‹ Joseph Bonaparte en Amérique: 1815-1832Chapitre 17 sur 41 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Sommaire : Nouvelle orientation. — Note manuscrite de M. Adolphe Mailliard. — Charlotte, puis Zénaïde. — Echo de Topinion générale. — Extraits des journaux de Londres sur la reine Julie. — A Ems. — Refus de passeport à Lucien. -- Faux-bruits. — Lettre de la reine Julie. — « Au plus vite ». — Baron de Musio^nano. — A l'hôtel de Bellevue. — Journal de Bruxelles. — Le prince de Canino à Rome. — Le mariage célébré. -- Acte de .ce mariage. — Tableau de David, du musée de Toulon. — Orgueilleusement aristocratique. — « Mes chères petites, etc. » — Lettre de Londres du i5 juillet 1823. - A l'Hôtel Royal.

— Souscription en faveur des Espagnols. — Charles-Lucien Bonaparte. — Le Falcon. ~ A New-York. — A City HôteL

— La maison du lac. — Musique et sciences naturelles.

— American Philosophical Society. — Associations scientifiques. — Savant et non dilettante. — Correspondant de l'Institut. — Traduction des œuvres de Schiller. — Baptême à Philadelphie. — Joseph-Lucien-Charles Napoléon.— L'évêque Conwell. — Wescott et son Histoire de Philadelphie. — Naissance d'une fille. — Voyages de Charles-Lucien. — Sa lettre de Londres. — Liverpool Chronicle. — Lettre de Zénaïde à la princesse Gabrielli. — Réconciliation de Charles-Lucien avec ses parents. — Lettre de Joseph à M. Lacoste. — Existence retirée. — Charles- Lucien à Point-Breeze. — Le D' Isaac Hays. — « Cinq cents personnes dansent comme des fous ». — Facile vie Américaine. — Miot de Melito. — Son arrivée par le Cadmus. — Erreur de Poulson. — Achille Murât sur la Daphné. — Son mariage avec une petite niéca de Washington. — Permission de plaider et de pratiquer les lois. — "Vice-consul par intérim du Mexique. — Exposition des principes, etc. — Nobles qualités de Mme Murât. — Portrait de Lucien Murât. — Le contraire d'une sinécure —

A M. Lacoste. — Qualités brillantes et défauts de Tépoque impériale. — Oncle et neveu. — Caroline-Georgina Frazer.

— Pensionnat de jeunes filles. — Femme des plus méritantes. — Terreurs dlsolement. — L'Ancien-Monde. —

— Lettre à une dame d'Europe. — « Me connaître pour ce que je suis ». — Pensées secrètes. — Sentiments divers.

— Louis et non pas Joseph. -- Le Pilote et la Quotidienne,

— Ballon d'essai. — Le théâtre. — Talma. — Sa statue. — Frêle santé d'enfant. — Les Mémoires du président John Quincy Adams. — Le navire Delaware. — Arrangements.

— A Baltimore. — Avis du Poulson, — Le commandant John Downes. -- Lettre d'un officier du bord. — Tempête

— Les éléments défiés en combat singulier, de Byron. — Livourne. — A bord du Delawar%. — Pensées de solitude.

— Déplacements de Joseph. — Lettre à Roboglia.

Nous avons déjà eu plusieurs fois roccasion d'écrire que Joseph était fait pour la vie de famille. Il nous faut revenir encore une fois sur cette constatation, en somme, se rapportant à une manière d'être commandant toute l'existence de ce prince aux Etats-Unis. C'est l'avis de quelqu'un qui était mieux à même de le connaître que qui que ce fût: « Il est évident que si la reine Julie avait pu se décider à quitter l'Italie et à rejoindre son mari en Amérique, Joseph aurait été parfaitement heureux et eût complètement oublié la politique d'Europe. La vie de famille l'aurait contenté; mais il ne put l'obtenir.* » La reine que le mauvais état de sa santé devait toujours retenir en Europe, avait permis à la princesse

Note manuscrito à nous adressée par M. Adolphe Mailliard.

Charlotte de venir auprès de son père malade et démoralisé. Quand cette princesse reprit le chemin de l'ancien continent, sa sœur Zénaïde vint la remplacer, et nous verrons que c'est la présence de cette dernière qui lui rendit supportable encore durant quatre années sa vie d'exil. Le comte de Survilliers avait, dès le début de son arrivée dans le Nouveau- Monde, si bien organisé l'intérieur qu'il se créait en vue de la venue des siens que l'opinion publique s'attendait toujours à cette venue. La feuille de Poulson, du mercredi 3 juillet 1817, se fait l'écho de cette tendance des esprits, lorsqu'il imprime la nouvelle, démentie le lendemain, que « la femme et la famille du roi Joseph Bonaparte sont arrivées hier à notre port sur le navire français Good Henri, venant du Havre de Grâce, avec quarante autres passagers*. »

Les déplacements de la reine Julie étaient, du reste, fort surveillés et loin d'être libres. C'est ainsi que les journaux de Londres du 2 septembre lt|l7, peuvent publier l'information suivante : « Madame Joseph Buonaparte (sic) s'est rendue en famille aux eaux d'Ems. Elle doit y faire un séjour d'un mois et retourner ensuite, dit-on, à Francfort. La malheureuse princesse avait demandé sans pouvoir

• Correspondance adressée de New-York à ce journal le l" juillet.

l'obtenir, rautorisation d'aller à Baden-Baden. C'était sans doute trop près de la frontière. » Ses souffrances personnelles ne s'opposèrent donc peut-être pas seules à un voyage en Amérique. Il n'est pas probable que ce voyage eût été autorisé par les hommes qui dirigeaient alors la politique en Europe. Les allées et venues des Bonapartes avaient besoin d'être visées en haut lieu pour pouvoir se produire. Nous n'en voulons pour preuve que le refus catégorique qu'éprouva Lucien, d'un passeport pour les Etats-Unis. Le H juillet 1817, il avait adressé une pétition à la Chambre des communes à l'effet d'obtenir ce passeport pour lui et son fils. Malgré l'appui de Wellington, sa demande fut rejetée.

L'opinion publique en Amérique obéissant toujours au sentiment, dont nous venons de parler précédemment, ne voulut pas admettre que le voyage du frère de Joseph, pût être annulé par cette fin de non recevoir. Le Poulson du 27 octobre 1817, enregistre que, malgré le mauvais vouloir de l'Angleterre, il croit à l'arrivée des deux princes, qui passeraient outre. Le bruit courut même que Lucien avait réussi à se rendre à Philadelphie. Mais cette rumeur était dénuée de fondements. Il est assez probable que le retour en Europe de la princesse Charlotte répondait à certains

projets de mariage, en même temps qu'au désir bien naturel de la revoir, manifesté par sa mère. Lorsque sa sœur Zénaïde arriva à Poini-Breeze, elle était mariée depuis le 29 juin 1822 à son cousin germain Charles-Lucien, le même qui □'avait pu obtenir en 1817 une autorisation de voyage, demandée peut-être en vue de cette union.

