L'AFFAIRE ROCHETTE
S'il avait eu la bonne fortune d'être fils d'ancien ministre et millionnaire au berceau, celui que l'on appelle communément l'escroc Rochette, et qui mérite, sans nul doute, cette épithète, eût pu, tout comme un autre, devenir ministre des Finances et homme d'État. Il était, en effet, merveilleusement doué pour les jongleries de chiffres, fertile en combinaisons et en expédients et, au surplus, merveilleusement pourvu de ces dons brillants de séduction et d'autorité qui caractérisent les entraîneurs d'hommes, les manieurs de foules.
Mais l'ancien petit groom du café de la Gajre à Melun avait eu. assez à faire de s'élever, en boursicotant à la petite semaine, jusqu'au rang social et à la situation de fortune où il se trouvait au début de l'année 1908 quand il s'avisa de prendre pour la première fois avec la politique un contact dont la maladresse lui fut fatale.
A ce moment, il n'y avait guère sur le marché financier de Paris une personnalité plus en vue, et en tout cas plus agissante, plus remuante, plus étonnante, que cet homme d'affaires émérite, suivi, entouré,
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porté quasi triomphalement par tout un cortège de clients empressés et fidèles, d'actionnaires enthousiastes, de démarcheurs zélés, d'employés et d'agents dévoués et reconnaissants.
Henri Rochette avait une spécialité : il lançait des affaires industrielles et c'était assurément une bonne œuvre que de diriger les capitaux français vers l'industrie. Il s'employait à cette bonne œuvre avec une activité et, il faut bien le dire, avec une intelligence, une maîtrise de moyens tout à fait remarquables. Le Crédit minier et industriel, les charbonnages de Laviana, les mines du Val d'Aran, le S3mdicat minier, les mines de cuivre de la. Nerva, le Banco-francoespagnol, les manchons et les buissons Hella, etc., chacune des affaires qu'il prenait sous son patronage obtenait aussitôt auprès du public un succès prodigieux. Si ce succès était dû, en partie, à son ascendant personnel, aux procédés de lancement que Rochette savait mettre en œuvre, le zèle de ses démarcheurs, copieusement intéressés au résultat, y était bien aussi pour quelque chose. Or, dans la loi du 30 janvier 1907, M. Caillaux avait fait insérer une disposition en vertu de laquelle YOfficiel devait publier chaque lundi un «Bulletin des annonces légales obligatoires ». Dans sa pensée c'était, sans nul doute, une précaution contre la finance véreuse contrainte de produire au grand jour l'annonce des émissions qu'elle comptait faire. Malheureusement il advint que cette précaution se retourna contre
le public. Les démarcheurs de Rochette colportaient partout le Journal officiel où figurait Tannonce de la nouvelle affaire lancée par leur « patron », et les bonnes gens, mis en confiance par l'estampille gouvernementale, souscrivaient avec empressement.
Ils réussirent, en tout cas, à prélever sur l'épargne française 6 millions en 1905, 25 millions en 1906, 31 millions en 1907. Et déjà 15 millions avaient été souscrits — rien que sur les affaires du manchon et du buisson Hella — dans les onze premières semaines de 1908 quand se produisit la catastrophe.
Que s'était-il passé? L'édifice merveilleux d'affaires superposées — Tune étâyant l'autre — dressé par le génie inventif de Rochette s'était-il, faute d'une base solide, écroulé d'un coup? Le grand financier s'avouait-il vaincu, cessait-il ses paiements?...
Non pas. Mais il avait commis la pire des imprudences que pût commettre un homme dans sa situation : il s'était mis en tête de jouer un rôle poUtique, de prendre position dans la lutte des partis, de dresser sa puissance en face de la puissance gouvernementale ; il avait attiré sur lui la foudre.
A vrai dire, Rochette se sentait depuis quelque temps menacé. Il savait que le parquet s'occupait de lui, que le procureur général Fabre l'eût déjà fait arrêter s'il ne s'était heurté à certaines résistances de magistrats prudents peut-être à l'excès en cette affaire — et notamment M. Monier, auquel plus tard d'inconcevables imprudences' devaient coûter si
cher. L'impunité dont paraissaient bénéficier les écumeurs de l'épargne avait suscité déjà une interpellation à la Chambre. Le garde des sceaux, M. Briand, s'était engagé à veiller et à sévir. C'est alors que Rochette conçut l'idée fatale de se lancer dans la po|litique, de devenir une puissance d'opposition redoutable au Grouvernement qui osait menacer sa puissance financière.
Mais il avait mal choisi son moment : M. Clemenceau était président du Conseil.
