CHAPITRE VIII
Sommaire : Mot de Louis XVIII. — Les événements et les hommes. — Rien appris ni rien oublié. — Fortunes à la dérive. — Les grands officiers de Napoléon. — Soldats de l'Empereur. — Demi-solde. — Les Cent-jours. — Émigration. — Terre libre d'Amérique. — Le frère de l'Empereur. — Là-bas ! — Vers lui. — Exilés. — Mémoires d'Hyde de Neuville, — Ancien agent des Bourbons. — Neuvii- Fat*m, près Brunswick. — Hermite du Passaic. — Centre de réunions. — Le général Moreau. — Historiographe. — Éloge historique de Moreau. — Ministre plénipotentiaire.
— Mission secrète. — Contrôle. — Regnault de Saint- Jean d'Angely, Quinet, comte Real, Grouchy, Clausel, Garnier de Saintes. — Le roi in partibus. — Intrigants et hommes sans aveu. — Un oubli. — Les journaux américains. — Exilé et exilés. — Échange de poignées de mains. — Colonel Behr. — Roi du Mexique. — Hallucination. — Lettre d'Hyde de Neuville. — Plan des réfugiés Français. — Lakanal. — Les faits. — Délégation. — Rumeur. — Refus. Mention du D' O'Méara. — Extrait de journal. — « J'ai porté deux couronnes, etc. » — Excellence de la forme républicaine. — Un Washington. — Lakanal et Jefferson.
— Tranquille colon. — En Alabama. — Culture du coton.
— Spectre rouge. — Phrase de Figaro. — Général Simon Bernard. — Circonstance romanesque. — Lettres de Bernard. — L'ingénieur. — Le juge Q. C. Elmer et le Beccher*s Magazine. — Colombus. — Un document. — Page d'histoire. — Le colonel Huard. -- Le proscrit. — Administrés, non gouvernés. — La Société a pardonné. — Tolérance. — Idées gothiques et idées libérales. — Statistique.
— Le doux pays de France. — Paroles de Louis-Philippe.
— Un trait à double tranchant. — Ministre de la Guerre.
— Grouchy. — Lettre. — Sur la Rivière Noire. — Clémence du duc de Richelieu. — Lallemand et Lefebvre-Desnouettes.
*- Chez Dupont de Nemours. — Explosion d'une poudrière. — Landsdowne. — Regnault de Saint-Jean d'Angely. — Le navire United States. ^ Visite inoffensive. •— VEvening Post. — Le général Vandamnie. — Arnaud, Bory Saint-Vincent» Hulin. — Les frères Lallemand. — Le Champ d'Asile. — Condamnations à mort. -^ Mariage du général Henri Lallemand. — Le Révérend Carr. — Henriette Girard. — Mort à Bordentown. — Institution de jeune» geni, — 1830. — I^efebvre-Desnouettoi». — En vue des côtes. — Caractère. — Récit de William Everhart. — Naufrcige de V Albion. — Un bras cassé. — Retour sur Joseph Bonaparte. -^ Article du Poulson.
On connaît le mot de Louis XVIII rentrant à la suite des alliés : « Il n'y a rien de changé en Finance, il n'y a qu'un Français de plus. » Peut-être les intentions de ce prince étaient-elles d'accord avec ces belles paroles. Sa finesse et son indéniable capacité politique rendent la chose assez vraisemblable. Malheureusement, les événements sont toujours plus forts que les hommes. On peut être à leur tète ; mais, en somme, on ne les dirige jamais complètement. La volonté du nouveau roi devait peu compter dans un moment d'entière révolution sociale. C'était plus qu'un monarque remplaçant un autre monarque ; c'était un régime se substituant convulsivement à un régime, un monde (le Vieux-Monde), revenant prendre possession d'une Société renouvelée, ne croyant plus avoir rien de commun avec lui, qui, selon la phrase fameuse, n'avait rien appris ni rien oublié.
Bien des fortunes devaient se voir emportées à la dérive, bien des situations, de création impériale, devaient sombrer, battues par la tempête de tant d'intérêts, de tant de pa«sions,^ et de tant de préjugés déchaînés. Les grands officiers de Napoliéon furent naturellement les premiers atteints. Puis, la proscription descejidaïit l'échelle s'abattit sur de moindres têtes. Le seul titre de soldat de l'Empereur fut suffisant pour rendre un malheureux suspect et l'exposer aux plus bas ressentiments. Demeurer en France, pour eux, c'était se vouer à la misère en mênie temps qu'à toutes les tracasseries. Ils se sentaient entourés d'hostilités. Les délations contre eux pleuvaient. Les officiers connus pour leur ancien dévouement à Nap'oléon, se voyaient mis en demi-solde et en quelque sorte internés dans de petites villes où ils étaient en but à la mauvaise volonté et aux dédains d'une population royaliste fanatisée. Les hommes qui avaient accepté un emploi, durant les Cent-jours, avaient surtout lieu de prendre peur. Ils étaient exposés, d'une minute à l'autre, à une incarcération, toujours suivie de jugements rigoureux! Les émigrés revenant, forcèrent à l'émigration les héros de l'épopée impériale.
Un certain nombre d'entre eux passèrent
l'Atlantique. La libre terre d'Amérique leur promettait un asile sûr. Et puis, on se répétait les uns aux autres parmi les petits, que le frère de l'Empereur habitait là-bas : ce là-bas qui permettait encore à leur horizon de s'éclairer de la douce lueur de l'espérance. On disait qu'il était bon, digne du nom qu'il portait ; qu'il offrait généreusement un asile aux vieux soldats trahis par le sort. Comme le brave grenadier Vondre, beaucoup faisaient leurs paquets et s'orientaient vers lui.