Il était écrit que des questions de passeports viendraient toujours se mettre en travers du mariage, jusqu'au dernier moment. La reine Julie écrit, en effet, de Bruxelles, le 28 septembre 1821, à son beau-frère Lucien, prince dfi Canino, après lui avoir donné des nouvelles de la santé du roi Joseph, alors aux eaux de Saratoga et de sa fille Charlotte, que les passeports de Charles se font attendre, ce qui est fort désagréable, vu qu'elle désire que le mariage de Charles-Lucien et de sa fille Zénaïde se fasse « au plus vite »,

Le Journal de la Belgique, du 17 mars 1822 annonce enfin l'arrivée du futur :

De Francfort, le 41 mars : M. le prince de Canino (Lucien Bonaparte) est arrivé hier avec son fils; il ige sous le nom de Musignano. Ils se rendent à telles, où le flis doit épouser la fille aînée de ame la comtesse de Survilliers, On lit dans le corps même journal cette autre nouvelle, datée, cette , de Bruxelles le 16 mars : « S. A, Lucien Bona-

parte est arrivé hier à trois heures de raprès-midi de Rome en cette ville; il est descendu à l'hôtel de Bellevue. »

Une autre feuille, le Journal de Bruxelles^ du 26 avril 1822, insère quelques lignes qui semblent se rapporter à une nouvelle interruption dans la marche des préliminaires du mariage princier :

Monseigneur le prince de Canino est parti ce matin pour Rome, où il ne fera qu'un court séjour ; il reviendra ensuite en cette ville.

Le 1®' juillet 1822, le môme journal peut rendre compte de la cérémonie en ces termes : « le mariage longtemps projeté entre le fils aîné du prince de Canino, Charles Bonaparte, et Zénaïde Bonaparte, fille aînée du comte de Survilliers, a été célébré hier aprèsmidi, à l'Hôtel de Ville et à l'Église, et avec les solennités d'usage. »

Ij^Ami du roi et de la patrie^ n** 184, du mercredi 3 juillet 1822, dit de son côté, après avoir annoncé le mariage dans les mêmes termes que son confrère :

On sait que le court séjour que Lucien Bonaparte a fait à Bruxelles, avait pour objet les arrangenfents de ce mariage.

Voici l'acte de mariage de Charles-Lucien et de la princesse Zénaïde, copié sur les registres de THôtel de Ville de Bruxelles.

Entre don Jule s- LaureD ce-Lucie a Bonaparte, né à Paris lan II' de la République, fils aîné et mineur de Honseitmeur Lucien Bonaparte, des princes de Canino, et de Madame M a rie-Laurence- Char lotte -Louise- A les an drjne de Bleschamps, princesse de Canino, domiciliés à Canino, dans les États-Romains, conjoints : avec Mademoiselle Cliarlotte-Zénal de-Julie Bonaparte, née à Paris, le i*; messidor de l'an IX, fille atnée et mineure de Monseigneur Joseph Bonaparte, comte de Survilliers, présentement à Philadelphie et de Madame Marie-Julie Clary, comtesse de Surtilliers, conjoints, domiciliée rue Royale. En présence de la mère de la future, de M. Joseph Dupré, âgé de 54 ans, notaire royal, fondé de pouvoir du père du futur, de Jacques Engter, âgé de 49 ans, négociant rue du Chêne, d'Henri Cattoir, propriétaire, rue Royale, âgé de 50 ans, de Jean-Baptiste de Presle, propriétaire, rue Saint-André-des-Arts, à Paris, âgé de 42 ans, et d'Anatole de Lawœstine, âgé de 3' ans, e\-colonel de cavalerie, oflicier de la Légion d'honneur, demeurant à Molembeck, etc.'.

La princesse, mariée depuis un an à peine, qui venait remplacer sa sœur Charlotte auprès de Joseph, offrait quelques traits de ressemblance et aussi quelques caractères très différents avec cette dernière. Un excellent tableau, peint en 1822 par David (qui avait été professeur de dessin de ces deux princesses) exécuté trois ans avant sa mort, et que

. AlbinBody^ con

actuellement le musée de Toulon*, nous montre ces deux jeunes filles avec cette opposition de type signalée en ces termes par les écrits du temps. Les deux sœurs sont peintes assises à l'extrémité d'un canapé en bois doré à garniture de velours rouge 2, leur groupe gracieux occupant la droite de la toile.

Zénaïde, qui frappe tout d'abord l'attention est en costume de velours noir, sans manches. Son écharpe, rayée jaune, blanc et bleu est élégamment disposée. Un petit châle semble avoir glissé au bas de sa taille. Ses cheveux noirs se marient bien avec le diadème de corail qui donne à la physionomie d'un marqué italien quelque chose d'orgueilleusement aristocratique. La fermeté de l'ovale de son visage, la volonté de sa bouche et la décision du regard enfantent un type bien particulier. La princesse, de taille moyenne, a dans son attitude quelque chose d'un peu hautain.

Son bras droit vient s'appuyer, avec une

* < Le tableau faisait aiilrerois partie de la collection Clary, de Marseille. Il passa en Italie, puis fut rapporté en France, et laissé en dépôt, ainsi que d'autres objets, chez un commissionnaire de Grenoble. Ces diverses choses n'ayant jamais été réclamées, le dépositaire se décida enfin à les vendre, comme abandonnées. Un marchand de Toulon, présent à la vente, acheta le portrait des deux sœurs, qu'il rapporta dans cette ville, où il le vendit à son tour. Un riche amateur, M. Malcor, en fit alors l'acquisition. Il devait le céder plus tard, ainsi que d'autres tableaux de sa collection, au Musée. »

(Renseignements dûs à l'obligeance de M. de la Pinelais qui les tenait lui-même d'un des descendants de M. Malcor).

* Ce canapé, broché d or, a dans l'ensemble de ses lignes, le caractère un peu sec des meubles exécutés sous l'inspiration et d'après les dessins de Fercier et- Fontaine.

agréable souplesse de lignes, sur Tépaule de sa sœur, tandis que le gauche, abandonné, laisse pendre au bout des doigts une lettre de leur père Joseph Bonaparte sur laquelle on lit : « 12. Philadelphie.,, chères petites..,; et en bas... Julie... »

Charlotte porte une robe de soie grise, aux manches descendant jusqu'au poignet. Un petit col de dentelle tuyautée donne beaucoup de grâce à l'inflexion du cou. Le front est surmonté d'un diadème enrichi de pierreries. La figure aux traits d'un ensemble à la fois doux et modeste, contraste avec la coupe de visage plus sévère, avec l'air quelque peu impérieux et dominateur de l'aînée des filles de Joseph.

