -^ Eau thermale. —
Commérages de petite ville. — Agé de quatre-vingt-trois ans. — M. Burnet Landreth. — L'ancien charron William Kinsey, et sa lettre. — Sous le porche. — Manières d'un roi. — « Pour fuir ses ennemis. » — Autre soute»rain«
— M. Becket. — John Bull chagrin. — Zénaïde et Charlotte. — Le D' Phillips. — Contes bleus. — Entrée à Bristol.
— Cheval ombrageux. — Jambe fracturée. — Cabriolet de médecin. — Un cortège. — Logements offerts. — L'hôtel du Delaware. — Visiteurs. — Popularité. — Premier citoyen.
Tous les portraits que l'on possède de Joseph, quoique se ressentant naturellement du goût et du caractère des artistes qui les ont exécutés, présentent, cependant, plusieurs traits communs qui nous permettent de reconstituer assez sûrement le modèle, en l'éclairant avec le jour convenable. Nous avons bien affaire à un Bonaparte. Le type particulier des membres de cette famille est accusé ici autant que chez n'importe quel autre.
Mais si Joseph est bien Bonaparte par l'ensemble des lignes et la particularité de certains traits du visage, il l'est à sa façon, laquelle ne ressemble en rien à celle de Napoléon, Tout ce qui, chez le premier, annonce l'énergie, l'ampleur de conceptions et le dévorant d'une flamme intérieure, fait complètement défaut cette fois. Nous ne nous sentons plus en présence d'un grand capitaine et d'un puissant remueur d'hommes, de choses et d'idées. Si Napoléon ne trouvait pas le monde trop grand, pour scène de ses exploits, et
comme Alexandre, en eût volontiers reculé les limites pour satisfaire à l'ardeur de son imagination, Joseph, lui, avait un horizon aussi moralement beau, mais borné à son foyer et à sa famille.
L'impression que procure la vue d'un profil de l'ex-roi de Naples et d'Espagne n'a rien de commun avec celle de souveraineté.
Les monnaies frappées à son effigie, donnent assez ridée des pièces de la France impériale où son frère figure avec un découpement et une affirmation de camée ; mais, dans ce cas, il s'agirait de pièces, fatiguées par un long usage et n'offrant plus que des contours aveulis, un modelé plein de mollesse.
Le portrait que nous avons fait reproduire en tète de ce, travail est, de l'avis de personnes ^ qui ont été à même de bien connaître le comte de Survilliers, le mieux réussi des nombreux, peints d'après nature. Nous lui avons donné la préférence parce qu'il a été exécuté en Amérique, à Point-Breeze (janvier 1831*), c'est-à-dire dans le milieu qui nous occupe le plus particulièrement, et que voudrait faire connaître la présente étude.
* Remarquons qu'à cette époque Joseph avait dépassé la soixantaine. Ce sont donc les traits d'un homme arrivé à la période descendante de l'eustence, que nous reproduisons ici. Il faut tenir compte de cette observation en Usant le portrait écrit cette fois que nous avons dû faire en partie d'après cette peinture, qui répondait parfaitement à l'idée que nous avions à nous fûre ae ce Prince devenu en quelque sorte citoyen américain.
ssaaa
Nous devons communication de cette toile à Tobligeance, si active en notre faveur, de M. Adolphe Mailliard. Nous transcrivons quelques lignes de ce dernier, écrites à ce sujet: « J'ai dans notre salon (à San Géronimo-Califômie, nom de la résidence de l'ami si dévoué à la mémoire du roi Joseph) un beau portrait de Joseph peint par Tartiste Goubaud, de Bruxelles, et envoyé à la reine Julie, le meilleur portrait de tousi. — Il fut offert à mon père par les petits enfants du prince, comme, marque d'amitié. Le portrait est frappant, véritablement parlant. »
Ce portrait vient confirmer tout ce que nous avons écrit précédemment. Joseph y est montré la tête légèrement penchée sur l'épaule gauche et aussi, inclinée en avant, dans l'attitude un peu fatiguée, particulière aux penseurs, nous pouvons même dire aux rêveurs.
