‹ Joseph Bonaparte en Amérique: 1815-1832Chapitre 16 sur 41 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Sommaire : En famille. — Un Prométhée moderne. — Mort de Napoléon. — Effet produit sur Joseph. -- Sa lettre. — Victime de ses ennemis. — « Plus grand que sa fortune ».

— Comme César. — Par et pour les peuples. — Mission.

— Lettre à Ingersoll. — « Je viens pour pleurer César et non pour le louer ». — Mots de désolation et de pitié. — A la taille du géant. — Appel à l'avenir. — Tactique d'Hyde de Neuville. — M. Peter Poletica. — Le D' Hutchinson et M. Walsh. — Maladie de foie ou ulcère intérieur. —Odieuse et ridicule calomnie. — « Aussi sain que moi ». — Mémoires d'Outre tombe. — Parallèle entre Whasington et Napoléon. — Les États-Unis pour trophées. — Ne crée que sa renommée. — En quatre pas au bout du monde. — Sous la garde de l'Océan. — Hauteur de vues de Chateaubriand. — Lettre du 42 décembre 4826. — Aussi bon homme que grand homme. — L'égoïsme des passionnés. — Anecdote de Madame de Rémusat. — Deuil de cœur et nostalgie. — Misères d'étranger banni. — Épanchements qui détendent. — Une autre lui-même. — La princesse Char lotte. — Un devoir. — La reine Julie. — Spleen. — Débarquement à Philadelphie. — Le navire Rut h et Mary. —

— Premier acte de liberté. — Le D^ Stockoë. — Deux bonnets de fourrure. — Après les premières effusions. — Voyages. — Bellmont-Hall. — A Buffalo et au Niagara. — Bailston-Spa. — M. et Madame Sari. — Sans-souci Hou se

— L'ambassadeur d'Espagne. — Lucien Murât. — Long Branch et Bath Hôtel. — Semblant de petite cour. — A l'exposition de Philadelphie. — Projets de mariage. — Ducasse et son ouvrage : Les rois frh^es de Napoléon. — Lettres à la reine Julie. — Lolotte et le fils de Louis. — Zénaïde. — Un des fils Murât. — Jérôme-Napoléon Patterson. — A Rome. — Correspondance de Madame Elisabeth

Patterson. ~ D'un extrême à l'autre. — Madame Toussart. — Madame-Mère et la princesse Borghese. — Ne rien laisser au hasard. — Hideuse petite créature. — Un million comptant. — La princesse Zénaïde à Point-Breeze. — Départ de Charlotte. — Marquée au front par la fatalité. — Veuve.

— Suicide de Léopold Robert. — Lettre à Àurèle Robert.

— M. Jési. — Amour ou amitié? — Terni. ~ Sentiments élevés. — Tempéraments mélancoliques.' — Le présent esquivé. — Manie du suicide. — Amitié exaltée. — Portrait de Charlotte. — La femme passionnée. — Amour du beau. - Mort de Charlotte à Sarzane. — Inscription du tombeau de Santa Croce. — Oraison funèbre maternelle.

Avant de pénétrer au sein de l'existence familiale menée par Joseph sur le sol Américain et de le suivre dans ses rapports quotidiens avec ses filles, son gendre, et les divers parents qui séjournèrent plus ou moins auprès de lui, nous voudrions arrêter un instant notre attention sur la prodigieuse figure du grand homme auquel cette famille doit son illustration ainsi que ses brillantes et extraordinaires destinées et qui vient d'expirer sur un rocher perdu au sein de l'Océan.

La nouvelle de la fin de celui qu'un poëte a pu appeler un Prométhée moderne arriva à Philadelphie le 10 août 1821 *. Joseph était alors aux eaux de Saratoga comme nous en informe la feuille de Poulson, du 30 juillet. Nous ne le retrouvons qu'en septembre à Point- Breeze où la môme feuille, du 27 septembre le

* C'est le Boston Patriot du 6 août après-midi qui pttblia le premier cette nouvelle, immédiatement reproduite par les journaux américains.

dit « très sérieusement indisposé, à la suite de la nouvelle de la mort de son frère. »

Dans une lettre datée de Point-Breeze, 24

décembre 1821, adressée à son ami intime, Joseph Hopkinson, Joseph fait allusion à l'ébranlement de sa santé, causée par la nouvelle de cette mort.

Point-Breeze, 24 décembre 4822.

Monsieur, je vous renvoie l'imprimé que vous avez bien voulu me communiquer : il me serait difficile de me rappeler tout ce que je puis avoir articulé dans les angoisses d'une longue maladie. Je ne pense pas que l'impression dût m'en être plus agréable que celle d'une première confession.

Ce dont je ne puis plus douter aujourd'hui^ c'est que mon frère est mort victime de la scélératesse de ses ennemis. Déjà, l'un des principaux complices s'est fait justice. Sans eux, il eût vécu dans ce pays, aussi sain que moi, qui suis son aîné et d'une constitution moins robuste ; et la discussion pour trouver à sa mort des causes étrangères à la véritable, n'aurait pas lieu.

Il eût été apprécié non seulement par les gens éclairés comme vous. Monsieur, et M. le docteur Chapman, mais même par la généralité des citoyens dont l'impassible raison paraît être l'un des caractères distin et if s.

Il a toujours été plus grand que sa fortune et supérieur à sa gloire.

C'est cette fierté d'une âme qui se sentait, qui lui avait fait juger qu'il serait apprécié dans le pays de Locke et de Newton, dans la patrie de Washington et de Franklin. Gomme Jules César, il crut ses ennemis incapables d'un grand crime, et il a péri comme lui,

victime du parti de Scylla, de roligarchie européenne.. Ce parti saintement et traîtreusement homicide, ne pardonne ni aux peuples qui secouent leurs chaînes, ni aux rois qui régnent par les peuples et pour les peuples.

Je ne m'apperçois pas, Monsieur, de la longueur de ma lettre, j'oublie que ce n'est plus avec un fermier oisif du Jersey que je cause, mais bien avec l'un des hommes les plus occupés de la capitale. Quoiqu'il en soit, Monsieur, en ville ou à la campagne, veuillez me croire, avec les sentiments particuliers d'estime véritable et de parfait attachement.

Votre affectionné

Joseph, comte de Survilliers.

M. Hopkinson, Philadelphie*.

Cette lettre noblenïeiit pensée et écrite avec le légitime enthousiasme que méritait la grande mémoire qu'il avait inspirée, est, on le sent, d'un homme qui reprend possession de luimôme après de longs jours d'abattement. Elle est d'un homme pénétré, se sachant charge d'âmes et se donnant pour mission de défendre le glorieux souvenir d'un génie odieusement attaqué. Dans les premiers moments de sa douleur, alors qu'elle l'accablait moralement en môme temps que physiquement, il avait paru courber le front devant la rage des ennemis de Napoléon. Il avait écrit le 16 novembre

* Lettre autographe inédite communiquée par M. Oliver Hopkinson.

1821 à un autre intime, CQnfident de ses pensées comme de toutes les amertumes de son cœur:

Monsieur,

J'ai été touché des expressions de votre lettre. J'espère que la postérité ratifiera votre jugement et celui des gens éclairés et de bonne foi, qui n'exigent pas dans un homme, quel qu'il soit, la perfection qui est hors de notre nature.

