‹ Joseph Bonaparte en Amérique: 1815-1832Chapitre 12 sur 41 · S2 JOSEPH BONAPARTE · texte numérisé non relu

S2 JOSEPH BONAPARTE

quoi faire de pareils travaux. Le comte me remercia et donna des instructions pour que je fusse indemnisé de ma perte de temps.

Un autre jour, nous vînmes, plusieurs messieurs et dames de ma connaissance et moi, visiter la propriété. Nous aperçûmes, dès notre arrivée, le comte sous le porche. Il me reconnut aussitôt et je lui demandai la^ permission, pour mes amis et moi, de mettre notre projet à exécution. Il appela un domestique et lui dit de nous faire visiter la maison et le parc. Nous pûmes tout voir : les magnifiques peintures ainsi que les statues. Chacun fut enchanté de la visite, et, à notre départ, nous l'assurâmes du plaisir qu'il nous avait procuré. Il s'inclina gracieusement. Chacun fut d'avis que le comte de Survilliers avait toutes les .manières d'un roi.

La première belle habitation avait été construite au bord de la falaise, mais elle avait été détruite par un incendie, en 1820. Le dimanche, après le feu, je me rendis, en compagnie de trois de mes camarades, à Bordentown, pour voir les ruines. Il n'y avait plus un vestige de la superbe maison. Nous pûmes apercevoir le passage souterrain qui allait de la maison au lac, on disait qu'il avait été construit pour permettre au comte de, fuir, si ses ennemis venaient pour le prendre*.

La seconde maison avait été construite près de l'entrée, par la suite, en face de la maison qui existe encore de nos jours, un peu à la gauche en arrivant, et que le comte avait bâti pour sa fille Zénaïde et son mari. On nommait cette dernière, la Maison du laCj étant entourée aux trois-quarts par un joli lac. Où dit

* Nous avons élucidé cette question du souterrain dans un précédent chiqpitre et démontré l'inanité d'une pareille supposition, tié du besoin de merveilleux, particulier au populaire.

qu'il y avait un passage souterrain reliant l'habitation du comte à celle de sa fille.

Après la mort du comte^ la propriété fut vendue à un Anglais du nom de Becket, qui la démolit pour en construire une autre plus haute. Cet individu détestait tellement les Bonapartes et les Français, qu'il ne voulut qu'aucun des matériaux de l'ancienne maison servît à la nouvelle, sauf, toutefois, deux jolies cheminées envoyées d'Italie. Je l'ai connu parfaitemenl, c'était un John Bull chagrin, qui n'aurait pas pu cirer les bottes de Joseph. Celui-ci était aimé de tous les Américains qui le connaissaient pour un homme au cœur bon et généreux. J'ai vu souvent, pendant mon séjour à Bordentown, ses deux filles. Zénaïde était très belle ; la plus jeune, Charlotte, était également très distinguée. Elle passait une grande partie de son temps dans le parc, par les belles journées, à dessiner des points de vue et à peindre.

Dans mes souvenirs sur Bristol, j'ai parlé de visites qu'y faisait le comte. Le plus souvent, il venait en bateau et dînait avec les habitants de marque, avec le maire Lennox, qui avait représenté les États-Unis auprès du Cabinet de Saint-James. Ils s'étaient connus en France.

L'accident qui lui arriva, lors d'une de ses visites à Bristol, l'obligea à sauter de sa voiture et causa" un grand émoi en cet endroit et aux environs.

Le D' Phillips lui donna, à cette occasion, ses soins. Le comte montra sa reconnaissance plus d'une fois au docteur pour l'aimable attention dont il avait été l'objet de sa part.

Je connaissais également le prince Murât, neveu du comte, qui habitait Bordentown et qui y épousa une demoiselle Frazer, maîtresse d'un pensionnat déjeunes filles. Ce mariage déplut beaucoup au comte : il ne

voulut pas le reconnaître et supprima la pension qu'il lui faisait. Murât était pauvre, et sa femme dut, pour nourrir sa famille, donner des leçons tant que dura leur séjour en Amérique. Mademoiselle Frazer était fille du major Frazer, officier dans Farmée anglaise durant la Révolution, et d'une personne de très bonne famille de la Caroline du Sud. Le major devint citoyen américain. Murât partit pour la France, et son cousin, qui était alors empereur, lui donna une position très lucrative qui le plaça dans une belle situation.

J'ai constamment été un grand admirateur des

Bonapartes. C'était une remarquable famille dans rhistoire du monde. Si j'avais été Français, je n'aurais jamais pu pardonner à l'Angleterre le traitement scandaleux infligé au grand Napoléon.

