‹ Joseph Bonaparte en Amérique: 1815-1832Chapitre 15 sur 41 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Sommaire : Situation semi-officielle. — Le comte de Survilliers et Joseph Bonaparte. — Ombrage. — Passage dlngersoU. — Lutte sourde. — Trop de zèle, -^ Agitations du Champ d'Asile et leur contre-coup. — Étudier les choses de près. — Les journées de Point-Breeze. — Visites de la maison. — Tenue des visiteurs. — La législature du New- Jersey. — Manière d'être de Joseph. — Irritation contre les Bourbons. — « Prince ». — Note de M. Adolphe Mailliard. — L'hiver à Philadelphie. — Dîners courus. — Réceptions de Tété. — Visites notées et rendues. — Document sur le Champ d'Asile. — Citoyen libre d'un pays libre. — Choc inévitable. — L'opinion publique et les commérages. — Le comte de Survilliers et le Texas. — En Alabama. — Charles et Henry Lallemand. — Royaume espagnol avec Joseph pour roi. — Refus de Joseph. — Libéralités. — Lettre d'instructions du secrétaire d'État Adams. — M. Graham et le président Monroe. — Aventuriers et concessions de terre sur la rivière Tombogboe. — Organisation militaire. — Établissement purement agricole. — Empêchement possible. — Le parti révolutionnaire du Mexique. — M. Onis. — Duperie mutuelle. — Occupation de Galveston. — Matagorda. — Rio Bravo. — Chiffre des individus groupés et moyens d'exécution. — Joseph Bonaparte et le ministre d'Espagne. — Pas de réponse, ou supprimée. — Beaucoup de bruit pour rien. — État psychologique. — Hyde de Neuville et le gouvernement américain. — Opinion de Voltaire. — « Ondoyant et divers ». — Double dans ses aspirations. — Antinomie. — Étranger et étrange. — Esprit de corps. — Non citoyens, mais soldats. — Trois cohortes. — Conformément à son principe. — Condottières. — Velléités. — Colonie napoléonienne. — Frère de Vautre. — Le pivot. -^ Le général Rigau et sa fille. — Colonies militaires. — Brochure. ^

Démarche d'Hyde de Neuville. — Portrait de Napoléon, par Gérard. — Mystère, non oubli, r- Droit de famille et droit historique. — Représentant de la France. — Lettre.

— Tableau de la Légation. — Liens du sang. — Tact de Joseph. — Caractère public. — L'Académie des Beaux- Arts de Philadelphie. — Toile encombrante. — Lettre d'envoi. — « L'empereur, mon frère ». — M. Sully. -— Lendemains rôvés. — Centre et foyer. — Le parti libéral.

— Acte additionnel. — Le duc d'Orléans. — Au nom du roi de Rome. — Bienfaiteur et improvisateur. — Mirage de la distance. — Droits de la politique. — Roi bourgeois et bourgeois roi. — Dans l'ombre de Washington. — Lafayette aux États-Unis. — Récit de Levasseur. — Bénédiction du Patriarche de la Liberté. — Anniversaire de l'indépendance américaine. — « Mes Frontières ». -- Conversation secrète. — Récit d'IngersoU. — Opinions politiques de Lafayette. — Dix millions de francs. — Moyens et résultats. — Évasion de Napoléon. — Expulsion des Bourbons. — Royale étiquette. ~ Trop loin. — Une arme. — Acte de prudence. — Trône impossible. — Quelqu'un ou quelque chose.

Au point où nous sommes pai^venus, la marche logique de notre travail nous amène à écrire un chapitre dont le titre pourrait être : De la situation semi-officielle de Joseph aux Etats-Unis. Tout nous a conduits jusqu'à présent à l'étude de ce côté de son existence d'expatrié! Qu'il le voulût ou non, le rôle semiofficiel dont nous désirons nous occuper à présent, ne pouvait être évité par lui. Il portait un nom trop célèbre, avait occupé de trop hautes fonctions, et, surtout était le frère d'un grand homme ayant trop jeté d'éclat à travers le monde et trop ébloui les masses, — pour être à même de mener une vie de simple parti-

culier. Il pouvait refuser les honneurs dont on aurait voulu lui faire encore porter le fardeau ; mais ce qui ne dépendait pas de lui de mettre à néant, c'étaient les aspirations et les espérances que sa seule présence sur le même sol qu'eux, faisait naître dans le cœur et dans les imaginations de tant de Français violemment jetés loin de leur patrie.

Pour ceux-ci, le comte de Survilliers était toujours et ne pouvait être que Joseph Bonaparte, que le roi Joseph, que le frère de l'Empereur. De là, une position difficile, réclamant le plus grand tact, la loyauté d'allure la plus nette, et, malgré cela, risquant fréquemment de porter ombrage au gouvernement de qui l'on tenait l'hospitalité.

Un passage d'IngersoU nous présente Joseph à l'œuvre et sachant concilier avec ses devoirs envers la République américaine les exigences d'un rang qu'il ne pouvait abdiquer sans déchoir même moralement. Nous allons donner un résumé de ce passage. Après quoi nous montrerons l'ex-roi, fatalement amené à une sorte de lutte servile avec le pouvoir exécutif de Washington. Nous verrons comment les moindres événements, grossis soit par les passions, soit par les craintes de subordonnés méritant le reproche de Talleyrand « trop de zèle » deviennent, pour ainsi dire, des

affaires d'état lorsqu'il s'agit d'un homme en vue et en somme, appartenant à l'histoire. Les agitations du. Champ d'Asile, auxquelles le comte de Survilliers ne paraît pourtant avoir pris aucune part, eurent cependant un contrecoup menaçant pour sa tranquillité. Sans perdre la tête , comme cela arrive souvent à Hyde de Neuville, le Gouvernement américain, sentit sa défiance s'éveiller et éprouva le besoin d'étudier les choses de près. C'est à cette démarche de sa part que se rapportera le document que nous traduirons à la suite de notre résumé d'après IngersoU.

