‹ Joseph Bonaparte en Amérique: 1815-1832Chapitre 7 sur 41 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

SoMHAiBB : Goûts simples de Joseph et sa tendance à prendre la vie en philosophe. — Connaissance de l'état politique de l'Europe. — Épris de Point- Breeze. — Désir de s*y établir. —L'Anglais Sayre. — Récits de visiteurs. — Première haLbitatioD. -• E. Howitt. — Comparaison avec la Maison Blanche. — Le Delaware et ses collines boisées. — Les huit pièces du rez-de-chaussée. — Madame Frances Wrigth. — Merveilleux panorama. — Dieux et déesses. — Vêtu d'un vieux pardessus. — Gentleinan farmer. — Les deux fleurs. — Joseph chez lui. — Telle la cage, tel l'oiseau. — Influence des milieux. — La truelle et la hachette.

— Séjour de famille. — Lettre de Joseph. — Vacances. — Saratoga, 1818. — Pèlerinage de Mount Vernou. — Le Potomac. — Tombeau de "Washington. — Napoléon à 'a tombe du Grand Frédéric. — Épée et fleurette. — Lafayette A Mount Vernon. — Récit de A. Levasseur. — Vhôte de la nation en Amérique. — Dans le caveau. — « Silence, silence. » — La demeure de Washington. — Martha. — Drapeaux et étendards cravatés de crêpe. — Ordre du jour.

— Portique de la façade. — Intérieur. — La clé de la Bastille. — Le National Intelligence. — Charles Biddle. — 150.000 dollars dépensés. — Les rois en exil. — « Il régnera car il est espagnoL » — Joseph grandi par l'exil. — Roi de seconde main. — Joseph en pays libre. — M. Adolphe Mailliard.*— Contradictions de vie et dégoûts.— Mortefontaine. — Ambassadeur à Rome. — A Lunéville et à Amiens.

— Colonel, puis roi de Naples et d'Espagne. — Trois renonciations. — Lettre de Joseph Hopkinson. — Maréchal Jourdan. — Confidences. — Affaire ^e Strasbourg. — Situation particulière. — Durant vingt ans. — Changement plutôt que chute. — Courtisans et amis. — Haine des ennemis de

• Joseph. — Un bruit inexact. — Domestique incendiaire.

— Lettre au prince de Canino. — La maison brûle. — Dé-

tails du Poulson. — Sauvetage de tableaux et d'objets de prix. — Manque d'eau. — Résignation. — Garde de protection. — Remerciements publics. — Lettre à M. W. Snowden. — Sauvetage. — Honnêteté des habitants. — Les hommes naturellement bons. — Bonheur des Américains. — Article du Petey*sburg Intelligencer. — Opinion d'un roi expatrié. — Eloge de Joseph Bonaparte. — Remerciements privés. — Madame et Mademoiselle Hopkinson. — Feu, fumée, neige et glace bravés. — Juste fierté du comte de Survilliers.

Toutes les personnes qui ont connu Joseph s'accordent pour lui reconnaître un grand bon sens, des habitudes pratiques d'esprit et, conséquence naturelle de cette manière d'être, des goûts simples, une tendance à prendre la vie en philosophe qui ne lui demande pas trop, qui ne réclame d'elle que le peu que chacun est en droit d'en exiger.

Il avait le sentiment exact de l'état de l'Europe et des dispositions des différentes familles régnantes à l'égard de la sienne. Il était donc tout naturel qu'il songeât à se fixer longtemps, sinon définitivement, au sein du peuple libre dont les sympathies venaient lui assurer un séjour tranquille, honorable même, laissant à sa situation toute la dignité qu'il pouvait désirer.

D'autre part, il avait parcouru le pays, en avait senti les beautés. Nous avons vu, qu'épris de la situation merveilleuse de Point-Breeze, il avait résolu d'y bâtir sa résidence. Nous allons le prendre à ce moment et le suivre

dans ses constructions et ses transformations du parc acheté à l'Anglais Sayre, parc qu'il devait agrandir considérablement par des acquisitions successives*.

Nous tenons d'un certain nombre de visiteurs, qui nous ont laissé le récit de leur excursion, de précieuses indications sur la situation et les dispositions de la première maison, élevée par les ordres du prince :

J'ai visité le 15 Août, dit E. Howitt, sans lettre de recommandation et sans introduction, la demeure de Joseph Bonaparte, près de Bordentown. J'ai obtenu, avec la plus parfaite politesse, l'autorisation de visiter la maison et les jardins. L'ex-roi a dépensé beaucoup d'argent pour sa magnifique propriété. L'habitation, sauf toutefois celle du Président à Washington, est la plus belle que j'ai vue : elle est bâtie sur ime hauteur qui domine la rive jerseïenne du Delaware et qui est naturellement boisée. Au rez-de-chaussée il y a neuf pièces, magnifiquement décorées et meublées. Les murs sont couverts d'un grand nombre d'œuvres des artistes les plus renommés ^,

Madame Frances Wright disait également de son côté, à la suite d'une visite qu'elle fit en juin 1819 :

C'est une jolie villa jouissant d'un merveilleux panorama sur la rivière. Tout à l'entour le terrain est inculte

* (Voir appendice, note A).