Veuillez, Monsieur, agréer l'expression de ma considération très distinguée et de mon sincère attachement.

Votre affectionné

Joseph, comte de Survilliers.

Monsieur Charles IngersoU*

C'est le parent immédiat, le frère abreuvé et abîmé de douleur, qui parle ici. Tout ressort est anéanti. Joseph pourrait répéter le beau vers du Jules César de Shakespeare :

Je viens pour pleurer César et non pour le louer.

Il n'a pas la liberté d'esprit suffisante pour songer au héros qui se dresse derrière le frère, pour penser à ce que réclame la postérité lorsqu'il s'agit d'un pareil homme. Il pleure, et oppressé par le chagrin trop lourd qui l'accable, il ne trouve sous sa plume que des mots de désolation et de pitié. Mais il ne tarde pas à comprendre que la pitié et la banale justice

* Lettre autographe inédite communiquée par M. Ingersoll.

ainsi demandée à la mesquinerie des individus et à la malveillance naturelle de l'animal humain, n'est pas à la taille du géant qui vient de disparaître. Aussi, a-t-il un autre ton dans la lettre à Hopkinson que nous venons de citer, lettre postérieure de treize mois. Cette fois, il fait face aux ennemis et en appelle glorieusement à l'avenir, au jugement définitif de l'histoire. Hyde de Neuville avait tout naturellement les yeux surPoint-Breeze en ces heures d'un deuil qui trouvait de l'écho dans le monde entier. Il essaie de profiter à sa façon de la maladie de Joseph et d'en faire profiter son gouvernement.

Laissant de côté la cause morale de cet état languissant, il cherche à y relever un principe morbide constitutionnel, héréditaire pouvant être appliqué à la personne du captif de Sainte- Hélène et motiver sa fin prématurée, dont il sent bien que la honte va retomber sur ceux qui ont souffert, comme sur ceux qui ont commandé cet exil sous un ciel qui ne pardonne pas. Nous sommes heureux de pouvoir citer textuellement ce document inédit :

Légation de Frange aux États-Unis

Washington, le 12 septembre 1821.

Monsieur le Consul, J'ai reçu de M. le consul de New-York Tinformation suivante : « J'ai vu dernièrement M. Potelica à son

passage à New-York au Canada. Il m'a chargé de dire à votre Eminence, qu'en passant à Bordentown, il avait vu M. le docteur Hutchinson qui est un des médecins de Joseph B... Ce docteur Ta assuré, en présence de M. Walsh que Joseph dans le commencemen d'une maladie qu'il a faite il y a environ six mois, lui avait dit de prendre garde sur la nature de sa maladie, que son père était mort d'une maladie de foie ou d'un ulcère intérieur, et qu'il craignait que sa maladie ne fût semblable à celle que son père avait eue et qui l'avait emporté. Cette déclaration faite six mois avant les nouvelles de Sainte-Hélène viendrait à l'appui de celle qu'on dit que B.. avait faite à Sainte- Hélène et qu'on cherche à faire supposer fausse. »

Vous pensez avec moi qu'il serait, sous tous les rapports, convenable que sans nommer M. Potelica, M. Walsh fit connaître, dans son journal, cette circonstance, qui suffirait pour détruire une odieuse et ridicule calomnie. Mais comme il faudrait nommer le docteur Hutchinson et que M. Walsh ne pourrait guère le faire sans son consentement, je vous engage, sans parler de publication à vous assurer de ce fait, à le bien constater afin que, courant le monde, il puisse devenir public sans compromettre qui que ce soit.

Je vous prie de m'accuser réception de cette lettre.

Recevez la nouvelle assurance de ma considération distinguée.

L'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire du roi près les États-Unis

Signé : G. Hyde de Neuville*

* Lettre à nous commaniquée et faisant partie de la collection d'autogru)hes d'un amateur américain.

Poletiea Peter et non Potelica, arriva comme ministre de Russie à Washington, le 25 Mai 1819. Il était fort lié avec la famille Hopkinson qu possède son portrait au dos duquel sont écrits ces mots :

Joseph, que Tarticle désiré par Hyde de Neuville ait paru ou non, qu'il en ait eu connaissance ou non, répond à cet essai de défense indirecte des actes des ennemis de son frère dans sa lettre à Joseph Hopkinson, lorsqu'il dit : « Sans eux, il çût vécu dans ce pays, aussi sain que moi, qui suis son aîné et d'une constitution moins robuste )>. Mais Hyde de Neuville s'était bien gardé d'envisager la question sous ce jour gênant.

Un passage des Mémoires d'Outre-Tombe où Chateaubriand se plaît à un superbe parallèle entre Napoléon et Washington, à propos de la mort du premier, nous permet d'assister à un jugement digne du grand homme qui nous occupe, sans sortir de notre sujet ni quitter l'Amérique.

Quelque chose de silencieux enveloppe les actions de Washington ; il agit avec lenteur, on dirait qu'il se sent chargé de la liberté de l'avenir et qu il craint de la compromettre. Ce ne sont pas ses destinées que porte ce héros d'une nouvelle espèce ; ce sont celles de son pays; il ne se permet pas déjouer ce qui ne lui appartient pas ; mais de cette profonde humilité quelle

Prcsented to M" Hopkinson, her kind wish accordingly, by her faithful friend. P. Poletica. Bordenlown, August 31 th. 1821.

11 a existé deux docteurs Hutchinson, tous deux gradués de l'Université de Pennsylvanie. L'un, James, de 1803 ; le second, David, de 1818.

Walsh Robert, éditeur de La National Gazette of the U. S. de Philadelphie — né à Baltimore en i784et mort le 7 février 1859, à Paris où il fut, de 1845 à 1851. Consul c|es Etats-Unis.

Le Consul de France à Philadelphie était alors M. de Lesseps père de r Académicien actuel.

lumière va jaillir ! Cherchez les bois ou brilla Pépée de Washington ; qu*y trouvez-vous ? Des tombeaux ? Non ; un monde I Washington a laissé les Etats-Unis pour trophée sur son champ de bataille.

Bonaparte n'a aucun trait de ce grave américain ; il combat avec f^-acas sur une vieille terre ; il ne veut créer que sa renommée; il ne se charge que de son propre sort. 11 semble savoir que sa mission sera courte, que le torrent qui descend de si haut s'écoulera vite ; il se hâte de jouir et d'abuser de sa gloire, comme d'une jeunesse fugitive. A Tinstar des dieux d'Homère, il veut arriver en quatre pas au bout du monde. Il paraît sur tous les rivages ; il inscrit précipitamment son nom dans les fastes de tous les peuples ; il jette des couronnes à sa famile et à ses soldats ; il se dépêche dans ses monuments, dans ses lois, dans ses victoires. Penché sur le monde, d'une main il terrasse les rois, de l'autre il abat le géant révolutionnaire; mais en écrasant l'anarchie, il étouffe la liberté, et finit par perdre la sienne sur son dernier champ de bataille.