IngersoU, après avoir cité le nom des principaux Français qui firent une ou plusieurs visites à Point-Breeze * ajoute que d'autres Français moins en vue, ainsi que nombre d'Américains, d'Anglais et de gens d'autres nationalités, furent également bien accueillis et reçurent l'hospitalité en cette propriété.

Des attachements personnels où politiques, la curiosité, la nécessité et d'autres motifs,

* Voici cette liste : le maréchal Grouchy, le général Clausel, le général Bernard, les généraux Charles et Henri Lallcmand, le général Lefebvre- Desnouettes, le général Vandamme, le colonel Combes, le colonel Âmable de Girardin, le colonel Latapie, le colonel et le capitaine Grouchy, tous deux fils du maréchal, Regnault de Saint-Jean d'Angély, le comte Real, Miot de Mélito, Lakanal, l'ancien préfet comte Quinet. les deux fils de Fouché, Eugène Ney, troisième fils du maréchal qui vint en octobre 1828, et enfin le duc de Montebello, membre de la Chambre des députés, fils du maréchal Lannes. venu d'Europe en septembre 1828. sur le navir Caledonia de Liverpool. Muni de lettres d'introduction de Lafayette, le duc après avoir visité le Canada, en compagnie d'un des frères Baring, en se dirigeant vers le Sud, s'arrêta huit jours à Philadelphie. Ce fut alors qu'Ù se fit présenter à Joseph.

continue-t-il, attirèrent beaucoup de monde.

Une tasse de thé ou de café, à votre choix, apportée au lit par un domestique, un déjeuner à la fourchette de dix à onze heures; une bonne bibliothèque; les entretiens prolongés de rhôte, entretiens toujours historiques ou biographiques; des chevaux et des voitures, pour les voyages aux environs ; la chasse, la pèche ou quelques passe-temps appropriés aux goûts de chacun, conduisaient jusqu'à l'heure du dîner, servi de six à sept heures. Une promenade en voiture dans la propriété ; une partie de billard ou quelque autre distraction, remplissaient la soirée, terminée ordinaire- . ment à l'heure très raisonnable de dix heures.

Le dimanche ou à certain jour de fête, lorsque la foule, arrivée par les steamers de Philadelphie, pour visiter la maison et le parc ou pour admirer les tableaux, les bustes ou les autres objets d'art, Point-Breeze était ouvert en grand au public. Lès hôtes français étaient frappés de la réserve et de la bonne tenue de tous ces visiteurs qui paraissaient vivement .impressionnés par le grand air du lieu et des choses admirées.

La législature de l'État de New- Jersey venait aussi en corps rendre, à certaines occasions, visite à Joseph. Elle était toujours reçue avec la plus grande cordialité.

Le 4 juillet, anniversaire de T Indépendance, était célébré à Point-Breeze avec le concours des voisins et de tout le personnel de la maison.

IngersoU, après avoir donné tous ces détails qui montrent avec quelle réserve et quelle finesse délicate Joseph savait concilier son double rôle de Bonaparte et de comte de Survilliers, de membre de la famille impériale et de citoyen d'une république, termine son analyse par quelques traits de caractère concordant parfaitement avec cette ligne de conduite, évidemment voulue et poursuivie durant tout le séjour de l'exilé aux Etats-Unis.

Le comte, dit-il à peu près, avait une manière d'être sans prétention. Il cherchait à plaire par ses procédés, écartant avec soin toute cause de désaffection. Il était aussi simple et aussi abordable que n'importe quel fermier du voisinage. Il s'ouvrait facilement devant les gens qu'il croyait incapables de mal interpréter ses paroles et de défigurer ses intentions. On l'entendait toujours parler avec la plus profonde vénération de l'Empereur. Quant aux Bourbons, il ne parvenait pas à dissimuler son aversion pour eux, et ne parlait qu'avec la plus grande indignation des confiscations dont il avait rendu sa famille victime. Mais quelle que fût la direction de la conversation, il demeurait toujours calme dans sa façon de s'exprimer.

IngersoU n'oublie pas de mentionner ce détail typique que les Français, en lui adres-

sant la parole, se servaient invariablement du terme: Prince.

Une note de M. Adolphe Mailliard, confirme, en les complétant, les lignes précédentes. Il écrit : « Joseph se fit beaucoup d'amis en Amérique. Tous les américains distingués recherchaienjb une présentation ; et comme il les recevait tous avec une grande affabilité, sans aucune prétention, il devint très populaire et respecté. Comme le séjour de Philadelphie lui était agréable, il y résidait durant Thi ver. lien résulta tout naturellement que ses connaissances et ses amis les plus intimes, furent des Philadelphiens. Il recevait avec une grâce toute particulière : aussi les dîners qu'il donnait étaientils fort courus. Durant Tété, la résidence de Point- Breeze étant très vaste, les réceptions s'y montraient encore plus nombreuses et plus brillantes, que lors des séjours à Philadelphie. Le comte en profitait pour étendre le cercle de ses invitations et rendre les politesses qu'il avait reçues à la ville. On était sûr de ne pas se voir oublié. Il notait fort exactement les visites de qui que ce fut, et y répondait ponctuellement par la sienne.

Plaçons maintenant en face de la conduite si correcte de Joseph, le document promis sur le Champ d'Asile. Il nous prouvera combien il lui était difficile, pour ne pas dire impossible de ne pas exciter la suspicion du gouvernement américain, cependant si bien disposé en sa faveur. Il nous faut répéter ce que nous avons déjà eu Foccasion de dire: que les situations sont plus fortes que les hommes.