Je voudrais vivre encore pour voir l'époque où l'un des descendants sera élu président de France,

Signé : William Kinsey.

Cette lettre écrite à la bonne franquette^ avec un enthousiasme naïf qui sent bien le brave homme, nous donne assez exactement, en somme, l'impression produite par Joseph sur le plus grand nombre des habitants du pays, impression indiscutablement tout à , rhonneur du comte. Il était aimé et respecté: que pourrait-on désirer de plus pour sa mémoire. Lui trouver les manières d'un roi, pour ces libres enfants d'une républipue, c'était, en quelque sorte, lui donner un idéal brevet puisé à la source des Contes Bleus, où figurent les princes charmant, partout favoris du popu-

Jaire, sous les régimes républicains, comme sous les régimes monarchiques.

L'accident arrivé à Bristol dont notre brave charron vient de nous dire quelques mots prouve, par les incidents qu'il amena dans • cette ville, la popularité de bon aloi dont jouissait Joseph, Nous allons en narrer plus en détails les péripéties, d'après les renseignements qu'un parent même du D' John Phillips a bien voulu nous fournir*.

Un jour que le comte de Survilliers se rendait en voiture à Bristol, par le pont de Trenton et la route qui longe la rive droite du Delaware, un de ses chevaux, assez ombrageux prit peur et entraîna le [reste de Tattelage que le cocher se trouva dans F impossibilité de maîtriser. Le comte fut violemment projeté sur la chaussée. Quand, revenu d'un premier moment d'étourdissement, il tenta de se relever, il s'aperçut qu'il ne le pouvait faire. Il avait le genou fracturé. Vint à passçr alors le docteur Phillips, conduisant lui-même son cabriolet de médecin. Il sauta à terre. C'était un homme de haute taille et solidement musclé.

Il prit le comte dans ses bras et le déposa dans ce cabriolet. Puis, prenant son cheval par la bride, il se dirigea h pied, menant le comte au pas, vers Bristol.

* L'aimable correspondant dont il est question est M, Burnet Landretb, homme de grande intelligence et d'initiative.

Cette entrée excita vite la curiosité. Quelques questions furent posées au docteur par des passants de sa connaissance et bientôt le bruit se répandit en ville de l'accident arrivé au propriétaire de Point-Breeze. La nouvelle fit si bien traînée de poudre et se propagea avec tant de rapidité que, bientôt, des curiosités sympathiques, affluant de tous côtés, un véritable cortège se forma à la suite des deux arrivants. On n'entendait parmi cette foule, que des regrets chaleureusement exprimés, des souhaits en faveur d'une prompte guérison et des espoirs vivement manifestés que la blessure ou les contusions n'auraient pas de suites. Plusieurs des plus importants habitants de la ville firent offrir à Joseph leur logeinent pour s'y faire' porter et soigner. Le comte refusa, avec force remerciements, ces propositions . si flatteuses. Ne voulant causer d'embarras à personne, il se fit conduire à l'hôtel du Delaware, maison tenue par un Français et oîi il savait trouver tout le conforfortable nécessité par so^ état*.

Aussitôt que l'installation du blessé à l'hôtel du Delaware fut connue, des visiteurs affluèrent de tous les points de la ville pour s'inscrire et prendre des nouvelles, et ces visites

* Ce français, (né en Amérique de parents français), du nom de Jean Bressonnet, fût le premier oui établit une ligne de Mail-Coaches (diligences) entre New -York et Philadelphie, par la rive droite du Delaware.

ne cessèrent pas un instant durant le séjour forcé que dut faire Joseph à Bristol.

Il eut en cette circonstance, une preuve bien caractéristique de la popularité dont il était entouré dans le pays. Et c'était bien ce genre-là de popularité qui convenait à ses goûts, à son humeur libre et cordiale, en un mot, à sa nature sincèrement républicaine.

Joseph, qui porta deux couronnes, se trouva soulagé lorsqu'elles lui furent enlevées. 11 n'était pas fait pour dominer les peuples. Mais, partout où il se trouvait, il savait se placer parmi les premiers et s'y montrer le premier: premier citoyen*.

* Stanislas Girardin, ami de Joseph, lui reprochant d'avoir perdu par c ses principes de modératirn t, le trône d'Espagne, reçut celte réponse : « II aurait fallu user de violence, exercer des actes de tvranuie, prendre c des mesures qui répugnent à mon caractère et à mes principes de modé- « ration. Une couronne, mon cher Girardin, ne vaut pas le sacrifice de sa «c réputation, et, pour conserver le trône d'Espagne, je n'aurais pas voulu y f passer pour un tyran ». (Mémoires de S. Girardin, t. n, p. 150).

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