Il est coiffé comme son frère, la mèche légendaire chez ce dernier, ramenée sur le sommet d'un front très découvert. Ce front est haut, lai^e et présente une ampleur de d.éveloppement peu commune. Pourtant, on ne peut lui appliquer l'épilhète, si éloquemment frappante, dont s'est servi le général Foy (dans son Histoire de la guerre de la péninsule sous
< Cet artiste de l'époque impériale a deux tableaux au musée de Versailles.
Napoléon) pour donner Tidée du front du vrai chef de la famille : « Ce front puissant d'imagination. » Chez Napoléon la pensée brûlait, incendiait, éclatait; chez Joseph, elle se berçait avec une douce et aimable bonhomie. Les yeux, chez le comte de Survilliers, sont aussi sculpturalement enchâssés ; mais, à Tétincelle haut perçant, et dans les heures d'impatiences, de célèbres colères, au fulgurant de la prunelle impériale, nous devons substituer ici une douceur méditative, une sorte de retourné de vision faisant songer "à ces hommes que Napoléon stigmatisait si facilement du nom A' idéologues. Le nez est bien aquilin, mais seulement aquilin. L'apparence de serre d'aigle ne se montre plus que comme un souvenir, à la façon d'un simple reste hérité, à retrouver chez un ancêtre. La bouche présente des lèvres assouplies par l'aménité et la bonté intime. Elles répètent à leur façon la bienveillance du regard. Le menton est fort, mais cependant moins caractéristique que chez l'empereur. Il n'y a plus l'énergie, le volontaire de la mâchoire si expressive du conquérant de l'Europe. La main était celle des Bonaparte, c'est-à-dire fine et d'une élégance presque féminine.
Dès leur plus extrême jeunesse, la différence des natures, s'était révélées dans les
rapports de Joseph et de son cadet. On pouvait, dès cette époque, pressentir la situation que, leur vie durant, ils occuperaient fatalement vis-à-vîs l'un de l'autre. Une anecdote racontée par Napoléon lui-même, à bord du Northumberland^ alors que lés souvenirs d'enfance venaient l'assaillir, accourant du fond du passé comme pour faire contre-poids au sol de la patrie, dont chaque minute l'éloignait pour jamais, — donne bien la portée de cette opposition: Las Gases nous a conservé ce récit d'jane gaminerie promettant pour l'avenir.
Napoléon, dans sa toute petite enfanee, jetait turbulent, adroit, vif, preste à Textrême ; il avait, dit-il, sur Joseph, son aîné, un ascendant des plus complets. Celui-ci était battu, mordu ; des plaintes étaient déjà portées à la mère, la mère grondait que le pauvre Joseph n'avait pas encore eu le temps d'ouvrir la bouche*. .
D'alleurs, pour les ascendants des deux frères, les vieux parents de la famille Bonaparte, le rôle réservé à chacun d'eux, ne faisait pas le moindre doute. C'est ainsi que Napoléon put encore dicter les lignes suivantes, toujours durant la traversée qui l'em-
* Mémorial de Sainte- Hélène^ Paris, Ernest Bourdin, S yoI. gr. io-S», t. I., p. 61.
portait vers Sainte-Hélène,.^ c'est-à-dire vers son tombeau :
Plus tard, le vieil oncle Lucien, au lit de mort, entouré d'eux tous, disait à Joseph : « Tu es l'aîné de la famille, mais en voilà le chef, montrant Napoléon ; ne l'oublie jamais, » — « C'était, disait geciement l'Empereur, un vrai deshéritage ; la scène de Jacob et d'Esaû^. »
Cette recommandation au lit de mort n était pas nécessaire. La différence de tempéraments suffisait et a suffi, en effet, pour décider de la relation future souhaitée par le vieillard. Napoléon commanda toujours et Joseph dut, sut toujours obéir. Les révoltes de cœur droit et de conscience honnête furent vaines. Il finissait invariablement par céder à l'impétuosité de torrent du grand homme, dans les mains duquel il avait remis son droit d'aînesse. Il devait se borner à des objections, des remontrances ; manifester une opposition, qu'aucun fait ne pouvait venir sanctionner.