* E. Uowitt> of Nottingham, England. Letters written during a tour ikrought the United Statet during tke Summerandautumn of i819y etc.

et, un peu plus loin, il y a des pins qui ne sont d'aucun rapport, mais ont l'avantage de garnir assez gracieusement les rives : l'emplacement en même temps est gai et agréable. Entrant par le côté de la pelouse, nous aperçûmes de beaux arbres des forêts d'Amérique, des magnolias, des rhododendrons, des kalwies, etc., harmonieusement plantés sous de plus grands arbres servant de bordure, et donnant ça et là des ombres au tapis vert sur lequel est bâtie la blanche habitation. En nous avançant, nous ne vîmes autour de nous et partout que des dieux et des déesses dans le plus simple appareil. Je ne puis dire majestés, car ils étaient pour la plupart, assez grossièrement exécutés.

Le comte de Survilliers ne tarda pas à arriver quittant à peine ses ouvriers, vêtu d'un vieux pardessus, encore tout couvert de mortier et — ce qui dénote le véritable gentleman — ne fit aucune excuse. Son air, sa tournure, sa façon de parler rappellent le gentleman farmer anglais.

Il est ouvert , sans affectation , et indépendant avec peut-être toutefois moins de rudesse et plus d'aménité que ce dernier. Si ce n'était sa tournure épaisse, je dirais qu'il se rapproche davantage d'un américain, chez qui, à mon avis, on peut, plus souvent que chez nos campagnards, trouver les qualités de douceur et d'affabilité que je viens d'énumérer. Quand je lui fis remarquer le plaisir qu'il semblait prendre à enjoliver sa petite villa, il répondit, qu'il était plus heureux là qu'il ne l'avait jamais été dans les épisodes les plus agités de sa vie. Il cueillit une fleur sauvage et en me l'offrant, fit négligemment une comparaissn entre l'agreste gentillesse de celle-ci et les délices de la vie privée, comparant les ambitieux et le pouvoir aux fleurs des plus brillantes couleurs qui paraissent plus belles de loin que de près. Il dit tout cela avec un tel

naturel, d'une façon si simple et avec un accent si doux, qu'il n'y avait pas moyen de trouver un essai d'ostentation quelconque*.

Les deux extraits que nous venons de transcrire provoquent tout naturellement une sorte d'étude psychologique de Joseph chez lui, de rhomme dans son milieu, faisant ce milieu à sa ressemblance, et, par contre-coup, en subissant à son tour la marque. Michelet a écrit : « Telle la cage, tel l'oiseau. »

Combien plus vraie doit être cette comparaison si nous l'appliquons à un être capable de modifier le cadre dans lequel il se meut, de le faire sien.

Joseph est un exemple frappant de l'influence des milieux, si à la mode parmi nos grands critiques modernes. On peut dire à la lettre que Point-Breeze — tout le temps qu'il a demeuré en Amérique, tout le temps qu'il a résidé dans cette terre — l'a fait à son image. La dame anglaise à laquelle nous venons d'emprunter quelques aperçus assez exacts (exacts de l'exactitude anglo-saxonne) ne s'est pas trompée dans sa comparaison avec un gentleman farmer. Tel est, en effet, l'aspect sous lequel le comte de Survilliers ne va pas cesser de se montrer à nous, durant son long

* Frances Wright. Views of Society and manners in America during theyears Î818, i8i9 and iSMO. Loudon, Longmwm, etc., in-S*, 1821.

tleman 1, avec temfint

i l'emtairerie nt des

d, une ymbole gest —

ou de

e, ainsi ;er.

our de de lui :

suis ici,

lie heuuent me

écutîOD

naît la

< po«1e, «ne loimiujiquée

plupart du temps à Point-Breeze. Pendant les quatre années que durèrent ses travaux, il ne s'accorda que de rares vacances, les unes nécessitées par sa santé ou par la rigueur des hivers, les autres consacrées à^ différentes excursions. C'est ainsi que nous le trouvons en 1818 aux eaux de Saratoga; puis, sa saison terminée, en route vers le nord où il va visiter les propriétés qu'il avait acquises de M. Le Ray de Chaumont. Au mois de mai 1819, il se rend au contraire dans le sud, passe par Baltimore, traverse la Virginie, s'arrête à Washington (où il pénètre, cette fois en qualité de simple particulier), et fait le pèlerinage de Mount Vernon.

Cette même année, nouvelle cure également à Saratoga.

Alexandrie (Virginie), 14 mai 1819.

Joseph Bonaparte, ci-devant roi d'Espagne, lisonsnous dans la feuille de Zachariah Poulson, a passé par cette ville, mercredi dernier 12, se rendant en visite à Mount Vernon. Il est reparti pour Richmond par bateau à vapeur*.

Pour aller d'Alexandrie à Mount Vernon, Joseph n'avait qu'à traverser le Potomac. Sur l'autre rive, en débarquant au fond d'une sorte de petite crique naturelle, on se trouve

* Poulson'a American Daily Advertiser^ lundi 17 mai 1819.

en présence d'une côte accidentée. Le terrain s'élevait presque tout de suite. Il fallait gravir un petit sentier assez raide, circulant à travers une haute futaie, dont le feuillage épais procure une agréable fraîcheur et, en même temps, prête au paysage un caractère à la fois sévère et recueilli. Après quelques minutes d'ascension, il eut à tourner sur la gauche, se rapprochant du Potomac, dont l'orientation du chemin l'avait obligé de s'éloigner un peu. Au bout d'une cinquanj taine de mètres, dans cette nouvelle direction,

I il se trouva en présence du monument funèbre

I où repose là gloire la plus pure, l'homme

I d'État le plus loyal, le citoyen le plus digne

et le plus vertueux que l'Amérique et peutêtre le monde entier aient jamais possédé.

