‹ Joseph Bonaparte en Amérique: 1815-1832Chapitre 6 sur 41 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Sommaire : Surviglieri, Bouchard et comte de Survilliers. — Motifs. — Assurance anglo-saxonne. — Monsieur Bonaparte. — Bénéfice de l'incognito. — Prisonnier politique.

— Lettre au duc de Reichstadt. — Double sauvegarde./ — Pourquoi Survilliers. — Mortefontaine, nom historique.'

— Traité du 3 septembre 1800. — Haute situation passée.

— Article du Poulson. — New-York Gazette. — Tout donné à l'Empereur. — Au moment du départ de Royaû. — Pier* reries. — Acquisition de terres. — Marché ou propositions à étudier. — • Recommandation de Napoléon. — A cheval entre New- York et. Philadelphie. — Propriété de Milord Courtenoy. — Landsdowne. — Étude des lieux et des mœurs. — Souvenirs de Samuel Breck. — Bones. — Joseph apprécié par un fermier américain. — Le cidre et le gouvernement des États-Unis. — Stephen Sayre. — Ferme de deux cent onze acres. — Point-Breeze. — Droit de posséder en Amérique. — James Caret. — Lettre d'engagement. — Acte de la Législature du New -Jersey. — Lettre du gouverneur Dickerson. —Voyages. — Correspondance de Boston.

— GrouchyetLefebvre-Desnouettes. —Le village deBufifalo.

— Chutes du Niagara. — Intérêts dans le nord de TÉtat de New- York. — Créance sur M. Le Ray de Chaumont. — Black River. — Bonaparte dans le Comté deJefferson. — Le comte Real. — Correspondance des Sacket's Harbor. — Impression générale. >- Une résidence ou pied-à-terre. — Communiqué du New-York Evening Post. — Maison de M. Kantzow. — Acquisition pour 600.000 francs. — Parties de chasse. — Lac Diane et lac Bonaparte. — Croquis de la princesse Charlotte. — Pétition à la Législature de l'État de New- York. — Passage du Mémorial. — Un établissement de Français. — A côté du Canada. — Opinion de Napoléon. — Environ quarante millions. — Cent millions et soixante mille hommes. — Lettre d'un Américain. —

Aller aux États-Unis. — Note de M. Mailliard. — Adieux à TEmpereur. ^ « Malade à votre place. » — Sans difficulté.

— Napoléon ne veut pas fuir. — 11 faudrait la présence de l'Empereur. — Lettre relative à Black River. — M. John Lafarge acquéreur moyennant 80.000 dollars. — Anecdote des diamants. — Après Tabdication. — 1815. — Au fort de l'Ecluse Commissaire du gouvernement fédéral.

— Objets de valeur et papiers. — Louis Mailliard. — Les terriers de renards. — Distance des arbres. — Double inventaire. — La cassette enterrée. — Les Cent jours. —

— En 1817. — Départ pour l'Europe. — Passage à Bruxelles.

— Lettres de recommandation. — Naufrage. — La reine Julie. — En Suisse. — Chez M. Véret. — Un touriste anglais. — Deux hommes et des outils. — Extraction de la cassette. — Retour à la maison de M. Véret. — Témoins. — M. Semissaert. — Double procès-verbal. — Ce drôle d'Anglais. — Retour en Amérique. — « Ah ! c'est toi. » — Le lendemain matin.

Joseph Bonaparte qui, selon le récit de James Caret, venait de voyager sous le nom de Surviglieri, et que nous avons vu s'inscrire sur le livre d'hôtel de New- York sous celui de Bouchard, va adopter définitivement le nom de comte de Survilliers.

Nous ne pouvons pas dire d'une façon absolue quel fut le motif qui le poussa à prendre ce titre et ce nom. Mais en procédant par induction, il nous est possible de nous rendre compte des mobiles auxquels il dut obéir en cette circonstance. Une dame anglaise, avec l'assurance familière aux personnes de sa race, suppose gratuitement que l'exilé adopta et titre et appellation, simplement pour ne pas être exposé à se voir traiter démocratiquement

de M, Bonaparte^. Nous verrons, au cours de cet ouvrage, combien était injuste cette supposition, et combien elle impliquait peu de connaissance du caractère et de la tournure d'esprit de l'homme auquel elle prêtait une semblable mesquinerie. Il était d'ailleurs facile de comprendre à quel point le nouveau débarqué devait rechercher le bénéfice d'un incognito relatif. Son nom de Bonaparte, officiellement porté, pouvait suffire pour lui fermer l'asile qu'il venait chercher et pour le faire rendre en qualité de prisonnier politique, au Vieux-Monde qu'il fuyait. Il nous est permis de dire : de prisonnier politique^ car, de quelque nom que l'on décorât le retour obligatoire de l'expatrié en Europe, c'était toujours fatalement pour lui en perspective la perte de sa liberté. La terre d'Amérique seule pouvait lui offrir l'indépendance qu'il cherchait, ainsi que le genre de vie compatible avec cette indépendance. Lui-même se rendait parfaitement compte de la chose, comme le prouvent toutes ses lettres des Etats-Unis. Une d'elles, adressée au duc de Reichstadt nous montre qu'en 1832, c'est-à-dire sur le point de revenir se mêler au mouvement politique qui le rappela vers notre continent, il n'avait pas changé d'avis sur ce point, n'avait pas cessé d'apprécier à leur juste

* M»« Frances Wright.

valeur la double sauvegarde qu'il avait dû à son nom d'emprunt et à sa situation d'hôte d'un peuple libre. Voici, en effet, par quelles lignes il termine cette dernière lettre :

A Point-Breeze, Etat de Jersey, États-Unis d'Amérique, où je vis aussi heureux qu'on peut l'être loin de sa patrie, dans le pays le plus prospère de la terre, sous le nom que j'ai adopté de comte de Survilliers.

Ce que nous venons d'écrire explique l'incognito recherché par l'ex-roi ; mais ne nous initie pas aux raisons qui l'ont conduit à choisir le nom de Survilliers. Survilliers était un petit village situé sur les limites de sa terre de Mortefontaine, et avait sans doute, pour l'ex^propriétaire, le mérite de rappeler de gracieux rêves de bonheur. On pourrait objecter, dans ce cas, que le mot de Mortefontaine luimême était celui qui aurait dû se présenter naturellement à l'esprit du frère aîné de Napoléon. Mais, Mortefontaine était un nom historique, devant par cela même sembler prétentieux, peut-être aussi tant soit peu compromettant, ou tout au moins de mauvais goût. Il avait, en effet, le défaut de rappeler aux Américains le traité du 3 septembre 1800 et les fêtes du mois d'octobre suivant qui eurent lieu à ce même château et que Joseph présida. Il avait eu alors le talent d^y réunir pendant

quelques jours les trois consuls, leurs familles et les memBres du gouvernement, à Làfayette, à La Rochefoucauld-Liancourt amenant leurs amis Américains ainsi que les Français qui avaient combattu avec ces derniers lors de la guerre de l'Indépendance. Survilliers joignait donc à son mérite d'incarner de gracieux souvenirs, l'avantage de ne pas rappeler, comme l'aurait fait Mortefontaine, la haute situation passée du banni d'aujourd'hui.