C'est de tous ces exilés, grands ou humbles, hauts officiers d'hier ou simples soldats, venus à Point-Breeze ou, tout au moins, ayant eu à se louer de l'inépuisable bonté de cœur de Joseph, que nous allons parler dans ce chapitre.
Les Mémoires de Hyde de Neuville* nous \ offrent une source de renseignements des plus importants, en ce qui concerne les exilés de marque. Hydé de Neuville, ancien agent des Bourbons, après avoir réussi à résider en France sous de faux noms jusqu'en 1806, se | rendit aux Etats-Unis. Il s'établit à quelques milles de New-Brunswick^ dans une ferme qu'il baptisa du nom de Neuvil-Farm. Quoique désireux de se reposer de son existence avan-
*■ Mémoires et Souvenirs du baron Hydê dé Neuville. Paris, Pion et Nourrit. 2 vol. in-8».
tureuse et se livrant aux douceurs de la vie des champs, Tactivité prodigieuse qui était le fond de sa nature ne lui permit pas de renoncer à toute intrigue. Officiellement, il se délassait dans la retraite et le commerce des muses ; il écrivait V Ermite du Passaïc * ; mais sa demeure n'en était pas moins, au fond, le centre des réunions de mécontents et d'ennemis de la France impériale. C'est ainsi que nous y voyons, en qualité d'hôte assidu, le malheureux général qui mérita de mourir frappé par un projectile français au milieu des ennemis de son pays, dans les rangs desquels il combattait. Hyde de Neuville ne fut pas, dit-on, étranger à la funeste résolution que prit Moreau, obéissant aussi en cela à l'humeur vindicative de sa femme, d'oublier son nom de français jusqu'à mettre son épée au service de l'étranger menaçant sa patrie. Il ne recula pas devant le triste rôle d'historiographe de faits que sa conscience eût été mieux inspirée en laissant dans l'oubli. Il publia à New-York, en 1814, un éloge historique de ce général.
Le 14 janvier 1816, Hyde de Neuville fut
* Pendant longtemps, et alors que les moyens de locomotion n'étaient pas ce qu'ils sont à fheure qu'il est en Amérique, ces chutes du PassaYc jouirent d'une grande réputation que devaient effacer, ou tout au moins faire rentrer dans l'ombre celles du Niagara.
Leur merveilleux déoor a inspiré aussi Charlotte Bonaparte qui en a tracé un fort joli croquis.
nommé, par Louis XVIII, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire aux Etats- Unis et arriva à New- York, rejoignant son poste, le 1Î5 juin de la même année. Il entrait dans ses attributions de surveiller les agissements des personnages de quelque importance, expatriés à la suite de Tavènement des Bourbons. Sa situation, ainsi que sa connaissance du pays et des mœurs américaines, le mettaient à même de remplir mieux que personne la mission secrète qui lui était confiée. Heureusement pour nous, il tint note assez exactement de tous les faits se rapportant à cette période de sa carrière. Nous puiserons donc dans ses Mémoires sans hésiter, revisant ses souvenirs par d'autres, puisés à diverses sources et nous permettant de les contrôler ou de les ramener à leur véritable portée.
Ce diplomate cite, parmi les plus importants, qu'il signale à son gouvernement :
Regnault de Saint-Jean-d'Angely, domicilié à New- York; Tex-préfet Quinet et le comte Real, habitant la même ville ; Grouchy, Clausel, Garnier de Saintes, résidant à Philadelphie*. Cette liste, très sommaire, ne contient qu'un nombre bien infime de la foule de proscrits que celui qu'il appelle le « roi in
* Mémoires, t. II, p. 211.
N JV
partibus* » a à secourir, ou à consoler, ou à conseiller. Pour les autres, il se contente d'une qualification, vaguement méprisante, qui les enveloppe dédaigneusement : « les intrigants et les hommes sans aveu dont les' Etats-Unis foisonnent*, » Tels sont, selon lui, les individus dont le comte de . Survilliers forme sa cour. Avec le sans-façon des passions, il oublie vite Moreau et leurs relations d'il y a quelques années. Il parle de Tintrigue et la traite avec une hauteur à laquelle toute sa vie passée ne permettait guère de s'attendre. D'ailleurs, les rapports du comte de Survilliers avec les expatriés français n'offraient aucun caractère secret. Les journaux américains racontaient à leurs lecteurs les allées et venues de ces différents personnages. Il faut avouer que, si conspiration il y a eu, il est difficile de conspirer plus ouvertement, et, par conséquent, plus naïvement. Nous pensons qu'il ne faut voir dans les relations de l'ex-roi d'Espagne, avec les proscrits, qu'une pure affaire de sentiment» Son cœur Fy faisait plus prendre part que tout autre motif. Exilé luimême, pouvait-il ne pas tendre les bras à des exilés. Pouvait-il oublier que les bannis d'aujourd'hui avaient été les loyaux serviteurs de
* Mémoires, t. II, p. 267.
» /d., id., p. 2:2.
son frère ? N'y eût-il pas eu lâcheté de sa part à lès repousser ou même à chercher à s'isoler habilement d'eux. Le gouvernement américain eut donc raison de fermer les yeux sur ces visites à Point-Breeze et de n'y voir qu'un échange de poignées de mains. Il nous est donc impossible de partager les frayeurs, feintes ou non, d'Hyde de Neuville. L'exagération de ses précautions tourne au comique. Quant au sujet du colonel Behr qui, selon lui, veut faire Joseph roi du Mexique, il va jusqu'à réclamer pour Sainte-Hélène une surveillance inouie^^ terminant sa lettre par ces mots visant Napoléon : « Où en serait-on, si cet homme prodigieux arrivait au Mexique déjà conquis*. >> On peut se rendre compte, par ces quelques mots, de l'affolement que la seule évocation de la grande figure de l'ex-empereur exerçait sur les cerveaux en apparence les moins exaltés. Hyde de Neuville confine presque ici à rhallucination. Il ne s'agit plus de raisonnement, ni même de rêverie possible, mais simplement d'intolérable cauchemar.