Avec la tournure d'esprit que nous connaissons à Joseph, avçc ses tendances libérales et, pourquoi reculer devant le mot, généreusement républicaines*, cet ex-monarque était plus apte que n'importe qui à ressentir la noble impression qui se dégage de ce lieu, en même temps historique et légendaire, pour toute imagination et toute intelligence

* Dans une curieuse lettre datée d'Ajaccio, 10 novembre 1790 et signée : Buonaparte, Joseph montre déjà ses tendances égalilaires. Après avoir aonné d'intéressants détails sur sa famille et ses ancêtres, amené par son sujet à parler de la révolution de 1789, il en fait chaudement l'éloge et se déclare, sans ambages, « partisan de la confusion des ordres ». (Catalogue d'autographes, 19 mars 1866.)

capables de s'élever jusqu'au culte de la liberté.

On raconte que Napoléon, lors de la campagne d'Allemagne, visita la tombe du grand Frédéric et, après quelques moments de profonde méditation qui mettaient face à face les deux illustres conquérants, voulut que l'épée du célèbre capitaine lui fût livrée. Quand Joseph quitta la tombe de Washington à Mount Vernon, il se contenta de cueillir, dit-on, une fleur toute proche et la serra, religieusement dans son portefeuille. L'antithèse que présente ces deux faits est frappante. D'un côté, un symbole de guerre et de conquêtes, de gloire, mais aussi de destruction ; de l'autre, une aimable image de douceur et de paix.

Lafayette fit en 1824, le pèlerinage que le comte de Survilliers avait entrepris en 1819. Il vint visiter les restes du paternel ami des belles heures de sa jeunesse, du temps des nobles ardeurs, de la gloire sans mélange ; des heures de superbe aurore où les États- Unis voyaient poindre, puis s'élever rapidement sur leur horizon le soleil libre et sentaient battre en eux un cœur fier, capable de conquérir l'indépendance de la patrie.

M. A. Levasseur, secrétaire de V Hôte de la nation^ selon les termes consacrés en Amé-

rique, à l'époque de ce voyage, nous dit, dans son livre intitulé Lafayette en Amérique :

« Simple et modeste comme le fut pendant sa vie celui qui y repose après sa mort, le tombeau du héros citoyen est à peine aperçu à travers les noirs cyprès qui l'environnent. Un tertre un peu élevé et recouvert de gazon, une porte en bois sans inscriptions, quelques guirlandes déjà séchées et d'autres encore vertes, indiquent au voyageur qui visite ces lieux, la place où repose en paix celui dont le bras puissant brisa les fers de sa patrie*. » D'après cet écrivain, Lafayette, une fois 1^ caveaur ouvert, aurait pénétré seul à l'intérieur, pour reparaître quelques instants après, le visage inondé de larmes. Selon un témoin oculaire^, au contraire, les personnes qui accompagnaient le général se seraient avancées sur le seuil à sa suite, laissant seulement respectueusement, entre lui et eux, un espace vide. Lafayette serait resté un certain temps le front penché et se couvrant les yeux d'une main. Comme les personnes groupées derrière lui, échangeaient quelques impressions, sans se détourner, de l'autre main, il leur fit signe : Silence, silence. Il demeura encore sans prononcer une parole, s'appuyant

* Lafayette en Amérique en f8S4 et fSSS ou Journal d'un Voyage aux Etats-Unis. Paris, Baudoin, 2 vol. in-S», 1829, t. i, p. 392.

* Nous tenons ce fait d'un de ses descendants.

du coude relevé à un coin de muraille, de grosses larmes coulant le long de ses joues.

Enfin, il sortit du caveau, gardant toujours le môme mutisme et visiblement plongé dans un monde de réflexions.

La maison où Washington aimait à venir se reposer des soucis de la politique et vivre de la vie de famille avec sa digne compagne Martha, où il se retira, une fois descendu du pouvoir, pour se livrer aux modestes travaux de l'agriculture, où enfin, il rendit l'âme au milieu du deuil de tout un peuple réconnaissant*, est située à environ deux cents mètres du caveau.

Joseph se rendant de la tombe de Washington à cette habitation, se plut à rappeler que son frère, encore Premier Consul à l'époque de la mort de cet illustre homme d'Etat, avait ordonné que « tous les drapeaux et étendards de l'armée républaine fussent cravatés de crêpe durant dix jours. »

Napoléon avait dit également de ce noble citoyen, dans l'ordre du jour qu'il adressa à ce propos aux troupes : « Un grand homme qui lutta contre la tyrannie, dont le nom sera surtout cher au peuple français et à tous les amis de l'humanité des Deux-Mondes, et

* Le jour de la naissance de ce grand homme (22 février) a, aux Etats-Unis la portée d'une fôte nationale.

particulièrement aux soldats français comme aux soldats américains, ces combattants de la liberté et de l'égalité. »

Cette habitation ne tarda pas à apparaître à ses yeux dans sa modeste simplicité. Il franchit le portique qui s'étend tout le long de la façade, et d'où l'on peut apercevoir le cours sinueux,, lent et majestueusement calme dans sa puissance, du Potomac. Tout autour de cette demeure, des pelouses fuient sOus de grands arbres. A l'intérieur, il retrouva tous les meubles et tous les objets exactement à la même place qu'ils occupaient du vivant de Washington.

Des mains pieuses* et intelligemment amies avait su conserver à cet intérieur son aspect premier. Rien n'y était changé depuis la mort de Washington. Le comte de Survilliers put y voir pendu à un mur, la clef de la Bastille offerte par Lafayette, lors de la des-r truction de cette prison d'Etat et accrochée par les propres mains de Washington 2.

