‹ Joseph Bonaparte en Amérique: 1815-1832Chapitre 18 sur 41 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

OORRBSPONDANCB

SoMMAiRB : Mémoires et GorrespoDdance. — S'écrire au jonr le jour. — La vie Dotée an passage. — L'homme dans les choses. — Le déshabillé. — Enquête morale. — Débrouiller les fils. — Lettres de Tannée 1827. — Vide de Tabsence. — Madame Reating. — Bonnes nouvelles de Léon.

— L*enfant de Bordentown. — Un filleul de Joseph. — Raccroché à l'affection d'un enfant. — Léon de New- York et Léon de Point-Breeze. — Les connaissances nouvelles.

— Madame Murât et sa famille. — Stanislas de Girardin.— Le docteur Mongès. — Projets de M. de Mélito. — Paris pour TAUemagne ! — Verve de Béranger. — Chansons.

— Métamorphose de Jupiter. — Vie précipitée. — Troupe d'artistes français. — M. Sari. — Institution de M. Peugnet. —Réalité et beaux espoirs.-^ Philosophie à l'épreuve. Achille Murât. — Le fils de Jérôme. — Les départs. — Encore plus seule. — Pour l'Italie. — Béranger à Point- Breeze. — Départ irrémédiable. — Vie de Napoléon j par Walter Scott. — A Norfolk. — Derniers signaux d'adieu.

— Vers le Delaware. — En imagination. — L'obsèdent souvenir. — Abrogation de la loi de proscription. — Le Courrier des Etats-Unis. — Agents en France. — Subventions aux journaux.— Simple particulier. — Susceptibilités ou incompatibilités d'humeur. — Paralysé par la distance.

— Inquiétudes et renseignements. — Famille Butler. — Docteur Chapmann. — Ennuis de propriétaire. — Droit français. — Origine divine ou historique. — Voie ferrée d'Amboy à Camden. — Point-Breeze coupé. — Circuit Court de New-Jersey. — Procès entamé. — A l'amiable. — Nouveau mode de locomotion. — Récit de voyage d'un fermier anglais. — D'Amboy à Bordentown. — Voitures attelées. — Un demi-dollar par repas. — Buvette. — Elégant hôtel. — Barbier, chevaux, voitures, etc. — Véritables villes flottantes. — Hangars aux relais. -•- Se re-

muer et agir. — Un Bourbon ! — Secousse de 1830. — Navire Hibernia. — La Marseillaise au Park-Théâtre, de New-York. — Journal de Francis Lieber. — Les comtes d'Otrante. — Scepticisme. — Les naifs avaient raison. — Départ prochain annoncé par la Mount Holly Chronicle. — Protestation sous forme d'adresse. — History of the Se-cond War, par Ingersoll. — Diverses lettres politiques. — Le notaire Duponceau. — Au général Lallemand.— Louis- Philippe, roi des Français. — Caractère officiel. — Contretemps. — Date du 24 septembre. — Enregistrement défi nitif. — Action impossible. — Nécessité de se rapprocher.

Le document écrit, qui nous permet d'étudier le mieux un homme, c'est certainement sa correspondance. Dans des Mémoires, aussi consciencieux qu'on ait eu l'intention de les écrire, on prend involontairement une attitude, on endosse un costume ; on se présente, non tel que l'on est en somme, mais tel que l'on aurait voulu être, tel au moins, que le fond de vanité inhérent à toute créature humaine, nous porte à nous juger. 'Dans une correspondance, au contraire, on se livre toujours plus ou moins à un moment donné.

On s'écrit au jour le jour, sous le coup des émotions, sous l'impression dominatrice des circonstances. Aucune liaison voulue, facticement établie entre les faits, dans un but d'apologie personnelle. C'est la vie ellemême, notée au passage, qui coule ici avec ses saccades, ses remous, ses contradictions, reflétant l'homme dans les choses auxquelles il se trouve mêlé. Il ne parviendra pas à se

dissimuler aux yeux de l'analyste perspicace ainsi armé. Certes, il est toujours homme:

il cherchera à se montrer sous un beau jour, il se costumera encore pour celui-ci, pour celui-là ; mais on pourra justement le mieux surprendre dans les moments de changement de déguisement. Il s'habillera d'une façon pour l'un, d'une façon différente à l'intention d'un autre correspondant. Comment pourraitil en agir ainsi sans se déshabiller, vingt, cent fois. Une correspondance un peu étendue et variée, forme tous les éléments d'une enquête morale. Les concordances comme les discordances peuvent servir de base à une sérieuse instruction. Promener le coupable dans tous les sens en le laissant s'enferrer ou se couper, telle est la méthode suivie dans une instruction criminelle: c'est une arme analogue, un procédé d'investigation similaire, que met dans nos mains une correspondance. Il ne reste qu'à débrouiller les fils, ce qui est précisément le rôle de la critique.

C'est ce que nous allons tenter de faire pour la partie de la correspondance inédite de Joseph Bonaparte que nous avons pu nous procurer.

Les quelques lettres qui. se rapportent à l'année 1827, nous montrent Joseph sous le coup des préoccupations que lui cause le

prochain départ de sa fille Zénaïde pt de son gendre. La petite colonie de Point-Breeze a déjà perdu quelques-unes des personnes qui la composaient et ranimaient de leur grâce ou de leur amabilité. C'est à ces personnes que le comte de Survilliers écrit, et c'est à propos du vide que lui fait ressentir leur absence qu'il revient fatalement à la pensée de la séparation, plus douloureuse encore, qui va avoir lieu bientôt.

Il écrit à M. Félix Lacoste :

Point-Breeze, 12 mai 1827.

