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LES DÉBUTS D'UNE CARRIÈRE

La mère de M. Joseph Caillaux, née Anna Donnet, était fille d'un banquier de Caen, qui fut maire de cette ville de 1834 à 1848. Sa banque périclita et il dut liquider ses affaires. Empressons-nous d'ajouter qu'il se tira de ce mauvais pas très honorablement. Plus tard, au surplus, le considérable héritage d'un oncle, banquier àParis, vint réparer les dommages faits à la dot de M^^e Donnet par la déconfiture paternelle.

Mariée tout d'abord (selon le rite de la religion réformée, à laquelle appartenait sa famille) à son cousin germain, M. Girard, ancien procureur du roi sous la monarchie de Juillet, elle resta veuve en 1852 avec deux, enfants, Marguerite et Robert.

En 1861, elle épousa en secondes noces un catholique, M. Eugène Caillaux, alors ingénieur des Ponts et Chaussées, en résidence au Mans, et. lui donna, à son tour deux enfants, Joseph et Paul.

Désireux de circonscrire cette étude à la personnalité de M. Joseph Caillaux, nous nous bornerons à mentionner que Robert Girard, élève de ï'École polytechnique, puis ofiicier d'artillerie, mourut célibataire.

Marguerite Girard épousa d'abord le trésorier général Vavin, fils du député radical de Paris; puis un officier, M. d'Huningue. Élevée, comme son frère Robert, dans la religion protestante, elle se convertit au catholicisme pour exaucer le vœu formulé au lit de mort par un enfant qu'elle avait eu la douleur de perdre. Elle est morte en 1914, profondément affligée, assure-t-on, par les scandales retentissante auxquels était mêlé son demi-frère Joseph Caillaux.

Quant à Paul Caillaux, officier bientôt démissionnaire, pour raison de santé, il se retira dans la Sarthe, au château d'Yvré-l'Évêque, et s'y éteignit en 1900, laissant un fils dont la tutelle devait, plus tard, incomber à M. Joseph Caillaux.

Et maintei^ant, revenons au jeune Joseph Caillaux que nous n'abandonnerons plus.

C'était, à coup sûr, un foyer strict et sévère que celui dufministre de « l'Ordre moral », catholique traditionaliste marié à une protestante puritaine. Mme Eugène Caillaux, apparentée en Angleterre — son frère avait épousé une Anglaise, — imposait autour d'elle l'observation constante de la a respectability » britannique (i). Le salon du ministre des

(i) En 1914, dans des interviews qu'il faisait publier par les journaux anglais pour démentir la < légende burlesque » qui le représentait comme un ennemi de TAngleterre, M. Joseph Caillaux se flattait qu'un de ses ancêtres eût {passé la Manche avec Guillaume le Conquérant — ce qui, d*aiUeurs, parait fort douteux. Il ajoutait — ce qui parait plus vraisemblable — qu'un de ses cousins était, à ce moment, avocat à Londres, et un autre, bailli de Jersey.

Travaux publicââu palâfa de Versailles ou du lûintatre des Finances au Louvre était réputé pour sa « tefluè à. Joseph Caillaux eut, cependant, l'enfanée heureuse des fils dé bourgeois riches, avec les bénéfices, en outre, de cet éclat — ^ très doux à sa Jeune vanité — ^^ul est r apanage du monde officiel. Confié d'abord à des institutrices anglaises, puis à des précepteurs, il fit sa première communion en l'église Saint-AugUstln, sa paroisse (ses parents habitaient alors boulevard Malesherbes), puis entrâàtrei^gê ans à l'Ecole Fénelon, grande Institution catholique, très réputée et dirigée par deâ prêtres. Sous leur direction vigilante, il suivit les cours du lycée Fontanes (Condôrcet)* Ses maîtres « poussaient » volontiers ce sujet dôflt l'intelligence promettait merveilles» En fait, le jeune Caillaux, élégant, frivole et étourdî (î), était doué d'une facilité d'assimilation remarquable. Lauréat du concours général, bachelier es lettres et es sciences, il pensa marcher sur leâ traces de son père en se présentant à l'École polytechnique. Il y fut tout d'abord déclaré admissible, mais, finalement, échoua»

(i) Bieû àêà âilnéeâ plus tard, alors que M. Joseph Càiilàttjt comparaissait devant la commission d'enquête sur Tafiaire Rochette, Maurice Barrés retrouvait dans ses manières, dans toute son allure, l'enfant qu'il av&it dû être : « Il y a eu lui, écrivait-il, de l'enfant gâté. Bnfant heureux, privilégié, il devait arriver dans son ooUôge, à Stanislas peut-être, léger, heureux, aimable. Un petit riche avec sa voiture à la porte et de belles cravates variées. Bt les deux autres, les Briand, les Barthou, de quel air amlôal, sans doute, mais distant, il les eût regardés, ceâ deux petits camarades plébéiens.* (Maurice Banrès, Dans le Cloaque,)

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Se tounlftttt Alors d'un autre côté, il suivit simultanément les cours de PÉcôIe de Droit et ceux de rEeolé des Sciences politiques.