Toute sa vie, il subit l'impérieux ascendant qui, d'ailleurs, cela est son excuse, semble avoir hypnotisé, fasciné tous ses contemporains, rois comme princes, comme bourgeois et peuples.
Non seulement il fut victime de cette ty-
« IbM. T. I., p. 64.
rannie de supériorité, mais encore il en supporta les contre-coups vis-à-vis d'inférieurs, placés sous sa direction officielle ; ceux-ci n'admettant que la pensée intime du maître, que, naturellement, ils identifiaient avec leurs passions, à faire triompher. Ainsi, nous voyons Jourdan lui-même, le plus sincère ami de Joseph, le rudoyer en pensée, à propos de la direction des affaires en Espagne. Il écrit au général Belliard : « Ah ! mon cher général, si vous pouviez coopérer à me sortir de la maudite galère où je suis, vous me rendriez un grand service ! Combien je me trouverais heureux d'aller planter mes choux, si toutefois les choses doivent rester dans l'état où elles sont. »
Une conversation entre Napoléon et Rœderer, nous livre* la pensée intime de l'empereur sur son frère. Saisie dans l'ardeur de l'improvisation et reproduite avec une impétuosité qui lui procure toute sa couleur locale, elle paraît être l'expression sténographiée de la vérité vivante elle-même :
Il est bon que vous alliez près de lui, disait Napoléon à Rœderer (mars 1809) ; il continue à faire des choses qui mécontentent l'armée, il fait juger par des commissions espagnoles lés Espagnols qui tuent nos soldats.
< Sainte-Beuve, Causeries da Lundi; Paris, Gamier frères, 1. 1.
Il ignore que partout où sont nos armées, ce sont des conseils de guerre français qui jugent les assassinats commis sur nos troupes Il veut être aimé des Espagnols, il veut leur faire croire à son amour. Les amours des rois ne sont pas des tendresses de nourrices, ils doivent se faire craindre et respecter. L'amour des
peuples n'est que l'estime Le roi m'écrit qu'il veut
revenir à Mortefontaine : il croit me mettre dans l'embarras ; il profite d'un moment où j'ai, en effet, assez
d'autres occupations Il me menace, quand je lui
laisse mes meilleures troupes, et que je m'en vais à Vienne avec mes petits conscrits, mon nom et mes
grandes bottes Il dit qu'il veut aller à Mortefontaine
plutôt que de rester dans un pays acheté par du sang injustement répandu. C'est une phrase de libelles anglais. Eh ! qu'est-ce donc que Mortefontaine ? C'est
le prix du sang que j'ai versé en Italie Oui, j'ai versé
du sang, mais c'est le sang des ennemis de la France. Lui convient-il de parler leur langage ? Si le roi est roi d'Espagne, c'est qu'il a voulu l'être. Sil avait voulu rester à Naples, il pouvait y rester. Quand je lui laisse mes meilleures troupes, de quoi peut-il se plaindre ? Il croit me mettre dans l'embarras ; il se trompe fort ; rien ne m'arrêtera ; mes desseins s'accompliront; j'ai la volonté et la force nécessaires. Rien ne m'embarrasse. Je n'ai pas besoin de ma famille ; je n'ai point
de famille, si elle n'est française !