Monsieur,

Vous serez bien surpris que ce soit Madame Keating* qui vous remette cette lettre à Paris. Elle quitte Bordentown pour un grand voyage. Sa santé la conduit en France. Elle compte aller à Barrèges. Vous savez combien je m'intéresse à elle. Elle voyage avec Monsieur son beau-frère et Madame sa belle-soeur, qui connaissent Paris depuis longtemps. Je lui donne cette lettre, convaincu que vous serez bien aise de la voir ainsi que Madame Lacoste. Je vous prie de me donner de vos nouvelles. J'ai de très bonnes nouvelles de Léon^ et quoiqu'on en puisse dire, il se fait remarquer, non seulement par son intelligence, mais aussi par sa douceur et son application. Assurez Madame de mes regrets et de toute amitié ; mais il faut bien se résigner, vous voyez que votre exemple est malheureusement suivi et que

^ Fille du Juge Hopkinson, voisin de campagne et intime ami de Joseph. Après la mort de M. Keating, elle se remaria avec M. Biddle.

* Fils de M. et Madame Lacoste et filleul de Joseph. Il entra à Técole de marine de Brest. Il mourut dans sa dix-septième année.

Madame Keating, elle-même, Tenfant de Bordentown, nous quitte : Achille* est ici avec sa femme ; elle est douce, gaie et jolie.

Je vous prie de remettre une de mes gravures à Madame Keating et même deux, si vous êtes parvenu à vous en procurer *.

Une lettre, adressée cette fois à Madame Lacoste, le 29 juin 1827, de Point-Breeze, révèle le même état d'esprit: l'appréhension de l'isolement qu'il sent grandir. Il s'y occupe encore du jeune Léon, son filleul, pour lequel il manifeste une tendresse aussi paternelle qu'éclairée. Il semblerait que l'expatrié, abandonné par les gens d'âge, essaie de se raccrocher à l'affection de cet enfant.

Madame,

J'ai reçu votre lettre du 11 mai, du Havre. Je vous remercie beaucoup de m'avoir vous-même donné de vos nouvelles. J'espère que l'approche du sol natal aura rendu la santé à M. Lacoste, et à vous. Madame, cette charmante gaîté que vous avez apportée de France et que vous me semblez avoir peu perdue dans la vie monotone du Jersey. Nous nous sommes trouvés bien seuls après votre départ. J'ai fait un voyage à New- York où j'ai vu Léon que j'ai trouvé trop accompli. Ce n'est plus le même enfant ; et cependant tous ceux qui ne l'ont pas vu à Point-Breeze, le trouvent tout-à-fait bien tel qu'il est aujourd'hui. Quant à moi, je préfère celui de Point-Breeze.

^Achille Murât.

s Lettre autographe appartenant à l'auteur.

Nous comptons retourner bientôt à New- York. Je vous écrirai sur son compte.

J'ai écrit plusieurs fois à M. Lacoste depuis votre départ. Il m'écrira, me dites vous, en arrivant à Paris. Je me réserve de lui écrire en recevant sa lettre. Je désire beaucoup que le séjour de la France ne vous fasse pas oublier celui du modeste Jersey et que vous persévériez dans les sentiments que vous me manifestez dans votre lettre et que je vous ai toujours connus pour moi. Ma fille, à qui j'ai lu votre lettre, compte vous écrire. Nous avons eu beaucoup de monde depuis votre départ, mais vous devez bien penser que les connaissances nouvelles ne remplacent pas des amitiés de cinq ans. Achille est ici depuis un mois, avec sa femme qui est jolie, douce, gaie; mais elle ne parle pas un mot de français. Sa famille, de sept à huit personne, a passé ici une dizaine de jours. Ses sœurs sont jolies et bien élevées. Elles tiennent à la famille de Washington. Mais aucune d'elles ne parle français. Ainsi, vous devez bien penser que nos conversations ne pouvaient pas être très animées.

Vous n'avez plus trouvé en France M. de Girardin*. C'était, sans contredit, mon plus ancien ami. Ici, j'ai perdu le docteur Mongès ; c'était l'homme auquel j'étais le plus attaché dans le Nouveau-Monde. J'apprends que M. de Mélito veut quitter la France. Je ne conçois pas une telle détermination lorsqu'on n'y est pas forcé. Peut-être, changera- t-il de projet ? Je lui ai écrit dans ce sens. Vous serez peut-être plus persuasive que moi ! Je concevrais que des contrariétés d'opinion le jetassent où je suis. Mais quitter Paris pour l'Allemagne, je ne veux pas le concevoir.

Vous me dites que le tonnerre est tombé dans votre

* Stanislas de Girardin, auleur d*intéressaDts Mémoires, mort à Paris le 27 féfrier 1827.

cabine. U s^est endormi à vos pieds, doux comme an mouton. C'est un joli sujet pour la verve de votre ami Béranger^ dont nous admirons tous les soirs le génie vraiment original. Vous savez que nous lisons deux ou trois de ses charmantes chansons dont vous avez donné le recueil à Zénaîde. Je serait bien curieux de voir le parti que M. Béranger tirerait d'un sujet comme celuici. Jupiter ne s'est jamais métamorphosé de la sorte, que je sache ^. Mais TOvide ou FHorace français peut en savoir plus que nous là-dessus^

Miot de Mélito que nous avons vu, dans le chapitre précédent, faire un voyage en Amérique et séjourner à Point-Breeze, songeant peut-être déjà à l'expatriation dont il vient d'être question dans la lettre ci-dessus, paraissait décidé, cette fois, à quitter définitivement la France.

Joseph, de son exil, et avec le regret pénétrant du pays dont Texilé seul connaît l'angoisse, se révolte contre cette détermination, si en opposition avec les sentiments qu'il éprouve. C'est toujours la môme nostalgie, la même tension de l'être vers la patrie qui fait

* Le poëte chansonnier, qui servait si puissamment la légende napoléonnienne, en la confondant voiantairement dans ses vers avec les aspirations nationales, alors si hostiles aux Bourbons, devait rencontrer en Joseph un admirateur aussi reconnaissant qu'enthousiaste.

