‹ Joseph Bonaparte en Amérique: 1815-1832Chapitre 23 sur 41 · TUE D*ENSEMBLE · texte numérisé non relu

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de son séjour en Amérique, il joua au bourgeois et au citoyen sans jamais parvenir à être Tun ou l'autre, de fait.

C'est sur cette situation si peu commune et, psychologiquement si intéressante, qu'il n^était pas inutile d'insister. C'est elle qui donne son principal caractère à notre étude. D'autre part, ce n'est que grâce à cette considération que nous expliquons le Joseph Bonaparte redevenu tête de parti après dix-sept ans de séjour aux États-Unis, recommençant vers le milieu de 1832, la vie d'exil agitée, de menées politiques^ en un mot, de prétendant. Son passé historique, aussi court et volontairement sans éclat qu'il eût été, ne pouvait être effacé; il le tenait en réserve pour l'utiliser à d'occasion. Le déterminisme des choses, comme disent lès métaphysiciens, quel que fût son désir intime, l'obligeait à subir la fascination d'un trône. Les appels de membres de la famille dont il était le chef, les espoirs de ses amis, les injustices de ses ennemiâ, tout le ramenait à ce même but. Les orientaux ont raison de dire qu'on n'échappe pas à sa destinée. Le vouloir n'a qu'une valeur bien infime au milieu de la domination de toutes les forces que dégage le milieu environnant.

Nous assistons successivement à l'arrivée de Joseph en qualité de proscrit, subissant les

contrariétés et les difficultés que cette situation enfante ; puis, prenant pied aux États- Unis, après 8L\oir parcouru, étudié et appris à aimer ce pays en apprenant à le connaître ; puis, fixé à Point-Breeze, devenu bâtisseur et manifestant tous les goûts d'un propriétaire amoureux de- son domaine et ne cherchant qu'à Taccroître et à l'embellir, y encadrant en imagination tôUte la durée future de son existence. 11 est alors, autant que son passé d'hier lui permet de l'être, ce comte de ' Survilliers dont il a pris le nom.

L'écho lointain des ambitions des membres de la famille Bonaparte et les pressions des partisans d'un retour au régin^e impérial, n'ont qu'une action tout-à-fait sentimentale et de simple rêverie sur «avied'alorâ. D'ailleurs, jusqu'à la mort du captif de Sainte-Hélène, il n'a aucun rôle politique à jouer, aucun devoir de parent, de chef de famille S remplir. Il s'appartient entièrement.

Nous devons résumer l'impression qu'il nous a causée à cette heure de son exil. On peut là ramener à ces constatations^géûérales : il s'épanouit, se livre, s'épanche volontiers, enfin tout-à-fait à l'aise, bien dans le milieu qui lui convient, propre au développement naturel de ses facultés, aux tendances de sa manière d'être particulière. Il se sent chez lui.

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et est véritablement lui. Né, comme il s'est plu à le reconnaître lui-môme, pour être brave père de famille, propriétaire d'un domaine rural, il s'occupe avec amour de ses constructions et de ses plantations, organise des promenades, des parties de plaisir, des déjeuners en plein air. Il se montre d'une exquise urbanité et d'une galanterie qui ne recule pas devant le quatrain, le badin madrigal avec les dames, qu'il n'oublie jamais de complimenter finement dans ses lettres. Pour toutes les familles des environs qu'il fréquente, qu'il visite et reçoit couramment, il n'y a plus qu'un aimable et opulent voisin avec lequel on est, à la fois, satisfait et flatté de voisiner. Et la chose a lieu sur le pied de la plus cordiale égalité pour les hommes, du plus délicat empressement, toutes sortes de petits soins et de précieuses prévenances à l'égard des dame«, seules souveraines reconnues à Point- Breeze. Les ex-royautés de Naples et d'Espagne^ les grandeurs de la veille, peuvent paraître autant de songes, sinon évanouis, au moins rejetés bien loin, flottant vaguement, en traînées pâles dans la nuit du passé.

Cependant, quelque chose de ce passé se respire à la résidence, non par le fait du maître du logis si l'on veut ; mais du fait de ce logis lui-même. Il est meublé des meubles conseil

vés d'hier, et sachant en faire régner encore autour d'eux comme un reste de persistante atmosphère. Les tableaux, les statues, les bronzes ciselés, les riches tentures, les mille bibelots pendus, placés, semés, tendus dans toutes les pièces, — parlent encore plus peutêtre de cet autrefois, s'en racontant entre eux, s'en redisant visiblement les splendeurs et les gloires. Ils vous murmurent à l'oreille : vous êtes chez un grand de la terre qui désire garder l'incognito ; mais examinez-le attentivement, ce que vous prenez pour des rides cerclant son front, ce sont les sillons produits par le poids de deux couronnes ; c'est le frère de ce Napoléon qui, du fond de son palais des Tuileries, où quelques-uns d'entre nous ont figuré, faisait et défaisait les rois.

Napoléon mort, la situation de Joseph se trouva naturellement modifiée. Il devenait le chef incontesté de la famille des Bonapartes, le seul défenseur possible des droits du roi de Rome, La politique qu'il avait fuie, le reprenait tout entier, au nom d'un devoir sacré.