L'exemple qui va suivre démontre qu'elles le sont plus que les meilleures volontés les moins discutables. Le comte de Survilliers entendait vivre en citoyen libre d'un pays libre ; l'administration américaine, non seulement lui reconnaissait ce droit, mais encore faisait tout son possible pour lui en faciliter l'exercice. Et pourtant, malgré cette concordance de vues et de désirs, un choc menace sans cesse d'avoir lieu. La prudence de Joseph n'y peut rien; la sagesse de ses hôtes, pas plus. L'opinion publique, quels que soient, d'ailleurs, ses moyens d'information et la source de ses manifestations, dirigera tout, dominera tout et saura imposer jusqu'à ses enfantillages, saura forcer à tenir compte de ces commérages sans autres bases que le besoin inhérent aux multitudes de bavarder, d'amplifier ou même d'inventer en parlant des gens en vue. Le comte de Survilliers ne veut pas aller au Texas ; le Texas ne va que d'une façon assez contestable, tout au moins sans grande portée, au-devant du comte de Survilliers ; cela n'empêche pas que des hommes d'Etat ne se montrent troublés, n'éprouvent le besoin d'agir activement. Des ordres sont écrits, très détaillés, des administrateurs mis en campagne, l'argent est prodigué, pour aboutir à ce total : beaucoup de mouvement au sein du néant.

.2^î JOSEPH BOIfAPARTE

L'article que nous allons reproduire et qui contient la pièce émanant de Tadministration de Washington a paru en 1844, c'esir-à-dire quelques mois après la mort de Joseph. Cet article avait pour but de défendre la mémoire de Tex-roi d'Espagne et de riposter à certaines attaques récentes .

a Les satellites bannis après la chute de Tastre impérial qui se réfugièrent dans ce pays, furent encouragés par un acte du Congrès, à venir planter des vignes et des oliviers en Alabama. Mais ils s'accoutumèrent diflicilement à quitter le sabre pour la serpe. Parmi ces hommes étaient deux frères — les généraux Charles et Henri Lallemand — qui avaient suivi leur Empereur sur maints champs de batailles et qui furent condamnés par contumace, à la peine de mort, comme traitres envers Louis XVIII. Incapables de languir dans la pauvreté, Tobscurité et la paresse, eux qui avaient toujours poursuivi la gloire et recherché les occasions de se signaler, ils rêvèrent d'établir un royaume espagnol au Mexique et au Texas, dont Joseph Bonaparte serait le roi. Vivant très retiré près de Bordentown, sur le Delaware, cet ancien souverain des royaumes de Naples et d'Espagne, à son heure reconnu et salué par toutes les têtes couronnées de l'Europe, sauf par l'Angleterre» devait être élevé au trône en qualité de monarque du Mexique et de l'Espagne américaine. Joseph refusa constamment de ternir son passé de royauté et de compromettre l'avenir par une entreprise révolution-

* Réponse écrite de WashingtoD, le 7 décembre 1844 à trois discours prononcés récemment par John Quincy Adams, dans l'Etat de Massachusetts. Cet article tiré du Ntle's National Hegister^ du 4 janvier 1845, est dû à la plume de Ch. J. IngersoU.

naire. Fidèle à ce principe, aussi bien en Amérique qu'en Europe, il préféra subir vingt-cinq années d'exil ; aussi mourut-il entouré du respect de tous ceux qui l'avaient connu. Mais comme sa bourse était ouverte à tous ceux qui avaient suivi et servi la fortune de son frère, les généraux Lallemand, avec bien d'autres, participèrent à ses libéralités. L'un de ces généraux, peut-être même les deux, firent une excursion au Texas.

Nous ne nous étendrons pas sur cette excursion, le passage contenu à ce sujet, dans la lettre d'instruction de M. le Secrétaire d'État Adams, et que nous allons publier, suflBsant au but que nous poursuivons. La dite lettre était adressée à M. Graham, envoyé secrètement au Texas par le Président Monroe, pour empêcher toute occupation subréptice du pays par les Français, les Espagnols, ou tous autres intrus.

Voici la lettre :

2 juin 1818.

Georges Graham Esquire,

Monsieur.

Le débarquement à Galveston d'un certain nombre d'aventuriers qu'on dit en majeure partie français, et se décomposant pour la plupart en individus auxquels ont été concédées des terres sur la rivière Tombogboe. ; l'incertitude et l'obscurité qui régnent sur leurs projets, le caractère de l'expédition, d'organisation toute militaire, en dépit du désaveu de la moindre intention hostile contre quelque pays que ce puisse être ; malgré l'affirmation de former un établissement purement agricole, le mystère qui a entouré cette expédition, les fausses couleurs qu'elle semble avoir indiquées ; tout a suggéré au Président le désir d'obtenir, au moyen

d'une personne confidentielle, envoyée sur les lieux, les informations indispensables pour prévenir un empiétement possible en antagonisme avec les droits des Etats-Unis.

Il est de notoriété publique que des projets d'un caractère désordonné jusqu'à rextravagance, et visant à l'invasion du Mexique, en coopération avec le parti révolutionnaire de cette contrée, ont été caressés, durant presque toute l'année passée, par quelques meneurs ayant une action sur les réfugiés français. Quoique le gouvernement ait reçu de différentes sources des rapports sur leurs agissements, ces renseignements n'avaient jamais été assez précis pour qu'il fût probable que l'exécution dût les suivre de près. Leur but ostensible a sans cesse varié ; mais sans perdre son caractère de violence désespérée. Dès le début, le nom de Joseph Bonaparte s'est trouvé mêlé à ces manifestations, quoique aucune preuve positive de sa participation personnelle aux événements n'ait été relevée ; ensuite deux notes diplomatiques ont été adressées à notre département par M. Onis, ministre d'Espagne, et nous avons reçu plus d'une indication que l'expédition avait été concertée à la fin avec lui, et qu'il lui avait donné son consentement sinon sa sanction. Cet accord, dans lequel il ne saurait être douteux que chaque parti voulait duper l'autre, a cependant, suivant toutes probabilités, eu pour résultat l'occupation immédiate de Galveston par ces bandes.

