‹ Joseph CaillauxChapitre 10 sur 14 · V. Fabre · texte numérisé non relu

V. Fabre

La lecture de ce document produisit une impression énorme et d'autant plus sensationnelle que, l 'instant d'auparavant, M. Monis, sommé par M.Dela* haye de dire si, oui ou non, il avait demandé le renvoi de l'afiaire Rochette, s'était écrié :

— Vous me demandez si fai donné un ordre pour avoir un renvoi, je vous réponds : Non.

Et le président du Conseil Doimiefgue, renchérissant sur l'a&mation audacieuse de M. Monis, avait déclaré :

— Nous sommes aux prises, vous le voyez, avec des accusations qui ne reposent sur rien.

Quant à M. Caillaux, il n'assistait pas à la séance.

La Chambre, en présence du rapport du procureur Fabre, décida que la commission d'enquête sur l'affaire Rochette, spécialement munie, cette fois, de pouvoirs judiciaires étendus, procéderait à une nouvelle enquête.

La commission, présidée par M. Jaurès, se mit aussitôt à l'œuvre dans des conditions assez douteuses d'impartialité, puisque les amis politiques de M.JCaillaux — qui, nominalement du moins, en faisait toujours partie — s'y trouvaient en majorité.

M. Monis avoua qu'en dépit de ses dénégaticms antérieures lors de la première enquête de la commission à la Chambre> puis avant la lecture du rapport Fabre, il était bien intervenu auprès du procureur général — à la demande de M. Caillaux — pour obtenir le renvoi de l'affaire Rochette; toutefois il contestait qu'il eût donné un ordre formel.

M, Caillaux, appelé à son tour à déposer, ne put nier son intervention auprès de M. Monis en faveur de Rochette,niais il en donna deux raisons. D'abord le désir d'être agréable à son ami M® Maurice Bernard, avocat de Rocbette,qui désirait une remise de l'affaire en raison de son mauvais état de santé. Puis il invoquait le souci d'éviter — dans un moment où le crédit public devait être ménagé — la publication d'un ouvrage où Rochette s'était avise de dresser, pour les besoins de sa défense, le bilan de toutes les affaires véreuses auxquelles on avait permis d'opérer librement, dans les douze dernières années, la rafle des capitaux français et d'eijlever ainsi impunément à la France plus de six milliards.

M. Caillaux, dans sa déposition, ayant mis en cause M. Briand, celui-ci, à son tour, mit en cause M. Caillaux. Il révéla que le ministre des Finances avait fait venir chez lui le procureur général et s'était efforcé de le faire parler, tandis que, cachés derrière un rideau, des comparses dressaient un procès-verbal de la conversation et s'attachaient surtout à en retenir ce qui aurait pu compromettre des adversaires politiques de M. Caillaux, notamment MM. Barthou et Briand !

Rochette lui-même tint à dire^ son mot. Une longue lettre, qu'un compère s'était chargé de mettre à la poste en Suisse, apporta à la conmiission sa version personnelle des faits. L'escroc en fuite se portait garant de la correction de MM. Mords et Caillaux !

En résumé, les dépositions recueillies par la commission d'enquête établirent que lès choses s'étaient passées ainsi : Rochette, estimant qu'il avait grand intérêt, en avril 1911, à obtenir un renvoi de son affaire jusqu'après les vacances judiciaires, fit agir un de ses amis, M. Edmond du Mesnil,qui était, en même temps, un ami de M. Caillaux, et bientôt il put inviter son avocat, M® Maurice Bemard,à demander officiellement ce renvoi. M® Maurice Bernard s'y refusant, car il était persuadé à'aller au-devant d'un échec, Rochette lui affirma que le renvoi était accordé d'avance. L'avocat put voir bientôt que Rochette avait de bonnes raisons d'être assuré du résultat. D'accord avec M. du Mesnil, et par conséquent Rochette, M. Caillaux était intervenu auprès de M. Monis et avait obtenu que — sans même en parler au garde des sceaux qui était alors M. Antoine Perrier — le président du Conseil donnât, à plusieurs reprises, et la dernière fois par téléphone, Tordre au procureur général de faire accorder par la Chambre des appels correctionnels le renvoi que solhcitait Rochette.

Quel intérêt Rochette avait-il à obtenir ce renvoi? Pouvait-il espérer bénéficier de la prescription? Peut-être. Les avis, à cet égard, étaient partagés, mais d'excellents jurisconsultes soutenaient la thèse de la prescription et Rochette eût été bien sot de ne pas tenter cette chance.