Durant la guerre de sécession, les environs de Mount-Vernon furent témoins de luttes sanglantes, seul, l'endroit poétique où se

* Un neveu, héritier direct du fondateur de la liberté américaine.

* L'Association des Dames de Mount-Vornon non contente d'avoir acheté cette propriété par souscription et de l'entretenir avec le plus grand soin, fait encore chaque fois que l'occasion s'en présente, l'acquisition de tous les objets se rapportant au patriote honoré et en forment un musée qui s'augmente tous les jours.

trouve « la tombe du père de la Patrie », suivant la noble expression du général Scott dans, un ordre du jour destiné justement à préserver ce petit coin de terre, fut respecté.

Ajoutons que les combattants de cette guerre fratricide venaient, comme en pèlerinage, visiter ce lieu sacré. On se serrait la main mutuellement devant cette tombe près de laquelle le mot ennemis ne pouvait plus exister entre fils de la grande patrie américaine.

Le nom seul de Washington, disait-on généralement, pour expliquer cette étrange anomalie, est « une harmonie qui charme les oreilles et réchauffe les cœurs des Américains. »

Le National Intelligence, de Washington, contient dans son numéro du samedi 22 mai 1819, l'information suivante, concernant le retour de Joseph chez lui :

Norfolk (Virginie), lundi 17 mai.

M. Joseph Bonaparte et sa suite sont arrivés ici hier sur le vapeur Richmond, capitaine Goffin, venant de Richmond. Mardi dernier (11 mai) il est parti de Washington et ce matin il retourne à Baltimore par le vapeur Virginie.

Nous allons revenir, de notre côté, à Point- Breeze, en compagnie d'un visiteur qui nous fera part d'intéressantes impressions :

Le lundi 26 Octobre de cette année (1819), écrit M. Charles Biddle, je suis allé à Bordentown pour voir les embellissements qu'a faits Joseph Bonaparte, Fancien roi d'Espagne. J'avais fréquemment parcouru en 1777, l'emplacement où est maintenant sa résidence ; M. J. Douglas, mon ami, y habitait alors. Le lieu a singulièrement gagné ; mais à mon avis, on eût pu faire beaucoup mieux avec la moitié des cent cinquante mille dollars que M. Hopkinson m'a dit avoir été dépensés par le comte de Survilliers. Le comte est très affable et très simple. J'ai ouï dire qu'il ne réclame aucune marque particulière de respect ; mais quand on lui témoigne de la déférence, il y est très sensible *.

On le voit, Joseph avait beaucoup dépensé et s'était laissé entraîner peut-être au-delà du nécessaire par sa passion de bâtisses.

Alphonse Daudet, dans ce merveilleux roman qui a pour titre : les Rois en exil^ nous montre les majestés détrônés se dégradant peu à peu dans de salissants contacts, aux prises avec toutes les vulgarités de l'existence des déclassés, se laissant aller au courant et, finalement, venant sombrer dans le tourbillon du tout Paris fêteur. Les saisissants tableaux dans le cadre desquels il fait évoluer ses tristes personnages, sont dans toutes les mémoires. Chacun se rappelle l'ex-monarque Christian, tombé à l'avachissement sceptique,

* Autobiography of Charles Biddle^ oice -président of the suprême Executive councii of Pennsylvania {1745-iSSI). Pliiladelphia E. Uaxton et C», in-So i883.

et à la blague d'opérettes, et chantonnant, en réponse aux espoirs de la reine, reportés sur la frêle tête d'un enfant maladif, de leur pauvre fils :

Il régnera. . . il régnera, car il est Espagnol.

Joseph nous offre un tout autre spectacle.

Sa vie en Amérique, loin de le diiriinuer, ne peut que le grandir aux yeux de Thistorienbiographe. Comme roi, il ne joua qu'un rôle secondaire. La tyrannique personnalité de son frère le rejetait forcément dansTombre chaque fois qu'il eût pu aspirer à en sortir. Il ne régna en quelque sorte que de seconde main, ne fut qu'un intermédiaire, et encore un intermédiaire obligé de renoncer à toute initiative quelle qu'elle fût ; de comprimer les élans de son cœur honnête, comme les lumières de sa saine raison. Jamais monarque ne répondit mieux à la formule parlementaire, développée plus tard par M. Thiers : « le roi règne et ne gouverne pas. » Joseph voyait juste et ne pouvait, ni faire partager ses idées par l'empereur, ni en faire profiter les peuples sur lesquels il n'exerçait qu'une autorité nominale. En exil, au sein d'un peuple libre et ayant retrouvé lui-même son entière indépendance, il peut se montrer tel qu'il est, permettre à son honnête et noble nature de s'épa-

nouir. De tous il se fait des amis, des obligés reconnaissants ou de sincères admirateurs.

M. Adolphe Mailliard, si à même de bien connaître le comte de Survilliers, et par sa situation auprès de lui, et par son active et pénétrante sympathie , nous écrit fort justement :

La vie de Joseph a été, on peut le dire, une série de contradictions, jusqu'à son arrivée aux États-Unis.

Ses goûts naturels étaient pour une vie tranquille paisible, loin des villes et de la politique. Il aimait la campagne et la vie de château retirée, sans bruit ni faste. Mortefontaine était un paradis pour lui, entouré de sa petite famille et de ses bons amis.