Le Président désire que vous vous rendiez sur les lieux avec la plus grande célérité, à moins que, ce qui n'est guère probable, vous appreniez au cours de votre voyage, que les envahisseurs se sont retirés de Galveston ou en ont été chassés. S'ils ont gagné Matagorda ou tout autre lieu au nord du Rio Bravo, compris dans les limites des territoires reyendi que s parles États-Unis,

VOUS VOUS y rendrez, sans pourtant vous exposer à être capturé par quelque poste militaire espagnol. A votre arrivée, vous aurez soin de faire connaître dans les formes voulues, aux chefs ou meneurs de l'expédition votre caractère d'envoyé du gouvernement des États- Unis, et vous leur ferez part de la surprise qu'a causée au Président leur prise de possession sans autorisation, de terres appartenant à la République et sur lesquelles aucun établissement légal ne peut être fondé, sans 1 assentiment de ce gouvernement. Vous les fere comparaître afin qu'ils vous expliquent nettement pour le compte de quel gouvernement ils entendent agir, et vous aurez soin de leur faire bien comprendre que l'emplacement qu'ils occupent fait partie de notre territoire et que nous n'y souffrirons aucun établissement permanent, en dehors de notre autorité.

En même temps vous vous efforcerez de pénétrer le but réel et précis de l'expédition ; de connaître le chiffre des individus groupés, ainsi que les moyens présents à leur disposition pour l'entreprise tentée par eux et l'aide future sur laquelle ils comptent pour la mener à bonne fin. Vous prendrez note spécialement de tout indice permettant d'établir d'une façon irréfutable si une part de leurs fonds provient de Joseph Bonaparte, ou de M. Onis, ou des deux réunis, de même que, s'ils ont quelque entente avec le parti victorieux du Mexique.

Votre propre initiative pourra vous suggérer tels autres sujets d'informations pour lesquelles vous aurez besoin de recourir à nous.

Dans de pareils cas, vous voudrez bien vous adresser à notre département, en profitant d'une occasion favorable.

Il est à supposer que vous pourrez être de retour d'aujourd'hui en quatre mois. Une rémunération rai-

226 JOSEPa BONAPARTE

sonnable de vos frais de voyage vous sera allouée, ainsi qu*une indemnité journalière de cinq dollars à compter de votre départ à votre arrivée.

Signé : John Quincy Adams *.

En dépit de toutes ses recherches, il a été impossible à M. Ingersoll de retrouver la ou les réponses impliquées par le document précédent. Soit que l'inopportunité de la mission confiée au commissaire Graham ait été assez vite reconnue, pour que son voyage n'ait pas môme eu lieu ; soit qu'un rappel l'eût arrêté en route ; ou bien (comme l'ont prétendu des adversaires d' Adams) soit enfin que cette ou ces réponses, qui auraient existé, aient été supprimées, à un moment donné, par ordre supérieur, et dans le but de détruire une preuve de maladresse administrative ; toujours est-il qu'il n'en reste plus la moindre trace. Ce qui conduit à cette conclusion — quel que soit, d'ailleurs, le motif de la disparition des pièces du procès — qu'on eût pu écrire sur la chemise du dossier le titre de la comédie de Shakespeare : Beaucoup de bruit pour rien.

Tout ce que nous avons désiré démontrer

^ Lettre écrite par John Quincy Adams, secrétaire d'Etat et adressée à George Graham, commissaire du Bureau général des terres (commissioner of the General land office).

^ Celte lettre a figuré dans les : Domestie Letters^ vol. 1 7, série du 4 mars 1817 au 23 février 1820, p. 172, 173.

en parlant de ces faits et en leur consacrant quelques pages de notre étude sur Joseph en Amérique, c'est Fétat psychologique que sa présence enfantait, et la difficulté du rôle résultant de sa situation trop en vue. Tandis que Hyde de Neuville surveille ses prétendus agissements, ayant l'Europe pour but, le gouvernement américain le suspecte, et ses méfiances supposent des vues tout américaines à l'expatrié. Chacun lui prête des tendances, des visées en rapport avec ses propres craintes. C'est une très grande faute de critique, a dit Voltaire, que de juger les actes des hommes d'après les mobiles qu'on leur suppose, en prenant leur intérêt comme on l'entend soimême pour point de départ. La façon dont chacun comprend son intérêt particulier est aussi différente et aussi complexe que la subtile manière d'être des différents individus. Montaigne a donné la meilleure définition de l'homme, en disant qu'il est : « ondoyant et divers. » Il y a plus d'un Hamlet au fond de nous tous, tant que nous sommes. Le comte de Survilliers savait-il bien lui-même ce qu^il voulait, ou même simplement, désirait, espérait. Ne nous a-t-il pas été donné de le voir double dans siBs aspirations, sans pouvoir s'arrêter à un projet d'avenir mûri. Certes, il avait les yeux tournés vers l'Europe,

certes ses espérances les plus intimes étaient orientées vers là France; mais certes, aussi, il aimait l'Amérique et rêvait souvent de s'y établir pour le reste de ses jours. De telles contradictions sont absolument humaines, et il faudrait être un analyste bien médiocre et un logicien à Tesprit bien étroit pour ne pas en reconnaître la portée antinomique et en prendre la moyenne, selon la recommandation du grand philosophe chinois Confucius.