* La science mythologique du comte de Survilliers est ici en défaut. Junon ayant conseillé perfidement à sa rivale Sémélé de demander à Jupiter de se montrer à elle dans toute sa gloire, cette dernière eut Timprudente vanité d'adresser cette requête au Dieu qui lance la foudre. Elle périt victime de son orgueil et la fable rapporte que le palais où le roi des Dieux lui apparût, fut consommé, embrasé.

3 Lettre autographe appartenant à l'auteur.

GORRESPONDANGlIt 321

marcher sa plume et se répand en lignes fiévreuses.

La lettre que nous allons citer à présent est dans une note moins pessimiste. Les déplacements vont commencer et, avec eux, une vie précipitée, sur laquelle Joseph semble compter pour s'étourdir. De plus, la présence à New- York de la troupe d'artistes français, que nous l'avons vu prendre sous sa protection, le pousse à se faire illusion sur les ressources que l'Amérique va pouvoir lui fournir pour échapper à son vague ennui.

Point-Breeze, il juillet 1837.

Monsieur,

J'ai reçu la lettre dont était porteur M. Sari qui est arrivé ici hier*. Je pars demain pour Saratoga, Léon est ici avec moi au City Hôtel. Joseph^ ne veut pas qu'il retourne à la pension. Il veut y retourner, sauf à venir passer les vacauces à Point-Breeze. M. Pengnet' veut le remener ce soir chez lui, en sortant de la première représentation du spectacle français qui a lieu ce soir. La compagnie de la Nouvelle Orléans est ici. Les danseurs et danseuses français en grand nomibre sont aussi ici. Après Paris et Londres, je ne pense pas qu'il y ait plus de ressources nulle part en Europe qu'à New- York aujourd'hui.

Je suis allé voir l'établissement de M. Peugnet avant-

< M. et Madame Sari avaient accompagné la princesse Charlotte en Europe, le l" août 1824.

* Joseph, Cls de Charles -Lucien, né à Point-Breeze en février i$î4.

3 Les frères Peugnet, anciens officiers d'artillerie, dirigeaient une ioole de jeunes garçons à Ne^r-York et étaient dans d'excellents termes avec le comte de Survilliers.

322 JOSBPH BONAPARTE

hier, il a quarante-cinq élèves, Il m*a dit que Léon est le plus obéissant et le meilleur de tous.

Je répondrai en détail à votre lettre lorsque je serai plus tranquille aux eaux. Ici, j'ai à peine le temps de lire toutes les lettres que M. Sari a apportées.

J'ai répondu à Madame Lacoste par le dernier packet. Je désire que Paris ne vous fasse pas entièrement oublier àTun ni à l'autre Tamitié que Ton a pour vous à Point-Breeze.

Achille, sa femme et Lucien voyagent avec nous ainsi que MM. Garret et Mailliard, qui a été réduit à tuer tout seul beaucoup de bécasses cette année. Je n'ai pas chassé.

Je vous prie de faire mettre à la poste Tincluse pour Florence.

Agréez mon bien sincère attachements...

Naturellement, la réalité est loin de se montrer conforme aux beaux espoirs enfantés par le mirage du changement à courte échéance. La vie, avec toutes ses triviales discordances et ses inévitables déboires de chaque jour, ses maladies et ses chagrins, met bientôt la philosophie du comte à l'épreuve.

Saratoga, 23 juillet 4827. — Je suis ici depuis dix jours avec ma fille. Achille y est avec sa femme, mais il y est malade. Son frère est aussi avec moi. On danse ici tous les soirs ; mais vous savez que cela ne m'intéresse pas infiniment. Zénaîde ne danse pas, sa cousine soigne son mari. Il y a cette année peu de par-

* Lettre autographe appartenant à l'auteur.

sonnes ici, qui parlent français. Je n*ai rien pu finir à New- York avec MM. Bayard*. Je n*ai vu M. Sari à son arrivée, que peu de temps. Il était exclusivement occupé de sa famille, qui devait partir le plus tôt possible pour Bordentown, sa belle-mère étant arrivée très malade et fort empressée de trouver le repos ailleurs que sur un bateau ou dans une auberge. Elle était logée chez M. Bunker. Vous savez par votre propre expérience, que ce n'est pas une bonne maison pour des malades... Je- désire votre bien, et, s'il faut pour cela que vous restiez près de vos parents à Paris, je ne m'en plaindrai pas. S'il vous ramène en Amérique, je serai bien charmé que vous puissiez trouver, à Point-Breeze, quelques consolations de l'absence de la patrie, et si Madame nous revient un peu moins ennemie du Jersey, je me féliciterai de votre absence momentanée. Il est très vrai que vous avez laissé un très grand vide que rien ne remplit. Cela devait être ainsi pour un Français obligé à vivre dans le Jersey*

Dans une lettre datée de Point-Breeze, 30 août 1827, et adressée à M. Lacoste, Ténumération des contrariétés et de la malchance continue :

Charles arrivé avec les fièvres le 24, Achille gravement malade d'une maladie intérieure. Il arrive demain., ici avec sa femme, de Philadelphie. Le fils de Jérôme^ est aussi arrivé il y a quelques jours. Mais tout cela va me quitter probablement bientôt...

* Les banquiers do New -York.

* Lettre autographe appartenant à l'auteur.

> Jérôme-Napoléon Patterson.

Et les idées de départ viennent le hanter de noaveaa. H dresse la liste des parents ou amis qui vont s'éloigner et s'attarde tristement à les dénombrer.

Je pense que Gharies et Zénalde iront en Italie ; Achille et sa femme en Virginie ; Jérôme à Baltimore'.

On en est anx préparatifs de départ pour Charles-Lucien et sa femme. Le comte de Survilliers, que des deuils d'amis viennent aussi d'assombrir par ricochet, s'effraie de plus en plus de risolement redouté. Mous allons le voir, tâchant d'activer le départ de M. Lacoste qui se disposait à revenir aux États-Unis :

Point-Breeze, 22 septembre 1821.