J'aime le pouvoir, moi ; mais c'est en artiste que je
l'aime Je l'aime comme un musicien qui aime son
violon. Je l'aime pour en tirer des sons, des accords, de l'harmonie ; je l'aime en artiste. Le roi de Hollande parle aussi de la vie privée. Celui des trois qui serait le plus capable de vivre à Mortefontaine, c'est moi. Il y a en moi, deux hornmes distincts, l'homme de tête et l'homme de cœur. Jq joue avec les enfants, je cause
avec ma femme, je leur fais des lectures, je leur lis des
romans
Je veux, ajoutait-il, s'adressant toujours à Rœderer, que vous voyiez la lettre qu'il m'a écrite*.
Dans les familles de l'ancienne France, sur plusieurs enfants, l'un était destiné à la carrière des armes, le second, ou parvenait à force de protection et d'intrigues, ou se reposait dans le sanctuaire des lettres. C'était l'aîné qui se montrait toujours d'épée; mais, dans la famille Bonaparte, on l'a vu, Joseph ji'était pas considéré comme l'aîné :
(( Joseph, Faîne de tous, qu'on voulut mettre d'abord dans l'église, à cause de l'archevêque de Lyon, Marbeuf, qui tenait la feuille des bénéfices, fit ses études en conséquence ; mais il s'y refusa absolument lorsque le moment arriva de s'engager 2. »
Il prit le rôle traditionnel de cadet; mais quoique habile diplomate à ses heures et capable de jouer un rôle public, comme il le prouva à Lunéville et à Amiens, Joseph n'avait nullement la vocation de l'intrigue. Dès que la chose fut en son pouvoir, il ne demanda à son second rôle que les douceurs de la paix et les satisfactions de l'étude. Cette tendance
* Sainte-Beuve, Causeries du Lundi'; Paris, Garnier frères, t. x p. 164 et 165.
• Mémorial de Sainle-Bélène.
de sa nature se manifesta même aux époques officielles de sa vie et au milieu de toutes les agitations et les troubles de ses souverainetés précaires. Alors qu'il était roi de Naples, son amour pour la littérature et les littérateurs lui avait attiré une de ces vives et vertes admonestations dont Napoléon était coutujnier à l'occasion. Ce detixier lui écrit en effet, à cette époque ;
« Vous vivez trop avec des lettrés et des savants. Ce sont des coquettes avec lesquelles il faut entretenir un commerce de galanterie, et dont il ne faut jamais songer à faire ni sa femme ni son ministre*. »
Qu'eût dit Tempereur s'il eàt su que son frère, non content de donner le pas aux lettres sur les détails administratifs, et d'entretenir une correspondance suivie avec divers écrivains du temps. Bernardin de Saint-Pierre en tête, se vantait d'oublier les soucis du pouvoir, en prenant un rôle imaginaire,' dans l'œuvre la plus célèbre de ce dernier. Ce monarque écrivait, ' en efifet, de Portici, en 1806, à l'auteur de Pmd et Virginie^ pour lui apprendre qu'après avoir fait lire son merveilleux petit roman à quelques dames de ce pays, qui ont avoué le trouver supérieur, par
*- Sainte-Beuve, Cauteries du Lundis 1. 1.
sa douce poésie, aux meilleurs écrits même du Tasse, il s'était permis Tinnocente plaisanterie de leur , déclarer être l'ami du père de Paul et qu'il aurait peut-être un jour l'occasion de serrer la main de ce dernier, lequel lui avait annoncé son intention de venir visiter le pays qui a fourni à Virgile et au Tasse les originaux de leurs tableaux enchanteurs*.
Joseph fut le protecteur, en même temps que l'ami de Bernardin de Saint-Pierre. Cet écrivain, ayant refusé une situation chez le prince, reçut peu après une lettre de celui-ci, datée de Mortefontaine, 18 vendémiaire an xii (11 octobre 1803), lui annonçant qu'il lui constituait, sa vie durant, une pension de six mille livres. Dans une préface de l'édition in-folio des œuvres du même auteur, celle qui précède le roman de Paul et Virginie^ il est parlé d'une visite à Mortefontaine, au courant de laquelle, le prince-Mécène dit à Bernardin de Saint-Pierre, que, tenant sa fortuue de la nation, il ne pouvait en faire un plus heureux usage qu'en contribuant à aider à celle des hommes de sa sorte.