Chacun est récompensé selon ses œuvres ; Washington élève une nation à l'indépendance ; magistrat en repos, il s'endort sous son toit au milieu des regrets de ses compatriotes et de la vénération des peuples.

Bonaparte ravit à une nation son indépendance : empereur déchu, il est précipité dans l'exil, où la frayeur de la terre ne le croit pas encore assez emprisonné sous la garde de l'océan.

La hauteur de vues de Chateaubriand, l'ampleur de son génie qui lui permettait de planer au-dessus des hommes et des choses et de

*■ Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe. Paris, Oufour, Mulat et Boulanger, 6 vol. iu-80 1860, 1. 1, Parallèle de Washington et de Bonaparte, p. 382, 383.

tracer ces vastes cercles dans Tespace au-dessus des sommets les plus élevés, Tempêche de subir sans résistance l'entraînement et la griserie que la gloire devait exercer sur son imagination. Son admiration pour Napoléon ne trouble pas sa vision, il le met à la place juste qui convient, c'est-à-dire au premier rang ; mais cela fait, il va chercher le modeste Washington qui se tient à distance, comme il a fait toute sa vie, et le ramène à côté de l'Empereur, même un peu au-dessus. I] dit du fondateur de la liberté américaine : « Cet homme qui frappe peu, parce qu'il est dans des proportions justes* » et il ajoute, revenant à Napoléon : « Quel serait aujourd'hui le rang occupé par lui (Bonaparte) s'il eût joint la magnanimité à cequ'ilavait d'héroïque, si, Washington et Bonaparte à la fois, il eût nommé la liberté légataire universelle de sa gloire 2 ».

Chateaubriand, appréciant les motifs qui avaient fait abandonner Napoléon presque par tous à l'heure des désastres, écrit aussi pour expliquer la conduite de tant d'hommes hier encore fanatisés : « il s'isola d'eux, ils s'éloignèrent de lui^ ».

Joseph, dans une lettre adressée à son ami

* Mémoires (t Outre- Tombe ^ t. I, p. 384.

* /d., id.

8 Id„ id.

Hopkinson plaide encore la cause de son frère sur ce point, défendant son souvenir du reproche d'égoïsme et de hautaine indifférence à regard de ceux dont ils se seraient servis plutôt qu'il ne les aurait servis.

Point-Breeze, 12 décembre 1826

Monsieur,

Je vous renvoie Técrit que m'a remis Monsieur votre fils. Je vous remercie bien. Sa lecture m'a rappelé des temps déjà bien loin de nous. Elle doit contribuer à persuader à tous les gens de bonne foi cette vérité, que je vous ai souvent répétée, c'est que mon frère était aussi bon homme que grand homme.

S'il eût été moins bon, il serait encore sur le trône. [1 n'a rien fait pour satisfaire son égoïsme particulier. Il eût donné plus de liberté s'il eût puisé le pouvoir, dans les circonstances intérieures et extérieures dans lesquelles la Révolution avait placé la France.

M. Adams a eu trop raison lorsqu'il a dit au maréchal Grouchy : « Vous n'avez pas compris l'Empereur ; Washington placé comme l'Empereur Napoléon eût fait comme lui. »

Agréez, etc*.

Certes, Joseph a raison : Napoléon n'eut jamais Tégoïsme étroit qui fait qu'on ne songe qu'à son intérêt immédiat. Mais est-il aussi juste d'affirmer qu'il n'eut pas cette sorte d'égoïsme supérieur, mais non moins réel, qui caractérise les passionnés? Il ne sacrifia

* Lettre autographe inédite communiquée par M. Oliver Hopliusou.

jamais le peuple sur lequel il régna glorieusement à son intérêt privé ; mais ne peut-on pas lui adresser le reproche de l'avoir sacrifié à sa gloire, comme Técrit Chateaubriand, c'est-à-dire à son orgueil, à ce que La Rochefoucauld considère comme la manifestation la plus active du moi humain. Nous ne pouvons pas oublier la si frappante anecdote, racontée par Madame de Rémusat, dans ses Mémoires.

Cette femme qui a vécu dans l'intimité de l'Empereur et quesaposition, jointe à l'estime qu'elle inspirait à celui qui fut si longtemps l'arbitre des destinées de l'Europe, mettait à même de voir les choses de près, dépouillées du masque officiel voulu, dans le désordre du déshabillé, pourrions-nous dire, rapporte qu'un jour que Napoléon venait de parler de ses sujets, avec un impérieux dédain qui choqua en elle le sentiment national, elle ne put se retenir de s'écrier :« Sire, vous méprisez donc bien les Français ! » Napoléon la regarda, sourit, puis se mit à marcher de long en large dans la pièce. Après quelques tours, il revint à elle et lui dit, d'un ton un peu moqueur :

» Entendez-vous, Madame, il ne faut jamais dire de ces choses là. » Madame de Rémusat pouvait-elle en dire plus que Napoléon venait de le faire par ces quelques mots.

Une satisfaction bien douce, bien utile à

son cœur tendre et affectueux, vint faire une heureuse diversion au persistant deuil de cœur qui, chez Joseph, tournait à la nostalgie, avait produit, par contre-coup, en lui une torturante impression, l'angoisse insupportable d'une espèce de nouvel exil dans l'exil, d'un nouvel éloignement de tout ce qu'il aimait et pouvait aimer, de tout ce qui fait la raison d'être de l'homme en ce monde, l'attache ou le rattache à la vie.

La terre étrangère qui lui avait été amie jusque là, qu'il avait espéré un moment pouvoir faire sienne^ semblait se dérober sous ses pieds, lui rappelait sa misère d'étranger banni, battu par l'implacable tempête et échoué à la façon d'une épave, d'une barque à la dérive, lamentablement désemparée. Jamais il ne s'était senti si seul, si abandonné, en dépit des soins et des délicates attentions de tout son entourage, des efforts de tous ses amis. Il lui fallait quelque chose de plus proche, de plus intimement mêlé à ses préoccupations, à ses pensées en quelque sorte intuitives, venues du fond de l'être. Ce que son cœur réclamait, en ayant l'impérieux besoin, c'était la possibilité d'épanchements sans fin comme sans retenue, de ces épanchements dans lesquels les chagrins paraissent se dissoudre, qui détendent et apaisent par l'effet de la douleur partagée. Il

lui fallait quelqu'un bien à lui, tout à lui, une espèce d'autre lui-même, avec qui pleurer.

Ce fut sa fille cadette, la jeune princesse Charlotte qui lui appporta ce baume des caressantes consolations filiales. Sa conscience de noble jeune fille lui fit entendre qu'elle avait un devoir à accomplir. Elle s'embarqua et vint.

Joseph qui n'avait jamais pu déterminer sa femme la reine Julie, à le suivre, fut d'autant plus sensible à la présence de cette enfant, pour laquelle il paraît avoir eu une prédilection.

Le naturel pétulant, primesautier et indépendant de la princesse devait ramener à Point-Breeze, sinon la gaîté du moins l'animation peuplante sans laquelle le spleen se rend maître des objets, figés, glacés et fait planer sur toutes choses sa lourde enveloppe méphitique.