En somme, le Champ d'Asile a été une création des circonstances et son histoire n'est que celle de ces mêmes circonstances. Un certain nombre de Français, tous de la môme profession, celle des armes, se voient forcés d'abandonner leur pays. Ils se retrouvent dans une contrée, non seulement étrangère, mais encore où tout semble étrange pour eux. Ils ne comprennent rien aux institutions et aux mœurs d'un peuple libre, et libre par le travail, par ses qualités d'activité industrieuse. Eux, n'ont jamais connu que la discipline, le drapeau, le respect, l'admiration des chefs et, avant tout, l'esprit de corps. Ce n'était pas, à proprement parler, des citoyens : c'étaient des soldats, des soldats qui avaient foulé de leurs semelles, les divers sols des Etats de l'Europe, qui avaient même soulevé les vieilles poussières de l'Orient ; c'étaient les anciens^ les grognards^ les héros

du Caire, de Jaffa, comme de Marengo, d'Iéna, d'Austerlitz, de la Moscowa, les martyrs ulcérés de la campagne de France et de Waterloo ! Comment aurait-il été possible que de pareils hommes, formés pour et par une telle existence, eussent pu devenir du jour au lendemain de simples manouvriers et de paisibles agriculteurs.

Ils revinrent tout naturellement bien vite aux tendances que toute une vie avait inculquées en eux. Soldats ils avaient été, soldats ils se reformèrent peu à peu et comme par la force des choses. Ils se groupèrent en trois cohortes ; ils réclamèrent et eurent des chefs. Chaque cohorte était commandée par un colonel. Le commandement supérieur était confié à deux généraux. Avec un pareil point de départ, une semblable organisation, le besoin de la mettre en œuvre, de la faire agir conformément à son principe, devait conduire fatalement à des manifestations belliqueuses. Il y avait là comme une sorte de groupement de condottieri tout prêts pour Tofficier hardi qui voudrait en prendre le commandement. Il est donc possible que les révolutionnaires mexicains aient songé et même réussi à les employer en faveur de leur cause. Il né serait pas improbable qu'ils eussent reçu des offres analogues de la part des Espagnols. Qui pour-

rait dire que le gouvernement américain luimême n'ait jamais songé à exploiter ces forces et à les employer au profit de sa politique.

Tout est possible ici, mais rien n'est démontré. L'histoire n'a à enregistrer que des velléités.

Les généraux Lallemand et Rigau^, tous deux en rapports d'amitié avec Joseph, eurent le commandement de cette phalange de quatre cents hommes. Cela suffit pour que le nom du comte de Survilliers ait été mêlé aux actes de la Colonie napoléonienne du Champ d'Asile.

N'était-il pas le frère de Y mitre ^ de l'Empereur ! Les vétérans devaient croire répondre à la pensée secrète de leurs chefs en prenant pour pivot de tous leurs projets, plus ou moins confusément conçus, la personne de ce Bonaparte, en Amérique comme eux, et, par conséquent, à la portée de leurs rêves et de leurs espoirs.

Le général Rigau avait près de soixante ans.

Il est donc permis de le supposer doué d'une énergie sans égale, servie par une constitution de fer. Une de ses filles, qui tenait sans doute de lui,

* Rigau (Antoine) né à Agen, le 14 mai 1758, mort à la Nouvelle-Orléans, le 5 septembre 1820. Entré au s^vice on 1779 comme soldat du régiment de la Sarre, il passa en 1788, avec le grade de capitaine dans la cavalerie belge. Redevenu membre de l'armée française à la suite de la réunion de la Belgique à la Franee, il conserva son grade et devint capitaine au 10« régiment de hussards. 11 fit la plupart des guerres de TEmpirc et fut nommé général de brigade le 12 janvier 1807. Condamné à mort par contumace le 16 mai 1816, il passa en Belgique et de la aiix États-Unis.

(Souvenirs des guerres de t Empire par le colonel de cavalerie Rigau) Paris, Portheux et Garnier frères, in-S" 1846.

n'avait pas craint de raccompagner*. Avec trois autres dames, elles formaient tout le personnel féminin émigré, possédé par cette colonie, rappelant assez ces colonies militaires que les Romains établissaient volontiers sur leurs frontières et celles que possède encore TAutriche sur les limites de ses possessions suddanubiennes.

D'intéressants renseignements sur le Champ d'Asile sont fournis par une brochure intitulée: Le Champ d'Asile au Texas ou Notice curieuse et \\A p intéressante sur la formation de cette colonie, / J[

jusqu'à sa dissolution^ avec des renseignements 1,. '^ ' propres à éclaircir les faits et à venger les mal- ,, .^^\ * heureux colons des calomnies qu'on leur a pro- ^ ' diguées^diV C. D., Paris, chez Tiger, in-18 de 107 pages, 1820. (Bib. Nat. L. b, 486.)

Nous renvoyons le lecteur, désireux de plus amples détails, à cet opuscule. Nous n'avons eu à traiter la question que tout à fait incidemment et seulement dans les limites où la personnalité du comte de Survilliers s'y est trouvée mêlée.

* Une petite brochure anonyme, attribuée à Marcelin Pelet (petit in-8<» de 16 pages. Paris, Quantin s. d.) et intitulée : Le Général Antoine Bigau, 1758-1820, donne a la page ii, sur la descendance de cet officier, d'intéressants renseignements biographiques qui méritent d'être reproduits :

« Charles Kestner épousa en 1827 celte fille du général Higau. De ce mariage sont nées cinq filles : La première a épousé M. Kislor dont la fille est devenue M""» Jules Ferry; la seconde s est mariée avec M. Victor Chauffour. ancien Représentant du peuple et Conseiller d'état: la troisième avec le Colonel Charras ; la quatrième avec M. Scheurer-Kestner, Sénateur; la cinquième a épousé M. Charles Floquet, Président de la Chambre des Députés. »

Nous avons dit, en commençant, que ce chapitre pourrait être intitulé: De la situation semi-officielle de Joseph Bonaparte aux États- Unis. Les craintes peu fondées du gouvernement américain et les essais de persécution du représentant de la France, Hyde de Neuville, viennent de consacrer suffisamment ce caractère. Une démarche de ce dernier, démarche toute de courtoisie cette fois, va constater encore la chose en l'éclairant sous un nouveau jour.