Au lieu de cela, aussitôt que Napoléon devint chef de Tarmée d'Italie, il l'envoya à Rome, comme ambassadeur, où il échappe avec peine aux assassins.

Devenu consul. Napoléon l'envoya à Lunéville, à Amiens, pour faire les traités ^ Joseph obéit toujours

^ L'Empereur employa également son aîné dans diverses démarches de diplomatie privée, où son tact et sa modération pouvaient être d'un utile secours. Joseph en mena un certain nombre à bonne fîn ; mais il dut s'avouer battu, comme d'ailleurs l'Empereur lui-même l'avait été plusieurs fois, par la hauteur d'esprit et de caractère de Madame de Staël. Philarète Chasles écrit dans ses Mémoires (t. i, p. 212 et 213} : « Déjà, poumons servir de l'expression d'un poëte, Napoléon, perçait pour elle (Madame de Staël) sous Bonaparte. Arriva le 18 brumaire ; son salon devint le quartier général des opposants. Moins généreux que Louis XII, qui à son avènement au trône ne voulut point se souvenir des injures faites au nue d'Orléans, Napoléon consul, puis empereur, ne se rappela que trop qu'elle l'avait deviné et avait voulu barrer son ambition. Ce fut en vain que l'un des frères du futur César, Joseph Bonaparte, lui offrit pour la gagner à la cause alors triomphante, la restitution des deux millions versés par son père au trésor royal en 1788, pour assurer le service courant. « Il ne s'agit pas de ce que je veux, mais de ce que je pense, » lui avait-elle répondu ; et cette fière réponse avait coupé court à toutes les négociations.

Le gouvernement impérial qui, dans une grande circonstance, la naissance du roi du Rome, tenta de nouveau un essai de réconciliation à son bénéfice, ne fut pas plus heureux que Joseph. Nous lisons encore, en effet,

quoiqu'il eût préféré rester en France, tranquille à Mortefontaine.

Napoléon le poussa de nouveau en avant, sachant qu'il fera tout pour servir fidèlement ses projets. Il le nomme colonel du 4® régiment de ligne à Boulogne et lui fait étudier pendant quelque temps l'art militaire, afin qu'il put être à même, plus tard, de commander une armée.

Devenu empereur, il lui donne le trône de Naples. Joseph commence à respirer enfin : il se plaît à Naples où il est populaire : fait des améliorations dans le royaume, rétablit la paix et la prospérité et espère bien continuer à rendre son peuple heureux. Mais Napoléon a besoin de lui ailleurs, et l'envoie en Espagne, malgré ses prières et ses refus constants.

Napoléon le persuade qu'il le faut absolument pour l'intérêt de la France et du trône impérial.

Il part pour l'Espagne, laissant derrière lui sa famille, à laquelle il était très attaché, son aisance qu'il aimait, et la vie tranquille après laquelle il soupirait.

La vie de Joseph en Espagne fut très triste, pleine d'angoisses et de déboires. Trois fois, il écrivit à Napoléon, envoyant sa renonciation au trône d'Espagne inutilement. v

Il pria son frère de retirer ses troupes et de le laisser seul avec les Espagnols dévoués à sa personne, inutilement.

Napoléon de Saint-Gloud dirigeait les armées en Espagne et soutenait les maréchaux français qui rendaient les efforts de Joseph inutiles.

dans les Mémoires que nous venons de citer (t. i., p. 217) : «Madame de Staël prit le parti de retourner à Coppet ; mais elle aggrava encore sa situation lorsqu'on vint lui proposer de célébrer la naissance du roi de Rome, pour rentrer en ^râce ; elle repondit par cette saillie ironique : < Tout ce que je puis faire pour lui, c'est de lui souhaiter une bonne nourrice. »

Quelle existence pour un homme de ses goûts * !

Pour bien comprendre son beau caractère, il faut l'avoir entendu raconter lui-même tous ses troubles en Espagne, entouré de généraux français jaloux les uns des autres, avides, désobéissants, prétendant qu'ils ne devaient rendre de comptes qu'à Napoléon.

Le Maréchal Jourdan était le seul qui aimât Joseph et se conduisît avec loyauté. Joseph avait toute confiance en lui et s'il y avait eu deux ou trois Jourdan, tout aurait bien tourné : la face de l'Europe eût été changée, parce que les cent mille Français, immobilisés dans ce pays, auraient été employés ailleurs avec plus de profit.

On sent dans ces lignes comme un écho oppressé des confidences faites par Joseph au jour le jour et sous le coup de l'émotion du moment. Ce sont presque les plaintes de cet infortuné monarque qui nous sont transmises ici, plutôt transcrites dans leur effusion que racontées. Comme contre-partie, nous allons