Poulson^ dans son numéro du 18 septembre, dit que Joseph a apporté une très grande fortune, qu'il a acheté d'immenses terres aux Etats-Unis, sans plus préciser. Un mois plus tard, la New-York Gazette reproduit le bruit que cette propriété est de dix mille acres. Ni l'une ni l'autre feuille n'est dans le vrai.

Joseph, nous dit M. Adolphe Mailliard avait donné à TEmpereur tous ses fonds disponibles lors du retour de rîle d'Elbe, quand Napole'on le remit malgré lui à la tête des affaires. Les économies ainsi offertes montaient à plusieurs millions de francs, lesquelles furent employées à Téquipement de Farmée qu'on levait. Il reçut en échange des bons sur TÉtat, bons qui ne furent jamais payés.

Au moment de son départ de Royan, le roi Joseph ne possédait plus, outre ses collections d'œuvres d'art, que les propriétés de Prangins, château et fermes (sur le lac de Genève) et de

Mortefontaine, comprenant les fermes de Veimars^ SurviJliers, Saint-Sulpice, Montméliant, en plus de la terre elle-même, tous ces biens fonciers mis sous le nom de sa belle-sœur, Madame la comtesse de Villeneuve. Nous le verrons bientôt rentrer en possession de pierreries que les circonstances ne lui avaient pas permis de rapporter lors de son retour en France et qui furent aussi d'un grand secours aux Etats-Unis. Ce fut à l'aide d'un certain nombre de ces pierres de valeur qu'il fut h môme de faire des acquisitions de terres aux États-Unis.

Les bruits d'acquisitions terriennes, enregistrés par les journaux, n'étaient pas tout à fait dénués de fondement. Seulement, conformément à la précipitation habituelle à la presse, on faisait marcher les choses plus vite qu'elles n'allaient réellement, et la rumeur publique transformait en marchés conclus dès projets encore vagues ou des propositions à étudier.

Joseph, qui comprenait bien que son séjour en Amérique pourrait être de longue durée, désirait prendre pied d'une façon solide dans le pays. Mais il entendait bien ne pas le faire à la légère. De plus, il voulait se conformer à certaines recommandations que lui avait faites l'Empereur à ce propos.

Napoléon, consulté par son frère sur la ligne de conduite qu'il aurait à suivre au sein du ]\ouveau-Monde, lui avait répondu qu'il fallait résider entre New- York et Philadelphie, dans un endroit assez près de ces villes pour être à portée des nouvelles et assez éloigné cependant, pour ne pas avoir à redouter les trop fréquentes visites des importuns. C'est conformément à ces indications que nous allons voir le comte de Survilliers étudier la contrée au moyen de locations, avant d'arriver à un achat définitif.

Au mois d'octobre 1815, Id^ New-York Gazette insère que l'ex-roi vient de louer la propriété de Milord Courtenoy sur les rives de l'Hudson, Nous n'avons pu nous assurer de la réalité du fait. Au début de 1816, il loue la propriété de la famille Bingham appelée Landsdowne* où il habite près d'un an. Toutefois, cette résidence ne pouvait être que passagère, à cause de la trop grande proximité de Philadelphie, en opposition avec le désir de Napoléon. Mais Joseph pouvait faire en quelque sorte, de ce point, le centre d'excursions lui permettant de visiter la contrée d'alentour et d'y poursuivre ses recherches avec toute la lenteur et la réflexion désirables.

< Bâtie par John Penn, descendant du célèbre créateur de la Pennsylvanie, et lui-même gouverneur de cette colonie, de 1763 à 1776.

Tout en étudiant les lieux, le nouvel arrivant ne se faisait pas faute d'étudier aussi de près, et sous leurs aspects les plus divers, le caractère et les mœurs des habitants du pays. Les mœurs républicaines, avec lesquelles il se trouvait aux prises, n'étaient pas d'ailleurs faites pour déconcerter son esprit libéral et les tendances généreuses de ses sentiments.

Dans ses Souvenirs, Samuel Breck nous rapporte un assez joli trait se rattachant à cette période de début :

20 avril 1816.

Hier, comme nous nous rendions à Belmont, mon voisin, le fermier Bones m*a informé que Tex-roi d'Espagne avait loué Landsdowne House pour une année ; ajoutant qu'il avait été en sa société le matin même, l'avait trouvé simple et d'un commerce agréable.

20 avril:

Le fermier Bones, qui garde les clés de Landsdowne House a eu aujourd'hui une nouvelle occasion de voir Joseph Bonaparte et s'est même aventuré jusqu'à le prier d'entrer chez lui prendre un verre de cidre ; Joseph a accepté sans façon, s'est assis et, après avoir goûté son breuvage et en avoir fort loué les qualités, a demandé à Bones où il se le procurait. Ce dernier, nature joviale et loquace, a répondu qu'en Amérique chaque fermier faisait son cidre : que, si ce cidre était bon, tout allait pour le mieux, que, dans le cas contraire, il fallait tout de même le boire. 11 a conclu : c'est tout comme le gouvernement américain ; s'il administre honnêtement, chacun est content et heureux ;

s'il administre mal, il ne reste qu'à s'armer de patience et à attendre le terme fixé constitutionnellement pour le changement des législateurs.

Cette conversation a été traduite à Joseph qu'elle a semblé fort amuser*.

Le 2 juillet 1816, Joseph achète de M. Stephen Sayre, sur les bords du Delaware et à deux pas de la petite ville de Bordentown, une ferme dont la situation répond complètement au but qu'il poursuit. Cette ferme, de deux cent onze acres, du nom de Point-Breeze, acquise au prix de dix-sept mille cinq cent dollars, sera le noyau de la superbe propriété que de nouvelles acquisitions successives finiront par . étendre sur un espace de plus de dix-huit cents acres*.