31 août 1817.
Le 27 de ce mois, par un de ces incidents qui tiennent du prodige et qui prouvent que la Providence, désarmée par tant d'infortunes accumulées sur les nations
* Mémoires^ t. II, p. 321.
« Id., id., p. 321.
et les souverains légitimes, veut enfin déjouer dans les deux continents les trames criminelles d'une famille bien funeste au monde, j'ai acquis des preuves irrécusables et telles que judiciairement elles ne pourraient être contestées, d'un plan ourdi par quelques réfugiés français. L'écriture et la signature sont du conventionnel Lakanal ; cet homme, établi depuis sept à huit mois dans le pays qu'on s'occupe d'insurger, paraît être le commissaire de Joseph auprès de la Confédération ^
Tout ce lyrisme vertigineux et tant soit peu déséquilibré fait involontairement sourire quand ^on connaît les faits qui lui servent de base. Tant de bruit pour une délégation de quelques pauvres diables envoyés à Joseph avec une mission absolument irréalisable.
Grâce peut-être au tapage qu'Hyde de Neuville fit lui-même autour de cette affaire, la rumeur publique se répandit que la couronne du Mexique avait été offerte au comte de Survilliers qui, du reste, l'avait refusée. La chose parvint jusqu'à Sainte-Hélène et O'Meara mentionne ce fait, à la date du 30 janvier 1817 dans son journal, en ayant soin de constater que Napoléon n'y attachait pas grande importance :
Les papiers rapportent que la souveraineté de l'Amérique espagnole a été offerte à votre frère Joseph.
* Atémoires, t. II, p. 319.
« Joseph, répliqua Napoléon, tout en ayant beaucoup d'esprit et de talent, est trop bon, est trop épris de plaisirs et de littérature pour être un roi *, »
Napoléon jugeait mieux, de son lointain exil,^ des hommes et des choses, que le diplomate fixé sur le sol américain; il en jugeait avec le recul de l'homme déjà entré dans l'histoire et planant au-dessus des événements.
La presse des États-Unis fait allusion aussi à cette offre de royauté et rapporte, en termes pompeux, le refus motivé du comte de Survilliers.
Nous extrayons ce passage assez caractéristique d'une feuille du temps :
Durant la résidence de Joseph à Bo^dentown, il arriva une députation de Mexico, apportant une offre de la couronne du Mexique. Joseph répondit à cette députation : « J'ai porté deux couronnes, je ne ferai pas la moindre démarche pour en porter une troisième. Je ne saurais trouver de plus belle récompense à ma vie publique que de voir des hommes, n'ayant pas voulu reconnaître mon autorité, quand j'étais à Madrid, venir à moi maintenant que je suis en exil. Mais je ne pense pas que le trône que vous désirez relever puisse faire votre bonheur. Chaque jour que je passe dans cette contrée hospitalière me prouve plus clairement l'excellence de la forme républicaine poi^r l'Amérique. Conservez-la comme un don précieux du ciel ; mettez fin à vos troubles intérieurs et suivez l'exemple des États-
« Napoléon à Sainte- Hélène^ vol. I, p. 317. Nouv. éd.
Unis. Cherchez parmi vos concitoyens un homme plus capable que je ne saurais l'êtref moi-même de jouer le grand rôle de Washington *. »
Lakanal — avec qui Joseph put avoir quelques relations aux Etats-Unis, mais qui y mena toujours l'existence la plus pacifique et la moins exempte de soupçons puisque Thomas Jefferson lui-même, troisième président, l'accueillit sans cesse avec une bienveillance marquée ■ — Lakanal ne semble aucunement mériter les appréhensions qu'il inspire à Hyde de Neuville. Son existence en Amérique, fut celle d'un tranquille colon, respectueux des lois et des usages du peuple auquel il devait une noble hospitalité. Du reste, ce célèbre éducateur, que les circonsseules mêlèrent aux prodigieuses agitations de la Révolution, n'était pas fait pour les intrigues de la politique proprement dite. L'action qu'il exerça à la Convention fut presque exclusivement dirigée vers les questions d'enseignement. Après avoir passé aux Cinq-Cents sans y exercer une grande influence, il fut heureux de revenir aux tendances de toute sa vie.
Nommé professeur au lycée Charlemagne, il fallut le retour- des Bourbons et le déchainement de passions rétrogrades qui l'accompagna,
* Extrait de journaux Tover Collection. Bib de Washington ; communication de M. P. Lee Phillips.
pour forcer cet homme de cabinet, ce spéculateur philosophe à quitter sa patrie. Retiré dans TAlabama où Jeffèrson et le Congrès lui avaient accordé une concession de terres (cinq cents acres), nous ne dirons pas qu'il prit la charrue comme Cincinnatus, mais il se livra, non moins pacifiquement à la culture du coton. C'est là que va le chercher l'inquiet espionnage d'Hyde de Neuville, pour en faire une espèce de spectre rouge dont devra s'effarer l'Ancien et le Nouveau-Monde. Les Amé^ ricains plus calmes et moins prompts à s'effaroucher, se sont contentés de voir dans Lakanal l'éducateur qu'il était et, chose rare chez nous, appliquant la fonction à l'individu, l'ont nommé président de l'Université de la Louisiane, poste qu'il occupa jusqu'à son retour en France après la révolution de 1830. Contrairement à la fameuse phrase de Figaro :
« il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint. » On peut dire ici : il fallait un professeur, ce fut un professeur qui l'obtint. Nous pouvons être certains que l'Université de la Louisiane eut, par le fait de cette nomination, le meilleur président qu'il put lui être donné d'avoir.