D'ailleurs, Joseph n'était pas le seul de sa famille que passionna le merveilleux poète et ami de la nature. Louis, poète lui-même à ses heures, lui écrit, dès le 22 juin 1793, de La
* Catalogue d'autographes^ 5 décembre 1875.
Valette, à peine au sortir des bancs de l'école, une lettre enthousiaste, dans laquelle il commence par s'excuser de l'entraînement exalté qui cause sa démarche. Paul et Virginie^ dit-il, lui ont coûté bien des larmes, plus peut-être que n'en versa ce héros en se séparant de son amie, si tendrement chérie. Il s'est tellement mêlé en imagination à leur existence et à leurs mutuelles souffrances, qu'il éprouve le besoin de savoir le fond de ce drame poignant, de connaître le degré de vérité qu'il renferme. Il expose en ces termes sa demande:
Mais si j'ai, citoyai, osé vous écrire, ce n'est pas pour demander les circonstances de cet ouvrage qui n'ont point été le fruit de votre imagination. Vous dites qu'il y a du vrai. Quel est le vrai ? Quel est le faux ? Voilà mon but, voilà ce que je me suis proposé de savoir, pour qu'une autre fois, en le réalisant, je puisse me dire, pour soulager ma sensibilité affligée : ceci est vrai, ceci est faux*
Mais il est temps de revenir au Joseph d'Amérique. Voici quelques lignes extraites d'un journal du temps édité à Bordentown [The Register)^ qui doivent traduire assez
* Catalogue d'autographes, 21 juin 1855. Cette lettre datée de La Valette, près Toulon, remonte à Tépoque où la famille Bonaparte bannie de Corse par une délibération délia consulta de Corte (27 mai 1793) vint s'élahlir en cet endroit avant de se fixer à Marseille. Bile figure dans la cor^ respondance de Bernardin de Saint-Pierre. (Edition Aimée Martin), ainsi que la lettre de Joseph citée précédemment.
144 JOSEPH BOHAPARTE
exactement Timpression générale produite sur les habitants du pays, par celui qui était devenu le comte de Survilliers.
les me rappelle très distinctement la première et unique foi squ'il m'a été donnée de voir Joseph-Napoléon Bonaparte, comte de Survilliers ; il venait de faire une absence de plusieurs années en Angleterre, d'où il était revenu brusquement pour se réinstaller dans sa belle propriété, connue alors comme aujourd'hui, sous la dénomination de : le Parc, Il se tenait, accompagné de son secrétaire, Louis Mailliard et de quelques intimes, sous le porche du Rester Hôtel, attendant l'arrivée du train de la ligne de Gamden à Amboy*. Il était difficile de croire que ce vieux gentleman, si simplement mis, affable et sans la moindre morgue, placé au hasard dans ce groupe, fût réellement l'ex-roi d'Espagne et le frère du grand empereur Napoléon. Il était de courte stature et déjà porté à l'embonpoint ; mais la finesse de sa carnation, elle, décelait un Bonaparte. Ce caractère de beauté attirait l'œil ; sa peau avait une douceur et une transparence presque féminines.
Le Joseph dont le portrait vient de nous être fait par M. Garrit S. Cannon,n'a qu'une valeur de notation générale, se rapportant à une époque déjà avancée de la vie de ce prince^.
Joseph était alors un peu courbé par les années et avait pris un certain embonpoint qui alour-
^ La première ligne de chemin de fer reliant New-York et Philadelphie, inaugurée en 1831.