Débarquée à Philadelphie, le vendredi soir 21 décembre de l'année 1821*, même avant de mettre le pied à terre, son heureuse humeur et cette fougue indépendante que nous avons constatée, se manifestèrent. La lettre qui suit, et que nous devons à Tobligeance de notre ami

* Le Poulton's Advertiser, du 23 décembre 1821, annonce cette arrivée. La princesse s'était embarquée à Anvers sur le navire c Buth et Mary y commandé par le capitaine Micicle. La durée de la traversée avait été de quarante-six jours. EUe descendit à Philadelphie au Washington-Hôtel.

M. William-John Potts, de Camden, encadre gracieusement le premier acte que la liberté relative de la vie de voyage inspira à la vive et rieuse jeune fille, toute d'élan, de premier mouvement et chez laquelle la réflexion, venue après, se faisait généralement sous la dictée du cœur.

Lors de Tarrivée du navire Ruth et Mary à Philadelphie, Ton mit une passerelle pour débarquer. Le chemin, jusqu'à la voiture qui attendait la princesse, était recouvert d'un tapis. Le quai était plein de monde, d'une foule anxieuse de voir une vraie princesse en cfiair et en os. Celle-ci était très jeune, pleine de vivacité et, je pense, se sentant libre de la surveillance étroite de sa duègne et de son dévoué médecin le docteur Stockoë *, s'exalta à la vue de cette foule. Elle enleva

* Le docteur John Stockoë était chirurgien du Bellérophon, et demeura on certain temps à Sainte- Hélène. Après que le docteur O'Méara eût été renvoyé de l'ile, (juillet 1818) Napoléon fut cinq mois privé de médecin quoique ayant été plusieurs lois assez souffrant. En janvier 1819, le général Bertrand demanda au gouverneur. Sir Hudson Lowe, d'autoriser le docteur Stockoë à donner ses soins à l'illustre captif.

Stockoë. qui était un homme de cœur et très indépendant de caractère, consentit à soigner l'Empereur, mais â condition au'il pût esercer sa profession sans contrôle de la part du gouverneur. Il ne cessa de rendre à Napoléon tous les services en son pouvoir, jusqu'à l'arrivée d'Antomarchi, m^ecin envoyé de Rome par Madame-Mère.

De retour en Europe, il visita différents membres de la famille impériale à qui il rendit compte de ce qu'il avait vu et fait à Sainte- Hélène.

Nous venons de le voir accompagnant la princesse Cbariotte aux États- Unis. Plus tard, en Angleterre, le roi Joseph le consulta plusieurs fois. La société de cet homme aussi modeste que sayant et dévoué, lui était fort agréable. Il l'emmenait assez souvent avec lui à la campagne, enfin en 1841, lorsque Joseph put aller vivre en Italie, Stockoë l'accompagna sur le nai ire Iberia^ durant la traversée de Londres à Gênes. Il ne le quitta qu'à Florence.

Le docteur Stockoë, avait assisté à la bataille de Trafalgar en qualité de chirurgien de la marine anglaise. Les liaisons de la famille Bonaparte le firent mettre en demi-solde. Après sa retraite, il vécut à Durham. Waller Scott, qui le connut, recueiltlit de sa bouche même, pour la Vie de Napoléon, qu'il écrivait alors, de nombreux souyenirs que Stockoë tenait lui-

le bonnet de fourrure qu'elle avait porté durant la traversée, pour répondre aux nombreux saluts qu'on lui adressait. Le bonnet s'échappa de ses mains et tomba dans le Delaware. Elle s'empara immédiatement de celui du capitaine, appuyé sur le bastingage, auprès d'elle, et l'agita. Puis, elle le posa sur sa tête, où elle le garda jusqu'à Tbôtel.

Le lendemain, elle revint au navire, accompagnée du docteur Stockoë, et apporta au capitaine un nouveau bonnet qu'elle tint à placer elle-même sur sa tête, en lui disant qu'elle garderait le sien en souvenir de la cordiale réception que lui avaient fait les habitants de Philadelphie et de l'incident qui l'avait privée du sien *.

Les premiers jours consacrés au bonheur de se revoir écoulés, les moments de première effusion passés, Joseph fut pris de la crainte que l'existence un peu provinciale que Ton menait à Point-Breeze ne semblât bien vite monotone et fade à une jeune personne élevée en Europe et habituée à la vie, toute différente, d'une grande ville comme Bnixelles. Il savait par lui-même combien est déprimant le terrible

rofime de Napoléon. Walter Scott dit, dans son journal (vol. I, p. 325) à la date du 16 décembre 1826.

«c Vu le docteur Stockoë qui donna ses soins à Boney à Sainte- Hélène. C'est un homme simple et de grand bon sens, s Stockoë mourut à York en septembre 1852.

* Récit extrait d'une lettre, aimablement adressée, en notre faveur à M. John- William Potts, qui avait fait appel aux souvenirs de Madame Clara J. Mickle, nièc^ar alliance du capitaine du Rrith et Mary. Nous devons aussi à l'obligeance de M. Potts communication de quelques lignes écrites sur le couvercle d'une boite de cigares, par la princesse Charlotte. Cette inscription a le mérite de fixer exactement la date d'un moment de la traversée : ofTert en vue de Brighlon, le 7 novembre 1821, par la princesse Charlotte Bonaparte, à J. W. Mickle, capitaine du navire Ruth et Mary de Piladelphie.

ennui toujours présent, toujours à vos trousses, et combien désolées sont les longues heures qu'il sait faire traîner dans les plis ternes et gris de sa lourde enveloppe. 11 voulait garder sa fille, et comprenait qu'il fallait, pour cela, qu'elle fût heureuse auprès de lui. Il voulut à tout prix rendre le séjour en Amérique agréable à la princesse. Pour l'acclimater, l'apprivoiser, il songea au mouvement, à la distraction propre aux déplacements fréquents, aux voyages d'agrément*. Elle était artiste, aimait la nature dont elle se plaisait à reproduire les beautés à l'aide du pinceau ou du crayon : il résolut de lui faire voir du pays, de la captiver par l'attrait des magnifiques paysages, des grandioses spectacles qu'offre cette contrée où tout est grand, et où le sol semble avoir modelé les hommes à son image.

Le journal de Poulson^ du 12 juin 1822, nous apprend que le comte de Survilliers et sa fille sont à « Bellmont-Hall, Schooley's Mountain Springs (New-Jersey) pour quelques semaines. » Cette station dans la montagne où l'on venait chercher la fraîcheur était un

* Lorsque la princesse Charlotte arrive, nous écrit M. Adolphe Mailliard, sou père s'eflorce de Tamuser. 11 reçoit plus qu'à l'ordinaire, voyage avec elle, la mène au Niagara, à sa grande propriété de Black-River (Etats de New- York), et lui fait voir tous les b«>aux endroits à une certaine distance de la résidence de Point-Breeze. Pendant les deux années du séjour de sa fille, Joseph Boniqparte ne cesse pas de se montrer aux petits soins pour elle. »

endroit fort à la mode et très fréquenté à l'époque. On lit, dans le même journal, à la date du 1" août, de la même année : « Joseph Bonaparte est passé la semaine dernière par le village de BufTalo, se rendant aux chutes du Niagara. » Quelques jours après, il arrive à Balston-Spa*, accompagné de sa fille et de M. et Madame Sari. Le Poulson ajoute qu'il est descendu à Sans-Souci House et qu'il s'y est rencontré avec l'ambassadeur d'Espagne, don Joaquin de Anduaga.