En î886i il était licencié en droit. Mais son père n'estimait pas que la carrière d'avocat présentât de ëufi&santês garanties de stabilité, même pour un jeune homme riche. Il voulut que son fils fût fonctionnaire . Joseph Caillant, qui avait pris au Quartier Latin des goûts d'indépendance (î), ne s'y résigna pas sans peine. Il dut cependant faire à la Caisse des Dépôts et Consignations, comme simple commis, le nécessaire et dur fetage préparatoire au concours de l'inspection des

Finances»

Il échôtia au premier concours de l'inspection des Finances en 1887 en se classant quatrième, alors qu'il y avait seulement deux places vacantes. Il se représenta l'année suivante, parvint cette fois à se classer second, et fut nonuné adjoint à l'inspection des Finances, puis enfin inspecteur des Finances en Î890, après un nouvel examen où il se classa encore une fois second.

Sa vie, de 1890 à 1898, — date de sa première élection à la Chambre, — fut celle d'un fonctionnaire dont feeô chefs hiérarchiques disaient volontiers, comme autrefois ses maîtres, qu'il était plus intelligent qu'appliqué. Son père, d'ailleurs, avait deviné sa

(z) De cette époque date Vin portrait du jeune étudiant représenté dans le costume de Mimi de la Vie de bohàme par un artiste aujourd'hui célèbre, Gagliardini.

vocation en le pbussant vers les chiffres, vers la finance, vers la procédure fiscale. Il s'y trouvait si bien à l'aise qu'il put, de 1893 à 1898, professer avec une véritable autorité, à l'École des Sciences politiques, un cours sur les impôts.

Le premier acte politique de la vie de M. Joseph Caillaux se place au lendemain de la mort de son père. L'ancien ministre, en dépit de tous ses déboires politiques, était demeuré maire d'Yvré-l'Évêque où il possédait le château de Vaux. M. Joseph Caillaux prétendit recueillir l'écharpe municipale comme un bien de famille. Mais il manifesta cette prétention avec une désinvolture fringante, qui déplut chez le fils de M. Eugène Caillaux, « un si digne honmie ». Et il échoua. Dépité, abandonnant le château d'Yvrél'Évêque à son frère cadet, il repartit pour Alger — qui était alors sa résidence professionnelle, — bien résolu à ne plus essayer de chausser les souliers paternels, dont la forte pointure rustique ne convenait pas décidément à son élégance de petitmaître.

Ce séjour ien Algérie, si bref qu'il doive être, mérite une mention spéciale. Joseph Caillaux est alors âgé de trente-trois ans, mais on peut dire que l'heure, décisive où s'oriente la vie de chacun de nous n'a pas encore sonné pour lui. Son frère Paul s'est marié, il est père, il quitte l'armée pour mieux goûter la douceur de la vie de famille. Joseph Caillaux, lui, est demeuré célibataire. Il se veut libre. Pourquoi? Il ne

le aait pas lui*même. Des désirs confus le hantent. Il a, au plus haut point, le sentiment de sa valeur? Sera-til fonctionnaire toute sa vie? Le sort, après avoir fait au père la part si belle, serait bien injuste à l'égard du fils, qui ne se croit pas moins bien doué pour jouer un rôle public... Qui sait?.,. Il faut attendre et, en attendant, jouir de Texistence. C'est en cette disposition d'esprit, trouble et incertaine, que le jeune fonctionnaire se pique de curiosité pour les bas-fonds de la prostitution algérienne. Il faut se souvenir qu'il a eu une jeunesse assez morose, qu'il a vécu dans un milieu bourgeois et religieux, particulièrement austère, et que jusqu'à la mort récente de sonpère, qui ne cessait de lui recommander comme le premier devoir du fonctionnaire et du professeur le souci de la tenuo extérieure et de la dignité de vie, il a observé, en effet, une correction que d'aucuns jugeaient un peu hautaine. « Il avait toujours l'air, disent ceux qui le fréquentaient à cette époque, d'aller faire son cours à l'École des Hautes Études ».

