‹ Joseph Bonaparte en Amérique: 1815-1832Chapitre 8 sur 41 · CHAPITRE ly · texte numérisé non relu

CHAPITRE ly

POINT-BRBBZE

SouMAiRE : Pensée de Raynal. — Phrase de Madame de Staël.

— A Point-Breeze. — Illusion de la patrie absente. — Revivre par le souvenir. — Un cadre. — Satisfactions de Texilé. — Eloquence des choses. — Retour, en arrière. — Le fil de la vie passée. — Vestibule. — Tableaux de Lucca Giordano et statues de marbre. — Meubles massifs. — Art empire. — Salle de billard. — Passage des Alpes. — « Calme sur un cheval fougueux. » — Toiles de Vernel, Rubens, Natoire. — Caractère antique. — Les frères de Girard, — Grand salon. — Ensemble luxueux. — Aspect officiel. — Cheminées envoyées par le cardinal Fesch. — Palais royal.

— Auréole. — Recommandation de Voltaire. — Emploi des poêles. — Uranie. — Amours et bacchantes. — Peintures de Gérard, Vernet et Denis. — Napoléon en manteau de Cour. -- Vues deNaples. — Salon d*attente et petite bibliothèque. — Salle des bustes de famille. — Sanctuaire privé.

— Consigne. — Charles Bonaparte, Louis et Jérôme, par Bartholini. — Elisa et Pauline, de Canova. — Marie-Louise et Catherine de Wurtemberg, par Bosio. — Baciocchi et

Borghése Statuette du roi de Rome. — Madame Frances

Wright. — Bacchus, Ariadne, Apollon. — Salon d'attente.

— Grand escalier. — Office et cuisine. — Salle à manger.

— Son ameublement. — Un noble amphitryon. — Effet général du rez-de-chaussée. — Tableaux, bronzes et céramiques. — Manque de glaces. — Premier étage. — Salle de bain. — Cabinet de travail et son caractère intime. — Les secrétaires. — Lettre de M. Mailiiard. — Joseph écrit peu, mais lit beaucoup. — Annotations. — Dictée des jours de pluie. — Chambre à coucher. — Volumes de chevet. — Cabinet de toilette. — Galerie-bibliothèque. — Escalier dérobé et débarras. — Causeries jle Taprès-diner. — L'aumônier Llorente. — Singulière manière d'entendre la messe. — Ventes d'œuvres d'art. — Moulages en plâtre. —

I moment t » — Oiambre dresse paternelle. — Cco- - Bibelola. — Cabinet de otid. *- Chambres d'amis.

grande justesse :

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blique, — si en dehors du commun, si accidentée, — l'avait formée, au fur et à mesure des événements, dans son esprit ; telles que son imagination s'était vue amenée tout naturellement à se la peindre. C'était dans ce jour, sous cet angle de lumière qu'il la sentait, la comprenait, l'aimait de toute la force d'un passé perdu pour jamais, d'un passé auquel il tenait par toutes les racines de son 7W0Z, toutes les fibres de son être ; qu'il avait besoin de la ressaisir en pensée, qu'il voulait la revivre par le souvenir.

Et ce sont les objets, les œuvres d'art dont il s'entourait, c'est le cadre qu'il se refaisait, qui lui permirent cette dernière satisfaction de l'exilé.

Il y retrouvait les mille plaisirs habituels que signale Madame de Staël. Ces choses, auxquelles il n'aurait peut-être pas fait grande attention, aux heures de prospérité, aux heures de distraite activité vous prenant, vous emportant tout entier, — ces choses avaient à présent, pour lui, toute leur intime éloquence. Elles lui parlaient en témoins, de tout ce à quoi ils avaient assisté ensemble ; en amies, des douceurs de là-bas, des années évanouies. Elles évoquaient, ces années !

fournissaient à sa songerie le décor favorisant les reconstitutions d'un moment : moment

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d'oubli, de délassement moral, d'hallucinant retour en arrière ; rares minutes durant lesquelles il pouvait encore ne pas croire rompu le fil de sa vie passée. ♦

Hier flottait dans l'espace, devant ses yeux fixes de la vision intérieure, prenait corps, se précisait, était là vibrant, vivant.

En pénétrant chez lui à Point-Breeze, le comte de Survilliers se trouvait en présence, dès le vestibule, de toiles de l'école italienne (tableaux de Lucca Giordiano) lui parlant du pays qui avait vu naître, dans une superbe et glorieuse aurore, la fortune de sa famille. Toute une série de statues de marbre jetaient, dans ce milieu vaste et largement éclairé, une note grave rappelant la froideur des intérieurs de l'époque impériale. Divers meubles aux formes solides, même un peu lourdes, de silhouette massive, presque tous en bois d'acajou, rentraient aussi complètement dans la donnée d'art de ce temps.