' En effet, la visite de M. Garrit S. Cannon à Bordentown, doit avoir eu lieu dans le courant de 1838. Joseph avait alors dépassé de près de neuf ans la soixantaine*
dissait un peu sa démarche. Toutefois, il avait encore une grande allure quand il voulait représenter. Sans être grand, il bénéficiait d'une taille moyenne (il était physiquement un peu plus grand que l'empeur*) présentant encore des traces d^anciennes heureuses proportions. Il avait, comme la main, le pied petit et cambré de Napoléon.
Les goûts littéraires que Joseph avait manifestés, même durant les époques les plus occupées de sa vie, ne pouvaient que s'accroître encore dans le silence et le calme de Point- Breeze. Quoique tout travail trop suivi commençât à lui répugner, il se livrait assez facilement aux plaisirs des rêveurs d'esprit et de goût: il revivait en en dictant les diverses phases, son existence passée. Jadis, en 1799, venant à peine de dépasser la trentaine, il avait publié un roman intitulé : Moïna ou la Villageoise du Mont-Cenis^, A présent, il pliaçait ses travaux sous l'autorité d'une muse plus sévère, celle de l'Histoire.
* Nous avons écrit physiquement pour De pas mériter la verte réplique que l'Empereur adressa un jour à un de ses généraux. Comme Napoléon pénélrait avec ce dernier dans Tantichambre d une maison où tous deux allaient en soirée, et qu'il se dressait sur la pointe des pieds pour accrocher son célèbre petit chapeau, à une patère, ce général s'étant empressé, disant : « Permettez, Sire, je suis plus grand que vous » l'Empereur riposta : c Dites plus haut ».
^ Suivant Barbier, fa i^^* édition, imprimée à Paris, chez Hommeret, in-i8o, en l'an vu, avait pour titre : Moïna où la Religieuse du Mont- Cenis. Quérard, dit de son côté, dans la France littéraire, en pariant de cette {■'« édition, qu'elle était anononyme et que la seconde parut sous le titre que nous donnons dans notre texte de : Moïna ou la Villageoise du
PBSP«i*«^"^SfflHiP
On a prétendu à tort qu'il avait composé un poème en douze chants consacré à la personne et à la vie publique de son illustre frère*.
Joseph se contentait de rimailler familièrement, en brave hoûime désireux de se montrer agréable et sachant l'être avec esprit. On lui a aussi attribué un recueil d'odes paru à Vienne, le 1" janvier 1812, et que nous croyons plutôt de son frère Louis. Le poème consacré à Napoléon, paru en 1820, sous la rubrique : Guillaume-Tell à Philadelphie, est d'un nommé Lorquet, membre de l'Université.
Ce dernier a revendiqué la paternité de son ouvrage dans l'avant-propos d'une édition postérieure. Le journal VArmoricairij de Brest, a inséré dans ses colonnes, toute une polémique à ce sujet. Joseph a reconnu, dans une lettre^ publiée par ce^ journal, et dictée à M. Louis Mailliard, le bien fondé des réclamations de M. Lorquet.
Il laissait parfois couler de sa plume quel-
Mont-CeniSy à Paris, chez Pelicier, in- 18 1814, portant cette fois, le nom de Tauteur.
D'après d'autres bibliographes, ce titre se présente avec des variantes.
Un d'eux a lu :..,.. ou /e Villageois du Mont-Cenis, un autre :
ou la Servante des Alpes.
Consulter à ce propos, un article de M. A. Renée, dans la Revue de Paris ^ du 11 octoore 1840 : les Bonapartes littérateurs.
Nous possédons un exemplaire de l'édition signalée par Quérard. On y voit cette épigraphe : « Indépendant des événements externes, le bonheur « gît au sein des affections domestiques ». Nous devons ce petit volume de 103 pages, à M. Adolphe Mailliard qui le tenait lui-même de Joseph Bonaparte, a qui il a appartenu. Le nom d'auteur a élé fortement rayé à la plume par ce dernier, ce qui prouve qu'il n'en acceptait pas ouvertement la paternité.