On ne lui connaissait alors qu'une fantaisie ; il avait toujours un chien sur les talons, Paulus ou Bob, Fantaisi6 à coup sûr inoSensive. Mais à Alger I... Il ne songe guère à poser au professeur, et les chiens ne l'intéressent plus. Il s'ennuie. Il se sent en exil. Et la magie de l'Orient agit sur lui. La féerie africaine a produit sur son esprit une telle impression qu'il ne l'oubliera jamais plus. Il en a fait la confidence — à bien des années de distance — dans une préface

écrite pour un livre de M. Maurice Ajam consacré à l'Algérie :

« Combien de fois m'est-il arrivé, quand, au Pariement ou bien au Gouvernement, j'étais amené à étudier un problème algérien, de laisser tomber la plume, ou de fermer le dossier, pour revoir les plaines ensoleillées, les blanches koubas, les palmiers émergeant du sable, la gloire des oasis dans le soleil couchant ! Combien de fois ai-je éprouvé la nostalgie du « bled », de la terre qui captive, de la terre dont Fromentin jadis, dont, plus près de nous, Guy de Maupassant, ont exactement noté le charme prenant. »

Le « bled », les oasis, les soleils couchants... soit. M. Joseph Caillaux, devenu un homme politique important, ne dit pas, cependant, tout ce qu'il a vu en Algérie, et spécialement dans Alger la Blanche..

Pour s'initier à des voluptés d'un autre ordre, il avait besoin d'un guide. Il en demanda un à la police ; entre fonctionnaires on se rend de ces services. On lui désigna un familier de ces lieux, un gaillard « dessalé » qui n'était d'ailleurs pas un policier de proifession. Et cela, sans doute, n'en valait que mieux. C'était un petit commis des douanes, qui trouvait moyen, en fréquentant un monde interlope, de contenter des goûts personnels crapuleux et de rendre des services à la police, pour le plus grand profit de son pitoyable budget (2 000 francs par an).

Il se nommait François Desclaux, mais, par abréviation, France. Fils d'un douanier et d'une concierge.

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il s'était formé à la vie, bien plus en vagabondant sur les quais d'Alger avec la pire pègre internationale qu'en fréquentant l'école des Frères.

A peu près illettré, il avait tout juste pu obtenir dans les bureaux de la douane l'infime emploi où il ne doutait pas que dût se borner son destin. Et pourtant... pourtant, lui aussi, trouvait le sort injuste^ Car, à défaut de l'ambition qui n'est pas permise à tout le monde, il avait de furieux appétits... Pourquoi ne s'en serait-il pas ouvert franchement à son compagnon de plaisirs, dans cette intimité qu'autorise — même entre hommes d'éducation et de rang social, si différents — la commune fréquentation des bouges? L'aveu du misérable gratte-papier besogneux et servile correspondait trop bien à l'état d'esprit du haut fonctionnaire, fils d'ancien ministre et assuré contre les risques du hasard par l'appoint d'une grosse fortune, pour^qu'il n'en fût pas frappé. A ime année près, d'ailleurs, ils avaient le même âge. Et ce France Desclaux était vraiment un entraîneur incomparable 1 Dès les premières confidences échangées, il avait compris que c'était à lui, le premier, que souriait la fortune, puisqu'elle mettait sur sa route le seul homme qui pût le tirer de sa misère et de sa honteuse humilité. Il pousserait de toute son énergie, il servirait de toute sa ruse le « sujet » d'éUte en qui il reconnaissait sans peine ime force ascensionnelle extraordinaire, et lui, Desclaux, s'élèverait à sa suite. Jusqu'où, de compagnie,, ne monteraient-ils pas ainsi?

Quo non ascendam ? eût-il dit volontiers. Mais s'il connaissait le « sabir », il ignorait le latin... Ainsi, par un paradoxe singulier, ces deux hommes, dans leur descente aux enfers algériens, ne parlaient que de s'élever. Mais sous les auspices d'un tel guide, qui fut bientôt un conseiller, quel chemin, montée ou descente, pouvait être honorable et sûr? Le pacte, cependant, fut conclu. Nous verrons jusqu'où, mis en route par France Desclaux, M. Joseph Caillaux est allé. Notons tout de suite, pour n'y plus revenir, les dates essentielles de la carrière du petit commis des douanes et auxiliaire de policé d'Alger :