Il se borne Ipngtemps à la défensive, opposant aux attaques sans nombre,' sincères ou payées, la vérité des faits patiemment mise en lumière et le mépris flagellant d'un honnête homme aux prises avec des esprits étroits ou des consciences vénales. On tentait d'acca

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hier sous des assauts répétés Fépopée impériale. Il s'institua le chef de la défense et mit tous ses soins à faire bonne garde, à parer tous les traits et à réparer toutes les brèches. Il était fatal qu'il s'animât à ce jeu et, emporté par une légitime indignation autant que par des nécessités de stratégie faisant de l'offensive une des formes de la simple défense, il finit par exercer de vives représailles, s'élançant parfois au loin dans la plaine. L'historien et le critique se transforment alors en polémiste sachant rendre coup pour coup et blessure pour blessure. Il en arriva à « ces haines vigoureuses » dont parle Alceste. Plus d'un ennemi, Bourrienne en tête, connut le poids de son bras, et garda les meurtrissures de sa rude et lourde masse d'armes.

Mais son naturel ne l'inclinait pas en ce sens. Joseph était avant tout, un doux et un pacifique.- Pour qu'il assenât ainsi quelque rnaître coup, il fallait qu'on l'eût^ selon la si heureuse locution populaire, fait sortir de son caractère. Il revenait vite à ses habitudes paternes et à ses plaisirs tranquilles.

L'arrivée de sa fille Charlotte, après la mort de Napoléon, dont Joseph avait été accablé aussi bien physiquement que moralement, répandit sur Point-Breeze un charme de féminine jeunesse dont tout se ressentit. La gra-

cieuse princesse était artiste, très sensible aux beautés de la nature qu'elle reproduisait avec talent sur la toile ou le papier : il ne fut plus question que d'art, de motifs d'effet^ de points de vue, etc., etc. Le bon Joseph se mit en campagne et à l'œuvre pour répondre aui^ goûts de son enfant. Il mit son habileté et son expérience de propriétaire ordonnateur de travaux au service de l'aquarelle, de la mine de plomb, du fusain et de la peinture à l'huile. Il fit faire des percées, déblayer de jolis accidents de terrain ensevelis sous une végétation folle, dégager des bouquets d'iarbres d'un heureux groupement ; remuer, retourner sur un point, sur un autre, avec une ardeur infatiguable, un plaisir paternellement épanoui qui devait avoir une indiscutable action sur l'amélioration de sa santé.

Charlotte retournée auprès de sa mère, la reine Julie, fut remplacée par sa sœur aînée Zénaïde. Avec cette dernière, ce fut la musique qui prit possession de la maison. Le prince Charles -Lucien, son mari, y mène l'existence studieuse d'un savant. Leurs deux enfants, nés en Amérique, ravissaient le grand papa par leur tapage et leurs jeux. Les Murât apportent, eux, l'animation de la vie mondaine.

Il avait marié cette fille aînée avec unmem-

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bre de la famille Bonaparte, conforitiément à la recommandation contenue dans le testament de Napoléon. Le mariage de Charlotte, qui eut lieu aussi conformément à cette volonté obéie de rimmortel mort, ne se fit point sans avoir été précédé de manœuvres diplomatiques de la part des membres de la famille désireux d'obtenir pour un fils mis eja- avant, la main de la jeune héritière. Joseph eut à flairer et déconcerter maintes petites intrigues. Il aimait profondément ses enfants et mit toute son application à assurer leur bonheur, autant que la prudence humaine est capable de le faire.

Enfin, demeuré seul par le fait du départ de la princesse Zénaïde pour l'Europe, il commença à douter de Tavenir rêvé jusque-là sur la terre américaine. Il fut pris de nostalgie et se laissa fasciner déplus en plus par des pensées de retour, pour lui aussi, sur le sol du vieux continent.

La Révolution de 1830 vint imprimer à ces velléités, à ces idées encore vagues et flottantes rimpulsion d'un motif déterminant, leur donnant aussi la cohésion qui permet de faire balle^ fait passer du désir hésitant, à la réalisation positive.

Les devoirs du père de famille remplis, ceux plus généraux du chef de famille se dressent devant le frère aîné de Napoléon. Son neveu

le duc de Reichstadt, avait des droits qu'il ne fallait pas laisser tomber en oubli. Ce fut par là que la politique reprit Joseph Bonaparte.

Lui qui avait refusé par prudence, et peut-être aussi un peu par lassitude, les offres de* Lafayette, monta sur la brèche un beau matin.

Il trouva alors ce même Lafayette en face de lui, dans le camp de ses adversaires. « Il faut changer sauvent d'opinion pour demeurer toujours de son parti » a écrit le cardinal de Retz. Le général républicain avait fait l'opposé, faisant aussi la preuve de Taphorisme par le contraire.

Le grand nombre des défections amenées par l'habileté de Louis-Philippe, ne fit qu'exaspérer chez les membres de la famille Bonaparte, par ricochet chez leur chef, le désir de tenter une restauration impériale. Cette famille, elle, demeurait proscrite au milieu de la rentrée générale de tous les anciens expatriés.

Elle chercha à forcer les portes que l'on lui fermait obstinément. Pour cela, il fallait être vainqueurs au lieu de vaincus ; elle se prépara donc à la bataille. Et comme il lui fallait un chef, comme ce chef désigné était Joseph, tous les membres intéressés n'eurent plus qu'une idée, obtenir de lui qu'il vint commencer de près les hostilités, préparer sans relâche, ni distraction de but, la victoire espérée.

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