Nous croyons difficile qu'Hyde de Neuville ait pu classer le général Bernard parmi ces intrigants et ces gens sans aveu dont il gra-
tifie, avec tant de désinvolture, le comte de Survilliers. Cependant, ce général fut reçu à Point-Breeze dans des circonstances qui ne manquent pas d'une certaine apparence de romanesque. II ne voulait pas y pénétrer, et, non seulement, il y passa une nuit, mais encore il y fit inviter tout le corps des ingénieurs à la tète duquel il se trouvait.
Le général Simon Bernard, sorti de FEcole polytechnique, joignait à son talent militaire de véritables qualités d'ingénieur. On sait avec quelle énergie il fit son devoir à Waterloo. La France lui devait de la reconnaissance pour sa noble conduite à cette heure suprême d'agonie nationale : celui qui s'intitulait le premier Français, Louis XVIII, l'interna en Franche-Comté. Nous lisons ces quelques lignes de Bernard, datées de cette époque (Besançon, i" juin 1816) et se rapportant à cette disgrâce :
« J'ai demandé du service: on ne m'en a pas refusé, mais on ne m'en a pas accordé. »
La clémence royale commua la peine première en une gracieuse permission de s'exiler. Dans une lettre, datée de Paris, 1" septembre 1816, le général annonce qu'il va s'éloigner pour quelque temps, et aller aux Etats-Unis qui fortifient leurs frontières de terre et de mer ; tout m'y promet un sort doux et assuré pen-
LKg EXILÉS FRANÇAIS i97
dant quelques aimées. Là, du moins, je pourrai servir la France, en servant des intérêts naturels, ajoute-t-il. Je vais me mettre en route sous peu de jours* »
L'esprit aussi libéral que pratique des Américains devait justifier les espérances de Simon Bernard. Ils n'avaient pas besoin du guerrier; mais ils s'empressèrent d'utiliser l'ingénieur. Le général français en disponibilité dut à son titre d'ancien élève de l'École polytechnique, d'obtenir du président Madison, une commission d'adjoint au corps des ingénieurs des États-'Unis avec rang de Brigadier général.
Le juge Lucius Q. C. Elmer a publié, dans le Beecher's Magazine de janvier 1872, un article intitulé : le général Bernard et Joseph Bonaparte au courant duquel il dit que, se trouvant en qualité d'ingénieur de l'État de New-Jersey, avec le général Bernard, venu à la tête de la Commission des ingénieurs du Gouvernement, comme ils se rendaient à Bordentown et passaient naturellement devant Point-Breeze, il ne put s'empêcher de demander à ce dernier s'il ne ferait pas une visite à Joseph. Bernard opposa le caractère de sa mission et la réserve que lui imposait sa situation officielle. « Mais comme nous arrivions devant la grille, continua le juge
* Letire autographe communiquée par M. Paul Gottin.
Elmer, il advint que la voiture de Joseph nous apparut dans la cour, le comte étant sur le point d'y monter. Devant ce spectacle^ le général ne put résister à l'impulsion de son cœur. Il nous laissa son cheval avec lequel nous continuâmes seuls notre route. Une heure ou deux après, il revint nous rejoindre, nous portant à tous une invitation à dîner pour Point-Breeze. » Ce fut de cette façon, un peu imprévue, et légèrement romanesque, comme nous l'avons constaté, que le comte de Survilliers et l'ex-lieutenant de son frère se trouvèrent réunis sur le sol Américain.
On le voit, la fidélité de Bernard n'a pas à souffrir une seconde de cette rencontre. L'élan de son cœur n'y fait nullement tort à son tact et se concilie avec le sentiment le plus scrupuleux de ses devoirs de fonctionnaire de la Grande République Américaine. Le nom qu'il donna à son fils né en 1819 : Cohimbus^ suffirait à démontrer la vivacité de sa reconnaissance envers sa seconde patrie, si nous n'avions pas un document, tout à fait précieux, qui nous la révèle dans toute son éteiïdue, et nous fait voir l'intelligence, la haute raison de l'homme conquis par la grandeur et la beauté des institutions qu'il a été à même d'apprécier pendant un espace de temps qui dura plus de quatorze ans.
Cette lettre, d'un cerveau véritablement supérieur^ dépouillé de toute mesquinerie et exempt des préjugés trop communs chez nos compatriotes d'alors, a la portée d'une page d'histoire. C'est pourquoi nous la donnerons dans son entier.
New-York, 15 avril 4848.