Le Poulson du 2 septembre, nous tient au courant du voyage du jeune couple en train de se rendre aux Etats-Unis *. On lit dans un extrait qu'il donne d'une lettre de Londres, du IS juillet 1823 :

Le comte de Musignano, fils de Lucien Bonaparte, qui est arrivé la semaine dernière à Plymouth, en route pour les États-Unis, a environ vingt-cinq ans^ et ressemble singulièrement à TEmpereur. Il est accompagné de sa femme (fille de Joseph Bonaparte) et de sa suite. Il est descendu, jeudi 10 juillet, à l'hôtel RoyaL Le comte a offert à M. Wilkinson, commis du bureau

* Un journal de Bruxelles avait déjà annoncé le passage à Liège de Lucien et de sa famille, venant de Rome et se rendant en Amérique.

* Il n'en avait que 20 étant né le 24 mai 1803.

étranger de MM. Fox et G°, une superbe bague ainsi que quatre doublons pour les souscriptions en faveur des Espagnols. Lorsqu'on lui a demandé sous quel nom il fallait Tinscrire, il a répondu : Charles Bonaparte. Le Falcon, à bord duquel il a pris passage, est parti jeudi pour New-York.

Charles Bonaparte est arrivé à New- York jeudi 9 septembre 1823, avec sa femme et sa suite de huit personnes, sur le navire Falcon, d'Anvers. Us ont été se loger au City Hôtel*.

C'était pour les arrivants que Joseph Bonaparte s'était plu à bâtir la maison dite du Lac. Il les y installa avec leur suite. Ainsi, tout en vivant en famille et dans la plus étroite union, on était chez soi et la liberté du jeune ménage se trouvait entièrement sauvegardée.

Zéaaïde n'avait pas les mêmes goûts que sa sœur pour la peinture, quoi qu'elle dessinât gentiment; mais de nature très artiste, elle aussi, elle occupait ses heures de loisir en cultivant un talent, déjà fort développé, pour la musique. C'était une habile harpiste, élève de Bochsa. Son mari, que sa tournure d'esprit scientifique portait vers les sciencee naturelles, consacrait une grande partie de son temps à l'ornithologie. Il ne tarda pas à se faire recevoir membre de la Société américaine

* D'après le Poulson.. Joseph, accompagné de quelques Français distinction, attendait à ce môme hôtel l'arrivée de sa ulle et de son f

i's de gendre, depuis le 26 août. *

philosophique*. Joseph, qui faisait déjà partie depuis le 18 avril 1823 de cette illustre Société qui peut faire glorieusement remonter son origine à Franklin, fit sans doute tout ce qu'il put pour faciliter à son gendre un accès en une compagnie si cotée, dans l'espoir de l'attacher ainsi, par un solide lien, au sol où son . plus vif désir était de conserver sa fille et lui*. Charles-Lucien fut successivement nommé membre du Columbian Institut de Washington, de l'Académie des sciences naturelles de Philadelphie, du collège d'histoire naturelle de New- York, de l'Académie des sciences de Baltimore, vice-président du Maclurian lyceum de Philadelphie. De nombreux travaux estimés par les Américains justifient l'empressement du monde savant des Etats-Unis à posséder ce confrère princier dans leurs associations scientifiques^.

* Son admission eut lieu le 16 avril 1824.

* Joseph admis 889* membre de VAmerican Philosophical Society^ de Philadelphie, le même jour que furent aussi élus son frère Lucien et le romancier Fcnimorc Cooper. VAmerican Philosophical Society^ fondée par Benjamin Franklin son premier président, le 25 mai 1743, a compté et compte encore dans ses rangs les illustrations du monde entier. On lit snr la liste de ses membres les noms de : Washington, Magellan, Rumford, Manuel Godoy, Humbold, Fulton, Bcrzelins, Linnée, Washington Irwing, Daniel Webster, BulTon, Condorcet, Daubenton, Tabbé Raynal, Lavoisier, Barbé-Marbois, Lafayette, Soulavie, Brissot de Warville, Talleyrand, Volney, Dupont do Nemours, Brongniard, Real, Floiirens, Miot de Mélito, Rémusat, Louis-Philippe, de Tocqueville, Leverrier, Michel Chevalier, Elle de Bcaumont, Claude Bernard, l'empereur Don Pedro du Brésil, Renan, Léon Say, Broca, VioUet-le-Duc, Le Roy-Bcaulieu, Pasteur, Duruy, etc.

3 Ouvrages de Charles-Jules-Laurent-Lucien Bonaparte, concernant l'Amérique.

American Ornithology or the natural History of Birds iuhabiling the

D'ailleurs, ce prince, grand travailleur, qui voulut être et fut véritablement un savant et non un simple dilettante heureusement doué, devint plus tard (18 mars 1844), membre correspondant de l'Institut ainsi que des Académies d'Upsal et de Berlin, Il trouva en sa femme un esprit également sérieux et capable de travaux importants. On doit, dit-on, en effet, à la princesse Zénaïde, une traduction des œuvres de Schiller.

Le comte de Survilliers continuait, comme du temps de sa fille Charlotte, à passer la mauvaise saison à Philadelphie. Ce fut dans cette ville que, le 13 février 1824, Zénaïde donna naissance au futur héritier de tous les biens de Joseph, à un enfant qui reçut les noms de Joseph-Lucien-Charles Napoléon.

L'évêque Conwell, de Philadelphie, baptisa ce jeune prince, qui eut pour parrain Joseph et pour marraine Madame Mère, représentée par la princesse Charlotte.

Wescott, dans son histoire de Philadelphie*,

United States,, not given by Wilson. With figures drawa, engraved, and coloured, from nature. By Char les -Luctan Bonaparte.

Philadelphia : published by Samuel Augustus Mitchell, Sold by Antony Pinley, 1825, 1833, in-4», l"vol. 22; 2« 14 gravures, 1828; 3» 9 gravures, 1823 ; 4« 15 gravures 1833.

Faisant suite à l'ornithologie de Wilson. Sir W. Jardine a publié à LonJre< en 1832 l'ornithologie de Wilson à la suite de laquelle se trouve une réimpression de l'ouvrage de Ch. Lucien.

Observations on the nomenclature of Wilson's ornithology.