L'année suivante, nous trouvons le comte de Survilliers et sa fille de nouveau à Bellmont-Hall. Son neveu, Lucien Murât, arrivé d'Europe le 19 mai, est aussi avec lui 2. De là, il se rend à Long-Branch^ où les voyageurs descendent au Bath-Hôtel, tenu par M. Renshaw*.

A Point-Breeze, où il faut bien revenir, en fin de compte, après chaque excursion plus ou moins lointaine, les fréquentes visites d'étrangers, la venue de Français de passage ou expatriés aux Etats-Unis, le séjour répété d'amis américains, la présence de voisins, enfin l'entourage direct nombreux attaché à la personne de Joseph, enfantaient un intérieur

* Poulson's Advertifter du 13 août 1822. Balston-Spa est une jolie ville d'eau, située près de Saratoga.

« Ibid, 19 juin 1824.

* Jolie plage très connue alors et qui jouit encore d'une grande TOgue. « Poulson, 14 juillet 1824.

varié, présentaient une certaine agitation mondaine et pouvaient procurer l'illusion d'un semblant de petite Cour.

Mais malgré tout ce mouvement, bien des heures vides restaient à combler. La princesse Charlotte en esquivait le désœuvrement grâce à son goût pour la peinture et le dessin. Les heureux aspects du parc et les beaux sites des environs s'offraient d'eux-mêmes à ses pinceaux ou à son crayon. Joseph encourageait autant qu'il le pouvait ce penchant artistique de sa fille, comprenant bien que c'était là la façon la plus certaine de rendre attachant pour elle le séjour de Bordentown et, par conséquent, de la retenir le plus longtemps possible auprès de lui.

11 la poussait à exposer quelques-unes de ses compositions à Philadelphie*. Il savait bien que ce tendre arrangement de vie ne pourrait pas toujours durer. Un jour viendrait où Charlotte se marierait, et il y avait bien des chances pour que, ce jour-là, l'aimable rêve fut terminé. Mais il n'était pas égoïste. Il

* La princesse Charlotte -Napoléon, de retour en Europe, publia uu rccupil de compositions, « Vues pittoresques de T Amérique dessinées par la comtesse Charlotte de SurvilUer (sic) 1824. Lith. de Jobard. Le frontispice représentait une Indienne avec une pierre^ dessinée au coin gaache et nrésentant les noms de Wasliinsrton et de Franklin.

hlle exposa plusieurs fois a l'Académie des Beaux-Arts de Philadelphie ; en 1822, un paysage et une cascade; en ii'13. un paysage à la sépia, plusieurs miniatures, des études au crayon, faites d'après nature ainsi cnie des fleura à l'huile ou à l'aquarelle; en 1824, les Chutes du Passaic^ plus les onze vues lithographiécs par Jobard, dont il vient d'être question.

aimait autant ses enfants pour eux que pour lui.

Môme au moment où il avait le plus à cœur de conserver sa fille, il s'occupait de son établissement. Conformément au testament respecté de Napoléon*, il combinait une alliance avec quelque membre de la famille Bonaparte.

Du Casse, dans son livre intitulé : Les Rois^ frères de Napoléon^ publie des lettres, datées de Point-Breeze ; 2 mars, 10 mars, 24 avril 1822, adressées par Joseph à la reine Julie que nous pouvons résumer à peu près ainsi : après avoir fait part des inquiétudes au sujet du silence de Lucien et de celui de sa correspondante à propos du mariage de, Zénaïde, Joseph dit : « Si Zénaïde épouse Charles, il faut marier Lolotte (Charlotte), avec le fils de Louis, par procuration, si on ne peut faire autrement. Dans ce cas je vous attends bientôt. »

La même préoccupation amène la combinaison suivante dans la seconde lettre : « Si le mariage de Charles manque, il faut que Zénaïde épouse le fils de Louis et que, si cela est indispensable, elle reste avec eux quelque temps ; dans ce cas, Lolotte épouserait celui

* Je désire, a-t-il écrit dans son septième codicille, que mes neveux et nièces se marient entre eux... et, à moins d'un retour en France^ je désire que, le moins possible, mon sang soit à la cour des rois. »

des deux fils de Murât que tu choisiras pour son caractère. »

La troisième lettre contient une allusion à une visite de son neveu Jérôme Patterson qui « est très recommandé par maman, laquelle compte faire quelque chose de lui » puis la lettre continue en ces termes : « Je compte toujours sur le mariage du fils de Louis pour Charlotte et sur celui du fils de Lucien pour Zénaïde. »

De leur côté, à Rome, les membres de la famille Bonaparte, se remuaient et intriguaient pour faire bénéficier tel ou tel de leurs proches, d'une alliance avec une princesse réputée fort riche.

Une suite de lettres écrites par Madame Elisabeth Patterson*, va nous permettre de suivre le fil de quelques-unes de ces intrigues. La fortune attribuée à Joseph exerce d'abord une sorte de fascination sur cette femme alors peu argenteuse. Elle écrit de Genève à son père (2S avril 1820) : « On dit que Joseph est le plus riche des Bonapartes et que c'est un homme de bon sens. » Ses avances ne doivent pas avoir eu un grand succès, car une lettre

* Eugène L. Didier The Life and letlers of Madame Bonaparte.

New-York, Cli. Scribner's Sons, in-12, 1878.

Madame Patterson mariée au plus jeune des frères de Napoléon, Jérôme à Baltimore en décembre 1803, ne put faire reconnaître son union par l'Empereur. De cette union, naquit le 7 juillet 1805, près de Londres, un fils du nom de Jérôme-Napoléon, dont le mariage avec la princesse Charlotte avait été ardemment poursuivi par sa mère.

écrite deux mois après la précédente (23 juin 1820) nous montre une femme dépitée et passant d'un extrême à Tautre :' « Les Bonapartes sont tous les mômes, très affables en parole, mais n'ayant pas la moindre intention de se départir d'un centime. Leur fortune n'est pas aussi grande qu'on le suppose ; ils dépensent considérablement, et, il est à présumer, plus que leur revenu. Quoiqu'ils se soient assez bien montrés à mon égard, il ne résultera, de la vue de leur neveu, que de belles paroles d'affection et d'intérêt, tandis qu'ils me laisseront seule pourvoir à ses besoins. » Rebutée de ce côté, la mère se retourne et dirige ses batteries vers la fille de la princesse Bacciochi, faisant valoir à son père que la princesse Élisa possède une grande fortune. » Elle ajoute : « Somme toute, ce sera une union plus enviable pour mon fils. » Quoique Joseph ne réponde pas aux visées matrimoniales de Madame Patterson, il ne juge pas moins opportun de lui venir en aide dans des limites raisonnables. Il lui avait, sans doute, offert de résider, si elle le voulait, dans sa propriété de Prangins. Elle écrit, en effet, à son père, de Genève, le 22 mai 1821, en le priant de faire parvenir à Joseph, une lettre incluse dans son courrier, en réponse à la proposition de ce dernier. Elle y oppose

qu'elle ne peut habiter Prangins, situé trop loin de la ville, parce qu'elle n'a pas d'équipage. Or, elle a besoin de société. Elle n'oublie pas de faire savoir à M. Patterson, son père, que Joseph, d'après ce que lui a appris une amie, Madame Toussard, est bien disposé pour son fils.