.... Ma fille a trouvé les deux robes bien jolies, elle les fait faire pour les porter en voyage ; car elle part par le premier bâtiment pour Livourne ou pour Liverpool. Ainsi, je vais me trouver encore plus seul. M. Godard m*a dit qu'il vous attendait bientôt ; mais il n'en sait pas plus que moi là-dessus, je pense. J'écris à Madame Lacoste et, si vous pensez qu'elle ne regrette pas trop Paris, je serais bien charmé que vos affaires et un peu le plaisir de revoir Point-Breeze vous y ramènent Fum et l'autre. Notre société sera bien bornée. Nous avons Madame Sari qui est dans *les larmes par la mort de sa mère. Madame (illisible) qui eut aussi dans les larmes par la mort de son père. Lucien est

* Lefeim aatognphe appartenant à l'auteur.

toujours ici. Achille et sa femme sont de retour. Ils passent Thiver ici. Aujourd'hui Achille est à Philadelphie entre les mains du docteur Ghapman*.

En même temps que cette lettre, une seconde, adressée à Madame Lacoste, se rapporte au même ordre d'idées. Mais elle contient un passage curieux relatif à Béranger, qui paraît avoir eu un instant l'intention de venir à Point-Breeze. Le comte de Survilliers Tencourage, tant qu'il peut, à mettre ce dessein à exécution. Mais il est très probable qu'il ne s'agissait, de la part du chansonnier, que d'un de ces désirs que l'on aime à rêver, mais que, généralement on ne réalise jamais.

Point-Breeze, 22 septembre 1827.

Madame, j'ai remis à Zénaïde les deux robes que vous avez choisies avec votre goût ordinaire. Elle en est bien contente; mais je n'aurai pas le plaisir de les lui voir porter longtemps, car elle me quitte décidément au premier jour pour l'Italie... ^

M. Lacoste me fait espérer que vous ne tarderez pas à revenir en Amérique. Si cela est ainsi, ne pourriezvous pas engager M. Béranger à venir passer quelque temps, et le plus de temps qu'il pourra à Point-Breeze. Je ne doute pas que vous ne lui ayez parlé de ce séjour avec partialité et sa société me sera aussi agréable que la vôtre. Si la mienne lui fait par trop sentir qu'il est bien loin de Paris, eh bien ! il retournera à Paris, et le reverra avec plus de joie. Avec les opinions que je lui

* D^ dont nous avons déjà eu occasion de parler dans notre chapitre con*sacré aux amis de Joseph Bonaparte.

326 JOSBPH BONAPARTE

connais, j*espère qu'il ne sera pas trop mécontent de Point-Breeze et votre présence lui donnera le charme que son imagination lui aura prêté, d'après vos récits*.... »

Dans deux autres lettres que nous possédons et adressées à M. Lacoste, les 29 novembre et 28 décembre 1827, Joseph s'occupe du départ, irrémédiablement fixé, de ses enfants. De la première, nous ne détacherons qu'un paragraphe se rapportant au pamphlet de Walter Scott sur la Vie de Napoléon^ :

Je reverrai avec plaisir la réfutation de Walter Scott, dont vous me parlez. Le public paraît ici ne pas applaudir beaucoup à ce dernier roman de Walter Scott. On voit trop clairement les motifs qui le lui ont fait écrire....

La seconde contient ces lignes :

Je vous écris à la hâte, étant au moment de m'embarquer sur le steamboat de Baltimore, pour accompagner mes enfants qui vont chercher le Delaware à Norfolk, d'où il doit mettre à la voile le 5 janvier 3.,. »

* Lettre autographe appartenant à l'auteur.

* Il a paru en 1827-1828, trois réfutations de l'ouvrage, systématiquement hostile, du romancier, écossais. Les voici : Réfutation de la vie de Napoléon de Sir Walter Scott par M*** (J. F. Caze, d après Barbier) Paris, Baudoin frères, 2 vol. in-12, 1827 ; Réfutation de la vie de Napoléon par le général G[our^ud], Paris, Locard et Davi, 2 parties in- 8» 1827; Réfutation à Sir Walter Scott sur son Histoire de Napoléon. Paris 1828. Nous pensons que c'est de la première réfutation citée que parle Joseph Bonaparte. PhUarète Charles a stigmatisé en quelques mots énergiquement vengeurs la triste besogne de l'auteur de Wawerley vieilli et besoigncux : « Malheur, faiblesse, spéculation de librairie, écho passager d'une colère passagère. »

* Lettre autographe appartenant à l'auteur.

Le Delaware a levé l'ancre. Les derniers signaux d'adieu, les chapeaux et les mouchoirs agités par les passagers ont cessé d'être perceptibles; le navire lui-même a disparu derrière l'horizon. Joseph est retourné à Point- Breeze, et, là, malgré les efforts de ses amis, volontairement plus serrés que jamais autour de lui, il sent tout le vide créé par la distance sans cesse grandissante du bâtiment qui emmène sa fille et ses petits enfants. Rien ne parviendra à combler ce vide. Aucune agitation ne pourra le lui faire oublier. Sa pensée ne quittera plus ce bateau qui trace son sillage sur l'Océan. Puis, quand les rapatriés auront touché au port, pourront enfin fouler le sol d'Europe, il les suivra encore, en imagination, dans leur course et dans leur nouvelle existence. Il aura beau faire, beau se remuer, beau se donner l'illusion d'une vie active, des journées bondées d'occupations multiples, il ne parviendra pas à se distraire d'une idée fixe, d'un constant et obsédant souvenir.