*■ Cet ouvrage a été réimprimé à Paris, en 1840.
ques pièces légères, toutes fugitives et d'une aménité galamment aimable. Ces pièces, dont l'encre semblait séchée avec de la poudre à la maréchale, exhalaient une fine senteur faisant songer aux derniers jours, si musqués, de l'ancienne France et de l'ancien régime.
Elles sont partie Richelieu et partie Rambouillet. Etant de l'époque que nous savons, il est impossible de s'en figurer l'auteur, autrement qu'armé de sa tabatière et agitant, en les débitant, sa canne à pomme d'or.
Pour lire comme il convient ces lignes toutes intimes, il ne faut les considérer justement qu'à titre intime. Elles ne sont faites pour l'impression, que nous leur faisons subir, qu'en tant que document. Le billet gracieux, terminé par un temps de galop sur Pégase, que nous allons donner fut envoyé, un jour anniversaire, à la fille d'un des bons amis américains de Joseph, M. Hopkinson dont nous aurons occasion de parler plusieurs fois dans la suite de cet ouvrage.
Voici ce billet d'une amabilité toute paternelle, d'une gaieté légèrement moqueuse, oti l'on sent à la fois la bonne humeur et le petit coup de patte d'un vieil ami de la famille, usant de ses droits :
Je suis dispensé de vous dire ce que je sens, puisque ce que je pourrais tous dire serait appelé par tous
148 JOSBPH BONAPARTB
French compliment. Eh ! que pourrai-je vous dire qui ne parût tel à une si modeste american missi! Mon silence serait-i] aussi un compliment ! ! !
Je dois laisser la plume aux personnes qui vous intéressent de plus près. Il serait injuste de vous occuper trop longtemps de moi, en m'occupant de vous. Votre Maman, à pareil jour, fut trop heureuse pour ne pas être aujourd'hui heureusement inspirée en parlant d'Elle et de vous, je vous laisse donc l'une à l'autre et j'espère que vous me conserverez de la reconnaissance de ma discrétion.
Vos bonnes amies vous attendent, je désire vous voir
danser avec elles.
Joseph.
EUsabeth, nouvelle Terpsycore, Vous nous charmez par mille autre talens :
Mais Tamour seul de tous les sentimens Oui, vous rendra bien plus aimable encore «.
Une personnalité aussi en vue que Tétait le comte de Survilliers ne pouvait manquer d'éprouver les petites injustices d'opinion dont sont invariablement victimes les personnes qui excitent la curiosité, dont on aime à pénétrer l'existence et dont on parle le plus souvent par ouï dire. Nous allons le voir aux prises avec deux accusations, heureusement pour lui, absolument contradictoires. Un ennemi lui reproche d'aimer un peu trop les
* Miss Elisabeth Hopkinson, mariée en premières noces à M. iCeating, puis., devenue veuve, remariée à M Biddle, est morte le 20 Septembre 1891, âgée de 91 ans. Nous avons eu rhonneur et le plaisir de lui être présenté à Philadelphie, où elle résidait, et nous lui devons do très intéressants fenseignemraits sur la personne du comte de Survilliers.
bons vins et les liqueurs. Mais, immédiatement, en opposition avec ce féroce membre de quelque société de tempérance, nous sommes heureusement à même de placer l'accusation, soulevée par Charles J. Ingersoll de se conduire d'une façon toute différente, quoique aussi nuisible pour la santé. Cet amusant réquisitoire mérite d'êtrje cité dans son entier.