Ce vestibule, outre les deux grandes portes communiquant avec le jardin et le parc, se faisant vis-à-vis, percées dans les deux façades de la maison, — en possédait encore quatre autres intérieures. La première à gauche, en entrant du côté de la route de Trenton, donnait sur la salle de billard. Dans cette seconde pièce, Joseph avait fait accrocher à

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la place d'honneur, une des trois copies, ordonnées par Napoléon, du célèbre tableau de David représentant le passage des Alpes, d'après l'indication du conquérant lui-même, formulée en ces termes : « Je désire que vous me montriez calme sur un cheval fougueux*. »

Parmi les autres toiles pendues aux murailles, il faut citer: deuxVernet, se rapportant encore .à l'Italie et représentant les Cfl^carfc^ de Tivoli; les Deux lions et le faon^ de Rubens ; un sujet galant, la Toilette de Vénus ^ signé Natoire. Le mobilier offre ici la même massivité d'aspect que dans le Hall. Le propriétaire de Point-Breeze y avait fait placer, en effet, une forte table d'acajou à pieds tournés ; une console de même bois, à colonnes, avec un dessus de marbre italien; deux meubles d'encoignure, également à colonnes, pourvus de nombreux tiroirs ; une servante mobile ; deux longs sofas et huit chaises, à bois d'acajou, recouverts de tissu de crin enfantant des dessins variés. Naturellement, la pièce de mobilier capitale et à laquelle la salle empruntait son nom, le billard, en occupait le centre. Les rideaux étaient de mousseline blanche brodée, entourés de bordures vertes.

* E.-J. Delecluze, Louis David^ son école et son temps, Souvenirs. Paris, Didier, in-8<*, 1855. En fait, Napoléon passa les Alpes incognito sur an mulet qu'un guide — le jeune Pierre-Nicolas Dorsaz, du bourg de Saint- Pierre Monjoux, Valais — tenait par la bride.

ornées de même. Un tapis présentant un décor rouge et blanc, couvrait le sol. Quatre suspensions en cuivre doré à trois becs chacunes, pendaient au bout de leurs chaînettes, affectant un caractère antique. Une autre, plus importante, en bronze et munie d'un abat-jour, était d'im emploi quotidien. Deux girandoles à trois lumières, et deux lampes mécaniques, d'un système inventé sous le règne de Napoléon et surmontées de globes mis en vogue par les frères de Girard*, complétaient le mode d'éclairage.

Le grand salon faisait suite au billard. On y avait aussi accès du vestibule, en se servant de la seconde porte à gauche (côté de la façade du parc), par une petite bibliothèque et un salon d'attente.

Le salon était tendu de mérinos bleu ; les fauteuils et les chaises, d'un travail d'ébénisterie remarquable, avaient leurs sièges et leurs dossiers en étoffe de même nuance que la draperie des murailles. Deux causeuses, un grand sofa et deux plus petits, complétaient cet ensemble luxueux. Les gros meubles se composaient d'une très riche table centrale à marbre noir; d'une à marbre gris.; et d'une console d'encoignure aussi à marbre gris,

* Desclosières (Gabriel), Vie et inventions de Philippe de Girard^ Paris, Hachette, br. in-12«, 1858, p. 31.

décorée de bronzes finement ciselés, cette dernière provenant (suivant le catalogue de la vente) du « palais de Tex-roi en France* ».

Deux trumeaux dans leurs cadres dorés occupaient les espaces compris entre les fenêtres, un écran brodé à l'aiguille se dressait devant une cheminée.

C'était dans ce vaste salon, d'un grand air et même d'aspect légèrement officiel, — avec ses six fenêtres, ses deux hautes cheminées de marbre blanc, envoi du cardinal Fesch, et son entrée du côté du lac, entrée dominant un perron de six marches, flanqué de quatre colonnes, formant un joli portique à balcon, — c'était dans ce salon que l'ex-monarque se plaisait à recevoir les étrangers de distinction ou les compatriotes, de passage en Amérique, qui se faisaient un devoir de venir lui présenter leurs respects. Ce fut là que se passèrent ces scènes de noble effusion, contenue seulement par une dignité attendrie, qui prêtèrent un grand nombre de fois à Point-Breeze, un caractère de véritable palais royal, et pendant lesquelles, les assistants voyaient en esprit, derrière la personne du comte d^ Survilliers. se lever l'ombre de l'ancien roi de Naples et

Catalogue of valuable paintings and siataarv, the collection of the late Joseph Bonaparte, coûnt de Survilliers, to be sold at public sale, on ■wedôesday and thursday, september 17th and 18th 1845, at the mansion at Bordentown, New-Jer»ey bv Thomas Birch, Jr. ainsi que celui de la vente •xéeoté« la 19 juin 1847 et Jours suivants.

BRSTmeis^s^M*

d'Espagne, du frère aîné du déjà légendaire Napoléon, du malheureux représentant d'une dynastie proscrite, aux membres épars dans presque toutes les contrées de l'Europe et en proie à la suspicion de tous les gouvernements. Une ère de gloire sans pareille, de fortune militaire tenant du prodige, et de prestigieux triomphe national ; puis, de revers aussi profonds, aussi écrasants que le succès avait été déconcertant, sans mesure possible, — formait comme une auréole à ce bourgeois cultivant philosophiquement son parc , selon la recommandation de Candide (c'est-à-dire de Voltaire), à ce gentleman f armer d'un état libre, d'un état de la grande union républicaine et démocratique américaine.