Malgré son affirmation du contentement qu'elle éprouye à ce qu'il n'ait pas été donné suite à ses premiers projets, elle ne tente pas moins de mettre dans son jeu, Madame Mère, dont elle connaît l'influence sur Joseph, ainsi que la sœur de ce dernier, la princesse Borghèse. Elle écrit de Rome, toujours à son père (28 novembre 1821) : « La princesse Borghèse et Madame Mère désirent que Joseph unisse sa plus jeune fille, actuellement en Amérique, à Jérôme-Napoléon. Le 8 janvier 1822, elle revient sur la chose, ajoutant immédiatement : « J'ai donné mon consentement et attends la réponse de Philadelphie. » Elle fait cet aveu naïf qu'elle désire beaucoup le présent mariage, parce qu'il lui permettra de faire l'économie de ce que lui coûte son fils. Ce dernier nous apprend également que l'union escomptée, est aussi désirée par son père (Jérôme) que par sa mère, d'accord en cela avec toute « la famille ». Jérôme- Napoléon (Patterson) s'embarque à Livourne,

le 23 février 1822, et arrive à New- York le 12 avril suivant. Il est cordialement reçu à Point-Breeze ; mais sans la moindre allusion à l'objet principal de sa visite. Madame Patterson qui dirige les opérations d'Europe, et qui prétend bien « ne rien laisser au hasard* » avait cependant fait précéder ce voyage d'une lettre très favorable de Madame- Mère 2.

Madame Toussard, de Philadelphie, entrant dans la déconvenue de son amie et partageant visiblement son ressentiment, lui écrit, comme fiche de consolation, qu'elle a fréquemment rencontré dans le monde Joseph Bonaparte et sa fille qui est « très petite et très vilaine. » Selon elle, Jérôme est beaucoup trop bien pour cette dernière; un autre passage de sa lettre donne la clef de cette venimeuse aigreur. Il se rapporte à l'arrivée d'un des fils Murât qui viendrait^ lui aussi, dans le but d'obtenir la main de sa cousine. Madame Patterson entretient, à son tour, son père, de ce bruit (Paris, 6 mai 1823) : « Je crois que le plan actuel consiste à marier le jeune Murât à la riche jeime fille. Il est parti, envoyé, sans doute, par sa mère, qui, je le sais, pendant mon séjour à Rome, écrivait à son frère de l'agréer. »

1 Lettre de Madame Patterson à son p&re datée de Rome, 8 mars 1824. « The Life and letters of Madame Bonaparte^ p. 107 et 108,

Une lettre datée de Paris, 12 juillet 1823, est le point de départ de leur acharnement qui ne va faire que grandir avec la certitude complète de Tévanouissement de ses projets. Elle en arrivera à écrire, dans son exaspération parvenue à son apogée (Florence, 5 octobre 1826) en parlant de la princesse refusée : « cette hideuse petite créature », et un peu plus loin : « cette mégère ». Elle insinue que si Charlotte n'avait pu se marier avec son cousin, elle se serait retournée du côté de Jérôme-Napoléon.

« Mais, déclare-t-elle, j'étais résolue à ce qu'elle ne pût le prendre qu'en apportant une somme de un million comptant. »

Naturellement, Joseph a sa part d'aménités :

il n'a aucune générosité, il ne sait point diriger ses affaires, il écrit sans cesse à sa femme de vendre des biens et lui en envoyer le produit pour satisfaire ses besoins d'excessive dépense.

Le temps qui calme les passions permettra à Madame Patterson de revenir plus tard sur ses injustes préventions et de porter sur Charlotte morte un jugement qui montre l'inanité de toutes les critiques précédentes. Elle écrira de Paris le 22 septembre 1839 à Lady Morgan :

« Je ne sais si la princesse Charlotte, la fille défunte de Joseph, avait été assez heureuse pour être personnellement connue de vous. Je

ne la connaissais pas moi-même, mais je sais, par ceux qui rapprochaient, qu'elle possédait une rare intelligence jointe à beaucoup de nobles qualités*. »

Malgré la double venue de Jérôme-Napoléon et de Murât aux États-Unis, Charlotte ne se maria qu'une fois de retour en Europe et avec un troisième cousin le prince Napoléon-Louis, aîné de Louis de Hollande 2.

L'état de santé, toujours chancelant de la reine Julie, obligea la princesse à venir la rejoindre. Sa sœur aînée Zénaïde se trouvait à Point-Breeze depuis quelques mois, pouvant demeurer auprès de Joseph, tandis que lateine se voyait privée de ses deux enfants à la fois.

Joseph accompagna sa fille à Now-York le vendredi 30 juillet 1824. Une lettre écrite par celle-ci à un des meilleurs amis de son père, au moment du départ, nous fixe sur le jour exact de rembarquement^.

J'ai été bien sensible, Monsieur, à la lettre que vous m'avez écrite et a tout l'intérêt que vous me témoignez et je ne veux pas partir sans vous assurer que je tiens beaucoup à la continuation de vos sentiments pour moi et que votre souvenir et celui de votre famille me sera toujous cher.

* Lady Moi^an Mémoires^ London, W. H. Allen el Cie, 2 vol., ia-8«,

* Frère de Napoléon III.

' La princesse prit passage sur le navire « Crisis » le dimanche 1"^ août à destination de Londres. Elle partait accompagnée de la famille Suri.

L'un des plus grands regrets que j'éprouve en quittant ce pays est de vous laisser dans une époque aussi déplorable pour vous, pour Madame et votre intéressante fille : j'emporte avec moi l'espoir et surtout le désir, de vous retrouver plus heureux, au moment de mon retour qui, j'espère, sera prochain.

Je suis au moment de m'embarquer et cette lettre est la dernière que j'écris sur le continent : veuillez donc recevoir mes adieux et les faire recevoir à votre famille et recevez l'assurance de mes sentiments.

Votre afTectionnée.

Charlotte*.

New-York, i" août 1824.

A Monsieur J. Hopkinson. Bordentown.

On a pu écrire, en traçant le portrait de réponse de Napoléon-Louis, qu'elle semblait marquée au front par la fatalité. Sa vie si courte, si accidentée, et si vite vouée au deuil, ne répond que trop entièrement, dans ce cas, à ce signe de la destinée. Mariée vers la fin de 1823, elle devient veuve le 17 mars 1831, et la douleur que lui cause la perte d'un époux tendrement aimé, et en communion parfaite de pensées avec elle, partageant tous ses goûts, artiste et érudit, s'aggrave de l'incertitude où elle est des causes qui ont amené sa fin prématurée 2. Léopold Robert qui a bien connu ce

* Lettre inédite communiquée par M. Oliver Hopkinson.