Le marché ne pouvait être passé au nom du fugitif, le droit de posséder en Amérique impliquant le titre de citoyen des Etats-Unis. Ce fut le secrétaire-interprète de Tex-roi, James Caret, qui prêta son nom à la transaction, tiprès avoir signé par devant témoins et à la date du 27 août 1816, une lettre d'engagement, disant « qu'il achète la propriété conime ami et agent de Joseph Bonaparte, comte de Survilliers, et qu'il transmettra à tout moment et à première

* Recollections of Samuel Breck vnth passages from his note-book (1772- 1862), éditedby H.-E. Scudder. Philadelphia. Porter et Coates, in-li», 1877, p. 248-249.

* Voir appendice A.

réquisition, partie ou total des terres ainsi achetées à quelque personne que ce soit désignée parle dit Joseph Bonaparte. »

Le 22 janvier 1817, Joseph obtint de la législature de l'État de New-Jersey un décret de droit de posséder qui rendit inutile cette espèce de jidei commis.

Nous donnons une traduction de cet acte intéressant.

Etat de New-Jersey.

Acte pour autoriser un étranger, non naturalisé, à acheter et à posséder des biens immeubles dans cet Etat.

1° Qu'il soit décrété par le Conseil et l'Assemblée générale de cet Etat, et il est par ce fait décrété en vertu des pouvoirs desdits, que : il spra ^t il est loisible à tout étranger non naturalisé, n'étant sujet d'aucun état ou d'aucune puissance en guerre avec les États- Unis, à Tépoque de Tacquisition, d'acheter des terres, habitations et biens immeubles dans cet Etat et d'avoir et posséder ceux, lui ou elle, son ou ses héritiers ou ayant droit, pour toujours de la façon qu'ils le jugeront comme ainsi que tout citoyen des États-Unis en a le droit. Il sera toujours excepté que rien ne sera interprêté de façon à rendre éligible aucun étranger non naturalisé à aucune fonction publique dans cet État, ou capable de voter à aucune assemblée de la ville ou élection de Conseil Législatif et de l'Assemblée générale, des Shérifs ou des Coroners dans cet État, ou pour les représentants du Congrès, ou les élections pour le Président et Vice-Président des États-Unis.

2® Et qu'il soit décrété que tous achats de terres.

habitations et biens immeubles dans cet État, qui auront été faits par des étrangers non naturalisés avant la promulgation de cet acte, soient considérés bons et valables, à tous égards comme si le même achat avait eu lieu après la dite promulgation. «

En la Chambre du Conseil, 22 janvier 1817.

Cette loi ayant été lue trois fois au Conseil, il a été résolu qu'elle serait promulguée par ordre dudit Conseil.

Signé : Jesse Upsen, Vice-Président.

Local de rAssemblée, 25 janvier 1825.

Cette loi ayant été lue trois fois et confrontée dans le local de l'Assemblée,

Il a été résolu qu'elle serait promulguée par ordre de. ladite Assemblée.

Signé : Charles Clarks, Orateur,

Bureau du Secrétaire, 22 janvier 1825

J. Dan. Coleman, secrétaire de TÉtat de New-Jersey^ certifie que la présente est une transcription fidèle de la Législature de New-Jersey. Passéle jour et Tannée ci-dessus indiqués, et conservé aux archives dudit bureau.

Donné de ma main et revêtu du sceau du bureau, en cette ville de Trenton, le jour et l'an inscrits ci-dessus

Signé : Dan. Coleman

État de New-Jersey

Isaac H. Williamson, gouverneur de l'État de New- Jersey.

A tous ceux qui auront connaissance des présentes, salut.

Je soussigné, déclare que Daniel Coleman, lequel a

paraphé le susdit certificat, était à l'époque où Taçte fut délivré et encore présentement, secrétgcire de TEtat de New-Jersey, dûment approuvé et commissionné, et que créance entière peut et doit être donnée en conséquence à ses titres officiels.

Donné de ma main et revêtu du grand Sceau de TEtat à Trenton, ce vinfijt-troisième de février, Tan du Seigneur mil huit cent vingt-cinq et le quarante-neuvième de l'Indépendance des États-Unis.

Signé : Isaac H. Williamson

Pour le gouverneur :

Dan. Coleman, Sea^é taire.

Selon toutes probabilités, le document que nous venons de reproduire et dont nous devons communication à Tobligeance de M. Adolphe Mailliard avait été réclamé et obtenu par Joseph à l'époque où^ désireux d^être officiellement propriétaire dans TEtat de New- York, comme il l'était dans celui de New-Jersey, il adressa dans ce but une demande (1" mars 182S) à la législature compétente.

Non-seulement l'Etat de New-Jersey avait accordé à Joseph des droits de propriétaire égaux à ceux des citoyens Américains, mais encore, en l'informant de la délibération prise en cette occasion, il tint à lui exprimer combien le désir de lui être agréable avait pesé sur sa décision en cette circonstance*. Voici,

* Aux États-Unis, les habitants du New-Jersey étaient autrefois volontiers traités d'Espagnols par raillerie. S'il faut en croire une tradition accréditée dans le pays, ils durent justement ce sobriquet à la façon dont ils accueil-

en effet, la lettre que le frère de Napoléon reçut de la propre main du gouverneur :

Trenton, New-Jersey, le 28 janvier 1817.

Monsieur,

M. IngersoU vous remettra copie d'un acte de la législature du New-Jersey autorisant ^les étrangers à posséder des terres dans cet État. Le dernier paragraphe dudit acte vise particulièrement votre cas.

Je saisis cette occasion pour vous exprimer la sincère gratitude que me fait éprouver la préférence que vous avez donnée à cet État, en le choississant comme lieu de votre résidence.

Les membres de notre législation se joignent à moi pour vous assurer de leurs bienveillants sentiments à votre égard. L'acte qu'ils viennent de faire passer en est la preuve la plus convaincante.

Le comte Sourveillier (sic)

Signé : Mahlon Digkerson*.

Joseph ne bornait pas ses déplacements aux excursions restreintes que nous lui avons vu faire autour de Philadelphie et qui devaient se terminer par l'acquisition de Point-Breeze.

L'année 1817 nous le monjre entreprenant de plus importants voyages.

Le Poulson du mercredi 3 juillet de cette année publie une correspondance de Boston dans laquelle il est dit :

lirent et à la manière respectueusement sympathique dont ils traitëren Joseph, ex-roi d'Espagne.

* Au dos de celte lettre, écrite en anglais, dont nous devons communication à M. Adolphe Maiiliard, se lit celte suscriptlon : «c Le Comte Sourviellier {sic) à Philadelphie aux soins de M. Ch.-J. IngersoU.

Joseph Bonaparte voyageait dernièrement dans la nouvelle Angleterre, et ce voyage ne fait que précéder celui qu'y doivent faire cet été le comte Regnault de Saint-Jean d'Angély et les officiers généraux Grouchy et Lefebvre-Desnouettes.