Ce pays, mon cher Huard, présente un bien
grand et un bien beau spectacle à Thomme de bien, à l'homme d'Etat et au philosophe. L'homme de bien y voit que le travail est la seule et vraie source du bonheur domestique et de la richesse publique : ici, tout est dû au travail, on n'obtient rien que par le travail, et on ne connaît point ces parasites de la fortune publique qui, sans pudeur, adoptent toutes les idées, partagent toutes les extravagances de celui qui les admet, à vivre grassement aux dépens du pauvre peuple qui paye, qui seul travaille et qui seul est malheureux. L'homme d'Etat apprend que l'opinion est irrévocablement la reine du monde, que ce n'est que sous sa dictée, pour ainsi dire, que les grandes masses d'hommes peuvent être administrées d'une manière avantageuse aux individus et à la Société entière ; je dis administrées et non pas gouvernées, car ici on ne gouverne pas, on administre ; on a trop bonne opinion de l'intérêt propre qui agit sans cesse sur l'homme, et qui est le grand moteur de ses actions, pour le conduire avec des lisières, et à chaque instant le faire aller dans des directions qu'il ne juge pas avantageuses à ses intérêts personnels : ici on croit à l'évidence qu'un individu connaît mieux ce qui convient à son bien-être particulier, qu'un conseil de savants politiques ne peut pénétrer sur ce qui convient au bien-
200 JOSKPH BONAPARTE
être d'une masse de dix, quinze, vingt millions d'individus. Aussi laisse-t-on faire ici à chaque citoyen tout^ ce que bon lui semble pourvu qu'il ne fasse pas de tort à qui que ce soit, et lorsqu'il fait tort à quelqu'un, ce n'est pas Y administration (car je ne veux pas dire flfOMvemement puisqu'il n'y en a pas) qui demande réparation sous le spécieux prétexte de la sûreté politique, c'est tout simplement l'individu lésé qui réclame. On lui en laisse entièrement le soin, car on croit encore à l'évidence qu'il y est intéressé plus que nul autre : de là, lorsqu'un homme est amené'devant un tribunal, la partie lésée accuse, et les juges comme les jurés défendent l'accusé, jusqu'à ce qu'enfin, ne pouvant plus raisonnablement le défendre, s'ils sont convaincus de sa culpabilité, ils se voient obligés, malgré toutes leurs favorables dispositions pour lui, à prononcer sa condamnation. S'il est conduit au gibet (ce qui arrive bien rarement), ses parents, ses amis, ses connaissances et même beaucoup d'hommes de bien qui s'intéressent à son infortune, viennent au lieu fatal lui serrer la main, l'encourager dans son voyage, et le charger de leurs commissions et de leurs compliments pour l'autre monde ; il promet de s'acquitter fidèlement et ponctuellement de tout ce qu'on lui confie ; la société a déjà pardonné et oublié sa faute, lorsque la justice tire la filoche et lance le voyageur dans l'éternité.
Quant au philosophe, il admire la tolérance religieuse qui est portée si loin ici que, lorsqu'une religion sur un point n'a pas assex de fidèles pour faire élever un temple, les fidèles des autres religions en font les frais et donnent les fonds nécessaires pour cet objet ; il admire l'heureux hasard qui a voulu que les fondateurs des diverses colonies de l'Amérique septentrionale, aient laissé en Europe toutes les idées
gothiques et féodales, pour ne semer ici que des idées philanthropiques, généreuses et raisonnables ; et quand on réfléchit que, depuis plus de deux siècles, les idées libérales sont ici naturalisées et reconnues comme des vérités les plus simples, c'est-à-dire comme 1 et 1 font 2, comme la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre, nous autres Européens nous devons être un peu humiliés de voir nos enfants plus avancés et plus vertueux que nous. Enfin quand on considère que Ton ne voit pas ici un seul mendiant, pas de voleurs de grands chemins, qu'il n'y a besoin ni de police ni de bagne, que les familles sont nombreuses, que l'on se marie de très bonne heure, que la population s'accroît d'une manière extraordinaire
(enl'782 2,389,300 âmes; en 1790 3,928,626 âmes;
en 1800 ^,305,818 âmes ; en 1810 7,239,903 âmes;
en 1820 , elle est présumée devoir être de
10,000,000 d'âmes), que le revenu seul des douanes suffit aux dépenses publiques en temps de paix, que la petite dette publique sera éteinte dans quelques années, que chaque individu, l'un dans l'autre, ne paie que la dixième partie d'une journée de travail d'un artisan, etc., il faut convenir que ce pays, dans sa fondation, dans sa course actuelle, est favorisé de tous les biens désirables, et qu'il a devant lui un avenir immense de bonheur, de tranquillité et de prospérité.
Si ce spectacle seul n'était pas suffisant pour me rendre ces contrées agréables, l'accueil et les égards que j'ai reçus dans tous mes voyages seraient assez, à eux seuls, pour me dédommager des peines qu'un cœur honnête éprouve loin d'une Patrie qui l'a vu naître, et pour laquelle il avait toujours été prêt de tout sacrifier. Cependant, tout en admirant le beau pays qui m'a accordé l'hospitalité, tout en le servant avec reconnais-
sance et avec un zèle tout dévoué, mes vœux sont et
seront sans cesse pour le bonheur, la paix et la gloire
de la France.
Signé : Bernard.
A Monsieur Huart, lieutenant-colonel du génie, sousdirecteur des fortifications y Belfort {département du Haut-Rhin)^»
Le général Bernard pouvait aimer les États- Unis comme on aime une patrie d'adoption; mais il était impossible à ce français d'oublier le doux pays de France K Dès qu'il lui fut possible d'y revenir, il se mit en route. Parti de New-York le 1" janvier 1831, il arriva à Paris le 1" février. Il était venu dans sa famille, qu'il ramena lors de son retour définitif, le 20 août de la même année. On attribue à Louis-Philippe, à propos de ce général, un mot tout à l'honneur de ce monarque, mais qui inspira quelques plaisanteries, à cause de la critique indirecte qu'il faisait, par contrecoup, de la parcimonie légendaire du chef de la famille d'Orléans : « Le général Bernard est de ceux qu'on prête, mais qu'on ne donne pas. » Les salons légitimistes purent s'amuser et rire de ce trait à double tranchant : Louis- Philippe n'en fut pas moins bien inspiré ce
* Lettre autographe du général Simon Bernard, communiquée par M. Paul Gottin.
* Mot de Jeanne- d'Arc.
jour-là. Comme les Américains, il sut utiliser les grandes capacités de Simon Bernard qui mourut en 1839, ministre de la guerre.
Grouchy, qui ne tenait aucun poste du gouvernement américain, n'avait aucune raison d'hésiter à entrer en rapport avec Joseph.