Philadelphia A. Pinley, 1 vol. in-8» 1826.

Ornithology of North America. New- York, 1826, tiré des Annales du Lycée d'Histoire naturelle de New- York, vol II, B«* 1, 2, 3.

* Parue dans le Sunday Despatch de 1884.

rapporte que, à propos de cette cérémonie, Joseph fit don audit évoque d'une bague épiscopale ornée d'une pierre précieuse d'un très grand prix^ laquelle avait appartenu au cardinal Ximenès.

Une fille qui dut mourir jeune et dont nous ignorons le nom naquit à son tour, mais à Point-Breeze, cette fois, le 7 juin 1826*.

Soit que l'activité naturelle de Charles- Lucien lui rendît le séjour permanent de Bordentown lourd à supporter, soit que la nature de ses travaux l'obligeât à d'assez fréquents déplacements, nous le voyons une grande partie du temps en voyage. Outre les saisons aux stations balnéaires que le comte de Survilliers faisait comme à l'époque du séjour de sa fille cadette et où son gendre l'accompagne avec Zénaïde, il exécute des voyages particuliers, dont le plus long l'amène même en Europe.

Voici à peu près le dénombrement de ses déplacements depuis l'année 1824 jusqu'en 1828, époque à laquelle ce prince quitte définitivement l'Amérique: 1824, Ballston's-Spa; 1825, Saratoga; 30 décembre de la même année, Ne^-York; 1826, une lettre d'Albany, publiée par le Poulson du 20 juillet, annonce l'arrivée

* Charles-Lucien Bonaparte eut de sa femme Zénaide treize enfants, quatre fils et neuf filles. Le troisième enfant, né à Rome huit mois après le débarquement des deux époux, arrivé le 9 avril 1828, fut le cardinal Bonaparte (15 décembre 18S8) camirier aeeret du pape Pie IX.

de Joseph Bonaparte et de sa famille, dans la propriété du chancelier Livington à Rhinebeck*, lesquels se rendent aux eaux de Saratoga, et mardi 17 novembre de la même année départ pour l'Europe. Une lettre de Londres (19 décembre 1826, minuit) nous apprend que le prince Charles-Lucien a fait une magnifique traversée, dont la durée n'a été que de seize jours et demi. Il raconte combien ont été cordiales les réceptions qu'on lui a faites. Sous peu, il s'embarquera de Douvres pour l'Italie ; il espère arriver à Rome le IS janvier et être de retour en mai aux États-Unis ^.

La Liverpool Chronicle enregistre de son côté, en ces termes, l'arrivée du prince :

Nous apprenons que Charles-Lucien Bonaparte, prince de Musignano, qui est arrivé ici venant de New-York, il y a quelques jours, sur le navire Canada^ capitaine Rogers, a donné à ce dernier une superbe bague ornée d*une miniature de Napoléon par Isabey.

Une lettre adressée par la princesse Zénaïde à sa cousine et belle-sœur Charlotte, princesse Gabrielli^, nous itiriie à certaines démarches de

* Cette propriété, située dans le Duchess Coimty, Etat de New-York, fut détruite par un incendie, deux ans après, le 28 avril 1828.

* Lettre adressée au savant docteur Isaac Hays, avec lequel le prince a entretenu toute une correspondance scientifique relative à leurs conimnns travaux sur rornithologie. Nous devons communication de ces divers documents au propre fils du savant, au docteur J. Minis Hays, de Pliladelphie, que nous tenons à remercier ici do l'utile concours qu'il a gracieusement prêté à nos recherehes.

* Cette princesse, fille aînée de Lucien, et issue du premier mariage de

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famille qui ne furent peut-être pas étrangères au voyage du prince Charles-Lucien à Rome.

Point-Breeze, il mai 1827.

Ma chère sœur,

Cette lettre te sera remise par M. Hamilton Hopkinson, officier de la marine américaine : ce jeune homme est d'une famille avec laquelle nous sommes très liés et qui passe l'été dans une campagne tout près de nous. J'espère que tu recevras ainsi que Mario, monsieur Hopkinson avec la même grâce avec laquelle vous avez accueilli toutes les personnes à qui j'ai donné des lettres pour vous et qui ne cessent de s'en louer.

Je n'ai pas de tes nouvelles depuis le départ de Charles, j'en ai bien rarement de lui ; mais celle que j'ai reçu hier m'a comblé de joie : elle m'apprend qu'il a été reçu à bras ouverts par son père dt sa mère J'espère que tes bons offices, chère Charlotte, feront que cette réconciliation sera sûre et durable.

Pense que Charles ne peut pas être heureux avec le mécontentement de ses parents, et que ton bonheur sera bien moindre si ton frère est malheureux.

Embrasse tes enfants pour moi. Joseph ne s'est jamais si bien porté. Ma petite fille est toujours bien faible et souffre pour ses dents.

Adieu, mes amitiés à Mario ; crois-moi pour la vie, ma chère Charlotte,

Ton affectionnée sœur et amie.

ZÉNAîDE, Princesse de Musignano.

celui-ci avec udo demoiselle Boyer, refusa d'épouser,inaIgré les iotentions de Napoléon, le prince des Asturies, monté plus tard sur le trône d'Espagne sous le nom de Ferdinand VII.

* Nous avons ici Achille et sa femme qui est charmante jolie, douce, bonne, enfin une personne accomplie ; ils s'aiment beaucoup et sont très heureux*.

Le prince Charles-Lucien était de retour à Point-Breeze au mois d'août 1828. Une lettre de Joseph, adressée à M. Félix Lacoste etpor tant la date de : Point-Breeze, 30 août 1827, nous informe de son arrivée*.

Qu'il fût soufifrant ou non, Charles-Lucien menait une existence volontiers retirée. Absorbé par le travail de cabinet et enfoncé dans ses études de naturaliste, il ne prenait part ,qu'à' contre-cœur aux réceptions de Point- Breeze et aux soi-disant divertissements que Joseph recherchait pour Zénaïde, toujours poussé par la crainte de l'ennui qui eût pu précipiter le départ pour l'Europe de l'unique enfant encore auprès de lui.

Il écrit à son ami le D' Isaac Hays, un soir de fête où il se gardait bien d'assister (Saratoga, jeudi 27 juillet) : « Onze heures du soir; tandis que vous avez terminé vos affaires et que cinq cents personnes dansent en bas comme des fous et avec le plus grand entrain » Cette lettre est écrite la veille d'un

départ pour les chûtes du Niagara.

On ne saurait trop répéter, d'ailleurs, que

* Lettre autographe inédite communiquée par Mr. Oliver Hopkinson.