En 1900, M. Joseph Caillaux, devenu ministre des Finances, le nomme percepteur à Gisors, puis, l'année suivante, en fait son sous-chef de cabinet. A la chute de son « patron » il reçoit, en compensation, la perception de Montmorency avec résidence à Paris. M. Joseph Caillaux redevient ministre en 1906 et Desclaux devient chef adjoint de son cabinet, poste qu'il occupe jusqu'en 1909. Mais, entre temps, il s'est fait nommer (août 1907) percepteur du XX® arrondissement de Paris. En septembre 1908, il obtient la perception du 1er arrondissement de Paris qui rapporte 34 627 francs. Enfin M. Cailla,ux> prenaat la présidence du Conseil en 1911, place France Desclaux à la tête de son cabinet. Le voici chef de cabinet du président du Conseil et officier de la Légion d'honneur. C'est l'apogée.

Rappelons brièvement la chute. La guerre éclate.

France Desclaux est mobilisé en qualité de trésorier-payeur général aux armées, c'est-à-dire qu'il a rang et porte les galons de lieutenant-colonel... Et subitement on apprend à Paris qu'il vient d'être arrêté à Glennes (Aisne), puis incarcéré à Fismes, d*où il est ramené à Paris en prévention de Conseil de guerre.

Son crime? Il était bête, bas et sale, et procédait de cette mentalité vile et canaille des traîne-savates dies quais d'Alger et des bouges de la' Kasbah, dont rien n'avait pu libérer le faquin associé à la fortune éclatante de M. Caillaux» Il volait, sur l'ordinaire des soldats en campagne, des pièces de viande, des sacs de denrées pour les envoyer à Paris, à ta maîtresse, M™« Bechoff, de la maison Bechofï-David, une de ces grandes maisons de couture bien parisiennes d'avantguerre où tout était allemand... Nous n'entrerons pas dans les détails du procès qui n'ont pas leur place ici. Nous mentionnerons seulement que l'homme qui fut de 1898 à 1914, pendant quinze ans, l'intime collaborateur, le conseiller le plus écouté, r « éminence grise », l'associé, 1' « âme damnée » de M. Caillaux, avoua au i^ Conseil de guerre de Paris qu'il apercevait seulement devant ses juges, à la lueilr de leurs reproches et de leur indignation d'honnêtes gens, l'immoralité de sa conduite. En fait, il découvrait enfin avec une stupeur sincère — et c'était sa seule excuse — que non seulement il y a des choses qu'il ne faut pas faire, mais que l'on n'a pas le

droit de tout faire — même si l'on est T homme de confiance etl'homme de main d'un politicien puissant.

Il se sentait, d'ailleurs, isolé et faible, car son « patron » était alors loin de la France et ne pouvait rien pour lui. Il fut condamné à sept ans de réclusion et à la dégradation militaire, effroyable humiliation qu'il subit en complet état d'hébétude. On crut, un moment, qu'il allait s'enliser à tout jamais dans la folie. Cependant il surmonta cette crise. C'est aujourd'hui un vieil homme courbé — bien plus vieux que son âge — qui accomplit, avec une muette passivité d'automate, sa tâche quotidienne de comptable à la Prison Centrale de Melun.

Un télégramme fameux du comte Bemstorff à son gouvernement porte témoignage de l'émotion qu'éprouVa M. Joseph Caillaux lorsque, au cours de sa mission en Argentine, il apprit le sort de France Desclaux :

Cote iy8. — Caillaux a quitté Buenos- Ayres après un court séjour et se rend directement en France, à cause évidemment du scandale D..., qu'il considère comme une attaque dirigée contre lui.

Mais il arriva trop tard pour sauver — car il eût voulu sauver à tout prix — celui en qui nous n'hésitons pas à voir son mauvais génie.

Ce mauvais génie, cependant, parlait, selon toute apparence, le langage de la raison, lorsque, aux appro-

ches du printemps de 1898, il pressait ardeînment son compagnon de débauche de s'offrir aux suffrages des honnêtes populations de Tarrondissement de Mamers.

Sans doute, le premier contact, lors des élections mtmicipales d'Yvré-l'Èvêque, n'avait pas été très encourageant, mais Desclaux lui démontra que c'était sa faute. Il avait été brutal et cassant là où il fallait être insinuant et souple.