Aussi, une lettre que Ton va lire, va-t-elle montrer ces relations établies d'une façon toute normale, au vu et su de tout le monde :
Philadelphie, le 31 juillet 1819.
J'oubliai de vous remettre Fautre jour, Monsieur, un exemplaire de la brochure que j'ai publié {sic) il y a quelque temps à l'occasion de la relation de la campagne de Waterloo par Gourgaud (1819)*. Mais vous êtes trop du nombre de ceux dont l'opinion m'est chère pour que je ne répare pas cette inadvertance.
Permettes que j'y joingne aussi ici un exemplaire que je destine à M. Brown et que je vous serai infiniment obligé de lui remettre.
Enfin, voici une lettre pour le comte de Survilliers, que j'ose vous prier de lui faire parvenir ; comme j'ai à cœur qu'elle lui arrive d'une manière sûre, j'ai espéré que vous me pardonneriez de preiférer de la faire
* Observations sur la relation de la campagne de 1815 publiée par lé général Gourgaud et réfutation de quelques unes des assertions d'autres écrits relatifs à la bataille de Waterloo, par le maréchal de Grouchy.
Philadelphie, de l'imprimerie de J. P. Hurtel, n9 124, deuxième rue Sud.
Br. in-8®, 67 p. avec cartes. 1818.
Une autre plaquette suivit deux ans après.
Doutes sur l'authencité des Mémoires historiques, attribués à Napoléon et première réfutation de quelques-unes des assertions qu'ils renferment, par le comte de Grouchy.
Philadelphie, imprimé par J. F. Hurtel, n* 126, seconde rue Sud. Avril 1820. Br. in-8* de 8 p.
passer par vos mains, à la confier simplement au capitaine du Steam Beat.
Agréez, Monsieur, le renouvellement des sentiipents de haute considération et d'attachement que je vous ai voué pour toujours.
Le Maréchal comte de Groughy*.
Monsieur Joseph Hopkinson.
Le maréchal Grouchy avait fait, à la fin de 1818, racquisition de terres situées sur la Rivière Noire, dans l'État de New- York.
Joseph, comme nous Tavons déjà dit, était luimême également propriétaire dans cette partie des États-Unis ainsi que le comte Real. La rencontre de ces deux personnages était donc inévitable et dut se produire tout naturellement.
Cette fois, Hyde de Neuville ne paraît pas prendre Talarme. C'est qu'il connaît personnellement Grouchy, au point où il croit pouvoir se porter garant de la conduite de ce dernier auprès de son gouvernement. Du reste, ce gouvernement est lui-môme édifié sur les idées et projets du maréchal qui, désirant rentrer en France, n'avait pas craint de signer la déclaration suivante :
Si je rentre en France, c'est avec la bien ferme •volonté d'y vivre et d'y mourir en servant le gouvernement de mon pays^ .
* Lettre eommuniduée par M. OUver fiopkinson.
* Mémoires <tJ3yae de Neuville t. II, p. 276.
Le duc de Richelieu ne faisait donc pas preuve d'une grande générosité en écrivant à son plénipotentiaire aux États-Unis : « Une espérance dans un avenir plus éloigné doit être laissée à Grouchy et à ClauseH. » Mais la clémence du ministre de Èouis XVIII sait se modérer et ne s'égare pas en rêveries sentimentales, comme le prouve cet autre passage de la même lettre (H août 1817) :
Vot re conduite avec les réfugiés me parait dictée par le meilleur esprit ; seulement, il en est parmi eux à qui il ne faut pas donner d'espoir de retour, tels que Lallemand et Lefebvre-Desnouettes,' dont la trahison a précédé de beaucoup l'arrivée de Buonaparte à Paris 2.
Noua préférons voir un maréchal de France sous un autre jour que celui impliqué par la précédente réclamation. C'est donc avec un vrai soulagement que nous allons raconter une anecdote tout à son honneur. Grouchy qui voyageait beaucoup, résida à Philadelphie^ d'où il se rendait souvent en visite chez Dupont de Nemours , propriétaire-usinier à Brandy wine* .
* Mémoires d^Hyde de Neuville^ t. II., p. 306.
* Id., id., p. 306.
* 244, Lombard Street {Paxton's Annuàl Philadelphia Directory and Begister for 18i9).
^ Ëlenthëre Irenée, 2« fils do l'ancien président du conseil des Ciuq- Gents, né à Paris, le 24 juin 1771 et mort du choléra, à Philadelphie, le 31 octobre 1834. « »
Toute la famille émigra en 1799 et débarqua à New-Port (R. JO le ^"^ janvier 1800.
Il établit en 1802 une fabrique de pottdre sur la rivière Brandy wine, près de Wilmington.
Un dimanche matin de mars 1818, que le I maréchal et son fils le colonel Alphonse de
Gi'ouchy, hôtes de Dupont de Nemours, sortaient de table, se préparant à partir pour la chasse, une formidable explosion cloua tous les assistants sur le seuil de la maison. C'était la fabrique de poudre qui sautait. Grouchy, suivi de son fils, fut le premier à organiser et à diriger les secours. Il fit preuve, en cette circonstance, d'un courage et d'un sang-froid que l'on n'a pas encore oublié dans le pays et que les journaux du temps se plurent à louer à l'envi*.
Clausel, lui, comme on l'a lu dans notre second chapitre, eut non seulement des relations avec Joseph, mais encore noua avec l'exroi d'Espagne de véritables liens d'intimité, qui furent durables, ainsi qu'en témoigne une lettre de Joseph, écrite en 1840, à propos des » ^ cendres de l'Empereur. Clausel habita toute . k^ ^^t'^ une andidofa g a io on wttO', propriété louée par le ^ \r frère de Napoléon aux portes de Philadelphie.
li^veninç Post publiait, le 20 octobre 1815, cette information, tirée d'une correspondance de Paris et datée du 25 août :
Le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angely, ex-ministre d'État de Bonaparte, est parti ce matin pour le
« Nile*s Register, 4 avril 1818.