* Les lignes suivantes de Stanislas Girardin viennent corroborer en tous points l'opinion et les appréciations de M. Mailliard: « Comme homme privéf M, Joseph était excellent ; il a de l'esprit, il aime les lettres et les arts ; aux plus précieuses qualités il joint un aimable et loyal caractère ; mais comme roi, peut- être la conquête du sceptre de Charles-Quint était- elle hérissée, pour lui, comme pour tout autre, de trop grandes difficultés. Il avait t<>ut ce qu'il fallait pour se faire aimer sur un trône paisible ; mais sa position équivoque à Madrid, comme lieutenant de l'Empereur et comme roi' d'Espagne ; l'héroïsme fanatique de la nation espagnole ; l'impossibilité d'opposer avec avantage à tout un peuple uni pour défendre son indépendance et ses antiques droits, une armée, dont les chefs, comme les capitaines d'Alexandre, n'obéissaient qu'à la voix d'Alexandre même ; le caractère même de modération et de bonté du roi, qui lui faisait rejeter tous les moyens de sévérité nécessaires dans un pays conquis, et mille autres obstacles imprévus dans un g^and drame comme celui de la guerre d'Espagne, n'ont pas permis à M. Joseph de développer celles de ses vertus qui pouvaient lui faire pardonner l'usurpation. Il peut regretter la France, où il a encore des amis ; mais ie ne pense pas qu'il regrette beaucoup l'éclat des cours, et je le crois plus heureux aujourd'hui en Amérique, qu il ne l'eut jamais été à Madrid (Mémoires de S. Girardin. Paris, Armand Aubrée, 2 vol. in-8«, 1834) t. ii, p. 314-315.

citer une lettre de M. Joseph Hopkinson, écrite à M. Louis Mailliard et visant, cette fois, l'existence de Tex-roi aux Etats-Unis :

Philadelphie, 4 janvier 1837.

Cher Monsieur,

J'ai écrit au comte dans la matinée du i" janyier et

je joins cette lettre à celle-ci L'affaire du jeune

Louis à Strasbourg a causé à Madame Hopkinson, à ma fille et à moi-même, bien des soucis. Nous avons craint que cela n'affecte sérieusement le comte, qui semble destiné à souffrir pour les folies des autres, quelque soin qu'il ait à rendre sa propre conduite circonspecte. Je ne doute pas que Louis-Philippe ne tire grand avantage de sa clémence en relâchant le coupable sans procès, tandis que la faute lui servira de prétexte pour continuer son injustice envers les branches les plus importantes de la famille.

J'abonde entièrement dans les idées que vous exprimez relativement à la situation vraie du comte et dans le genre d'existence qui contribuera le plus à son bonheur. Je voudrais bien qu'il pût raisonner et sentir à ce sujet comme vous, et comme le font tous ses amis d'ici. Rien ne saurait être plus juste que vos remarques; elles viennent évidemment de votre cœur et de la sincère affection que vous lui portez. — Vous dites que la situation est particulière. Cela est vrai. Que représente-t-il? Un homme bon et sage qui a porté des sceptres, lesquels, dans ses mains, tout comme des baguettes de fées, ne servirent qu'à protéger et à aider à la prospérité de ses peuples. L'instabilité des choses humaines, qui frappe les bons et les mauvais, le renversa de sa haute position, mais son honneur et sa personne en sortirent intacts. Tout se résume à savoir

quelle est la situation la plus enviable et la plus digne pour un tel homme dans de pareilles circonstances? Assurément, de montrer que son bonheur et sa propre dignité ne dépendaient pas des événements incertains et inattendus mais de lui-même. Que ferait un tel homme livré à ses propres réflexions et à son seul arbitre, aux prises avec les réclamations, les plaintes, les sollicitations d'intérêts opposés aux siens propres. Il se retirerait dans la vie privée et continuerait à y pratiquer, sur une échelle moins vaste, les mêmes vertus qui l'avaient distingué sur le trône. Il resterait le même homme malgré le changement des circonstances. Tel était le cas de notre cher et excellent ami dans ce pays. Il était le même bienfaiteur du petit cercle qui gravitait autour de lui, qu'il l'était envers les royaumes placés sous son autorité douce et paternelle. Jamais aucun homme n'est descendu du trône avec une pareille dignité et une telle philosophie. Une des preuves de l'élévation de l'âme de César consiste à être tombé noblement sous le fer des assassins. Mais, ce ne fut que l'effort d'un instant, et cela ne fait qu'ajouter au mérite de celui qui, durant l'espace de vingt ans, ne change pas sa manière d'être. Telle était la condition du comte à Point-Breeze. Ce n'est pas, et cela ne sera jamais ainsi en Europe. D'abord, ce champ là est trop vaste pour qu'il puisse'se mouvoir; la particularité de sa situation le gêne davantage là qu'ici, et il sera toujours un objet de jalousie et de suspicion, de sorte que ses bonnes actions seront dénaturées et tournées contre lui. J'ai souvent réfléchi à la belle situation qu'avait le comte à Point- Breeze. Avec une fortune suffisante pour l'hospitalité la plus large ; lui permettant de vivre, comme il l'a fait, mieux que tout autre gentleman du pays, et de donner un libre cours à sa disposition pour secourir autrui ; avec ime conscience pure que ne saurait troubler au-

oon des actes de sa vie passée ; avec la reconnaissance de ceux qui l'entouraient quelque humbles qu'ils fussent ; avec l'admiration et le respect même de ceux qui l'avaient abandonné dans son adversité, il s'était soustrait avec calme au tourbillon remuant et inquiet du monde, au détriment de sa tranquilité et de son repos. Quel monarque déchu a été plus fortuné que lui pour tomber de cette façon ? Généralement, ces derniers sont devenus des quémandeurs de secours, ou des pensionnés ou des prisonniers. C'est plutôt un changement qu'une chute. Il est vrai qu'il n'a pas ici, à son lever, des seigneurs qui s'inclinent, prêts à le trahir et à Tabandonner au premier revirement de sa fortune, ni des conseillers égoïstes et traîtres travaillant à l'abuser.