Le 15 septembre, le même journal annonce que Joseph Bonaparte a passé quelques jours auparavant à Utica (État de New-York), se rendant au Niagara. Puis, le numéro du jeudi 25 septembre enregistre, d'après une correspondance de Buffalo, du 16, que : « le 10 septembre Joseph Bonaparte est arrivé dans ce village*. Le lendemain il a été sous la rivière Niagara et a contemplé les chutes. Il a quitté Buffalo le 13 pour vevenir à Philadelphie par Erie (Pennsylvanie). 11 était accompagné de plusieurs Français. »

Les divers voyages entrepris ne le sont pas exclusivement dans un but dé curiosité, d'instruction ou de délassement. L' ex-roi d'Espagne a, en effet, des intérêts à surveiller dans le nord de l'État de New- York.

Vers la fin de l'Empire, Joseph avait prêté à M. Le Ray de Chaumont^ une somme de

* Aujourd'hui ville de 200,000 iiabitants.

' Jacques Donatien Le Ray de Chaumont, né à Chaumont (Loire) le 13 novembre 1760 et mort le 31 décembre 1840. Ses études terminées au collée de Juilly, il vint à Paris, où sa naissance lui ouvrit les portes de la Cour. Son père servit la cause de l'indépendance américaitie. C'est de sa maison de Passy, où il offrit l'hospitalité aux émissaires des Etats-Unis, <|tte Franklin date une grande partie de sa correspondauce. Jacques, familiarisé avec Tanglais par ce contact, s'embarqua pour le Nouveau-Monde «Q 1785. Durant un séjour de cinq ans, il fit d importantes acquisitions de terres dans l'Etat de New- York en compte à demi avec le gouverneur Morris. Plusieurs voyages suivirent ce premier. Durant un dernier séjour en Europe pour lequel il laissa la gérance de ses biens à son fils, il engagea un certain nombre d'hommes de capacités différentes en vue de créer sur son domaine des établissements industriels de diverses sortes. En 1814, il vendit un lot important du territoire loi appartenant au roi Joseph et des pvcelles moins importantes au comte Réu, à Louis- Augustin dé Gaulain-

deux cents mille francs, contre un billet qu'il emporta dans ses papiers sur le brick Le Commerce. Arrivé aux Etats-Unis, il réclama cet argent à l'emprunteur, lequel offrit un remboursement en terres, situées sur la Black River. Ce sont ces lieux que le frère de Napoléon désira visiter dans le courant de 1818.

Le Poulson du 3 août de cette année publie l'entrefilet suivant :

Watertown, 27 juillet.

Bonaparte dans le Comté de Jefferson

Lundi dernier (20 juillet), Joseph Bonaparte, ex-roi d'Espagne, est venu visiter la propriété de M. Le Ray de Ghaumont (président de la Société d'agriculture du comté de Jefferson). Mardi, accompagné de sa suite et de M. Le Ray de Ghaumont, il a traversé le village. Durant deux heures, il a parcouru la manufacture de coton, le moulin à foulon, la masse de forge, le moulin à papier, le parc, etc., et a paru très satisfait des nombreuses améliorations des environs, qu'il a été à même de constater et qui ont été accomplies en moins de quatre ans.

On dit que le comte de' Real, qui était ici il y a quelque temps, a l'intention de se fixer dans ce pays

Le 4 août, le Poulson revient sur le séjour de Joseph, en publiant une correspondance datée de Sacket's Harbor, 28 juillet et où on

court, duc de Vicence, et plus tard, en 18 16» à Grouchy, au général Desfoumeaux, etc. (Renseignements extraits de l'ouvrage de M. Franklin B. Hough intitulé : A Hiatory of Jefferson County in the State of Nçw- York from the earliest period to the présent tinte. Âlbany, Joël Munsell Watertown, Sterling et Riddell, m-8* de 601 p., 1854.)

TATONNEMENTS DU JDÉBUT 37

lit : « Joseph Bonaparte est arrivé dans ce village le 24 au soir et est reparti de bonne heure le lendemain. Malgré ce court séjour, quelques-uns de nos concitoyens ont eu Toccasiôn de satisfaire leur incurable avidité de nouveautés^ conséquence de la faiblesse humaine. »

Un dernier article se fait Técho de l'impression produite sur l'opinion générale par cette venue du comte de Survilliers :

Sacket's Harbor, 4 août.

On dit que Joseph Bonaparte, après avoir voyagé à travers une grande partie de cette région, n'a pas caché à différentes personnes, et cela avec beaucoup de vivacité, Tadmiration qu'il éprouvait pour ce point des États-Unis. Il voudrait en faire sa résidence, si toutefois sa femme consent à y venir. Partout il a laissé le plus grand désir de lui voir mettre son projet à exécution.

Nous pensons que l'imagination populaire avait un peu surenchéri sur les véritables désirs de Tex-roi dTspagne. C'était de Point- Breeze que Joseph entendait faire sa résidence. Nous savons que ce lieu, par sa situation, répondait aux indications formulées par Napoléon, et avait été justement choisi à cause de cela. Il est possible que Joseph, possesseur de grands biens sur la Black River, ait pu avoir la pensée d'y bâtir une sorte de pied à

terre qui lui permît d'y revenir à certaines époques fixes*. Mais il ne pouvait être question que d'un pied à terre.

Un article du New- York Evening Post du 20 août 1817, et qui semble avoir le caractère officieux d^un communiqué^ ne laisse pas le moindre doute sur les intentions formelles du comte, et a bien Tair de vouloir justement répondre aux différentes versions qui circulaient à propos de ses déterminations :

Les histoires absurdes qui paraissent de temps en temps dans les journaux européens au sujet de Tex-roi d'Espagne, font que la vérité est difficile à connaître pour les gens éloignés. Nous publions donc les lignes suivantes afin de rétablir, une fois pour toutes, les faits tels qu'ils sont réellement.

Joseph Bonaparte habite une ferme, dont il est propriétaire, appelée Point-Breeze, située sur la rivière Delaware, près de Bordentown, à environ trente milles au-dessus de Philadelphie. Il a pris le titre de comte de Survilliers. Quelques familles du voisinage composent sa société ; les gens du monde qui viennent occasionnellement à Bordentown lui rendent visite ; il donne parfois des réceptions et il semble vouloir se bien faire venir de chacun par la façon dont il s'accommode des manières républicaines du pays. Il a dépensé de grosses sommes à aménager sa ferme qu'il a, du reste, fort embellie. L'hiver dernier il a habité Philadelphie dans la maison même qu'occupait, nous dit-on, M. de Kantzow, ministre de Suède, et qui est

* Joseph fit en effet b&tir plus tard sur ces terres uu pavillon de chasse.

située au coin sud-est des High et douzième rues. En ce moment, il prépare ses réceptions pour l'hiver prochain.