* Lettre citée plus loin, chap. xn.

Texistence était entièrement libre à Point- Breeze, et que chacun pouvait y mener le genre de vie qu'il préférait sans gêner qui que ce fût ni sans être gêné par personne.

Non seulement Joseph avait fait bâtir la maison du Lac, afin que ses enfants s'y trouvassent plus à leur aise et tout à fait indépendants, mais encore il avait organisé ses habitudes de façon à ce qu'elles ne commandassent en rien celles des autres. C'était la facile vie américaine dans ce qu'elle a de plus complet. Chacun pouvait, soit demeurer dans son intérieur, soit bénéficier de l'existence commune, dans les proportions qu'il jugeait convenable.

Nous avons déjà eu occasion de donner une description détaillée de la division des journées à Bordentown, nous avons dit que chacun se levait à l'heure qui lui plaisait. Il nous reste à ajouter que pour le déjeuner de dix heures, le genre de toilette fait était absolument facultatif. Il n'y avait qu'au repas du soir que l'habit noir était de rigueur pour les hommes ainsi qu'une toilette habillée pour les dames. De nombreux visiteurs contribuaient à l'animation de ce milieu, assez mouvementé on le voit, pour que Tamphytrion pût croire, à bon droit, en avoir banni la monotonie inhérente aux longues heures de province.

Parmi ces visiteurs, nous avons à mentionner, en 1825, Miot de Melito, qui demeura à Point-Breeze presque tout le temps de son séjour aux Etats-Unis.

Miot de Melito, ancien ministre de Joseph*^ et avec lequel il avait conservé les meilleurs rapports, faisait un simple voyage d'agrément dans lequel la politique n'avait rien à voir. Il s'était embarqué au Havre, sur le Cadmus, le 1" juillet 1825, et arriva à New-York le 9 août de la même année, port où il ne se réembarqua, pour son retour en Europe, que le 15 mai 1826. Son séjour, relativement long, auprès du comte de Survilliers, prouve combien il fut amicablement reçu. Mais, dans ses Mémoires^ Miot a le tort d'écrire que la réception alla jusqu'à le venir attendre à son débarquement. Nous ne répondrons qu'une seule chose au passage en. question, c'est que Joseph se trouvait alors à Saratoga et qu'une lettre de son secrétaire, M. Louis Mailliard, nous le présente donnant des ordres, de cette station balnéaire, pour que Ton préparât, à Point-Breeze, le logement de l'arrivant*.

Les Murât, eux, fixés auprès de leur oncle

^ II avait été attaché à la personne de Joseph en 1806. Il fut son ministre de Tintérieur, à Naplos, et Pintendant général de sa maison à Madrid.

' Lettre datée de Saratoga, 25 ;juillet 1825, et communiquée par Mr. Olivier Hopkinson.

depuis 1823, faisaient, pour ainsi dire partie de la maison.

Dès le 5 mai 1823, Tun des deux frères, Achille, tentait, dit le Poulson qui se fait en cela l'écho d'un journal français, de s'embarquer pour T Amérique, ce qu'un refus de passeport l'empêchait de faire. Il y a ici une erreur évidente, puisque ce même Murât arriva à New- York le lundi 19 mai par le navire hambourgeois Daphné\ Il faut donc ranger ce faux bruit parmi tous ceux que faisaient naître la mauvaise volonté des gouvernements europééens à l'égard des membres de la famille Bonaparte.

Achille Murât, qui devait finir ses jours en Floride, semble décidé, dès les premiers temps de son arrivée, à se faire américain, et avoir renoncé à toute idée de retour ultérieur sur l'ancien continent. Il pourra bien faire un voyage en Europe ; mais celui-ci ne sera que de courte durée. Sa patrie d'adoption définitive est bien l'Amérique. Le 12 juillet 1826, il épouse une petice nièce de Washington, et est qualifié à cette occasion de « Achille Murât, Esq^ de la Floride, autrefois d'Italie* » . Deux

* Poulson^ 22 mai 1823. Lucien, lui, n'arriva que dans le eourant de

' Voici la note rui parut dans les journaux de l'époque à l'occasion de cette union : ont été mariés à Tailabassee (Floride) le 12 juillet 1826, par Ede Van Evour, Esqo, Achille Murât, Esq", de la Floride, autrefois d'Italie, fils atné de feu Sa Migesté le roi de Naples Joachim, à Madame Catherine

ans après, il obtient de la législature de Géorgie Tautorisation de plaider et de pratiquer les lois dans plusieurs cours de l'Etat*. Enfin, au début de 1829, le président des Etats-Unis le reconnaît en qualité de viceconsul par intérim du Mexique pour les ports de la Floride*. En 1823, il fit paraître un volume concernant les institutions de sa nouvelle patrie : Exposition des principes du Gouvernement républicain, tel qu'il a été perfectionné en Amérique^.

La jeune veuve, à laquelle Achille Murât avait uni son sort, possédait d'aimables qua- I lités que Joseph appréciait et qu'il se plaît ' à reconnaître, dans une lettre écrite à la reine Julie, alors à Florence, datée de Point- Breeze, 12 mai 1827 : « Je me porte bien, je t'embrasse ainsi que Charlotte. Achille est ici avec sa femme qui paraît bien bonne et qui est gaie et jolie. C'est une bonne société pour

Zénaïde qui se porte bien * »

Les frères Murât accompagnaient fréquemment Joseph dans ses déplacements. Le Poulson^ du 25 juillet 1827, nous montre le plus jeune des deux frères, Lucien, à Sara-

. Daugerfield Gray, de Tallabassee, autrefois de Frederieksburg (Virgine), * fille du Major Brid £. Willis, de Frederieksburg. « Poulson, 2 décembre 1828,

* Ibid, 31 janvier 1829.

3 Paris, iD-8, 1833.

* Lettre autographe communiquée par M. Olivier Ho|»kiaacMii.

toga avec son oncle et en profite pour nous tracer, en quelques mots, le portrait de ce prince : « Le plus jeune des Murât est très élégant, plein de courtoisie et fort simple », le correspondant de cette feuille, eii cette même occasion, consacre à Joseph plusieurs lignes qui répondent bien à l'idée que nous nous faisons de lui : « L'ex-roi d'Espagne et les deux fils Murât sont ici Pendant plusieurs étés de suite, j'ai eu le plaisir de rencontrer Joseph Bonaparte en société et je n'ai jamiais vu d'homme plus aimable et plus rempli de grâce. Il n'est pas bavard ; mais, s'il parle, il a toujours la note juste. »

Il parait que les brillantes qualités de Lucien Murât étaient plus d'un mondain que d'un homme occupé des nécessités de la vie et à vues solides, car, nous voyons son oncle lui écrire, le 7 avril 1827, quelques jours après son arrivée de Saratoga : « Je ne puis m'occuper de tes affaires ; il est juste, d'ailleurs, que tu aies aussi quelques soucis et quelques occupations*. »

Le comte de Survilliers pouvait faire valoir, en faveur de cette observation, que son rôle de chef de la grande famille groupée autour de lui ne ressemblait nullement à une 'sinécure. Il était forcé de s'occuper de toutes

*■ Lettre connnUDiqiiée par M. Oliver Hopkinson.