Il a eu tout cela et il le méprise. Tels qu'ils peuvent être, ses amis américains sont honnêtes et sincères dans leur attachement; ils n'ont pas de but ni d'intérêt personnel à faire récompenser pour des services qu'ils sont à même de lui offrir. Voilà tout ce que nous avons. Il n'en est pas un seul de nous qui attende ou désire autre chose que ses bons égards et, de cela, nous sommes fiers, non pas à cause de ce ^u'il a été, mais parceque nous savons qui il est.

Je fais des vœux pour qu'il nous revienne, et cela, aussi bien pour son bien-être que pour le nôtre. Il y a ici une demi-douzaine de feimilles auxquelles il peut rendre visite sans cette cérémonie qu'il abhorre. Il peut augmenter le nombre de ces familles suivant son bon plaisir.

Très sincèrement et respectueusement.

Joseph HoPKiNsoN.

Monsieur Louis Mailliard^ secrétaire du comte de Survilliers, Londres^.

* Tradueiioa d'une kttre origiiul6Ài»MU isomauifii^piée ftar M. Adolphe MûUiard.

L'habitation dont Joseph avait surveillé et dirigé la construction avec tant de soin, l'intérieur qu'il s'était plu à disposer avec tant d'amour, qu'il avait peuplé de ses souvenirs les plus chers, le cadre où il pensait à bon droit pouvoir vivre plus doucement les jours de l'exil, ne devaient avoir qu'une durée éphémère. Joseph avait fui avec l'Europe, les ennemis de son nom et de sa race. Si nous en croyons une rumeur à laquelle lui-même, du reste, ajouta foi, la haine de ces ennemis le poursuivit jusque sur le sol du Nouveau- Monde. Ce fut la demeure à peine construite qui eut à supporter les premiers eiBFets de leur animosité.

Un bruit, du reste inexact, avait eu cours, celui que Joseph Bonaparte avait reçu et gardait à Point-Breeze, une des copies de la correspondance échangée entre les souverains européens et Napoléon. C'était cette correspondance que certaines têtes couronnées avaient le plus grand intérêt à voir anéantir.

Selon Charles J. IngersoU, quand la maison de Joseph fut brûlée, on soupçonna un domestique incendiaire d'avoir commis ce crime, gagné par un membre d'une ambassade étrangère, à Washington*.

*■ L'auteur ait textuellement : a An attempt to destroy them (la correspondance) in this country was suspected also, and believed to be the work of an incendjary servant,' suspected as the instrument of a female member

Le comte de Survilliers écrit à la date du 22 mars à son frère Lucien, prince de Canino, â Rome, auquel il se plaint de manquer de nouvelles :

Je continue à me bien porter, malgré les désagréments attachés à l'accident qui m'a délogé, en consumant en quatre heures la maison que j'avais été quatre ans à bâtir. Dans cette circonstance, les habitants du pays m'ont montré beaucoup d'intérêt*

Dès le 4 janvier, jour même de l'événement, une lettre, écrite de Point-Breeze, que nous trouvons dans le journal de Poulson's le lendemain, donne une narration détaillée de r incendie :

C'est avec un très vif regret que je vous fais part de la destruction par le feu de la belle habitation du comte de Survilliers à Point-Breeze. Ce matin, entre onze heures et midi, le feu a été découvert. Il a pris naissance dans une petite pièce au centre de la maison et s'est si rapidement communiqué au reste de l'immeuble, que c'est grâce aux plus grands efforts des habitants de Bordentown, qu'ont pu être sauvés les tableaux de prix et le mobilier. Le court espace de temps pour opérer le sauvetage et la résistance énorme causée par la solidité des portes et des fenêtres ont contrarié les efforts de plusieurs personnes de la localité et les a empêchés d'arriver jusqu'à une chambre, malheureu-

of the Rassian embassy in this couniry, who, often sejounied at Bordentown, adjoinnig Poinl Breeze. Charles J. IngersoU. History ofthe second war etc.,. 2* série, voli, p. 366.

* Lettre autographe communiquée par M. Olivier Hopinkson, de Philadelplile.

sèment fermée à clé et dans laquelle ont été consumées quelques belles peintures, des livres et du mobilier. Le manque d'eau a empêché de combattre les progrès du feu. On avait amené beaucoup de pompes qui, se trouvant ou trop sèches ou gelées, ne purent être utilisées. Grâce à un grand concours d'hommes, on arriva, après maintes diflScultés, à se procurer de Feau à la rivière, mais pas en quantité suflSsante pour avoir quelque efficacité . C'est au milieu de cette scène de confusion, qu'arriva de voyage le comte. Son calme, et sa résignation stoïque dans un moment aussi critique, ont été remarqués. Il n'était certes pas insensible à l'événement, mais se montrait plus impressionné des efforts de ses voisins pour le servir que de la perte de sa maison.

Quelques jeunes gens de Bordentawn se réunirent et formèrent une garde pour surveiller le feu et protéger les objets d'art exposés à être dérobés : ceux-ci, rejoints par la compagnie de volontaires du capitaine X., firent des patrouilles toute la nuit autour de la pelouse et des avenues, aboutissant à la maison.

Le comte, par sa bonté simple et sa largesse, s'est tellement rendu cher à ses voisins, que c'était à qui se mettrait en œuvre pour le servir et nous regrettons que les efforts n'aient pas pu être plus efficaces.

On le voit, Joseph jouissait de toutes les sympathies de la population au milieu de laquelle il vivait. L'empressement que chacun mit à venir à son secours, le prouve surabondamment. Il crut devoir remercier publiquement, dans une lettre que tous les journaux américains reproduisirent, Tun des magistrats de Bordentown, de ce concours dévoué. Nous

donnons dans son entier ce document fort beau, exprimant, avec une grande noblesse de sentiments, la reconnaissance du prince :

Point-Breeze, 8 janvier 1820.