L'impression produite sur Joseph Bonaparte par les terres de Black River fut telle, que, non seulement il accepta le mode de remboursement proposé par Le Ray de Chaumont, mais qu'il fit des acquisitions pour une somme bien autrement importante. Le total de ses achats monta en efiFet au chiffre de cent vingt mille dollars (plus de six cent mille francs). Le paiement en fut fait, après déduction du billet de deux cent mille francs, ainsi annulé, en diamants dont nous verrons bientôt la provenance.

Ces terres du nord de TEtat de New- York, qui devaient causer plus tard au comte de Survilliers, désireux de liquider sa situation pour retourner en Europe, d'assez grands embarras, furent longtemps pour lui une source de grandes jouissances. Il y fit construire une maison et percer de nombreuses routes. Les forêts qui couvraient le sol sur la grande partie d'un espace ne comprenant pas moins de cent cinquante mille acres, étaient fort giboyeuses et servirent de scènes à d'importantes parties de chasse. Un lac de douze cents acres de superficie était, de son côté, fort poissonneux. D'eau très froide et très transparente.

extrêmement profond par places, il était semé d'îles nombreuses et boisées, aux bords abruptes, d'un effet fort pittoresque. Il avait nom : le lac Diane ; aujourd'hui on l'appelle : lac Bonaparte. La princesse Charlotte fit plusieurs séjours sur ces terres, d'où elle rapporta divers croquis du lac dont quelques-uns ont été lithographies.

La même difficulté qui s'était présentée pour l'acquisition de Point-Breeze en New-Jersey reparut pour les terres de Black River. Des démarches analogues eurent lieu de la part du comte de Survilliers et aboutirent également à un résultat favorable. Il avait dû, lors de l'achat, placer la propriété sous le nom de son vendeur et se contenter d'une lettre de garantie, sous seing-privé de la part de celuici. Voulant régulariser sa situation, il adressa à la Législature de l'Etat de New-York la pétition suivante :

A Vhonorable Législature de l'État de New-York.

Le comte de Survilliers représente qu'étant arrivé dans cet État de New-York, il y a dix ans, avec le désir d'y transporter sa famille et sa fortune, il prit des engagements avec de grands propriétaires pour y acquérir cent mille acres de terres. Il en déboursa la valeur, mais ne put obtenir le titre de propriété, attendu que les lois existantes s'y opposaient. Il dut se contenter d'un simple Mortgage^ et profitant d'une loi

que promulguait à la même époque, en faveur des étrangers, un état voisin, il dut fixer sa résidence dans les terres qu'il fut autorisé à y acquérir, abandonnant ainsi New-York après un séjour de plus d'une année.

Aujourd'hui, obligé par des circonstances particulières ou à vendre son Mortgage, ou à devenir propriétaire, et persistant toujours dans le désir d'acquérir des propriétés dans l'Etat de New-York, et même d'y passer une partie de l'année, ce qui ne pourrait qu'être avantageux aux nombreux colons qui y sont déjà établis et en accroître le nombre ; sur la considération que des États voisins, étrangers à l'Union, se peuplent plus que jamais par les encouragements que les étrangers y reçoivent, et n'étant pas du nombre de ceux qui puissent vouloir quitter le sol hospitalier où triomphent les plus beaux droits de l'homme, et cependant lié à sa patrie par des devoirs que le malheur rend encore plus sacrés ; ne pouvant pas, comme tant d'autres, profiter de la législation qui lui offrirait le titre honorable et précieux de citoyen américain ; et étant autorisé à présumer dans la Législature de l'État de New-York, autant de condescendance et de bienveillance qu'il en a trouvé dans d'autres États de l'Union, le soussigné prie la Législature de vouloir bien lui accorder le droit de posséder dans l'État de New- York.

Joseph Bonaparte, comte de Survilliers.

L'acte de la Législature de l'Etat de New- York, qui fit droit à la demande contenue dans cette lettre ayant déjà été publié, nous ne le donnerons pas ici*.

Nous trouvons dans le Mémorial de Sainte-

* Voir Biographie de Joseph-Napoléon Bonaparte. Paris, chez Levasseur, libraire, Palais-Royal: brochure iu-S» de 86 p. 1832, par Belmontel.

Hélène^ un passage bien curieux se rapportant à cet achat de Black River, considéré au point de vue philosophique et politique :

Dimanche, 26 mai 1816.

Les journaux nous apprenaient, dit Las Cases, que Joseph, frère de Napoléon, avait acheté de grandes propriétés au nord de TEtat de New-York, sur le fleuve Saint-Laurent, et qu'un grand nombre de Français se groupaient autour de lui, de manière à fonder bientôt un établissement. On faisait observer que le choix du lieu semblait être fait dans les intérêts des États-Unis, et en opposition à la politique de l'Angleterre ; car dans le Sud, à la Louisiane par exemple, les réfugiés n'auraient pu avoir d'autres vues et d'autre avenir que le repos et la prospérité domestiques ; tandis qu'aux lieux où on les plaçait, il était évident qu'ils devaient devenir bientôt un attrait naturel pour la population du Canada déjà française, et former par la suite une forte barrière ou même un point hostile contre les Anglais, qui en sont encore les dominateurs. L'Empereur disait que cet établissement devait compter en peu de temps une réunion d'hommes, très forts dans tous les genres. S'ils remplissaient leur devoir, ajoutait-il, il sortirait de là d'excellents écrits, des réfutations victorieuses, du système qui triomphe aujourd'hui en Europe. L'Empereur avait déjà eu à l'île d'Elbe quelque idée semblable.

De là, il est passé à récapituler tout ce qu'il avait donné aux membres de sa famille, les sommes qu'ils pouvaient avoir recueillies; elles devaient être très considérables. Lui seul, remarquait-il, n'avait rien; s'il se trouvait avec le temps, posséder quelque chose en Europe, il ne le devrait qu'à la prévoyance et aux combinaisons de quelques amis.

Si FEmpereur eût gagné TAmérique, il comptait, disait-il, appeler à lui tous ses proches; il supposait qu'ils eussent pu réaliser au moins quarante millions. Ce point serait devenu le noyau d'un rassemblement national, d'une patrie nouvelle. Avant un an, les événements de la ^France, ceux de l'Europe auraient groupé autour de lui cent millions et soixante mille individus, la plupart de ceux-ci ayant propriétés, talent et instruction. L'Empereur disait qu'il aurait aimé à réaliser ce rêve ; c'eût été une gloire toute nouvelle.