En tout cas Rochette ne manquait pas de raisons

pour vouloir à tout prix le renvoi. Et M. Jaurès l'a fort bien indiqué :

M. Jaurès. ■ — Rochette avait à la reiqise de Tafiaire un autre intérêt, bien plus grand que celui de la prescription. Pendant qu'ainsi il était libre, pendant qu'on ne le jugeait pas, il continuait ses opérations, malgré le jugement de première instance qui le frappait. Et alors il pouvait se dire : « Plus j'aurai de temps devant moi pour les continuer, plus il y aura de chances d'abord que je suscite des* combinaisons nouvelles ; et alors, en me frappant on s'exposera, après avoir fait tomber déjà mes combinaisons de la première période, à faire tomber mes combinaisons nouvelles ; en outre, plus ces combinaisons seront devenues multiples, importantes, plus la partie de l'épargne que j'y aurai audacieusement attirée sera considérable, et plus ces affaires, dans la suite de la procédure, me serviront de bouclier. Et puis, si, dans le nombre, il y en a une qui réussit, s'il y en a une qui prospère et qui monte, ah ! je ne serai plus l'aventurier qui compromet l'épargne dans toutes sortes d'entreprises, je serai le financier ingénieux dont on a trop tôt arrêté la carrière. j>^

Or, il avait tout intérêt à continuer le jeu, même avec de mauvaises cartes, dans l'espoir que, s'il gagnait une grosse partie, il comparaîtrait devant le juge dans des conditions meilleures.

Le certain est, qu'ayant obtenu le 27 avril 1911 un renvoi [qui ne permettrait plus d'évoquer son cas devant la justice avant les premiers jours de Tannée 1912, Rochette eut devant lui huit mois pour continuer ses opérations. Et il les poursuivit, en

effet, avec une ardeur renouvelée. Durant huit mois, Tescroc, déjà condamné, put tout à son aise — M. Caillaux étant ministre des Finances — se livrer à de nouvelles razzias au détriment de l'épargne française. Une certaine affaire d'Asia-caoutchouc, notamment, éprouva durement le bas de laine national...

Ayant ainsi établi les' faits, la commission se mit en devoir d'établir ses conclusions. Alors intervint, de tout son poids, la majorité dévouée au ministère Doumergue et au chef du parti radical. Les conclusions rédigées par M. Jaurès, et qui affectaient une sérénité supérieure dans le dosage proportionnel des blâmes, furent disséquées, phrase par phrase, mot par mot, et très considérablement édulcorées, notamment dans les parties qui visaient MM. Monis et Caillaux. Deux membres de la conunission, MM. Jules n Delahaye et Georges Berry, démissionnèrent plutôt que de s'associer à cette singulière cuisine. M. Jaurès lui-même donna sa démission parce que la majorité de la commission refusait de qualifier tout au moins de « déplorable abus d'influence » la pression exercée sur le procureur général Fabre par MM. Monis et Caillaux. Mais la majorité, inquiète de l'effet que produirait la décision de M. Jaurès, accepta finalement la phrase, à condition qu'il reprît sa démission. Par contre, M. Jaurès dut sacrifier sa conclusion qui était ainsi conçue :

« MM, Monis et Caillaux ne se sont pas seulement

exposés aux justes polémiques des partis^ mais aussi au juste blâme de tous les citoyens, pour leur intervention abusive dans le fonctionnement de la justice, »

Finalement, le document que la commission soumit au jugement de la Chambre ne brillait ni par la netteté ni par la franchise. Après un début assez ferme, la pensée y est, en effet, dispersée et diluée comme à plaisir sur des incidents secondaires dans un parti-pris évident de diversion. Les sanctions proposées s'égaraient, en revanche, dans la nuée des considérations générales. Tout au plus convient-il d'en citer ces passages, les seuls où subsiste quelque trace de vigueur dans l'expression critique :

Il est démontré que sous le ministère Monis, dans les quinze derniers jours du mois de mars 191 1, des interventions gouvernementales se sont produites pour obtenir du président de la Chambre des appels correctionnels, M. Bidault de l'Isle, par rintermédiaire du procureur général Fabre, la remise du procès Rochette.

. Cette remise n'avait pas pour efiet et ne pouvait pas avoir pour effet, ainsi d'ailleurs que le procureur général l'a déclaré à M. Monis et comme tous les magistrats entendus l'ont confirmé, d'assurer à Rochette le bénéfice de la prescription.

Mais elle lui donnait plus de champ pour la continuation de ses opérations.

Et surtout la démarche auprès du procureur général intervenait au moment où l'affaire Rochette, marquée à ses débuts par les manœuvres les plus irrégulières et par des interventions abusives de presse, de gouverne-

ment et de poHce, était rentrée enfin dans les voies normales et approchait de son dénouement légal.

Cette remise cpnstituait un succès pour la tactique dilatoire de Rochette.

M. Monis et M. Caillaux ont déclaré tous les deux que c'est la visite de M. Caillaux à M. Monis qui a décidé celui-ci à appeler le procureur général Fabre.