Hyde de Neuville, qui ne parle que fort discrètement et en passant, de cela dans ses Mémoires, avait trouvé à la légation française à Washington un portrait de Napoléon, par Gérard. Il eut le bon goût, ne voulant pas le détruire, de chercher à le faire rentrer en, la possession de Joseph. Or, les termes dont il se sert, dans la lettre que nous allons donner, ont une forme volontairement gazée qui en dit plus long et est plus éloquente que toutes les périodes du monde. Il dit beaucoup, justement parce qu'il ne veut rien dire ou presque rien. Où il voudrait donner l'impression de l'oubli, il n'arrive à produire que celle du mystère. Où il écrit: « Je prends donc sur moi de remettre par vous à l'un de vos amis, le portrait de son frère » tout le monde lit : J'ai recours à votre intermédiaire pour faire par-

LA politique: 233

venir à Joseph Bonaparte, exilé, le portrait de l'empereur Napoléon. Agir ainsi, n'était-ce pas reconnaître, en même temps que les droits de famille, des droits historiques capables de constituer une dynastie. Hyde de Neuville ne s'est figuré faire acte que de galant homme et il a fait acte de représentant de la France. Et la preuve, c'est qu'il n'hésite pas à mettre en avant sa certitude d'être approuvé par sa cour,

LÉGATION DE FRANCE AUX ÉtaTS-UnIS.

Washington, le 5 mars 1819.

Monsieur,

Il existe à la légation de Sa Majesté très Chrétienne, un portrait que quelques personnes ont cru ou voulu croire brûlé depuis longtemps.

Ce tableau ne peut toujours y rester.

Je comptais l'emporter en France mais à la veille de quitter peut-être les Etats-Unis*, j'ai pensé qu'il était possible de le placer ici même d'une manière beaucoup plus convenable.

Les événements politiques. changent, détruisent les fortunes, mais ne brisent point les liens du sang.

Je prends donc sur moi de remettre, pour vous à l'un de vos amis, le portrait de son Frère.

A la rigueur, je ne suis point autorisé, peut-être, à disposer de ce tableau, mais ce que je fais est moral, je suis certain de l'approbation de ma cour 2.

* De fait, Hyde de Neuville ne revint définitivement en France que trois ans après. Il partit de New-York. le mercredi 17 juillet 1822 sur le navire Six Brother» capitaine Williams. Les journaux américains signalent son arrivée à Paris, le 15 août.

' Il eut au moins celle de Louis XVIII. En e£fet, il rapporte dans ses

Agréez, M., Fassurance de ma haute considération et de tous mes sentiments dévoués.

L'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentaire de S. M. T. C. aux États-Unis.

Signé : G. Hyde de Neuville*.

Joseph fit preuve, à cette occasion, du tact que nous avons été à même de constater maintes fois. Il trouva le moyen de conserver au portrait de Napoléon son caractère, en quelque sorte, public. Il accepta la restitution, mais pour faire immédiatement don de Toeuvre du peintre Gérard à l'Académie des beauxarts de Philadelphie. C'était permettre à la toile, ainsi présentée à la société, de garder une portée . officiellement consacrée. Ce n'est pas le portrait d'un simple Bonaparte, c'est celui de V Empereur Napoléon qui, de cette façon, figurera, à une place d'honneur, dans une des salles de l'Académie. Il est probable que si Hyde de Neuville avait prévu les résultats de la manière convenable dont il plaçait la toile encombrante, il n'eût pas agi sans en référer à son gouvernement.

Voici la lettre d'envoi du comte de Survil-

Mémoires, que le duc de Richelieu parlant du fait aux Tuileries et plusieurs assistants blâmant la conduite du Ministtre plénipotentiaire, le roi dit contrairement à leur opinion : « Cela est noble, cela est chevalier, cela est français. »

* Lettre autographe inédite adressée à M. Joseph Hopkintoa et com muniquée par son ûls M. Oliver Hopkinson.

liers, qui, sous une apparence de bonhomie, cache beaucoup de finesse et laisse percer encore plus d'esprit :

« Point-Breeze, 14 mars 1819.

Monsieur,

J'accepte avec reconnaissance l'envoi qui m'est fait du portrait de l'Enapereur mon frère*.

Je me rappelle le désir que vous m'avez manifesté d'avoir à la Société dont vous êtes président et dont je suis membre, un portrait de mon frère.

Je vous prie d'en faire agréer l'hommage à l'Académie des Beaux-Arts de Philadelphie. Il sera à votre disposition chez M. Sully, que je charge de sa restauration.

Il me tarde. M., de vous témoigner de vive voix ma haute considération et le sincère attachement que je vous ai voué.

Votre très obéissant,

Joseph, comte de Survilliers.

M. Jos. Hopkinson.

Ce n'étaient pas seulement les Français exilés ou réfugiés aux Etats-Unis qui mêlaient à leurs projets de beaux lendemains rêvés, la personnalité en vue de Joseph; qui le donnaient pour chef indiqué à toutes leurs aspi-

* Ce tableau a sans doute, été détruit lors de Tincendie siurvenu en 1845. L'Académie perdit dans ce sinistre bon nombre de toiles remarcjuablè'', entre autres une jeune fille romaine (Roman Daughter) de Murillo, présent de Joseph Bonaparte.