A Monsieur William Snowden.

Bordentown, New-Jersey.

Monsieur,

Vous m'avez marqué un si vif intérêt depuis que j'habite ce pays et surtout, depuis l'événement du 4 de ce mois, que je ne doute point qu'il ne vous sera agréable de faire savoir à vos concitoyens combien je suis touché de tout ce qu'ils ont fait pour moi en cette circonstance. Moi étant éloigné de ma demeure, ils se sont rassemblés spontanément à la première alarme du feu, qu'ils ont combattu en unissant le courage à la persévérance : puis, voyant qu'il était matériellement impossible de s'en rendre maître, ils se sont empressés de sauver tout ce qui n'était pas devenu la proie des flammes, avant leur arrivée et la mienne. L'ameublement, les ^statues, les tableaux, l'argent, l'argenterie, l'or, les bijoux, le linge, les livres, en somme, tout ce qui n'était pas encore brûlé, a été remis de la manière la plus scrupuleuse entre les mains de mes serviteurs. La nuit du feu et le lendemain, des ouvriers m'ont apporté des tiroirs dans lesquels j'ai trouvé des quantités de pièces d'argent, de médailles d'or et de joyaux de prix, dont ils avaient réussi à s'emparer impunément. Ceci m'a prouvé à quel point les habitants de Bordentown apprécient l'intérêt qu'ils m'ont toujours inspiré, et montre que les hommes sont généralement bons, quand ils n'ont pas été pervertis dans leur jeunesse par de mauvais exemples, quand ils conservent

leur dignité, devenus hommes, et comprennent que la vraie grandeur est dans le cœur et dépend d'eux-mêmes»

Je ne saurais, dans cette occasion, passer sous silence ce que j'ai si souvent répété ; que les Américains sont, sans contredit, les gens les plus heureux que j'aie connus, et qu'ils le seront encore davantage s'ils comprennent bien leur propre bonheur.

Je vous prie de ne point douter de mes meilleurs sentiments.

Joseph, comte de Survilliers.

Nous retrouvons Fécho de l'impression que produisirent ces lignes dans un article publié quelques jours après dans le Petersburg Intelligencer :

Nous n'avons pas rencontré depuis longtemps un article dont la lecture nous ait fait un plus réel plaisir que la lettre de Joseph Bonaparte, à' la suite de l'incendie qui a détruit son élégante habitation, considérant cette lettre comme l'effusion spontanée d'une âme stoïquement, philosophiquement et généreusement reconnaissante, ainsi que noblement charitable, nous avons toute raison d'en être fiers, comme d'un tribut payé au caractère de notre nation. Joseph Bonaparte, né et élevé d'après un système différent, et ayant régné sur plusieurs contrées, témoigne de son plein gré de la valeur géniale ainsi que de l'élévation de nos institutions politiques. Il déclare que les Américains sont les hommes les plus heureux qu'il ait connus. Cette opinion est-elle moins valable, moins digne d'être acceptée de nous, parce qu'elle sort de la bouche d'un ro exilé ?

De toute la famille des Bonapartes, Joseph était

peut-être le prince dont le renversement a été le plus déploré par le peuple qu'avait placé sous son sceptre royal, la fortune supérieure de son impérial frère.

Depuis son arrivée dans le pays, sa conduite a été si entièrement exceptionnelle, si remplie d'urbanité et si pleine de conciliation, ses charités ont été si nombreuses, si délicates et si réservées, qu'il est devenu cher aux habitants de son voisinage immédiat et respecté par tous. Ceci est de notoriété publique.

L'Amérique accueillera toujours à bras ouverts de tels citoyens, quels qu'aient été leurs situations ou leurs malheurs.

Il faut joindre aux remerciements publics du comte de Survilliers, les remerciements privés adressés à son ami Hopkinson et honorant l'aide que la femme et la fille de ce dernier avaient bravement apporté au sauvetage des objets précieux :

Point-Breeze, 16 janvier 1820.

Monsieur,

Je reçois la lettre que vous avez bien voulu m'écrire. Je suis bien touché de l'intérêt que vous me montrez. Je n'attendais pas moins des sentiments que vous m'avez montrés depuis que je suis dans ce pays. Ceux que vous m'avez inspirés vous assurent le même intérêt à tout ce qui peut vous arriver d'heureux ou de malheureux ; mais, j'avoue que Madame et Mademoiselle Hopkinson ont surpassé mon attente ; la délicatesse de leur- sexe et de leurs habitudes, ne devait pas me faire espérer que l'intérêt qu'elles veulent bien me porter, leur eût fait braver le feu et la fumée dans l'intérieur

8â JOSEPH BONAPARTE

de la maison, la neige et les glaces dans les cours et le jardin ; mais vous leur avez inspiré Famitié que vous voulez bien me porter. Trouvez donc bon, Monsieur, que ce soit vous que je choisisse pour leur porter rhommage de ma vive reconnaissance, et veuillez avoir la certitude et dire à vos concitoyens que je suis fier de rattachement qu'ils m'ont montré dans cette circonstance. Ne doutez pas surtout de la sincère amitié que je vous ai vouée, ainsi qu'à toute votre intéressante famille.

Votre affectionné

Joseph, comte de Survilliers*.

* Lettre autographe de Joseph, communiquée par M. OIÎTer Hopkinson de Philadelphie.

Page 1