Précisément, une occasion inespérée s'offrait. Le bruit courait que le député monarchiste sortant, le duc de la Rochefoucauld-Doudeauville, éprouvé par un deuil cruel et d'ailleurs malade au point de •ne pouvoir prendre part à une campagne électorale, ne se représenterait pas. On le fit sonder. Or, non seulement il maintint sa candidature, mais encore il exigea que M. Caillaux promît de ne pas 3e présenter contre lui. Tout ce que M. Caillaux put obtenir, ce fut qu'en compensation de son désistement il pût se considérer comme le successeur éventuel du député monarchiste sortant, quand celui-ci abandonnerait son siège.

En sonune, on n'avait réussi qu'à préparer l'avenir. Mais Desclaux était pressé. Et son « patron » l'était trop lui-même pour ne pas céder à l'impatience du guide précieux que lui avait procuré la poUce d'Alger^

On se mit donc en devoir d'organiser un mouvement d'opinion en faveur de la candidature Caillaux. Des émissaires bien stylés et convenablement rému-

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nérés entreprirent une campagne plFéparatoire auprès des 140 municipalités de l'aniondissement. Le résultat de l'opération fut des plus satisfaisants. 90 municipalités consentirent à écrire à M. Caillaux — un nom qui leur rappelait des temps heureux ! — une lettre /dans laquelle les maires faisaient appel à son « patriotisme ».

M, Caillaux ne se fit pas trop prier, comme Ton pense, pour accepter la candidature qu'il se faisait offrir (ï). Et comme certains lui objectaient qu'il avait donné sa parole au duc de la Rochefoucauld de ne pas se présenter contre lui, il riposta avec aplomb :

L'appel si chaleureux et si pressant que m'ont adressé la grande majorité ded maires de rarrondissen^eut m'a fait revenir sur ma décision. Les qm$tions de sen" tintent, si respectables qu'elles puissent être, doivent disparaître devant V intérêt général.

Ainsi, dès ce temps une parole donnée n'était, pour M. Caillaux, conseillé par France Desclaux, qu'une « question de sentiment » qui devait disparaître devant «l'intérêt général d, — c'est-à-dire devant l'intérêt particulier de ses ambitions politiques.

Voici le texte de la profession de foi qu'il adressa alors aux électeurs de l'arrondissement de Mamers :

(i) Paul CaiUauic désapprouvai par une Idttire rendue publique, la candidature de son frère contre un ami persoxmel et un ami politique de leur pète, Eugène Caillaux.

Mes chefs cottcltôyens.

Cédant aux instances des représentants des municipalités de rarrondissement, je viens solliciter vos libres suârages.

Je suis profondément républicain, non seulement parce que la République est le gouvernement légal du pays, mais aussi parce qu'elle est l'expression la plus large de la liberté, du droit et du progrès.

Si vous m'envoyez à la Chambre, je m'attacherai tout particulièrement à suivre et à étudier les questions financières que des années de travaux dans le corps de l'inspection générale des Finances me donnent, je crois, une compétence particulière pour discuter. Je réclamerai les économies réalisables dans les dépenses publiques, je m'élèverai contre tout nouvel impôt et, disposé à adopter les modifications que comporte notte système fiscal qui n'est pas toujours équitable, je veillerai à ce que les remaniements à intervenir n'impliquent ni inquisition, ni arbitraire, ni violation du secret des affaires. Dans le même ordre d'idées, je défendrai à la tribune, s'il le faut, le privilège ou, pour parler plus exactement, les droits des bouilleurs de cm.

Je défendrai également les intérêts de l'agriculture qui est, en France, la plus grande et la plus utile des industries et qui a besoin, plus que les autres, d'être encouragée et soutenue.

Je m'emploierai % faire refluer l'argent des villes sur les campagnes en votant le projet de loi de M. MéUne sur les banques agricoles.

Né dans la Sarthe, a^ant toujours vécu au milieu de vous, autant que me 1^ permis l'exercice de mes fonctions administratives, je crois connaître vos besoins

qui sont les miens; puisque les intérêts que je possède ou que je posséderai dans l'avenir lient mes intérêts aux vôtres.

Mes chers concitoyens, en votant pour moi, vous voterez pour un homme jeune, dégagé des vieilles idées de formes surannées et dont tout le programme peut se résumer en quelques mots : Ordre et progrès dans la République.

J. Caillaux, Inspecteur des Finances,

Propriétaire à Mamers.

On reconnaîtra sans peine que ce document présente tous les caractères de la modération. Le candidat qui l'a signé dut être tout naturellement catalogué par la statistique du ministère de l'Intérieur : « Opportuniste », puisque, aussi bien, il n'y a pas un mot de ce prograname qui lie corresponde avant tout à une opportunité d'ordre général ou local.