Je n'ai jamais connu quelqu'un, et j'ajouterai, pas même dans le sexe féminin, qui fût plus sobre en fait de boisson, que Joseph Bonaparte. Sa coutume était de ne prendre que fort peu de vin à chacun de ses deux repas, un peu de Champagne coupé d'eau en non moins petite quantité. Il mangeait fortement et, selon moi, trop de viande pour le peu de liquide absorbé. A mon avis, il eût été préférable pour lui comme, d'ailleurs, pour bien d'autres gens que j'ai connus dans les mêmes dispositions, de manger moins de viande et de boire davantage de vin. A la table toujours excellente de Joseph, il n'y avait pas ce luxe de liqueurs généreuses qu'on trouve assez fréquemment chez bien des gens. On servait du Madère, du Sauterne, et surtout du Champagne, mais le plus souvent ce dernier était l'unique vin versé. A déjeuner. Napoléon prenait une tasse de café et une au salon après dîner. Joseph apprit dans ce pays à préférer le thé ; se levant à l'aube et, après avoir bu une tasse de thé vert, allant dehors avec sa hachette et ses ouvriers, plantant, défrichant, taillant et surveillant le travail en plein air, jusque vers dix ou onze heures, heure à laquelle il rentrait pour déjeuner. Il prétendait que, sans cette tasse de thé à son lever, il était maussade. Il prétendait
aussi que son habitude de vie au grand air, durant de longues heures chaque jour, dans Fatmosphère si sèche de notre contrée, l'avait guéri de rhumatismes contractés sous le ciel plus humide de l'Europe*.
Ainsi, voici, cette fois, le comte de Survilliers reconnu coupable de ne pas mêler assez de liquide à ses aliments et montré comme cherchant la sécheresse un peu partout, même dans Tair. La question nous paraît vidée et le membre de la Société de tempérance nous semble devoir être débouté de sa plainte.
Il ne manquait plus qu'une seule chose, c'était que Ton reprochât à Joseph d'être trop grand buveur d'eau. Cela était inévitable, le hasard ayant de l'esprit à sa façon. Donc, le comte de Survilliers avait toujours sur sa table et pour son usage une bouteille d'eau apportée de BristoP. Disons pour son excuse qu'il s'agit ici d'eau thermale.
Un habitant de cette localité nous dit :
Alors que Joseph était à Point-Breeze, il faisait d'assez fréquentes excursions à Bristol dans le but d'y prendre les eaux qui sont ferrugineuses.
Non content de cela, il en faisait emplir, à chaque visite, un certain nombre de bouteilles, appelées à figurer successivement sur sa table, à chaque repas, une fois de retour chez lui.
* Ch. J, Ingeraoll History of the second war, 2* série, ▼. 1, p. 146.
* Jolie Tille, bâtie dans l'Etat de New- Jersey sur la rive droite du Delaware.
Après les commérages de petite ville auxquelles il vient d'être fait allusion, nous sommes heureux de placer sous les yeux de nos lecteurs, quelques pages écrites par un homme de cœur droit et sincère, un américain de la vieille roche, aimant la vérité pour la vérité, et mettant sa satisfaction à la dire nettement, selon sa conscience. Ce brave homme, âgé de 83 ans, a bien voulu rassembler ses souvenirs à notre intention et nous les faire parvenir par l'intermédiaire de notre excellent ami M. Bumet Landreth, de Bristol* L'on a souvent dit que, pour connaître la vérité, il fallait s'adressçr aux humbles de cœur, parce qu'ils voient juste et loin. L'ex-charron, William Kinséy, va nous prouver une fois de plus la justesse de cet axiome.
Bristol, 20 novembre 1890.
J'ai eu rhoiineur de voir dans plusieurs occasions
Joseph Bonaparte. Voici comment :
En 1826, j'allai exercer mon métier de forgeron à Bordentown. Une fois, après une promenade en voiture du comte, le cocher, en entrant par la grillé, ne put maîtriser les chevaux qui étaient effrayés et la yoîture heurta la porte. Le choc brisa le marchepied. Le comte m'envoya chercher par le cocher pour réparer les avaries. Je m'y rendis et trouvai le dégât assez important pour dire que je ne pouvais le réparer et qu'il fallait -envoyer la voiture au carrossier de Trenton pour la repeindre, car iious n'avions pas sous la main de