Havre, en compagnie de son fils, où il doit s^embarquer à destination des États-Unis. Il a été informé que la prudence rendait nécessaire un tel voyage.
La môme feuille constate, à la date du 25 octobre 1815, que le comte vient d'arriver avec son fils Auguste, sur le navire United States,
Les visites faites par cet ancien ministre de TEmpereur à son frère Joseph, furent sans doute considérées comme à peu près inoffensives, car Fexil, né du conseil de prudence donné à Regnault ne dura que quelques années. h'EveningPost^que nous citons encore, signale son départ pour Anvers, sur le Neptune, capitaine Smith, dans son numéro du 16 juillet 1817.
Un autre visiteur de Point-Breeze, le général Vandamme*, dans la division duquel figurait le 4* régiment de ligne commandé par Joseph, lors du camp de Boulogne, arrivé à Philadelphie, le 28 juillet 1817, et qui fut un hôte assidu, lui aussi, de Point-Breeze, put rentrer en Europe peu après Regnault de Saint-Jean-d'Angely. « Arnault, Bory-Saint- Vincent, Hulin et Vandamme, tous exilés, ont
* Vandamme, embarqué à Amsterdam sur le navire John^ avait débarqué au lazaret de Philadelphie, le mardi 28 juillet 1817. Il vécut assez retiré dans une jolie maison bâtie sur'la rive droite de la rivière Schuylkill (à l'heure C[u'il est, prise dans la ville et formant le quartier dit West Philadelphia.)
obtenu, dit le New^York Evennig Post, du 21 février 1820, la permission de rentrer dans leur patrie. »
Parmi les exilés auxquels le duc de Richelieu ne voulait pas laisser le moindre espoir, figurent les frères Lallemand, dont Fainé, Charles, avait été l'un des principaux organisateurs du Champ-d' Asile, cette association d'anciens militaires, en vue d'exploitation de terres au Texas, qu'Hyde de Neuville qualifié de Confédération Napoléonienne, Nous aurons à revenir plus tard sur ce sujet, touché ici seulement en passant. Les deux généraux Lallemand, jouirent tous les deux de la part de Joseph, d'une estime marquée. Ils étaient arrivés, sous le coup d'une condamnation à mort, aux Etats- Unis, au commencement de
Il n'y avait pas, pour eux, à songer à un
retour, même dans les temps les plus éloignés.
Il se résolurent donc à se fixer en Amérique.
I Le plus jeune des deux frères, Henri, ne tarda
pas à contracter une union qui devait l'attacher par de nouveaux liens à sa nouvelle patrie ^d'adoption. Le Poulsoris Advertiser, du S novembre 1817, fait paraître le fait divers suivant :
Ont été mariés le 28 octobre par le révérend Carr, de
réglise Saint-Augustin*, en la demeure* de Monsieur Stephen Girard, le général Henry Lalleraand, et Mademoiselle Henriette Girard, nièce de Stephen Girard.
Etaient présents : le comte de Survilliers, le maréchal de Grouchy et son fils, les généraux Vandamme et Charles Lallemand, ainsi qu'un grand nombre d'amis et de parents de l'heureux couple*.
La présence de Joseph, à la cérémonie, prouve le cas qu'il faisait du marié. Il faut remarquer aussi que ce dernier épousait une proche parente du grand banquier, que nous avons déjà montré en liaison suivie avec Texroi. Peut-être celui-ci ne fut-il pas complète-
* L'église catholique romaine de Saint-Augustin, ouverte au culte depuis 1801, incendiée durant des troubles, le 8 mai 1844 et rebâtie deux ans plus tard, était située dans la 4« rue, au-detsous de Vipe Street.
* Située sur Water Street, entre Market et Arch Streets.
» Un curieux extrait de The Life and Letters of Fits Gréent Balleek, by James Grant Wilson, New- York. D. Appleton et C®, in-12, 1869, nous fait assister au plus curieux des dîners de mariage, à un dîner donné en Thonneur d'un exilé français et auquel assista Joseph Bonaparte. Le repas eut lieu au restaurant de Villegrand, situé dans Warren Street, à New* York, Halleck le seul américain qui y assista, note la présence du comte de Survilliers, du maréchal Grouchy (qui suivant le témoignage de Tex-roi, eonstate-t-il, ne fut jamais traitre à Napoléon) Regnault de Saint-Jean d'Angély, des généraux Vandamme, Lefebvre-Desnouettes, ainsi que de divers autres exilés. Le comte, en cette occasion, comme d'ailleurs en plusieurs autres, paria avec abandon à Halleck de son rôle pasbé, disant *. « Quand j'étais roi d'Espagne ]> ou c dans mes belles affaires. » Vers le milieu de la soirée, la société se montra tout-à-fait joyeuse et enarriva, selon l'auteur, à lui degré de gaieté dont seuls des Français pouvaient être capables, étant donnée la situation de proscrits de tous les convives. L'ex-roi fit une trompette avec un journal et se mit à soufQer vigoureusement dedans. Le maréchal entonna des chansons que toute l'assistance reprenait en chœur. Le fameux général de cavalerie Lallemand courait partout à quatre pattes avec un enfant à cheval sur les épaules, tandis que un autre général ayant assisté à Waterloo contrefaisait d'une façon on ne peut plus gaie un «oldat français bègue et se livrait à toutes sortes d'imitations comiques. Us s'amusaient et jouaient comme de vrais enfants: et quoique quelques uns d'entre eux fussent d'âge mûr, d'autres même d'àee tout-à-fait avancé, ils montraient tous une grande jeunesse d'esprit, ilalleck caractérise cette soirée de la plus amusante et la plus extraordinaire qu'il ait jamais passé.
ment étranger à ce mariage ? Henri Lallemand devait mourir à Bordentown, le 15 septembre 1823, après être devenu ainsi voisin de Point-Breeze*.