VIE DE FAMILLE Z6i

sortes de dé^tails familiers pour que chacun se trouvât servi selon son goût. Une lettre, adressée à M. Félix Lacoste, nous le présente en plein dans ses fonctions d'administration intérieure. On y verra jusqu'à quel point il suivait, d'un œil vigilant et méticuleux, les dispositions à prendre en faveur de la coinmunauté.

Point-Breeze, 30 décembre 1825.

Monsieur,

Je reçois vos lettres des 27 et 28. François * arrivera demain soir à New-York. Je vous prie d^arrôter les logements chez M. Martin. J'arriverai avec M. de Mélito lundi dans le jour, Zénaïde et Charles le soir.

Voici les modifications que je mettrai à la répartition des logements.

La salle à manger serait au rez-de-chaussée, près du grand escalier et du passage qui va aux cuisines. M. de Mélito logerait au-dessus; Bertrand, son domestique le plus près possible. Je logerai aurez-de-chaussée à gauche en entrant par Broadway. Le petit Charles dans une des petites chambres, pour peu que le tapis soit propre.

Il est inutile de le changer pour moi et pour si peu de temps que je compte passer à New- York. Est-il vrai que M. Bayard père^ soit à toute extrémité ?

Je vous prie d'agréer mes amitiés, ainsi que Madame et M. Léon.

Votre affectionné serviteur,

Joseph, comte de Survilliers ^.

* Cuisinier.

* Le chef de la maison Le Roy Bayard et Cie, banquiers à New- York.

* Lettre auto^apbe appartenant à l'auteur.

Quoique Lucien Marat, né le \6 mai 1803, ne fût pas arrivé à Tâge d'homme sous le Premier Empire, il avait toutes les brillantes qualités et aussi les défauts de cette époque. Il était fort brave, mais aussi volontiers bretteur; il était plein d'élan, mais d'un élan qui tournait vite à l'impétuosité et nuisait à la réflexion ; il était doué d'une humeur originale, mais frisant l'excentricité ; il était généreux, mais d'une générosité qui ne dififérait pas beaucoup de la prodigalité et qui ne reculait pas devant les chances du jeu pour remédier à ses dissipations ; il était élégant et soigné dans sa mise, mais en môme temps frivole dans ses goûts ; il était incapable de calculs bas ou mesquins, mais ne savait pas non plus compter. Naturellement, avec une telle manière d'être, il ne devait guère comprendre l'esprit d'ordre, le bon sens administratif et les vues d'avenir, qui présidaient aux actes de son oncle*. Lui-même ne pouvait guère être plus sympathique au sage et prudent Joseph. Aussi, lorsque le jeune aven-

* Une anecdote des Memories of many men and of some women^ par Maunsell B. Field (New- York, Harper and Bros in-S", 1875, page 34) nous montre en action la nature légère, l'humeur violente et le peu de réflexion, le défaut de jugement de Lucien Murât. Cette anecdote qui a été racontée au printemps de 1848 à l'auteur par le prinee lui-même, sur le bâtiment qui les amenait tous deux en Europe, ne manque d'ailleurs pas de verve dans sa présomptueuse injustice : Mon oncle Joseph était un homme fort estimable, mais d'une très grande faiblesse. Son affectation de philosophie et de martyre était à la fois excessive et ridicule. Il avait été roi d'Espagne, et malgré cela il s'était résigné à vivre obscurément au sein

tureux fit part à ce dernier de ses projets de mariage, ne reçut-il aucun encouragement.

Bien au contraire, le comte de Survilliers lui fit justement observer, qu'étant incapable de .vivre avec ses propres revenus et de ne pas en dépasser beaucoup la mx)dicité, il se verrait dans l'impossibilité de pourvoir aux nécessités d'un ménage. Il était naturel aussi, et dans la logique des caractères, que son neveu ne tînt pas le moindre compte de ces vérités, toutes d'expériences. En effet, il se maria le jeudi 18 août 1831, en l'église Saint-Michel, à Trenton, à une demoiselle Caroline-Georgina Frazer, fille d'un ancien officier anglais, établi de son vivant dans la Caroline-du-Sud, mais dont les enfants vinrent, après sa mort, se fixer à Bordentown.

d'une république ! Il avait coutume de m'assoniroer avec cette ineptie, jusqu'à ce qu un jour, perdant patience et la \^te :

— Je suis las de ces absurdes prétentions, lui dis-je ; vous n'êtes pas la moitié aussi philosophe que moi. Comparez, pour un instant, nos destinées respectives.

Vous ètos né misérable paysan corse. Vous eûtes le bonheur d'avoir un frère doué de plus de génie que n'en offre généralement l'humanité. Il convoita le sceptre du monde et fît de vous un souverain. Votre haute position ne vous a pas procuré de jours bien tranquilles, en vérité, vous vous êtes vu obligé d'abandonner cette situation et vous êtes retombé sur le sol, dépouillé de certains honneurs, mais sains et sauf. Et tandis que votre illustre frère accomplissait sa destinée sur un rocher aride et perdu au sein d'un lointain océan, vous vous retirâtes en pleine sécurité dans ce charmant endroit, où vous men z une vie princière, entouré des raffinements de 1 existance, avec un beau revenu de soixante mille dollars par an. Moi, au contraire, je suis né sur les marches d'un trAne. Mon père a été fusillé en Italie ; j'ai été condamné a une pareille mort, à Gibraltar, je me suis échappé avec la plus extrême difficulté ne possédant plus rien, sauf la vie. Je gagnai l'Amérique où je suis resté depuis lorsuu pauvre fermier du Ncw- Jersey. Et pourtant, moi je prends les choses comme elles viennent, sans imaginer que j'ai-de« raisons de me plaindre. En ne prononçant pas le mot de martyre, je suis cent fois plus philosophe que vous.

304 JOSBPH BONAPARTE

Gomme il arrive souvent aux individus ressemblant à Lucien Murât, cette jeune femme montra toutes les qualités d'une épouse accomplie. Gracieuse, aimable, loyale et courageuse, elle accepta résolument la vie difficile que lui imposaient les circonstances.