L'Académie se trouvait alors dans Chesnut Street, entre la 10* et la 11* rue, où est aujourd'hui l'Opéra.

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rations peu précises et d'époque indéterminée, mais d'autant plus couvée. Comme son nom et son passé en faisaient un centre, ils transformaient facilement ce centre en foyer. Il n'avait rien à faire, rien à provoquer, rien à fomenter; le besoin d'espérer de tous, l'enthousiasme résultant du frottement de ces espoirs suffisaient. Mais ce foyer avait, dans ce cas, une portée bien autre, dépassant leur cercle d'émigrés, de fragment de la patrie, passait bien au-dessus de leur tête, pour aller rayonner jusque au sein de cette même patrie.

Le parti libéral qui, en France, ne songeait qu'à secouer le joug insupportable, le gouvernement détesté des Bourbons, tourna aussi, à son heure, les yeux vers ce représentant estimé de la dynastie des Bonapartes.

On lui savait les qualités réclamées justement par ce parti pour la monarchie tempérée, à Vanglaise, dont Benjamin Constant avait tracé le programme, d'après Montesquieu; pour la monarchie telle que Napoléon semblait en accepter les bases au retour de l'île d'Elbe que Y acte additionnel prétendait cons- . tituer et qui, à la fin des Cent Jours, vint s'abîmer sur le champ de bataille de Waterloo. Le duc d'Orléans guettait peut-être la couronne pour son compte; des amis immédiats y songeaient peut-être pour lui; tout semble

lé prouver; mais on voit que ses liaisons avec les libéraux n'étaient pas aussi resserrées qu'on Ta cru plus tard, puisque, dans la balance des destinées, ils plaçaient le nom de Joseph Bonaparte sur le second plateau, le trouvant suffisant pour équilibrer le premier. Si Joseph avait répondu à leurs espérances, qui sait de quel côté cette balance eût penché? Mais fidèle à%a réserve habituelle, peut-être même aux inclinations réelles de sa nature, il refusa l'offre d'une restauration napoléonienne, balayant la Restauration archéologique imposée par l'étranger et semblant avoir soumis la France à des étrangers. Il ne pouvait douter que la restauration napoléonienne, faite au noin du roi de Rome, de Napoléon II, ne lui mît indirectement le pouvoir entre les mains. D'abord, sa situation de famille ne pouvait lui donner qu'un rôle prépondérant sous le règne d'un prince jeune et peu expérimenté, élevé avec soin en dehors, de toute initiation politique. D'autre part, n'eût-il pas été le bienfaiteur et, en quelque sorte, l'heureux improvisateur de ce monarque abandonné jusque-là de tous, volontairement oublié par la royale famille autrichienne, qui croyait de son intérêt de le faire oublier.

Malheureusement pour le succès de ces rêves, le parti libéral ne devait rencontrer

que le comte de Sumlliers, c'est-à-dire un simple particulier de parti pris, là où le mirage produit par la distance, l'inconnu des choses d'Amérique, et surtout le recul instinctif des imaginations vers les grandes pages déchirées d'hier, lui faisait croire rencontrer en Joseph Bonaparte, un Napoléon, le représentant d'une famille" sur les membres de laquelle la politique pensait avoir à&$ droits, parce qu'elle appartenait à l'histoire.

Louis-Philippe fut un roi qui consentit à se faire bourgeois; Joseph fut un bourgeois qui avait tâté de la royauté et qui, pour l'avoir expérimenté, jugée de près, appréciée à sa juste valeur, en philosophe, en connaissait la vanité et n'en voulait plus. Chez lequel de ces deux hommes se révèle le plus de grandeur vraie ? Joseph n'avait pas fait en vain son pèlerinage de Mount-Vernon, n'avait pas salué à la légère la tombe de Washington. Il n'en mérite que plus l'étude que nous consacrons, en lui, à l'homme privé. C'est quelque chose, c'est beaucoup, que de marcher, sur ses pas, dans l'ombre d'un Washington.

Ce fut lors du voyage triomphal de Lafayette aux Etats-Unis*, que la proposition secrète d'un essai de rétablissement sur le trône de la dynastie napoléonienne, fut faite à Joseph. Le

* 11 arriva le 15 août 1824 et repartit le 7 septembre 1825.

général, en cela évidemment porte-parole des libéraux, se chargea de la transmettre. Voici en quelles circonstances.

L'hôte de la nation, traversant le New- Jersey, et passant par Trenton, désira s'arrêter quelques heures à Point-Breeze et saluer, en Joseph, en même temps que l'ami de vieille date, le noble exilé porteur du grand nom que les libéraux revendiquaient à l'heure présente comme une de leurs gloires et avec les partisans duquel ils combattaient en commun contre le régime abhorré.

« Ce fut le samedi, 25 septembre, dit Levasseur, que nous arrivâmes à Trenton. Le lendemain dimanche, après roffice divin que nous entendîmes à Téglise presbytérienne, nous montâmes en voiture avec le gouverneur et un de ses aides de camp, et sans escorte et sans appareil, le général Lafayette se rendit à Bordentown, séjour de Joseph Bonaparte. L'ex-roi, parut touché de la visite de Thôte de la nation, et le reçut avec une expression de sensibilité et de cordialité qui prouvèrent au général Lafayette que le temps n'avait point affaibli les sentiments d'affection qu'il lui avait témoignés autrefois*.