Après le départ de la princesse Zénaïde, nous écrit M. Adolphe Mailliard, il sent un grand vide et commence à s'agiter pour obtenir Vahrogation de la loi de proscription de la famille Bonaparte. Il établit un journal à New- York, le Courrier des États-Unis avec Félix Lacoste, envoie des agents en France pour prier les anciens bonapartistes de faire tous leurs efforts

afin d'obtenir la rentrée de la famille impériale. Il subventionne des journaux à Paris et dépense ainsi de fortes sommes, consacrées à cette campagne. C'est en qualité de simple particulier qu'il prétend revenir et c'est à titre de citoyen français, réclamant le bénéfice du droit commun, qu'il demande avec instance la fin de son exil.

Non seulement l'éloignement de ses enfants lui fait éprouver toutes les langueurs d'une véritable nostalgie; mais encore, il est la source de vives préoccupations se rapportant aussi à leur personne. De près, et mêlé à leurs faits et gestes de chaque jour, il était à même de calmer certaines susceptibilités, de se mettre en travers d'opposition de caractère, peut-être pouvons-nous même dire : d'incompatibilité d'humeur, mais aujourd'hui, l'écho de certaines difficultés d'intérieur lui arrivent singulièrement grossi. Les nouvelles qui lui parviennent indirectement mettent lès choses au pis et les présentent sous le jour le plus sombre. Et lui, est ici, paralysé par la distance, incapable d'exercer la moindre action sur des êtres qui lui sont chers. Il a beau avoir reçu des lettres qui devraient non seulement le rassurer, mais encore lui démontrer l'impossibilité des actes allégués ; rien n'y fait ; l'inquiétude est plus forte que tous les raisonnements du monde. Il écrit à des amis pour avoir de nouveaux renseignements.

appuyer les inductions favorables sur de nouvelles preuves chargées de les corroborer. Une de ses lettres, adressée à M. Joseph Hopkinson, nous fait assister à la crise par laquelle il est en train de passer :

Monsieur,

Lucien m'est arrivé ici hier, avec la nouvelle qui lui a été donnée par une personne dont la famille est en Europe, que ma fille Zénaïde s'était séparée d'avec son mari. Je suppose que cette personne tient à la famille Butler. Vous êtes assez lié avec elle pour savoir la vérité. Je la réclame de votre constante amitié pour moi: il est de fait, que j'ai des lettres de ma fille, de son mari, de ma femme du 4 janvier ; jamais il n'avaient été mieux ensemble : ainsi, si les nouvelles qui m'inquiètent, sont antérieures au 4 janvier, elles sont fausses, et je serai doublement heureux de l'apprendre par vous.

Notre ami, le docteur Ghapman, vous aura dit, sans doute, que mon ftial avait, disparu à son approche, renouvelez-lui ma reconnaissance et mes hommages à vos dames.

Votre affectionné serviteur,

Joseph, Comte de Survilliers*.

Des préoccupations locales, de ces ennuis de propriétaire qui se grosssissent si facilement et tournent si vite au désastre dans l'esprit de ceux qui en sont victimes, viennent

* Lettre datée de Point-Breeze, 16 Mars 1830 et comniunipuée par M. Oliver Hopkinson.

bientôt fondre aussi sur le comte de Survilliers et lui faire envisager tous les côtés pénibles de sa situation. Il a été élevé dans les idées du droit' français ; il ne connaît et n'admet que cette manière d'envisager la justice.

Pour lui, la propriété est toujours d'origine, en quelque sorte, divine. Le point de vue plus moderne, et aussi plus libéral, qui ne lui attribue qu'une valeur historique, qu'une portée sociale, lui échappe complètement. Les lois d'expropriation, si couramment admises à l'heure qu'il est, et qui étaient appliquées sans difficulté à cette époque aux États-Unis le trouvaient donc absolument rebelle à les comprendre. La compagnie qui s'était formée pour relier Amboy et Camden par une voie ferrée, c'est-à-dire pour mettre en communication Philadelphie et New- York, commençait ses travaux de premier établissement. Or, dans le projet des ingénieurs de cette compagnie, la nouvelle ligne longeant le Delaware devait traverser fatalement Point-Breeze et devait couper cette propriété du beau fleuve qui lui servait de ceinture au sud-ouest. Joseph se révolta contre cette perspective, fit de pressantes démarches pour obtenir un changement du tracé. Il adressa une pétition dans ce sens, à la Circuit Court de l'État de New-Jersey dans le but d'arrêter les travaux déjà com-

menées. Mais il dut reconnaître la bonne situation, au point de vue légal de la compagnie contre laquelle il avait même entamé un procès, car nous voyons (d'après un article du Poulson du 15 décembre 1830) qu'il finit par s'entendre à l'amiable avec cette société ^ Quelques modifications en vue de ménager certains points de vue lui furent accordées ainsi que des ponts lui permettant de franchir la voie et de bénéficier des rives du Delaware. Dix-huit mois après les premiers travaux, la ligne ferrée était en pleine exploitation, modifiant complètement le n^ode de locomotion dont nous avons parlé dans notre chapitre V. Un récit de voyage à travers l'Amérique, exécuté en 1832 par un fermier, nous donne un aperçu très pittoresque de la nouvelle façon de se rendre d'Amboy à Bordentown.

* Gela paraît ressortir des faits, quoique, comme il arrive toujours en pareille circonstance, le comte en s'occupant de ces choses (dane une lettre a son ami Ingersoll) se montre fort optimiste et se décerne la victoire:

Point- Breeze, 19 décembre 1830.

Monsieur, J*ai reçu votre lettre du 15, j'avais eu précédemment de vos nouvelles par les papiers publics.

Monsieur Wall a fait un arrangement avec les administrateurs de la Rail-Road. Elle ne passera pas entre le Creeck et la maison, mais de l'autre côté de la route, ce que je désirais : le jugement n'a pas été prononcé, mes adversaires ont craint qu'il ne fût entièrement en notre faveur.