La démarche de M. Caillaux et Tintervention de M. Monis ne sont ni un acte de corruption, puisqu'ils étaient personnellement désintéressés dans TafEaire, ni un acte de forfaiture, puisque le procureur général déclarait à M. Monis et que M. Bidault de l'Isle déclare aussi, soutenu en ce point par tous les magistrats, que la remise ne pouvait contribuer en quoi que ce soit à la prescription. Mais elles constituent le plus déplorable abus d'influence.

Si fâcheuse que soit en elle-même cette affaire, elle est surtout grave comme symptôme. Elle révèle un mal qui s'est manifesté d'ailleurs par bien d^autres signes et qui, ai le pays ne réagit pas, ira se développant et s'approfondissant dans tout le système politique et social. Elle atteste chez les gouvernants eux-mêmes le fléchissement du sens de la règle, le dédain des procédures normales et de l'indépendance de magistrats d'ailleurs trop dociles, elle révèle l'influence démesurée de la finance, même la plus basse, la confusion de la finance, de la presse et du pouvoir.

La Chambre discuta le 3 avril les conclusions de sa commission d'enquête. Elles lui étaient présentées dans des conditions assez paradoxales. Ces conclu-

sions, qui, après tout et malgré tout, marquaient MM. Monis et Caillaux d'une éclatante flétrissure, recevaient l'adhésion de leurs amis, alors que, leurs adversaires politiques les combattaient avec énergie. MM. Briand et Barthou, en particulier, s'élevèrent éloquemment contré la partialité qui se révélait dans les âpres . reproches formulés à leur égard. MM. Maurice Barrés et Jules Delahaye réclamèrent des sanctions judiciaires contre MM. Monis et Caillaux, par application de l'article 179 du Code pénal qui punit la corruption de fonctionnaires. M. Marcel Sembat lui-même se déclarait partisan du renvoi devant la Haute-Cour. Mais M. Jaurès, parlant après le rapporteur, M. de Folle ville, ne souscrivait ni aux sanctions judiciaires, inapplicables selon lui au cas de MM. Monis et Caillaux, ni au renvoi devant la Haute-Cour, d'accord sur ce dernier point avec M. Maurice Barrés qui s'écria :

— J'ai vu trop d'honnêtes gens en Haute-Cour, je n'y enverrai pas ceux-là !

M. Jaurès, finalement, escamotait la responsabilité de MM. Monis et Caillaux dans l'envolée d'une péroraison sonore dont il ne pouvait rien résulter de fâcheux pour personne. Il s'en prit à la finance, grande corruptrice de la politique, et aux « puissances d'argent ».

M. Jaurès. — L'heure est venue pour le pays de sortir du régime des intrigues, des groupes et des clien-

tèles ; rheure est venue pour nous de voir en face le grand et formidable péril qui le menace : une puissance non pas nouvelle, mais grandissante, plane sur lui, la puissance de cette finance haute et basse. (Applaudissements à V extrême-gauche.) Haute finance installée dans les grands établissements de crédit comme les vieux Hofburgs qui dominaient du haut des collines et des monts ; basse finance de rouliers et d'aventuriers nocturnes qui détroussent le paysan la nuit dans les chemins. {Vifs apptatuîisseinents à V extrême-gauche et à gauche.)

La nouvelle puissance, elle, est aussi subtile que formidable, elle conquiert sans faire de bruit, elle entre dans les intérêts, dans les consciences, et il arrive une heure où une nation, qui se croit souveraine et qui accomplit avec solennité le rite du vote,'est soudainement menée en captivité par les puissances d'argent. {Vifs applaudissements à l'extrême- gauche, à gauche et au centre.)

M. Caillaux, qui n'avait pas paru à la séance, était sauvé. La Chambre repoussa les ordres du jour qui réclamaient contre les deux ministres coupables d'un « déplorable abus d'influence » des sanctions effectives et se borna à voter l'ordre du jour suivant :

« La Chambre, prenant acte des constatations de sa

commission d'enquête, réprouvant les interventions

abusives de la finance dans la pohtique et de la politique

dans Tadministration de la justice,

Affîrme la nécessité d'une loi sur les incompatibilités parlementaires.

Et, résolue à assurer d'une manière plus efficace la séparation des pouvoirs, passe à l'ordre du jour.

l60 JOSEPH CAILLAUX,

L'affaire Rochette, pour ce qui concerne M. Caillaux, s'arrête là. Pour Rochette, elle eut son épilogue le 17 octobre 1916. Il fut arrêté à cette date à Granville, où il était venu voir ses enfants. Au début de la guêtre, il avait tenu à prendre du service en France, et s'étant procuré, par l'entremise de M. Gustave Hervé, le livret militaire d'un journaliste réformé, il s'était engagé conune automobiliste.

Cette fois il est resté en prison. M. Caillaux ne pouvait plus rien poiu: lui.

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