Quant à Charles, il tenta d'organiser, mais sans succès, l'Association fraternelle du Champ d'Asile. Revenu dans le nord, il fonda une institution pour l'éducation de la jeunesse, qu'il n'abandonna que pour regagner la France, après la révolution de 1830, où Louis Philippe lui confia un commandement important. Durant tout son séjour aux Etats-Unis, il fut un des visiteurs assidus du comte de Survilliers. La lettre, rendue officielle, que Joseph lui écrivit, à la suite des journées de Juillet, est trop connue pour qtie nous la citions.
Moins heureux que Charles Lallemand, le général Lefebvre-Desnouettes, qui n'avait pu s'acclimater sous le ciel américain et que, d'ailleurs, le besoin de revoir les siens, poussait à tourner sans cesse les regards vers l'Europe, devait périr en vue des côtes où tendaient tous ses espoirs. Hyde de Neuville avait dit de lui : « Ce caractère était de ceux que l'on admire dans toutes les causes quelles qu'elles soient : une grande douceur unie à une
* Sa veuve remariée au Docteur J. Y. Clark, de Philadelphie, est morte le 26 juillet 1880. Caroline-Adèle- Stéphanie Girard-Lallemand, sa fille, fut mariée au Palais du Luxembourg, le 24 février 1840, am comte Hubert de Saint-Marsault.
grande fermeté, un dévouement sans phrases pour celui qu'il avait servi. » Ces lignes, venant de la plume qui les a tracées, avaient la portée d'un passeport pour Texpatrié. Jugé ainsi par le représentant diplomatique des Bourbons, il pouvait songer au retour sans crainte de se voir inquiéter. Cependant, il ne crut pas inutile de prendre certaines précautions, au moment de réaliser son projet. Le New-York Commercial Advertiser nous dit, d'après M. William Evernart — le seul passager échappé au naufrage de VAlbion^^ — que durant tout le voyage, l'ancien colonel-général des chasseurs de la garde impériale, avait évidemment fait son possible pour ne pas être remarqué : il s'était inscrit sous un nom d'emprunt, et avait laissé croîtf'e sa barbe dans le but de déguiser ses traits, trop connus de tout le monde. U Albion se perdit le 21 avril 1822, en vue des côtes d'Irlande, sur le littoral du comté de Cork. Une mer démontée rendait tous moyens de se sauver impossibles. Mais, quand même il lui eut été donné de gagner la terre, un accident arrivé la veille au général, un bras cassé, l'aurait, sans doute, empêché d'en profiter^.
^ Brick de 447 tonneaux commandé par le capitaine Williams. Sur cinquante-quatre personnes embarquées sur ce navire (33 passagers de cabine, 6 de pont; et 25 hommes d'équipages) huit seulement parvinrent à se sauver.
* On voit entre la jetée du Hftvre et les phares de la Hève un monument
Ce chapître consacré aux exilés Français aux États-Unis, ne serait pas complet si, au moment de le clore, nous ne ramenions le lecteur, à ce titre d'exilé^ sur la personne de Joseph Bonaparte. Le caractère de notre travail lui fait justement une place à part parmi ces exilés ; mais il n'en a pas moins droit aussi à une place au milieu d'eux. Il fut le centre vers lequel convergèrent tous leurs regards. 11 se mêla à eux, oubliant tout ce qui, dans le passé, avait pu être une cause de scission, ne voulant plus voir ici que des compatriotes et que des victimes de la grande cause servie par tous, malgré d'inévitables divergences. En France, il eût pu désirer éviter le contact de quelquesuns, avoir le ressentiment de certaines erreurs ou de certaines fautes ; mais on était à l'étranger et non en France, et, chacun de ces compatriotes devait lui sembler comme une parcelle de la patrie.
Une nouvelle du Poulson^ feuille que nous avons consultée souvent avec profit, donne bien la physionomie de l'ex-roi d'Espagne telle que nous désirons l'esquisser ici. Nous la citerons donc en terminant. Il s'agit d'un extrait
blanc en forme de pain de sucre. 11 se rap))orte au drame qui coûta la TÎe au général Lefebvrc-Desnouettes, L'inscription de sa base indique qu'il a été élevé parla veuve de ce général afin de servir de point de repaire aux navires en péril et de les sauver du sort de Y Albion.
de lettre, adressée à un journal allemand par un écrivain anonyme et reproduit le samedi 3 octobre 1816.
Joseph Bonaparte vit ici, dit l'écrivain anonyme, sans aucune espèce d'apparat, et a fait abandon de ses titres» dignités et ordres. Ses domestiques n'ontmêmepas délivrées, on le nomme commun émentM. Joseph Bonaparte. Il est excessivement libéral envers tout individu qui se réclame de lui pour obtenir une situation que sa grande fortune lui permet de faire. A Philadelphie, il ne rend pas de visites et sa seule société se compose de Français. Dernièrement il est venu à Philadelphie, accompagné de Grouchy et de Lefèvre-Desnouettes. A Landsdowne, où il a habité quelque temps, il avait près de lui le général Glausel.
Il écrit volontiers, et de temps à autre publie, dans les journaux américains, de fort curieux articles. Quoique partisan convaincu de son frère, il se montre, dans ses écrits, chaud défenseur de la liberté et y prend le ton d'un républicain de race.
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