Dans la matinée du 20 mars 1908, M. Prevet, sénateur et directeur du Petit Journal, signalait à M. Clemenceau, président du Conseil, le danger de laisser un homme comme Rochette frayer dans le monde politique où il se cherchait des appuis. Des députés radicaux influents, 1)1. Rabier, M. René Renoult, l'ancien ministre Dubief, étaient devenus ses avocats-conseils ; en outre, Rochette subventionnait des journaux. Même il voulait en posséder un personnellement. Et il avait jeté ses vues sur le Petit Journal, S'il parvenait à se rendre maître d'un si puissant organe, que ne pouvait-on craindre pour l'épargne française,... et aussi pour le Gouvernement déjà si violemment combattu à la Chambre par le parti auquel Rochette apportait un véritable trésor de guerre?
M. Clemenceau prend promptement ses décisions. A peine M. Prevet était-il sorti de son cabinet qu'il mandait téléphoniquement le préfet de police,
M. Lépine, et lui enjoignait de preiicire toutes les dispositions nécessaires en vue de l'arrestation de Rochette.
M. Lépine avait reçu cet ordre à midi moins vingt. Il était de retour à midi moins cinq à la Préfecture de police et chargeait aussitôt M. Yves Durand, directeur de son cabinet, de trouver un client de Rochette disposé à déposer une plainte contre le financier, ce qui permettrait de l'arrêter. M. Yves Durand alla prendre conseil de M. Prevet qui le conduisit chez un banquier nommé Gaudrion, lequel, jouant la contre-partie, avait intérêt à perdre Rochette. Gaudrion, qui, d'ailleurs, était lui-même sous le coup de poursuites, refusa de porter plainte personnellement, mais indiqua un sieur Pichereau dont il se disait sûr. Et Pichereau, qui, en réalité,* n'avait jamais été — et pour cause — victime des émissions de Rochette, mais qui avait reçu de . Gaudrion 25 000 francs pour jouer le rôle de client dupé, rédigea la plainte réclamée par la Préfecture de police.
Rochette fut arrêté le 23 mars 1908, trop tard malheureusement pour que, dans l'intervalle du 20 au 23, quelques initiés n'eussent le temps de se mettre en bonne position de bénéficier de l'effondrement inévitable des valeurs Rochette.
De ce moment commence la plus extraordinaire odyssée judiciaire qui se puisse concevoir.
Le juge d'instruction Berr, qui tient Rochette sous les verrous, lui refuse la liberté provisoire qu'il
réclame en attendant que puisse être achevée la vérification de l'état de ses affaires. Mais Rochette fait appel de ce refus devant la Chambre des mises en accusation qui lui donne raison et prononce la mise en liberté provisoire sous caution de 200 000 fr. L'instruction est close le 29 avril 1909 et l'affaire Rochette est enfin appelée, le 21 février 1910, devant la io« chambre présidée| par M. Eugène Dre5^us. Mais, par suite de renvois successifs, le jugement n'est rendu que le 28 juillet. Rochette est condamné à deux ans de prison et 3 000 francs d'amende. Il se pourvoit aussitôt devant la Chambre des appels correctionnels. Une nouvelle série de renvois intervient et l'affaire n'est jugée que le 12 janvier 1912. L'arrêt est tel que Rochette pouvait le souhaiter : toute la procédure est annulée pour vice de forme !
Cependant le procureur général Fabre n'accepte pas cet arrêt et le défère à la Cour de cassation qui, en effet, annule l'arrêt de la Cour d'apj^elde Paris et renvoie l'affaire devant la Cour d'appel de Rouen.
L'opinion publique, on le conçoit, suivait avec un intérêt passionné les péripéties de ce duel judiciaire. Pour beaucoup, et notamment pour son ancienne clientèle, pour ses anciens collaborateurs, Rochette était une victime. On l'avait frappé en plein essor, traîtreusement, avant qu'il eût pu parer un véritable coup de Jamac. Son arrestation, d'ailleurs, avait été décidée dans des conditions absolument anormales, elle était le résultat d'une intrigue
politique... Bref les adversaires de M. Clemenceau et de M. Lépine — et ils étaient nombreux — ne pouvaient laisser échapper cette occasion de les mettre en cause, sinon en accusation. De vifs débats eurent lieu à la Chambre et au Conseil municipal. La Chambre décida la nomination d'une commission d'enquête que présida M. Jaurès et dont faisait partie M. Caillaux.
Les conclusions de la commission d'enquête, dépensées par son rapporteur, M. de Folleville, furent discutées et adoptées dans la séance du 20 mars T912. Les travaux de la commission, en réahté, avaient visé beaucoup moins à rechercher les moyens de mettre désormais l'épargne française à l'abri des entreprises de financiers comme Rochette qu'à atteindre certains hommes politiques comme M. Clemenceau ou M. Briand.