* Le prince Napoléon- Louis mourut à Pesaro d'un mal peu défini qui fit croire à un empoisonnement. Dans une lettre adressée au prince Bacoochi, son beau-frère, et datée de Florence, 27 mars 1831, Louis de Hollande,

LA PflINCÊSSE CHARLOTTE 271

prince et qui demeura jusqu'à ses derniers jours l'ami fidèle de sa veuve, qui put connaître par elle combien cet homme d'élite possédait de nobles et belles qualités, nous donne de lui le portrait suivant : « Homme charmant, réunissant toutes les qualités, estimé de tous, aimant l'étude et fort instruit. »

Quatre années après, celui qui écrivait ces lignes, avait lui-même une fin aussi mystérieuse que tragique*, et c'est la malheureuse Charlotte qui, prenant à son tour la plume, nous trace, d'une main émue, le portrait de ce confident dévoué, dont la mort volontaire viendra encore accentuer le vide et l'aridité de sa vie assombrie pour jamais :

A Aurèle Robert.

Rome, ce 19 avril 1835.

Je ne puis tarder à venir vous dire, Monsieur, tout ce que j'ai éprouvé de douleur en apprenant le malheur affreux qui nous frappe, et c'est avec un chagrin bien profond que je vous écris. A mon départ de Florence, cette fatale nouvelle y était déjà connue, mais on me Favait cachée, sentant bien tout le mal qu'elle me ferait, et je me plaignais alors de ne pas recevoir de

père du défunt, montre les doutes qu'il a sur les causes de la mort du prince par diverses questions qu'il pose à ce sujet : < Y a-t-il eu un procès-verbal d'ouverture de corps ? Et dans ce cas me le faire parvenir.

Pourquoi ne l'ai-je pas reçu ? Qui a ordonné l'ouverture? Priez qu'on

mette mon nom sur le caveau qui renferme ses dépouilles. Combien d heures après la mort, l'a-l-on ouvert? {Catalogue d'autographes^ 13 mai 1891).

^ Léopold Robert se coupait la gorge avec un rasoir à Venise.

réponse à ma dernière lettre à votre frère. Je disais aussi à M. Jesi que je pensais à revenir à Florence en passant par Venise, et je me faisais vraiment une fête d'aller y surpendre celui qu'il faut pleurer à présent. Pleurer ! ah certainement, car pour lui, j'ai retrouvé bien des larmes. Je le connaissais trop pour ne pas lui avoir voué un attachement bien véritable, — et celui qu'il me portait aussi, j'y comptais bien, je vous assure. Il y a déjà bien des années que mon mari et moi fûmes tous deux dans votre atelier pour la première fois ; et à l'admiration qpie nous avions pour son talent s'étaient jointes une estime et une affection bien véritables. Quand il revint à Terni, où il avait vu mon pauvre Napoléon, il m'en rapporta des nouvelles, et nos conversations nous reportèrent souvent depuis, à ce moment où il l'avait vu pour la dernière fois. Que de sujets sérieux n'avons-nous pas traités ensuite ! Et combien ses sentiments étaient religieux I Que de fois je lui ai envié cette croyance inébranlable qu'il cherchait à m'inspirer I — s'il y a réellement une autre existence, elle doit être bien heureuse pour lui qui était si bon et dont les sentiments étaient si élevés et si beaux. Mais il est triste de laisser des amis. Je ne puis m'empêcher de vous écrire ce que je pense, ce que j'éprouve en ce moment. Je ne vous suis pas étrangère j'en suis sûre. Je compte sur quelques mots de vous. Je voudrais savoir comment vous, — vous avez supporté tant de malheurs et ce que vous devenez ; comment vous avez trouvé votre famille.

J'ai appris par hasard ici ce qu'on m'avait caché à Florence ; mais je ne voulais pas y croire jusqu'à l'arrivée d'une lettre de Palerme, de M. Odier, qui m'annonçait avoir reçu la vôtre, et a aussitôt pensé à moi et à l'affliction que j'en ressentirais. Enfin, M. Jesi m'envoie votre lettre, et on ne peut plus douter !

C'est avec larmes que je vous écris. Combien je me reproche de ne pas avoir écrit plus souvent à Venise, de ne l'avoir pas engagé davantage avenir à Florence ! Que je suis fâchée que M. Odier ait quitté Venise ! Enfin, j'ai bien des regrets. Je vous demande, monsieur, de me donner de vos nouvelles et d'être persuadé que bien des gens pleurent avec vous et que je sens bien la perte que je fais aussi ; je comptais tellement sur l'attachement de votre excellent frère !

Votre affectionnée.

Charlotte Napoléon.

P. S. — Chaque jour est pour moi un jour de nouveau malheur. J'apprends la mort de mon cousin Auguste. Si jeune ! si bon !... Monsieur ne vous laissez point abattre par la douleur ; prenez courage.

Il a été parlé de sentiments contrariés à propos de la mort de Léopold Robert. Le mot amour a même été prononcé*. Nous pensons que certains biographes se sont beaucoup avancés sur ce point.

Il n'est pas très aisé de se rendre compte bien nettement de la nature des sentiments que le peintre Léopold Robert éprouva pour la fille de Joseph. Le cœur humain est complexe, et, souvent, ne se dit pas môme son secret à lui-même. Les limites de Tamour et

^ Un auteur suisse brodant sur ce thème, en a tiré plusieurs scènes d'un drame intitulé : Léopold Robert. Cette pièce dont fa représentation fixée au 4 septembre 1854, a été interdite à la suite de l'opposition formelle de la famille Robert, a paru en brochure en 1855 : Léopold Robert. Drame historique mêlé de chants, en cinq actes, précédé d'une préface et d'un prologue dédié au peuple suisse par Ch. d'£mptaz-Rey. Lausanne, Larpin et GœndsoZf br. in-18, 116 p.

de Famitié, entre personnes de sexe différent sont bien difficiles à déterminer. L'on peut savoir que Ton aime, sans savoir comment, jusqu'où l'on aime. Les tempéraments mélancoliques, comme semble avoir été celui de Léopold Robert, sont surtout portés à cette indécision, à ce vague dans lequel leur tristesse innée trouve un aliment qui lui convient. Ils souffrent, se rongent, se minent avec complaisance. Ils donnent ainsi à leur mal l'entretien qu'il réclame. De plus, les mélancoliques sont timides, repliés sur eux-mêmes et effarouchés par les contacts, les frottements les plus ordinaires de la réalité. Il leur faut la songerie à vide, avec de l'espace et du temps devant eux pour rassurer leur indécision. Ils se jettent volontiers dans l'impossible, pour que l'impossible noie les choses au sein d'un lointain et nébuleux avenir, et le présent se trouve ainsi esquivé.

Léopold Robert appartenait à une famille où la manie du suicide était héréditaire. La mort le guettait, l'appelait, l'hypnotisait et, sans cesse, il sentait la présence, l'approche inéluctable de ce terrible adversaire qui résidait en lui-môme, de ce sombre enfant, adolescent, jeune homme et homme fait, « vêtu de noir, qui lui ressemblait comme un frère^. » L'ennui

* Alfred de Musset : La Nuit de Décembre,

sans cause apparente, l'ennui né de la peur de vivre, de l'impossibilité intime de vivre cette vie, l'étreignait, exigeait le suicide, lui procurait l'attirant vertige de l'abîme. Il était marqué au sceau, lui aussi, d'une inexorable fatalité.