Le secrétaire du général-citoyen, durant son voyage aux États-Unis, raconte ensuite que Joseph retint les visiteurs à dîner à Point-Breeze. Après le repas, ceux-ci trouvèrent les cours et

* A. Levasseur, Lafayette en Amérique en 18Î4 et 1830^ etc., 1. 1, p. 278.

les jardins remplis par une foule qui venait réclamer pour elle et ses enfants « la bénédiction du patriarche de la liberté. » Lafayette s'excusant de l'embarras et du désordre qu'avait dû produire un tel concours de population, Joseph lui répondit avec amabilité « qu'il était heureux de ce que ses voisins avaient bien voulu associer leurs hommages aux siens; d'ailleurs, ajouta-t-il, je suis déjà depuis longtemps accoutumé à les voir aussi nombreux chez moi, car tous les ans, au 4 juillet, nous célébrons ensemble l'anniversaire de l'indépendance américaine*. »

Lorsqu'il fut temps de se retirer pour regagner Trenton avant la nuit, le gouverneur du Jersey fut obligé d'avertir Lafayette de la nécessité du départ. Joseph et sa famille accompagnèrent leurs hôtes. Lorsque l'on eut atteint la grande route, le parc traversé, le comte de Survilliers, en prenant congé de Lafayette, lui dit : « Permettez que je m'arrête sur mes frontières, et que je vous rende ici à la tendresse des Américains qui réclament l'heureux droit de vous faire les honneurs de leur pays 2. »

Levasseur, en fidèle secrétaire, nous rend

* Levasseur, Lafayette en Amérique en iSH et 1830, t. I, p. 279-280.

- Levasseur, ibid, p. 280. Lafayette, au moment de revenir en Europe, vint faire ses adieux à Joseph, le samedi 16 juillet 1825. 11 déjeuna a Point-Breeze.

un compte détaillé de ce qu'il a vu et entendu. Mais son récit ne se rapporte qu'à ces choses vues et entendues, c'est-à-dire, qu'à la partie extérieure et, pourrait-on dire, officielle des péripéties de ce voyage qui ne fut qu'une longue suite d'ovations. IngersoU va nous initier à certains dessous de cartes qui se chargeront de remplir une lacune des plus importantes pour notre sujet; car il s'agit de la conversation secrète se rapportant aux projets dont nous venons de parler. Cette conversation eut lieu avant le dîner entre Lafayette et Joseph, dans le cabinet de travail de ce dernier.

Joseph prit Lafayette en particulier, écrit IngersoU. Le sujet de Tentretien, comme l'a souvent rapporté depuis Joseph Bonaparte, roula sur le regret exprimé par Lafayette de la part qu'il avait prise à la restauration des Bourbons. « Leur dynastie, dit-il, ne peut durer ; elle est trop en désaccord avec notre sentiment national. Tout le monde est à présent persuadé en France que le fils de l'Empereur (le roi de Rome) serait le meilleur garant des réformes de la Révolution. » 11 déclara à Joseph que si celui-ci mettait dix millions * de francs à la disposition du comité indiqué par lui Lafayette, avec ce levier on pourrait en deux ans placer Napoléon II sur le trône. La proposition fut déclinée ; Joseph trouvant que les moyens n'étaient pas à la hauteur du résultat. Gomme Joseph n'avait pas l'amour de

* Il ^ a deux millions dans le texte. La rectification est de la main de M. Mailliard.

Targent, ce ne put être rimportance de la somme qui Tempêcha d'aller de ravant. Lorsqu'on lui avait dit qu'avec une grande somme d'argent, il serait possible de faciliter l'évasion de Napoléon de Sainte-Hélène, Joseph, sans hésitation aucune, s'était ofiFert à contribuer à la chose en donnant pour cela tout ce qu'il possédait. Et, bien des fois, il regretta que sa large manière de vivre en Amérique — dépenses consacrées pour la plus grande partie, cependant, à des libéralités en faveur de partisans de sa famille dans le besoin ^eût diminué son pouvoir de participer autant qu'il l'aurait voulu, par ses souscriptions, à l'expulsion de la triste dynastie qui humiliait et opprimait la France ^

En n'acceptant pas les propositions de Lafayette, Joseph fit autant preuve d'intelligence pratique que de sagesse et de hauteur d'esprit. Le pouvoir qu'on lui montrait en perspective, placé dans ses mains, sous la royale étiquette de Napoléon II, ne pouvait pas être saisi aussi facilement que la fertile et candide imagination du général-citoyen le supposait. Louis-Philippe était aussi près de ce pouvoir, que prêt à s'en emparer au moment favorable. Joseph et le roi de Rome étaient trop loin pour être à même de profiter d'un incident de la rue. C'est surtout en temps de révolution, de fébrile agitation, changeant les heures en jours et les minutes en heures,

* Ch. J. IngenoU, History of tke Second war, etc. 2* série, vol. L p. 386 et 387.

qu'il faut être là, sur les lieux, que la présence est tout. Les partis ne voient dans leur chef qu'une arme ; or, cette arme doit être sous leur main à l'instant décisif. Dans la lutte, ce n'est pas tout de posséder un drapeau, il est indispensable d'être à même de le déployer.

Le comte de Survilliers ne fit donc pas acte de maladroite tutelle morale à l'égard de son neveu en ne se rendant pas aux désirs de Lafayette. Il ne fit qu'acte de prudence. Il vit clair dans l'avenir. On ne peut donc pas lui objecter qu'il n'avait pas le droit de refuser un trône offert à un autre, au fils de son frère, de celui auquel il devait tout. Ce trône n'était pas possible pour le roi de Rome; mais il n'en était pas moins d'un philosophe peu ordinaire d'avoir repoussé la tentative.

L'histoire du passé, depuis le plus reculé jusqu'à ime période des plus récentes, nous démontre qu'il n'est pas donné au premier venu de refuser, comme Joseph Bonaparte, le pouvoir offert, même à la légère ; de détourner les regards de la perspective, même plus que problématique, de la toute puissance. On est quelqu'un quand on sait résister à une telle fascination. Cela vaut mieux, aux yeux du moraliste psychologue que d'être quelque chose.

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