La commission avait également, au dernier moment, mis en cause M. Monis, ancien président du Conseil, et M. Caillaux, [ancien ministre des Finances. Le bruit commençait, en effet, à se répandre que c'était sur leur intervention que des délaie excessifs avaient été accordés à l'accusé pour lui permettre de préparer sa défense... et continuer ses opérations. Ne disait-on pas que ces ajournements, ces remises pouvaient avoir finalement pour effet d'assurer à Rochette le bénéfice de la prèscription? MM. Monis et Caillaux se bornèrent, devant la commission d'enquête, à protester hautement
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contre un tel soupçon. Et les magistrats interrogés, M. Bidault de Tlsle, président de la Chambre des appels correctionnels, M. Fabre, procureur général, afi&rmèrent que tout s'était passé régulièrement.
Dans le monde politique, on persistait pourtant à penser que l'intervention de M. Monis auprès de ces deux magistrats en faveur de Rochette n'était pas douteuse et que M. Monis, en agissant ainsi, avait cédé aux sollicitations pressantes du ministre des Finances, M. Caillaux. Mais le rôle de M. Caillaux ne fut pas élucidé, malgré les efforts de M. Delahaye qui s'écria, à la séance du 20 mars 1912, où furent adoptées les conclusions de la commission d'enquête :
— Je ne sais pas pourquoi on ne prononce pas ici le nom de M. Caillaux !
L'apostrophe n'eut pas d'écho et M. Caillaux demeura coi à son banc.
Cet intermède parlementaire ne suspendait pas — malheureusement pour Rochette — l'action de la justice. La Cour d'appel de Rouen rendit son arrêt le 26 juillet ;i9i2 ; Rochette était condamné à trois ans de prison. Il se pourvut aussitôt en Cassation. La Cour suprême devait examiner ce pourvoi le 19 décembre I9i2,mais, en pareil cas, une formalité s'impose: Rochette devait «se mettre en l'état», c'est-àdire qu'il devait se constituer prisonnier. Or, ne se faisant aucune illusion sur le sort qui l'attendait, il s'était embarqué, le 16 décembre, à Boulogne, à bord de VInvicta, de la South-Eastern à destination de
Folkestone, d'où il s'en alla vivre paisiblement à Athènes, tandis qu'on le cherchait an Mexique...
Une interpellation bruyante mais vaine du sckialiste Lauche à la Chambre parut mettre le point final à cette comédie politico-financière.
Et le temps, peu à peu, fit l'oubli jusqu'au jour où Gaston Calmette reprit dans le Figaro l'accusation naguère portée contre MM. Monis et Caillaux d'être intervenus en 191 1 auprès du procureur général Fabre pour obtenir, en faveur de Rochette,une remise anormale des débats et l'ajournement de la con* damnation que l'escroc redoutait.
De cette intervention il existait un témoignage : le rapport que le procureur général avait rédigé à l'issue de ses entretiens avec M. Monis et dont il avait, plus tard, remis une copie à M. Briand, devenu garde des sceaux. Cette copie était ensuite passée aux mains de M. Barthou lorsqu'il succéda à M. Briand au ministère de la Justice.
Gaston Calmette, lui aussi, possédait une copie de ce document; et M. Caillaux le savait^ et dans les semaines vraiment tragiques pour lui, où chaque matin le Figaro produisait quelque nouvelle accusation, quelque nouveau document, il tremblait de voir apparaître au grand jour cette pièce terriblement accusatrice, en dépit des efforts que MM. Barthou et Briand multipliaient auprès de Gaston Calmette pour le dissuader de faire cette publication.
C'est dajis le Figaro du 10 mars 1914 que Gaston
Calmette évoqua — sans toutefois publier le rapport Fabre — le rôle joué dans Tafïaire Rochette par M. Caillaux. Le lendemain 11 mars, Gaâton Calmette constatait que son adversaire, toujours empressé à discuter ou dissimuler chacune de ses accusations, gardait, cette fois, le silence. Même constatation le 12 mars. Le 13, M. Jules Delahaye déposa à la Chambre le projet de résolution suivant :
La Chambre, résolue à savoir toute la vérité sur les accusations de forfaiture, d'excès de pouvoir et de vénalité dirigées contre des membres du Gouvernement, invite M. le ministre de la Marine et M. le ministre des Finances à poursuivre leurs accusate urs, et le Gouvernement à donner toutes les justifications qui lui sont dues dans la séance de jeudi prochain.