Nous n'avons pas de nouvelles d'Europe depuis deux mois . j'espère que vous ne manquerez pas de venir nous voir à Point-Breeze pendant votre séjour à Philadelphie.

veuillez agréer, je vous prie, mon sincère attachement. Votre affectionné,

JosBPB, comte de Survilliers.

M. Charles Ingersoll, Harriabourg.

(L«ttre autographe communiquée par M. Ingersoll.)

Quoique ce récit ne se rattache qu'indirectement à notre étude, il est si typique et si empreint de couleur locale, si vécu, pour employer une expression à la mode, que nous ne résistons au désir de le détacher de l'ouvrage en question et de le transcrire ici.

Nous quittâmes New-York, en bateau à vapeur, un peu après six heures du matin (1®' juin 1832), et arrivâmes à South Amboy, sur la baie de Raritan, distant de vingt-huit milles, à huit heures et demie.

D'Amboy le voyage jusqu'à Bordentown* se fît en chemin de fer, la distance est de trente-quatre milles, et nous étions dans des voitures attelées de deux chevaux, que Ton changea trois fois en quatre heures ; puis arrivés sur le Delaware, ce fut de nouveau un bateau qui nous conduisit à Philadelphie, où nous arrivâmes à trois heures. Les voyageurs déjeunèrent et dînèrent sur les bateaux à vapeur, le prix de chaque repas est d'un demi dollar. Tout le monde est servi de la même façon et avec les mêmes mets. Il est interdit de fumer dans le salon ou sur le pont. A bord, se trouve une buvette où Ton peut se procurer des liqueurs, des cigares, des cartes de la contrée etc. etc. On a comparé les bateaux à vapeur américains à d'élégants hôtels et, à mon avis, la comparaison est au-dessous de la vérité ; car ces bateaux ont des barbiers, l'on peut s'y procurer des denrées de toute espèce, souvent même des chevaux et des voitures. En un mot, ce sont de véritables villes flottantes.

Peu après le départ de New-York, une cloche avertit que les passagers peuvent acheter des tickets pour le

* Le chemin de fer ne fut poussé que plus tard jusqu'à Camden, rille qui n'est séparée de Philadelphie que par le Delaware.

déjeuner, quelque temps après, c'est pour reconnaître leurs bagages. Quand tous ceux appartenant aux passagers à destination de Philadelphie furent disposés dans une caisse à claire-voie, celle-ci fut enlevée du navire et placée sur une voiture, puis de nouveau, sur un steamer, à l'aide de grues, sans rien déranger du contenu. Les voitures de chemin de fer reposent sur quatre roues et ont trois compartiments, pour six personnes, la plupart munies, avant de quitter le bord, de billets correspondant à leurs places. Les chevaux sont tout harnachés sous des hangars, à chaque relai, de sorte qu'on ne perd pas de temps en les changeant. L'organisation sur cette ligne est excellente*.

Joseph oscillait dans ses désirs, vacillait dans ses résolutions, et se remuait, en somme, plus qu'il n'agissait réellement. La révolution de 1830 produisit la secousse qui devait décider de Torientation future de son existence.

Les événements semblaient venir d'eux-mêmes au devant de lui. Il n'était pas homme à se dérober à des devoirs ^ que lui imposait son rôle de chef de famille.

Il faut se reporter en esprit à l'époque où eut lieu cette révolution inopinée, et se rappeler l'état de l'opinion publique en France à cette date ; il faut aussi se faire une idée de la façon dont un Bonaparte, vivant à plus de mille lieues de sa patrie, entouré d'amis et de serviteurs nourris de la légende impériale, occupé

* Patrick Shirreff, Farmer. A tour through America, etc. Edimburgh, Ballantyne and C% iii-8. 1835.

lui-même à fixer les bases historiques de la grande épopée : — pour comprendre à quel point Tavènement d'un Bourbon, même de la branche cadette, au trône, devait paraître impossible et monstrueuse au châtelain de Point-Breeze. Il n'avait ni suivi ni pu suivre la tactique intime, les habiletés diplomatiques, les compromissions des chefs du parti libéral. Pour lui, il n'y avait pas d'Orléans : il ne voyait se dresser qu'un Bourbon. La situation historique devait donc lui paraître toute simple : l'ancien régime abattu, et la nation française n'étant pas mûre pour la République, le drapeau aux trois couleurs ne pouvait flotter dignement que dans les mains d'un Prince représentant le sentiment national moderne, en incarnant à titre d'héritier, la plus grandiose et la plus superbe manifestation, et reconnu, d'ailleurs, par les députés de cette nation* comme successeur désigné de celui que l'étranger avait banni par la force et contre la volonté de tous.

La nouvelle de la Révolution de Juillet éclate à New- York, le 3 septembre 1830, apportée par le navire Hibernia, capitaine Maxwell, arrivant de Liverpool, avec les journaux de Paris du 3 août. La Marseillaise est chantée en français et en anglais au Park-théâtre, de

* En 18i5.

New- York, le soir même, vendredi 3 septembre. L'enthousiasme est général parmi les Français de cette ville, seuls, quelques esprits se montrent sceptiques, en face d'ime annonce aussi inattendue. Francis Lieber, dans son journal, mentionne : « Septembre /" iSSO. Les deux jeunes comtes d'Otrante* demeurent dans notre Boarding House et nous rendent visite.. Ils sont bien informés et ce sont des jeunes gens simples ». Cette constatation que les jeunes comtes sont bien informés forment une antithèse caractéristique avec les lignes suivant immédiatement : « Septembre 3. Nouvelle de la Révolution en France télégraphiées à la ville du navire Hibernia^ & en rade de New- York.

Cela nous a été communiqué pendant que nous étions à table pour le thé, en présence des comtes d'Otrante, et cela nous a paru tellement surprenant que personne ne voulait y croire. » Comme il arrive souvent, en fait de révolution, les naïfs avaient raison et les raisonneurs, les individus soi-disant bien placés pour juger des événements, se trompaient dans leur appréciation des choses. En Amérique, l'opinion se dirige immédiatement vers la personne de Joseph, et les journaux, conformant habilement ses actes à ce qu'attend de

* Fils de l'ancien conventionnel, ministre de la police sous Tenapire, Fouché.

lui cette opinion annoncent son départ prochain.