Les monumentales cheminées, adressées à son neveu par le cardinal Fesch (mode de chauffage alors fort rare en Amérique, où le combustible du pays poussait à l'emploi des poêles), les monumentales cheminées, étaient de véritables œuvres d'art, par la beauté majestueuse de leurs lignes et la richesse de leurs sculptures.

Un tapis des Gobelins, avec médaillon à figures, couvrait le plancher sur une longueur de neuf mètres, et une largeur de sept. De magnifiques bronzes achevaient de donner à cette pièce quelque chose d'aristocratiquement

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solennel. On y remarquait une belle représentation de W Muse Uranie^ avec sa sphère à cadran, d'un merveilleux travail d'horlogerie. Le piédestal de cet imposant ensemble décoratif était de marbre rouge et gris. Deux candélabres à trois branches étaient soutenus par des amours. Deux magnifiques candélabres à cinq branches étaient tenus par des bacchantes reposant sur un socle de porphyre décoré de bronzes dorés. Indiquons encore deux chandeliers de grande taille*.

Le salon possédait de nombreuses toiles de maîtres, dont les plus importantes dues au pinceau de Gérard, reproduisaient les traits de quelques membres de la famille impériale.

C'était d'abord Napoléon, de grandeur naturelle, en manteau de cour; Joseph en grand costume de roi dTspagne^ manteau de velours vert et hermine, par Gérard; la reine Julie et ses deux filles, aussi par Gérard. Des marines de Joseph Vernet et des vues de Naples, par Denis, s'espaçaient entre ces toiles, chargées seulement de les accompagner.

Les visiteurs admis à pénétrer dans le grjand salon y étaient introduits par la petite bibliothèque et la pièce d'attente, dont nous avons eu déjà occasion de parler. Durant le trajet

* D'après 1« catalogue de la vente faite à la suite de la mort de Joseph fioaaparte^ tous ees bronzes provenaient du Palais du Luxembourg.

du vestibule à la porte du salon et en traversant ces deux pièces, leurs regards ren- .contraient successivement: une bibliothèque en acajou, deux consoles à marbre gris et deux tables à jeu, dont les pieds affectaient

Il la forme de lyres. Les sièges rappelaient, par

leur garniture de crin, ceux du billard.

La porte du vestibule faisant face à celle de la petite bibliothèque, ouvrait sur un salon dit des Bustes de famille, Joseph avait dressé là comme une sorte de chapelle à la mémoire des siens. Le caractère austère de ce lieu, où les statues dominaient, tranchaient sur toutes les autres œuvres d'art, tenait aussi du monument funèbre. C'était le passé mort qui semblait remplir de son souffle froid ce calme et sévère asile.

Là, le comte de Survilliers, entré seul et

||{ dépouillant sa personnalité de l'heure pré-

"I sente, pouvait se livrer à d'interminables

il méditations.

Nous savons qu^il faisait à cette sorte de sanctuaire privé, de fréquentes et longues

; visites. Les amis du Prince et tout le per-

sonnel de la maison respectaient pieusement l'isolement dans lequel le roi déchu et banni paraissait se complaire. C'était une consigne

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signe que les uns et les autres s'étaient donnée

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d'eux-mêmes, sans que Joseph eût jamais eu à y faire la moindre allusion. On se répétait à l'oreille, d'un ton instinctivement plus bas: « le comte est dans le salon des bustes » ; chacun savait ce que cela voulait dire.

On voyait dans ce salon des marbres, le buste du père de Joseph, Charles Bonaparte, par Bartolini ; ceux de ses frères Louis et Jérôme, par le même artiste. Les deux bustes de ses sœurs, Elisa et Pauline, étaient dûs au ciseau de Canova. Bosio avait sculpté ceux de Marie-Louise et de Catherine de Wurtemberg, belles-sœurs de Joseph. Les princes Bacciochi etBorghèse, ses beaux-frères, étaient de la main de Bartolini. Canova avait également sculpté une statuette du petit roi de Rome, reposant sur un coussin. Cette œuvre que la description de Madame Frances Wright fait revivre en ces .termes : « Un enfant nu couché sur un coussin, lequel est foulé par une pression d'un de ses pieds, donnant une illusion parfaite*. »

Nous venons de citer les noms des deux artistes, Bosio et Bartolini. Le comte de Survilliers possédait de ces deux sculpteurs, à

* Le même auteur dit aussi dans les Aperçus sur la Société : < En atteudant l'arrivée du Comte, occupé à surveiller les agrandissements qu'il faisait exécuter à la maison, nous nous occupâmes à admirer le^ tableaux et les Canova qui sont peu nombreux mais forment un ensemble agréable, composé principalement de bustes des différents membres de la famille Bonaparte. Le contour classiquement analogue que Ton retrouve en chacun d'eux est frappant, et a sûrement quelque chos« de tout à fait impérial. »

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