L'Amérique, continuait-il, était notre véritable asile, sous tous les rapports. C'est un immense continent, d'une liberté toute particulière. Si vous avez de la mélancolie, vous pouvez monter en voiture, courir mille lieues, et jouir constamment du plaisir d'un simple voyageur. Vous y êtes l'égal de tout le monde; vous vous perdez à A^otre gré dans la foule, sans inconvénients, avec vos mœurs, votre langage, votre religion,

etc., etc Au moment de la seconde abdication de

l'Empereur, un Américain à Paris lui écrivit : « Tant que vous avez été à la tête d'une nation, tout prodige de votre part était possible, toutes les espérances pouvaient être connues ; mais aujourd'hui rien ne vous est plus possible en Europe. Fuyez, gagnez les États-Unis, je connais le cœur des chefs et les dispositions de la multitude ; vous trouverez là une patrie et de véritables consolations. » L'Empereur ne le voulut pas. Il pouvait sans nul doute, à la faveur de la célérité ou du déguisement, gagner Brest, Nantes, Bordeaux, Toulon, et probablement atteindre l'Amérique, mais il ne pensait pas que sa dignité lui permît le déguisement ni la tuite.

Il est difficile de dire si Joseph obéissait à une srrrière-pensée conforme aux derniers

espoirs secrets de Napoléon en faisant les considérables acquisitions de la Black River, mais ce dont nous avons la preuve, c'est que s'il avait dépendu de lui que ce frère put passer en Amérique et réaliser les projets qu'il ne lui fut donné que de rêver, durant les nostalgiques loisirs de l'exil, ces projets eussent été couronnés d'un plein succès. En efiFet, voici la note bien intéressante et bien précieuse que nous fournit M. Adolphe Mailliard à ce propos, note qu'il accompagne de ces lignes qui la rendent encore plus précieuse, si la chose est possible : J'ai plusieurs fois entendu ce récit et ces détails^ presque mot POUR MOT, de la bouche de Joseph et de Louis Mailliard^ mon père :

Avant de s'embarquer, Joseph vint dire adieu à FEmpereur, le trouva couché, malade de corps et d'esprit, et lui offrit de s'embarquer à sa place sur le brick le Commerce,

' — « Je prendrai votre place et serai malade dans votre chambre pour deux ou trois jours sans voir personne; on ne s'apercevra de votre départ que lorsque vous serez déjà loin. Je ne cours aucun risque, et vous n'aurez peut-être jamais une si bonne occasion, tout est prêt. » Napoléon fut très touché et refusa. Joseph, en le quittant, lui dit : « Cette nuit, je vous enverrai un messager, de toute confiance. Donnezmoi votre dernier mot par lui ». Il se retira; dans le milieu de la nuit, il envoya M. Louis Mailliard qui fut

reçu par TEmpereur, sans témoins. Napoléon lui demanda quelques détails sur les apprêts, et lui dit :

— « C'est très bien arrangé ; vous arriverez sans difficulté. Dites au roi Joseph que j'ai bien réfléchi sur sa proposition, je ne puis l'accepter, ce serait une fuite. Je ne pourrais partir sans mes grands officiers qui me sont tout dévoués, mon frère peut le faire, il n'est pas dans ma position, moi, je ne le puis pas. Dites-lui de partir sur le champ, il arrivera à bon port. Allez. »

Quoiqu'il en soit des rêves, des espérances caressés lors des agrandissements successifs de Black River*, Joseph ne tira jamais de ces terres de bien importants secours politiques ou autres*. Il manquait la présence de Napoléon pour vivifier cet essai de colonisation française et lui donner une portée quelconque. Lorsque le comte de Survilliers arriva à l'heure du retour en Europe et d'un rôle politique à jouer, il ne songea plus qu'à se défaire - de ces immenses possessions, complètement inutiles à ses projets. Dès 1829, nous le voyons écrire, sans doute à un acheteur possible :

Point-Breeze, l®"" novembre 1829.

Monsieur, Je recois votre lettre d'hier, voici la carte des comtés

* En 1823, le notaire Du Ponceau, de Philadelphie, chargé d'affaires du comte de Survilliers, fit encore pour ce dernier, l'acquisition de plus de 80,000 acres.

• A défaut de rendus positifs, vraiment dignes d'être mis en ligne de compte, Joseph put se procurer au moyen de ces terres, de douces satisfactions de cœur. En effet il fit don d'un certain nombre d'entre elles à de pauvres officiers français émigrés aux «Etats-Unis qui leur durent la tranquiiiié et même l'aisance relative de leurs derniers jours.

de Lewis et Jefferson, Philadelphie, Saint-Laurent, où sont situées mes terres.

C'est dans le comté de Lewis que j'en possède le plus ; elles sont marquées par un cordon rouge : les grandes routes du Canada, du Saint-Laurent, des rivières de rindiana et de TOstiagambie les traversent. La Législature de rÉtat a affecté quatre cent mille dollars pour l'ouverture d'un canal de communication avec le grand canal Erie Canal.

Les travaux commenceront bientôt.

J'ai acheté ces terres en 1814, à raison de cinq dollars l'acre, je les vends aujourd'hui de sept à trois.

Il y a déjà mille settlers établis. Des routes, des moulins, bois, villages, savoir le pont naturel, Wilna, Evans-Mills. Les terres que vous choisirez seront d'un seul bloc.

Agréez, Monsieur, mon ancien attachement.

Votre affectionné,

Joseph.

En 183S il s'estima heureux, après bien des difficultés et des négociations reprises et abandonnées, de vendre ces biens à un spéculateur de New-York (M. John Lafarge), au prix de quatre-vingt mille dollars, c'est-à-dire avec une perte considérable.

Nous avons parlé de diamants lors des pourparlers avec M. Le Ray de Chaumont, et nous avons promis d'expliquer comment ces pierres étaient venues dans les mains de Joseph. Avant de terminer le présent chapitre, nous allons rapporter une anecdote assez

romanesque en elle-même, qui touche à ce fait^

« En 1814, nous écrit M. Adolphe Mailliard, après l'abdication de l'empereur Napoléon, Joseph se retira en Suisse, au château de Prangins, qu'il avait acheté, et y résida avec sa famille*.

* Samuel Breck nous apprend dans ses Souvenirs que le roi Joseph se

Îlaisait à rendre pleinement justice au zèle et à l'intelligence déployés par [. Louis Mailliard, lors de la mission dont il l'avait chargé quand il voulut rentrer en possession de ses diamants. Il parle à la date du l"*" septembre i8i7, d'un diner auquel assista M^^* Julia Rush, fille du D' Rush, de Philadelphie et durant lequel, Joseph après avoir constaté aimablement combien tous ceux qui l'eatouraieiit lui étaient dévoués, donna des détails circonstancié» sur le retour d'Europe de Louis Mailliard, d'oii il rapportait pour plusieurs millions de diamants.