La Mount Holly Chronicle du 17 septembre 1830 n'hésite pas à imprimer :

Nous avons appris que Joseph Bonaparte, Tex-roi d'Espagne, maintenant un citoyen de ce pays (Burlington) * est en train de faire ses préparatifs de retour en France.

De fait, on n'agissait pas avec cette précipitation à Point-Breeze. Le premier acte de Joseph Bonaparte se borna à une protestation contre l'établissement de la monarchie de Juillet, sous forme d'adresse aux membres de la Chambre des députés .• et encore, ne fût-ce pas sans retards et sans corrections, sans refontes nés de ces mêmes retards, que cette protestation vit enfin le jour. Quoique cette pièce ne soit pas inédite, nous la reproduirons à cause de son extrême importance et du jour qu'elle jette sur le caractère public de son auteur. Nous la ferons suivre d'une rapide analyse des péripéties qui présidèrent à son lancement définitif.

Copie de l'adresse de Joseph-Napoléon Bonaparte (comte de Survilliers) à Messieurs de la chambre des députés à Paris, le 18 septembre 1830, dont le duplicata

* BurliDgton est le nom du comté dans lequel se trouTait compris Point- Breeie.

a été déposé dans les archives de M* Pierre S. du Ponceau, notaire public à Philadelphie.

A MM, de la Chambre des Députés à Paris

Messieurs,

Les mémorables événements qui ont relevé en France les couleurs nationales et détruit Tordre de choses établi par l'étranger dans Tivresse du succès, ont montré la nation dans son véritable jour; la grande capitale a ressuscité la grande nation.

Proscrit loin du sol de la patrie, je m'y serais présenté aussitôt que cette lettre, si je n'avais lu parmi tant de noms avoués par la libéralité de la nation, celui d'un prince de la maison de Bourbon. Les événements des derniers jours de juillet ont mis dans tout son jour cette vérité historique, il est impossible aune maison régnante par le droit divin de se maintenir sur le trône, lorsqu'elle en a été expulsée une fois par la nation, parce qu'il n'est pas possible que des princes nés avec la prétention d'avoir été prédestinés pour régir un peuple, s'élèvent au-dessus des préjugés de leur naissance Aussi, le divorce entre la maison de Bourbon

et le peuple français avait-il été prononcé, et rien au monde ne pouvait détruire les souvenirs dupasse: tant de sang, de combats, de gloire, de progrès dans tous les genres de civilisation, tant de prodiges opérés par la nation, sous l'influence des doctrines libérales, étaient des brandons de discorde tous les jours rallumés entre les gouvernants et les gouvernés ; fatigués de tant de révolutions et désireux de trouver la paix sous une charte donnée et acceptée comme une ancre de salut après tant d'orages, les bons esprits étaient en vain disposés à tous les sacrifices ; plus puissante que les hommes d'autrefois restés stationnaires, et ceux qu'une révolution de trente ans avait grandis et régé-

nérés ; en vain le duc d'Orléans abjure sa maison au moment de ses malheurs,- Bourbon lui-même, rentré en France l'épée à la main avec les Bourbons à la suite des étrangers, qu'importe que son père ait voté la mort du roi son cousin pour se mettre en sa place ! qu'importe que le frère de Louis XVI le nomme Lieutenant-général du royaume et régent de son petit-fils ! En est-il moins Bourbon ? En a-t-il moins la prétention de devoir être appelé au trône par le droit de sa naissance ? Est-ce bien sur le choix du peuple ou sur le droit divin qu'il compte pour s'asseoir au trône de ses ancêtres ? ses enfants penseront-ils autrement ? et le passé et le présent ne font-ils pas assez prévoir quel sera l'avenir sous une branche de cette maison ? le 14 juillet, le 40 août, n'annonçaient-ils pas assez les derniers jours de juillet 1830 ? et ces journées, à leur tour, ne menacent-elles pas la nation d'un nouveau 28 Juillet, à une époque plus ou moins rapprochée ?

Non, Messieurs, jamais les princes institués par le droit divin ne pardonnent à ceux auxquels ils sont redevables ; tôt ou tard ils les punissent de bienfaits qu'ils ont reçus, leur orgueil ne plie que devant l'auteur du droit divin, parce qu'il est invisible : les annales de toutes les nations nous redisent ces vérités, elles ressortent assez de l'histoire de notre propre révolution, elles sont écrites en lettres de sang sur les murs de la capitale ; à quoi ont servi et le milliard prodigué aux ennemis de la patrie et les condescendances de tous les genres dont on a salué les hommes d'autrefois ?

Vous construiriez sur le sable, si vous oubliiez ces éternelles vérite's, vous seriez comptables à la nation, à la postérité des nouvelles calamités auxquelles vous les livreriez ; non. Messieurs, il n'y a de légitime sur la terre que les gouvernements avoués par les nations ;

les nations les créent et les détruisent selon leur besoin ; les nations seules ont des droits ; les individus, les familles particulières ont seulement des devoirs à remplir.