Mère de plusieurs enfants, elle monta, pour être à même de les élever et bien élever, un pensionnat de jeunes filles qu'elle dirigea jusqu'à l'époque de son retour en France, à l'avènement de Napoléon III. Modeste, bonne et simple, elle a laissé à Bordentown la réputation d'une femme des plus méritantes.

Au moment où nous sommes arrivés (4826), la vie familiale menée à Point-Breeze tend à perdre quelques-uns de ses plus précieux éléments. Encore une année et Gharles-Lucien et sa femme, ainsi que leurs enfants vont retourner en Europe. Joseph éprouve Jes mêmes terreurs d'isolement que lui avait déjà causé la prévision du prochain départ de sa cadette Gharlotte.

Il est Jout naturel qu'à un tel moment ses yeux se soient tournés vers l' Ancien-Monde et aient suivi ses enfants dans leur retour sur ce vieux continent. Il est tout naturel également que des démarches aient été faites en vue de lui permettre, à lui aussi, un semblable retour. Elles furent faites en efifet; mais leur

résultat ne dut guère être satisfaisant, puisque le comte de Survilliers crut de sa dignité d'en refuser le bénéfice. Le Poulson (25 juin 1829) cite une lettre de ce prince, adressée, dit-il, à une dame d'Europe, le 26 décembre 1826, où se lisent ces lignes:

Je pense qu'il serait insensé de songer à quitter un pays où je trouve tout ce que le Vieux-Monde réclame. Mon éloignement de mes amis est la seule considération qui puisse entrer en ligne de compte avec les avantages que j'y trouve.

J'ignore si je les verrai jamais : ceux qui président aux destinées de TEurope doivent d'abord me connaître pour ce que je suis, et c'est trop exiger des passions humaines.

Il faut lire ici entre les mots et voir toute l'amertume déguisée sous une apparence de satisfaction entière, procurée par l'existence américaine. La phrase où il est dit que le signataire a besoin d'être connu pour ce qu'il est par ceux qui président aux destinées de l'Europe^ contient sous une forme ironiquement pénible, la pensée secrète qui l'anime.

Un article précédent qu'avait publié le même Poulson au mois de juillet de l'année 1826 et que suivra bientôt une note contradictoire (20 septembre), sont en quelque sorte comme un écho de l'irrésolution et des sentiments divers du comte de Survilliers à cette époque.

On lit dans le premier article: « L'ex-roi Joseph-Napoléon a prié le roi de Suède de demander au roi de Hollande de l'autoriser à résider dans cette dernière contrée. La requête a été déférée au roi de France qui, dans un conseil de Cabinet, aurait décidé en sa faveur. »

La note rectificative ne tarde pas à suivre : « le membre de la famille Bonaparte qui a fait des démarches pour être autorisé à résider en Hollande est probablement Louis et non pas Joseph. »

Faut-il accepter cette nouvelle version ou n'y voir qu'une tactique destinée à couvrir de mauvais résultats non avoués. Ce qui permettrait cette dernière supposition, c'est que le journal le Pilote^ du 7 août 1826, cite un article de la Qtiotidienne^ qui se montre très effrayée de l'arrivée de Joseph à Bruxelles, Or, la Quotidienne reflète assez exactement l'opinion royaliste d'alors. Dans ce cas, l'annonce de l'acceptation de la demande de Joseph par le roi, dans un conseil de Cabinet, n'aurait été qu'un ballon d'essai.

Quoiqu'il en soit, le besoin qu'éprouvait le comte de Survilliers de coudoyer le plus possible de compatriotes et d'entendre parler la langue de la patrie se montre chaque fois que l'occassion se présente d'arriver à ce résultat. Puisqu'il ne peut pas revoir la France,

v!e de famille 307

il tente au moins de faire entrer tout ce qu'il peut de la France dans sa vie. Or, un des traits les plus typiques de notre caractère national, c'est le goût extrêmement vif des choses de théâtre. Joseph n'y échappe pas, et le théâtre qu'il désire, à la fondation duquel il essaie d'aider par sa souscription, est un théâtre français. Le directeur de la troupe française en représentation à la Nouvelle- Orléans, ayant écrit au comte de Survilliers qu'on lui faisait trop cher la location d'une salle pour qu'il pût venir jouer à Philadelphie, Joseph écrivit de Point-Breeze, 8 mars 1829, à son ami Joseph Kopkinson, pour l'engager à faire une souscription dans le but d'arriver à louer cette salle. « Pour ma part, dit-il, je serai avec grand plaisir l'un des premiers et des plus forts souscsipteurs*. » Le chef de troupe dont nous venons de nous occuper avait eu quelque temps l'espoir d'entraîner à sa suite l'acteur Talma en Amérique. Mais le refus péremptoire de ce dernier mit fin à ce bel espoir*. L' ex-roi d'Espagne ne fut donc pas à même d'applaudir à Philadelphie le célèbre tragédien pour qui son frère avait eu une si haute estime et dont lui-même n'avait pas craint de faire son ami ; mais lorsque le

* Lettre autographe communiquée par M. Olivier Hopkinson.

* Une lettre de Talma à ce propos a été publiée par les journaux américains du temps.

rénovateur de la tragédie mourut et qu'il fut question de lui élever uiie statue, il n'en tint pas moins à se placer au premier rang parmi ses admirateurs, avec une souscription de mille francs*.

Le frêle espoir qui restait à Joseph dé conserver encore quelque temps sa fille auprès de lui reposait uniquement sur la santé d'un enfant que la princesse nourrissait. Cet espoir devait donc diminuer de jour en jour et prendre fin dans un temps peu éloigné*.

L'heure arriva enfin où il fut impossible de retarder plus longtemps les événements où le pauvre père se vit même dans l'obligation de servir par ses relations un départ qui lui déchirait le cœur.

On lit dans les Mémoires du président John Quincy Adams^, le passage suivant relatif à ces ipaternelles négociations :

Octobre 4827. — Le comte de Survilliers et le prince de Musignano m'ont fait visite avant mon départ de rUnited States Hôtel (à Philadelphie)*; et plus loin : « j V dîné avec M. Sargeant. Il m'a parlé du désir exprimé par le comte de Survilliers de voir son gendre et sa

< Il souscrivit une pareille somme pour le monument du peintre David (Poulson, 21 mars 1827).