^ ' Voici la copie de l'acte d'acquisition, que nous faisons suivre de celle de l'acte de vente de cette propriété en 1827. Par acte du 27 juillet 1814, le roi Joseph Bonaparte sous la dénomination de Comte de Survilliers a acquis de Charles-Jules Guiger colonel, un château sis à Prangins, avec jardins, terrasses, écuries a chevaux, cour, etc., le tout formant un enclos, etc., et terrains voisins. L'acte a été instrumenté par le notaire Ducoster, Prix: 94,500 fr. de Suisse, soit en monnaie actuelle 136,957 fr. La même aonée et pardevant le même notaire, ledit roi a fait de nombreuses acquisitions d'immeubles, entr'autres le moulin de Promenthoux, la vigne et le grand pré des ^bériaux,les Avouillons, le Domaine de la Bergerie, etc. Par acte r^u Nattbey notaire le 12 mars 1827, M. Joseph Bonaparte, sous le titre de comte de Swrvilliers aux Etats-Unis d'Amérique, a vendu à Marie-Magdeleine Verniquet épouse séparée de biens de Michel-Joseph Gentil-Chavagnac, lecteur honoraire de S. M. le roi de France, chevalier de l'Ordre royal de la L^on d'onneur, natif et propriétaire à Paris, rue du Jardinet n» 3, savoir : le château de Prangins et les domaines qui en dépendent ainsi que toutes les propriétés que ledit comte de Survilliers possédait le 14 septembre 1826 dans les territoires de Prangins et Gland, soit trois mas comprenant : 1° le château de Prangins et dépendances, 2» la bergerie, les marais, le moulin de Promenthoux, 3» le domaine des Avouillons, Prix: 500.000 fr. de France faisant 345,000 fr. de Suisse (dont 55,636 fr. de France pour le mobilier faisant partie de la vente.) Extrait des désignations officielles déposées dans les archives du conservateur des droits réels du district de Nyon, années 1814 et 1827, Le château de Prangins dont il vient d'être gueslion faisait bien partie du domaine qui devint plus tard la propriété du Prince Jérôme-Napoléon Bonaparte ; mais il n'était pas celui où il résida. Situé plus haut que ce dernier et dans une position plus éloignée du lac Léman, après avoir appartenu à M. de Chavagnac, et être, à la mort de ce dernier, devenu la propriété de ses héritiers, il fut réclamé, après expropriation par la caisse hypothécaire cantonale vaudoise, laquelle vendit ledit château avec ses dépendances et quelques fonds de terre à la Société .des Frères Moraves qui le possèdent actuellement et y ont établi une institution de jeunes genh .

« Lorsque Napoléon rentra en France en 1815, il fit dire à Joseph de venir le rejoindre à Paris le plus tôt possible.

« Joseph quitta Prangins le 19 mars à dix heures du soir avec sa famille et, en quelques heures, atteignit la frontière de France, au fort de TEcluse. Le lendemain matin arriva au château un commissaire du Gouvernement fédéral avec un piquet de cavalerie pour s'emparer de sa personne et le conduire à Berne, la Suisse ayant cédé aux menaces des ministres étrangers accrédités près de la diète.

« Avant de se retirer en France, Joseph avait conçu le soupçon qu'il pourrait éprouver des difficultés pour arriver jusqu'à Paris. Il se décida à ne pas emporter avec lui ses objets de grande valeur et ses papiers importants.

Mais où les mettre? était la grande question. Il en parla en confidence à Louis Mailliard dont il connaissait rattachement et auquel il avait donné sa confiance entière.

Mailliard qui était passionné pour la chasse, et y passait tout le temps dont il pouvait disposer, dit à Joseph connaître dans le parc de Prangins un endroit rempli de terriers de renards où ses chiens perdaient toujours la voie, ajoutant qu'il serait facile, sans trop de travail, d'enfouir une boîte dans un de ces profonds terriers. On le recouvrirait aisément.

et persojine ne songerait à faire des recherches en un endroit si écarté, si sauvage. Il suffirait de prendre des notes sur les distances des arbres aux environs. Il était certain de reconnaître le lieu plus tard.

« Joseph consentit à examiner remplacement indiqué, s'y rendit de suite et le jugea parfaitement convenable. Rentré au château, il fit un double inventaire des objets précieux, en déposa une copie dans la cassette qui fut mise dans une axitre boîte en fer et, le soir même, le tout fut enterré par Mailliard en présence de Joseph, dans le terrier le plus profond et recouvert de plusieurs pieds de terre. Un plan des objets environnants fut dressé à la hâte et conservé pour usage futur.

« Joseph rejoignit son frère à Paris et prit part aux événements des .Cent-jours qui appartiennent à l'histoire.

« En 1817, après deux ans de séjour aux Etats-Unis, voyant la tranquillité rétablie en Europe, et ayant fixé sa résidence dans le New-Jersey, il pensa qu'il était temps de s^occuper des objets cachés à Prangins.

« Il dit à Mailliard de se préparer à aller en Suisse afin de rapporter ces valeurs dont il avait besoin pour se faire des revenus. Il lui recommandait de passer d'abord par Bruxelles, d^ voir la reine Julie et les prin-

cesses et de les accompagner en Amérique, lors de son retour, si elles étaient décidées à faire le voyage. Il les prendrait en revenant de Prangins.

« Joseph ayant parlé à Stephen Girard d'envoyer Mailliard en Europe pour une mission très importante, Girard lui donna de fortes lettres de recommandation à l'adresse de ses correspondants de Baie, Shaffouse et Amsterdam, comme voyageant pour sa propre maison de commerce de Philadelphie^,

« Muni de ces lettres, Louis Mailliard partit de New- York le 16 août 1817. Il n'arriva pas tout de suite à bon pprt. Le navire s'étant trop rapproché des côtes d'Irlande, fit naufrage à seize milles de la terre. Le temps étant calme tous les passagers furent sauvés, mais le navire fut perdu. Mailliard continua

< M. Louis Mailliard était également muni d'une lettre de Joseph Bonaparte à ses banquiers de Londres ; la voici telle que veut bien nous la communiquer M. Adolphe Mailliard :

New- York, 16 août 1817,

MM. fiaring Bros, et C», Londoa

Messieurs,

M. Mailliard voyageant pour le compte de M. Stephen Girard me demande une lettre pour vous, n'ayant pas le temps d'en attendre une de M. Girard, qui l'avait pour la Hollande sous le faux avis, qu'il y avait dans ce port un bâtiment destiné pour Anvers. 11 est accrédité auprès de MM. Gremellin d'Amsterdam et de M. David Parrish d'Anvers. Cependant s'il a besoin de quelques fonds pour se rendre dans ces villes, je vous prie de lui faire compter jusqu'à la concurrence de trois cents livres sterling et d'en débiter mon compte.