M. Doumergue repoussa avec force, comme ime manœuvre des partis réactionnaires pour déconsidérer un gouvemenîent de réformes démocratiques, la motion de M. Delah aye. Et M. Jaurès, intervenant comme président de la comnûssion d'enquête sur l'affaire Rochette, s'efforça de démontrer que l'incident était clos et que l'on n'avait pu songer à le rouvrir que dans un intérêt politique, pour abattre le ministre des Finances qui poursuivait infatigablement la réalisation de l'impôt sur le revenu. Par 360 voix contre 135, le projet de résolution de M. Delahaye fut repoussé.
Le lendemain 14 mars, Gaston Calmette déclara
à ses amis qu'en présence du vote de la Chambre il
allait s'efforcer de se délier de l'engagement qu'il avait pris, envers MM. Barthou et Briand, de ne pas publier le rapport Fabré. Ces pourparlers se poursuivaient dans la journée du 16, lorsque Gaston Calmette fut assassiné par M°^« Caillaux.
Si ce meurtre avait, comme nous le croyons, pour motif déterminant — non pas d'empêcher la publication des lettres intimes que Gaston Calmette n'avait jamais possédées et dont il était, en tout cas, incapable de faire usage — mais d'empêcher la publication du rapport du procureur Fabre, ce calcul fut déjoué.
Moins de vingt-quatre heures après l'assassinat de Calmette, le 17 mars, M. Jules Delahaye provoqua un nouveau débat devant la Chambre. Il aflBirma l'existence du rapport du procureur Fabre, dont la copie, d'ailleurs, avait été trouvée, avec celle des « documents verts », dans le portefeuille que Calmette portait sur lui au moment de sa mort. Et les incidents de la séance amenèrent finalement M. Barthou à donner lecture à la tribune de la copie de ce document qui avait été remise par le procureur à M. Briand et que M. Briand avait transmise à son successeur avant de quitter le ministère de la Justice. M. Barthou, estimant qu'une pareille pièce, qui ne trouvait sa place dans aucun dossier de la Chancellerie, ne pouvait ainsi passer de main en main, avait pris le parti de s'en considérer conrnie le légitime détenteur et de la garder par devers lui.
Voici le texte de ce document :
Cour d'appel de Paris.
Cabinet du Procureur général,
PROCÈS-VERBAL (Copie pour M. le garde des sceaux).
Le mercredi 22 mars 191 1, j'ai été mandé par M. Monis, président du G)nseil. Il voulait me parler de l'affaire Rochette ; il me dit que le Gouvernement tenait à ce qu'elle ne vînt pas devant la Cour le 27 avril, date fixée depuis longtemps ; qu'elle pouvait créer des embarras au ministre des Finances, au moment où celui-ci avait déjà les affaires de liquidation des congrégations religieuses, celle du Crédit Foncier et autres du même genre. Le président du Conseil me donna l'ordre d'obtenir du président de la Chambre correctionnelle la remise de cette affaire après les vacances judiciaires d'août-septembre.
J'ai protesté avec énergie. J'ai indiqué combien il m'était pénible de remplir une pareille mission, j 'ai supplié qu'on laissât l'affaire Rochette suivre son cours normal. Le président du Conseil maintint ses ordres et m'invita à aller le revoir pour lui rendre compte.
J'étais indigné. Je sentais bien que c'étaient les amis de Rochette qui avaient monté ce coup invraisemblable.
Le vendredi 24 mars. M® Maurice Bernard vint au
Parquet : il me déclara que, cédant aux sollicitations de son ami le ministre des Finances, il allait se porter malade et demander la remise après les grandes vacances de l'affaire Rochette.
Je lui répondis qu'il avait l'air fort bien portant, mais qu'il ne m'appartenait pas de discuter les raisons de santé personnelle invoquées par cet avocat et que je ne pourrais, le cas échéant, que m'en rapporter à la sagesse du président. Il écrivit à ce magistrat. Celui-ci, que je n'avais pas vu et que je ne voulais pas voir, celui-ci répondit par un refus. M® Maurice Bernard se montra fort irrité. Il vint récriminer auprès de moi et me fit comprendre, par des allusions à peine voilées, qu'il était au courant de tout.
Que de vais- je faire? Après un violent combat intérieur, après une véritable crise dont fut témoin, seul témoin, d'ailleurs, mon ami et substitut M. Bloch- Laroque, je me suis décidé, contraint par la violence morale exercée sur moi, à obéir.
Le soir même, c'est-à-dire le jeudi 30 mars, je suis allé chez M. le président du Conseil. Je lui ai dit ce que j'avais fait. Il a paru fort content.
Dans l'antichambre, j'avais vu M. du Mesml, directeur du Rappel, journal favorable à Rochette et m'out rageant fréquemment. Il venait, sans doute, demander si je m'étais soumis.
Jamais je n'ai subi une telle humiliation.
Ce 31 mars 1911.