* Joseph écrivait à M. Hopkinson de Point-Breeze, le 21 janvier 1827 : < Je ne viens pas à Philadelphie, renfantquema fille nourrit ne serait pas en état de supporter le voyage. »

' John Quincy Adams ; Jtfemofr» comprising his diary front 1795 to 1848 ; Edited hy B. F. Adams. Philadelphia. 12 volumes in-8« 1874-

* Vol. Vil.

fille autorisés à prendre passage sur le navire de '^'tat le Delaware^ dont le départ pour la Méditerranée -est prochaiUf. »

Une lettre du même président Adams, écrite à M. Joseph Hopkinson, nous le montre fort désireux de servir, dans les limites de son pouvoir, rintention manifestée par Joseph Bonaparte.

Washington, 6 novembre 1827.

Cher Monsieur,

Je pense que le fils et la fille du comte du Survilliers peuvent obtenir leur passage à bord du Delaioare, C'est et ce sera toujours avec plaisir que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour être agréable au comte.

Les arrangements de détail pour ce qui touche à la dépense commune constituent la principale difficulté. Il faudra donc s'entendre à leur sujet avec le commandant du navire sous l'approbation du secrétaire de la marine.

Il est indispensable que cet administrateur soit informé (mais non officiellement, et d'une façon toute privée) du nombre de personnes accompagnant le fils et la fille du comte, ainsi que de leur emploi^.En outre, il est nécessaire de connaître où ils désirent débarquer.

* Ibid, p. 331.

* Cette liste nous est fournie par une lettre de Joseph lui-même, adressée à M. Hopkinson,dont voici la teneur :

Point -Breeze, 2 décembre 1827.

Prière d'écrire au capitaine Da'wson («te), commandant le Delaware pour les préparatifs et provisions nécessaires au passage de cinq personnes : mes 'deux enfants, une bonne, une femme de chambre, un maitre-d'hôtel, un enlant de quatre ans et un de dix-sept mois.

P.-S. Je suppose toujours que le Delaware pourra mettre à terre mes enfants dans 1 un dies ports de la Méditerranée, Livoume, Civitta- Vecchia ou Genès, — mais non dans les ports espagnols ou napolitains et qu'il va d'aboxd dans la Méditerraimée.

Il faudra donc s'assurer, avant tout, s'ils ont arrêté cet endroit, après s'être informé que leur débarquement ne donnera lieu à aucune difficulté avec le gouvernement dont dépendra ce port.

Le côté délicat de quelques-uns de ces points d'enquête a empêché de répondre de suite à vos lettres. Vos relations avec le comte vous permettront, sans doute, d'obtenir de sa part et de nous transmettre les éclaircissements désirés, d'une manière dont il ne puisse être blessé, et qui lui prouve, au contraire, mon vif désir de l'obliger, ce dont, je l'espère, il ne doutera nullement. Tout ceci est de la plus haute importance, pour arriver au résultat que l'intérêt que vous portez au comte doit vous faire souhaiter.

A vous bien sincèrement.

John Quincy Adams*

A Monsieur Joseph Hopkinson.

Le concours précieux ainsi prêté à ces arrangements de départ, motiva de la part du prince de Musignano et de Joseph lui-même une visite de remercîment, à laquelle il est fait allusion dans les Mémoires de cet homme d'État américain : « Le prince de Musignano,

Charles-Lucien Bonaporte, m'est venu voir

Il m'a remercié pour le passage obtenu sur un navite aussi sûr, et m'a informé que son oncle, le comte de Survilliers, l'avait accompagné jusqu'à Baltimore, et qu'il arriverait ici sous peu de jours 2. »

* Lettre autographe Gommuuiquée par la Société historique de Pensylvanie.

« Vol. VU, p. 392.

Le Poulson du 23 février 1828 insère Tavis suivant : « Le navire du gouvernement américain Delawarey de 74 canons, capitaine John Downes, à destination de la Méditerranée, ayant reçu Tordre de mettre à la voile, a quitté Hampton Roads* le 19 courant. »

Une lettre d'un officier du bord, reproduite par le môme Poulson, nous initie aux péripéties de la traversée :

U. s. Ship Delaware 74.

Port de Gibratar, 24 mars 1828.

J'ai le plaisir de vous informer de notre bonne arrivée ici, après un voyage de trente-huit jours, assez long et passablement agité. Le troisième jour de notre navigation éclata une violente tempête qui dura cinq jours.

Un vieux loup de mer a prétendu que le vent avait failli enlever le reste de ses cheveux. Les vagues semblaient des montagnes ; mais le noble Delaware les franchissait majestueusement en fait, comme dirait Lord Ryron : a il semblait défier les éléments en flots, en tant que formes, résistance et comme fin voilier. Nous n'avons eu que des vents debouts et des grains depuis notre départ et ne sommes ancrés ici que pour les dépêches, s'il en arrive. Nous allons partir dans quelques heures pour Livourne où nous débarquerons le prince et sa famille, et de là nous irons rejoindre l'escadre ^

* Rade de Fort Monroe, baie de Chesapeakc (Virginie).

* Poulson, 30 mai 1828.

On arriva enfin à Livoume après une traversée de plus d'un mois et demi : Le prince, avant de mettre pied à terre, écrivit à son collègue de l'Académie des Sciences, le D' Isaac Hays, une lettre datée : « A bord du DelawarCj en vue de Livoume, mais avec un vent debout impatientant, le 8/9 avril 1828 », dans laquelle il parle des cinquante longs jours de navigation*.

Resté seul, le comte de Survilliers éprouva le besoin d'échapper aux pensées de vide et d'abandon qui revenaient Tassaillir, par d'actfs déplacements.

Nous lisons dans une correspondance de New- York (18 juin), reproduite par le Poulson : « Le comte de Survilliers et sa suite sont arrivés hier soir à Thôtel Adelphi, venant de Bordentown. Le comte va voyager dans le Nord et s'arrêtera en route à Saratoga pour y prendre les eaux. Le prince Murât est attendu aujourd'hui. »

C'est le comte lui-même qui va nous entretenir des motifs intimes et tout de sentiments, de ce voyage.

Lac Diane, le 27 juin 1828.

Depuis le départ de Zénaïdeje me trouvais si seul à Bordentown que j'ai entrepris le voyage de Black River

* Lettre autographe inédite obligeamment communiquée par le docteur i, Minis Uays.

OÙ je suis actuellement. M. Sari est avec moi, mais il ne voit pas l'heure de retourner à Bordentow où sa famille est rentrée.

Donnez-moi des nouvelles de maman, je lui ai écrit par Zénaïde ; je sais qu'elle est arrivée à Livourne,mais je n'ai pas eu de nouvelles de sa sortie de la quarantaine.

Je compte d'ici me rendre à Saratoga où j'ai coutume de prendre les eaux.

A mon cher Roboglia, à Rome^

* Lettre autographe communiquée par M. Eugène Gharavay.

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