Je serai fort reconnaissant, Messieurs, de tout ce que vous voudrez bien faire pour faciliter son voyage. Vous pouvez avoir toute confiance en lui.

Je vous prie. Messieurs, de ne pas douter de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être Votre etc.,

JOSEPH, comte de Survilliers.

sa route et arriva près de la reine Julie qui, de l'avis des médecins, fut obligée de renoncer à joindre son mari. La reine l'engagea à continuer son voyage pour la Suisse'.

« Louis Mailliard arrriva à Prangins et se présenta chez M. Véret, l'administrateur de Joseph en Suisse. Mais il était si bien déguisé en touriste anglais que M. Véret ne reconnut le voyageur que quand ce dernier eut oté sa perruque rousse et parlé avec sa voix ordinaire. M. Véret rit beaucoup de ce déguisement complet, et l'assura qu'il ne serait jamais reconnu à Prangins. Il fut convenu que M. Mailliard passerait pour un spéculateur anglais, désireux de faire des fouilles pour des métaux et du charbon de terre. M. Véret lui fournirait deux hommes du pays avec des outils et le laisserait agir à sa guise.

« Mailliard se rendit avec ces deux ouvriers à l'endroit où la boîte avait été enterrée, les fit travailler à quelque distance le premier jour. Le deuxième jour, il les conduisit à l'endroit exact et leur fit déblayer la terre jusqu'à une certaine profondeur seulement, se réservant de finir la tâche lui-même. Le soir venu, il dit aux ouvriers de laisser leurs outils dans les excavations jusqu'au lendemain; puis il retourna au château pour y dîner en compagnie de M. Véret. Après quoi,

montant en voiture avec lui, il le conduisit au lieu des fouilles, désirant l'avoir comme témoin et profiter de son aide lorsqu'il faudrait retirer la boîte. Durant quelque temps, Mailliard fut obligé de déblayer une grande quantité de terre. Il commençait à être inquiet, lorsque la barre avec laquelle il sondait frappa la caisse. Peu de minutes après, cette caisse fut extraite de la fosse, placée sur le char-à-bancs et portée à Nyon, à la maison de M. Véret.

« Avant de l'ouvrir, d'examiner le contenu et de comparer les inventaires, dont il avait une copie sur lui, Mailliard pria M. Véret de faire quérir un second témoin sur lequel il put compter. M. Sémissaert, un ami, fut en conséquence appelé et prié d'assister à l'ouverture de la cassette.

« Le contenu de la boîte fut trouvé dans un état d'humidité telle, qu'il fallut faire sécher les paquets devant le feu, avant de procéder à l'inventaire.

« Ayant trouvé tout en règle et rien ne manquant, Mailliard pria M. Véret de dresser un procès-verbal et de le signer ainsi que M.. Sémissaert, ce qu'ils firent tous les deux.

* Le Prince Napoléon que son spirituel scepticisme entraînait parfois jusqu'à le rendre capable d'un peu de légèreté gouailleuse, ne possédant pas la tradition de cette caisse cachée puis retrouvée, comme dans un chapitre de roman, niait le fait, d'un ton de moquerie. S'il faut en croire M. Monod,

TATONNEMEPfTS DU DÉBUT 53

Nyon (Suisse), le 26 décembre 1817.

En présence de M. Véret, de M. Mailliard et de M. Sémissaert, la boîte trouvée a été ouverte, et les objets suivants ont été découverts dans un tel état d'humidité, qu'on a vu la nécessité de tout défaire et de faire de nouvelles enveloppes.

Seize pierres précieuses de diverses formes et grandeurs, dont une carrée, qui ont été remises dans deux paquets séparés.

Divers paquets qui, après avoir été séchés, ont été remis dans deux paquets séparés — lesquels quatre paquets ont été cachetés par trois cachets différents, appartenant aux soussignés.

Le présent, fait à double.

G. SÉMISSAERT. L. Mailliard. Jaq. Véret.

(cachet en cire rouge) (cire rouge) (cire rouge)

(armes.) (L. M.) (armes.)

Note par A. Mailliard. La valeur de ces quatre paquets de diamants était de près de cinq millions de francs.

« Après quoi il arrangea les pierres précieuses en deux paquets de même grandeur, défit une ceinture dans laquelle il portait ses lettres de crédit, y plaça les deux paquets, remercia M. Véret et son ami, et partit sur

régisseur de la Bereerie sous Prangins, il prétendait qu'il ne s'agissait là que d'une «r grande blague, d'une monture'». Cette affirmation sans contrôle ne saurait prévaloir contre le duplicata de certificat que nous donnons. Grâce aux obligeantes et intelligentes démarches de M. Veyllort, le compétent conservateur du musée de Nyon, nous pouvons ajouter que le gendre de M. Véret, l'un des signataires de l'acte, M. Martheray, notaire à Nyon, a entendu souvent de la bouche de son beau-père un récit entièrement conforme à celui que nous tenons de M. Adolphe Mailliard. Le Prince Napoléon s'est donc pris au piège de son incrédulité native et de sa tendance à la raillerie, il n'y a pas à tenir compte de son ironique opinion qui n'a que la portée d'un haussement d'épaules, sans trop de réflexion.

le champ pour retourner vers Joseph. Il laissa une gratification aux deux ouvriers qui devaient revenir le lendemain travailler pour ce drôle d'Anglais qui ne reparut plus dans le pays.

« Le voyage de retour fut heureux, Louis Mailliard débarqua sans accident à New-York.

Il s'empressa de louer une voiture et de bons chevaux, qu'il ne changea qu'à New- Brunswick. Il arriva à Point-Breeze assez tard dans la nuit. S'étant fait ouvrir par le portier, arraché à son sommeil, il monta à la chambre du roi Joseph, qui dormait aussi profondément. Il le réveilla doucement :

« Ah ! c'est toi ! Je t'ai attendu avec im- « patience et je suis bien content de te revoir. « Je vois par ton visage que tu as réussi, « Assieds-toi là et raconte-moi ton voyage.

« Alors Mailliard tirant les deux paquets de sa ceinture, les mit entre les mains de Joseph et lui raconta ses expériences de Prangins, expériences qui le firent beaucoup rire.

« Après une heure de conversation, Mailliard se retira pour se reposer.

« De grand matin, Joseph l'envoya chercher, le complimenta de nouveau sur son heureux voyage et lui fit présent d'une gratification princière. »

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