Charlotte paraît avoir éprouvé pour ce malheureux artiste — si bien doué sous tant de rapports, mais nàal équilibré, victime d'un détraquement tapi aux sources de l'être et y développant un menaçant germe de mort — un ordre de sentiments compliqués, faits d'ar-

Un bibliophile érudit delà Chaux-de-Fonds, M. Edouard Perrochet, très estimé en Suisse pour ses recherches d'histoire locale, a bien voulu faire appel en notre faveur à quelques souvenirs de famille que nous sommes heureux de transcrire ici :

« Ma famille et celle de Léopold Robert ont eu de nombreuses relations de société et de parenté.

Un frère de Léopold Robert nommé Alfred, se suicida, et comme à cette époque (antérieure à celle de la mort de Léopold) les corps des suicidés étaient enterrés de nuit et sans la participation du clergé, ce fut mon père, ami du défunt, qui fit sur la fosse le discours d'adieu ; j'en possède le manuscrit. (1825).

Une de mes tantes était la nièce de Léopold. Lors de nos partages de famille, j'ai obtenu deux beaux portraits du maître et la célèbre gravure des Moissonneurs par Mercuri.

La mélancolie était un des traits du caractère des Robert. Deux se suicidèrent et un troisième Aurèle, peintre d'un certain mérite, chercha dans la religion, un remède à cette fâcheuse disposition.

On peut donc admettre et c'est l'opinion généralement répandue à la Chaux-de-Fonds, que la mélancolie augmentée par un amour secret et sans espoir, a poussé Léopold à s ôter la vie.

Je ne crois pas qu'il existe des preuves écrites des relations de cœur entre Léopold et la princesse Charlotte, émanant de celle-ci. Robert brûlait les lettres qu'il recevait d'elle.

dente admiration, de maternelle protection, d'amitié exaltée, de tendre sollicitude, de l'intuition alarmée, dirait-on, de la fin prématurée et sinistre de cet infortuné, dont l'étrange constitution maladive de Léopold Robert et sa propre manière d'être, à elle, manière d'être si en dehors du commun, peuvent seuls donner la clé.

Charlotte, petite de taille et de traits peu réguliers, brune et maigre, avec des yeux derrière le feu desquels semblait disparaître tout le reste du visage, est le type de la femme passionnée, comme illuminée et embellie par une flamme intérieure communiquant sa fièvre à qui elle veut, avec bien plus de violence, de certitude, de despotique triomphe que ne sauraient le faire les plus belles formes, les contours les plus gracieux et les plus séduisantes harmonies des traits. Le charme pénétrant qui se dégageait d'elle tenait à ses plus nobles qualités. Il n'était que le reflet, la féminine manifestation de l'amour qu'elle ressentait, impétueusement violent, pour le beau sous tous ses aspects. Intelligente autant que passionnée, elle savait jouir de toutes les émotions que peuvent procurer la littérature* et

* Léopold Robert écrit en décembre 1831 à son ami Marcotte: < J'ai trouvé ces dames mieux que je ne les avais quittées, et même la princesse Charlotte, pendant mon absence, s'est fait d'autres occupations qu'elle préfère à celles que nous avons eues ensemble. Elle s'occupe de

Tart, et initier les confidents de son choix à ces émotions, les leur faire partager, en portant ainsi la séduction à sa dernière puissance, et aussi finissant par participer, pour eux, de cette séduction, par y être non seulement intimement mêlée, mais par en devenir comme l'essence, le parfum, la saveur même. On Faimait de cette façon, non pour ce qu'elle était physiquement, mais pour ce qu'elle aurait voulu être, pour l'idéal qu'elle portait en* elle et dont l'expansion, les émanations enfantaient sa mystérieuse, indéfinissable et d'autant plus irrésistible attraction.

Il y avait là comme une sorte de visible incarnation, de personnification du rêve d'art poursuivi par Léopold Robert. Lui aussi, intelligent et passionné, ne rencontrait dans ses œuvres les mieux menées à bonne fin, qu'une enveloppe matérielle, une plastique, des contours et des tons bien au-dessous de sa conception poétique. Cette conception ne se faisaitelle pas jour à travers la lourdeur et la sécheresse d'exécution de ses toiles, comme l'idéal

littérature et cherche à voir tous les hommes qui se distinguent un peu dans un genre ou dans l'autre. »

Une lettre de la princesse, datée de Florence, le 3 février 1830, au comte RésJ, nous la montre, en effet, prenant intérêt à la vie littéraire et érudite du moment. Elle recommande à son correspondant le fameux Libri dont elle dit : ce 11 a infiniment d'esprit et est un des mathématiciens les plus distingués de l'époque. 11 n'a que vingt- huit ans et toute sa science ne rempôcbe pas d'être très aimable, i» Dans cette même lettre, obéissant aux mêmes préoccupations littéraires, elle s'informe s'il publiera bientôt ses Mémoires, Catalogue d'autographes^ 13 mai 1891.

emprisonné chez la princesse dans une enveloppe frêle ne valant que parce qu'elle était soumise à son empire? Ce qu'il voyait vivre en elle, c'était ce qu'il y avait de meilleur en lui, son idéal, à lui aussi, sa vision suprême, son talent.

Il était donc dans la logique des choses que, étant donnée la rencontre circonstancielle d'un tel homme et d'une telle femme, une liaison d'un caractère particulier, conforme à leurs ^leux manières d'être, n'en étant que la résultante combinée, se produisît.

Tel est, croyons-nous, le jour sous lequel il faut envisager les relations suivies et, si cette expression est possible, d'imagination à imagination, et, par là, de cœur à cœur ainsi que de cerveau à cerveau, qui unirent, dans une communion idéale, intime, ces deux êtres supérieurs chacun à sa façon. Voilà ce que donne, ce que laisse dans le creuset, l'analyse psychologique, la seule qui importe ici.

La reine Julie eut la douleur de survivre à une fille dont elle appréciait la belle nature et dont les tendres soins avaient entouré si longtemps sa frêle organisation. Charlotte, que des raisons de santé venaient d'obliger de la quitter," mourut, dans le trajet de Florence à Gênes, à Sarzane, des suites d'une hémor-

ragie, le 2 avril 1839*. On lit sur son tombeau, en Téglise de Santa Croce, de Florence :

ici repose

Charlotte- Napoléon - Bonaparte

digne de son nom

mdcccxxxix

La plus belle oraison funèbre dont on puisse honorer sa mémoire est renfermée dans ces quelques lignes de sa mère :

« Ce témoignage serait bien capable de

m'apporter quelque adoucissement, s'il en était pour une douleur qui n'a plus désormais que des larmes à répandre; car, en perdant Fange adorable qui m'a été enlevé, j'ai perdu tout le charme et tout le bonheur de ma vie *. »

* La princesse était née à Paris le 31 octobre 1802.

* Lettre de la reine Julie, adressée à la Maréchale Bessières et datée de Florence, 14 mai 1839. Catalogue d'autographes^ 4 avril 1889.

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