La famille de Napoléon a été appelée par trois millions cinq cent mille votes : si la nation croit dans son intérêt de faire un autre choix, elle en a le pouvoir et le droit, mais elle seule. Napoléon II a été proclamé par la chambre des députés de 1815, qui a reconnu en lui un droit conféré par la nation ; j'accepte pour lui toutes^les modifications décrétées par la chambre de 1815, qui fut dissoute par les baïonnettes étrangères ; j'ai des données positives pour savoir que Napoléon II serait digne de la France ; c'est comme Français surtout que je désire que l'on reconnaisse les titres incontestables qu'il a au trône, tant que la nation n'aura pas adopté une autre forme de gouvernement : seul, pour être légitime dans la véritable acception du mot, c'est-à-dire légalement et volontairement élu par le peuple, il n'a pas besoin d'une nouvelle élection ; toutefois la nation est maîtresse de confirmer ou de rejeter des titres qu'elle a donnés, si telle est sa volonté : jusque-là. Messieurs, vous vous devez à Napoléon II, et jusqu'à ce que l'Autriche le rende aux vœux de la France, je m'offre à partager vos périls, vos efforts, vos travaux, et, à son arrivée, lui transmettre la volonté, les exemples, les dernières dispositions de son père mourant victime des ennemis de la France, sur le rocher de Sainte-Hélène. Ces paroles m'ont été adressées sous la plume du général Bertrand. « Dites à mon fils qu'il se rappelle avant tout qu'il est Français, qu'il donne à la nation autant de liberté que je lui ai donné d'égalité ; la guerre étrangère ne me permit pas de faire tout ce que j'aurais fait à la paix générale. Je fus perpétuellement en dictature : mais je

n'ai eu qu'un mobile dans toutes mes actions, l'amour et la gloire de la grande nation ; qu'il prenne ma devise : Tout pour le peuple français, puisque tout ce que nous avons été c'est par le peuple. »

Messieurs, j'ai rempli un devoir qui me paraît sacré. Puisse la voix d'un proscrit traverser l'Atlantique et porter au cœur de ses compatriotes la conviction qui est dans le sien !... La France $eule a le droit de juger le fils de Napoléon ; le fils de cet homme de la nation peut seul réunir tous les partis dans une constitution vraiment libérale et conserver la tranquillité de l'Europe : le successeur d'Alexandre n'ignore pas que ce prince est mort avec le regret d'avoir éloigné le fils de Napoléon ; le nouveau roi d'Angleterre a un grand devoir à remplir, celui de laver son règne de l'opprobre dont se sont couverts les geôliers ministériels de Sainte- Hélène ; les sentiments de l'empereur d'Autriche ne sauraient être douteux, ceux du peuple Français sont pour Napoléon II.

La liberté de la presse est le triomphe de la vérité, c'est celle qui doit porter la lumière dans toutes les consciences : qu'elle parle et que la volonté de la grande nation s'accomplisse, j'y souscris de cœur et d'âme.

Signé : Joseph-Napoléon Bonaparte Comte de Survilliers

New-York, le 18 Septembre 1830.

IngersoU qui tenait un compte très exact, comme il Ta écrit lui-môme, de ses relations avec Joseph^ dit dans son histoire de la seconde guerre entre les États-Unis et la Grande-Bretagne :

Le 19 septembe, Joseph vint à Philadelphie et me fit prier de venir à l'hôtel des États-Unis où après le dîner de sept heures du soir, il me fît la lecture des différentes lettres qu'il adressait : à l'impératrice Marie- Louise, à son père Terapereur François, au prince de Metternich ainsi qu'à la chambre française des députés Compe je lui suggérais l'opportunité de prendre ravis de M. Duponceau, conseil fréquemment employé par Joseph soit comme avocat, soit comme notaire, nous nous rendîmes au bureau de ce dernier, où nous restâmes en conférence jusqu'à onze du soir*.

Le résultat de cette conférence fut qu'il n'était opportun de publier pour le moment qu'une lettre adressée par Joseph au général Lallemand et contenant à peu près la même profession de foi que l'adresse aux députés.

Mais le lendemain matin, 20 septembre, des nouvelles arrivant d'Europe et contenant la proclamation du duc d'Orléans, sous le nom de Louis-Philippe, en qualité du roi des Français, me déterminèrent à différer la publication convenue. J'informai immédiatement Joseph de la chose. Il était déjà parti pour Point- Breeze, d'où je reçus sa réponse à ma lettre. Il approuvait ma conduite.

Malgré cela il y eut des publications de ces divers documents dans lesjournaux. Le comte de Survilliers ne reconnut comme de lui que l'adresse aux députés parue avec les autres pièces. Le 30 mai 1831 seulement, il lui donna son caractère complètement officiel en la fai-

* Ch.-J. IngenoU, Eistoryofthe Second War, etc^Tome 1»',2« Série, p. 388, 389.

* Id., p. 389.

sant constater par le notaire Duponceau, en présence du juge Hopkinson et de M. Ingersoll, que ces deux personnages avaient eu connaissance de ladite pièce vers le milieu de septembre 1830".

Un contretemps se produisit encore : « Le 30 mai 4834, on reçut la nouvelle ici que la chambre des députés à laquelle la lettre avait été adressée, était dissoute. Alors, Joseph désira que Tacte officiel portât la date du 24, il se rendit donc de nouveau chez M. Duponceau dans ce but ; où le changement fut fait.

L'enregistrement fut alors définitif 2.

On voit que la distance à laquelle le comte de Survilliers se trouvait des événements rendait toute action de sa part sur eux à peu près impossible. Lorsque les nouvelles de ces événements lui arrivaient, le fait accompli paralysait sa volonté d'y porter remède. Ces protestations elles-mêmes parvenaient trop tard et, par conséquent, perdaient toute portée.

Il comprit que s'il voulait remplir dans des conditions admissibles son rôle de chef de la famille impériale, il lui fallait à tout prix se rapprocher de la scène où se jouait la grande partie politique qui devait couronner ou engloutir à jamais les espérances des siens

Cette formule un peu vague fut employée pour satisfaire la délicatesse do conscience du juge Hopkinson, qui, n'ayant pas de mémorandum ne voulut pas certifier une date plus précise.

< Ingersoll, etc., p. 389, 390.

et des partisans du fils de Napoléon P'. Son retour en Europe fut donc décidé dans son esprit. Le chapitre suivant nous le montrera occupé à préparer ce retour, au milieu de toutes sortes de difficultés.

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