Le républicanisme sincère de M. Joseph Caillaux est hors de cause, mais on peut croire que le souvenir de tout ce qu'avait coûté à son père une erreur d'orientation ne fut pas sans influer sur les convictions du fils.

Au surplus, la situation politique, dans la Sarthe, conunandait alors de marquer des tendances nettement républicaines.

Tout le prestige du nom de la Rochefoucauld, s'il avait pu quelque temps rallier les opinions conservatrices, n'était pas parvenu, cependant, à dissimuler

à la clairvoyance paysanne le dommage que l'on éprouvait dans les campagnes, du fait d'une sotte obstination de principe au régime républicain. C'était bon pour M. le duc qui, n'ayant rien à demander, pouvait se consoler de n'avoir rien à attendre. Mais les municipalités qui, ne pouvant rien obtenir de leurs députés, n'ont rien à donner à leurs électeurs, font bien des mécontents... C'est donc à bon escient que les municipalités se tournaient vers un candidat qui, avec un programme de tout repos au point de vue des intérêts locaux^ se mettait en boime posture d'avoir accès aux faveurs gouvernementales dont on était sevré depuis si longtemps, — depuis précisément que son père, l'homme généreux par excellence^ avait eu la fâcheuse idée de tourner à l'opposition.

Le duc de la Rochefoucauld fut battu sans^même avoir lutté, et M. Joseph Caillaux se trouva élu au premier tour de scrutin par 12 929 voix contre 11 737.

Observons tout de suite, à propos de la profession de foi que nous venons de publier, qu'elle était si parfaitement bien adaptée au milieu, à la mentalité et aux aspirations qu'il s'agissait de satisfaire, que M. Joseph Caillaux s'est borné à la reproduire presque textuellement à chacime de ses élections successives, en 1902, 1906, 1910, 1914. Le patronage du vénérable M. Méline n'y est plus invoqué, mais on y retrouve les mêmes formules, les mêmes afl&rmations, les mêmes promesses. Et cette fixité dans les opinions que l'on affiche aux carrefours électoraux,

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serait vraiment digne d'être citée en exemple, si elle s'était également traduite dans les actes. Par malheur, s'il est resté opportuniste à Mamers, — il y passe peut-être encore pour tel ! — M. Joseph CaiUaux accomplissait à Paris, dans le cours de sa carrière politique, une évolution sinon rapide, du moins fortement accentuée. Et tandis qu'à Mamers il écrivait (profession de foi de 1902) : « Mon programme se résume en ces deux phrases : Ordre et progrès dans la République, Ni réaction, ni révolution », tandis qu'il insistait (profession de foi de 1906) sur la nécessité du * maintien de l'ordre et de la propriété individuelle », tandis qu'il préconisait (profession de foi de 1910) m l'ordre et le progrès dans la République pour la grandeur de la France », il précipitait, dans le même

temps, son évolution vers les partis de désordre et de révolution.

Modéré à Mamers, il devenait peu à peu, à Paris, radical-socialiste d'extrême-gauche, et même, finalement, quelque chose de plus...

Notons, cependant, puisque nous avons l'occasion d'examiner la série des professions de foi successives de M. Joseph Caillaux, les particularités que l'on y peut relever.

La profession de foi de 1902 se prononce en faveur de l'allégement de « la charge si lourde pour le pays du service militaire ».

La profession de foi de i9o6compQrte une déclaration en faveur des lois anticléricales, mais proteste aussitôt

que nul n'est plus convaincu que le député de Mamers « de la nécessité de respecter ioates les croyances »,

D'ailleurs, ne promet-il pas — et cela sans doute est l'essentiel — que « dans l'avenir comme dans le passé > il sera « utile à tous »,

Il proclame : « Je mettrai à votre entière disposition rinfiuence que fai acquise auprès des pouvoirs publics ».

Et, pour bien montrer qu'il est en position de tenir ses promesses, il fait suivre sa signature d'un lot choisi de qualités diverses :

« Député, conseiller général, président du Syndicat des Agriculteurs de la Sarthe, membre du Conseil supérieur de l'Agriculture, ancien ministre des Finances »,

La profession de foi de 1910 mentioime, sur le ton dédaigneux, « les basses injures et les calomnies dont l'élu de Mamers couMnence de se plaindre.

Enfin la profession de foi de 1914 — après le meurtre de Calmette — débute sur un rappel discret et mélancolique des événements récents : « Le magnifique élan de votre confiance encore accrue par mon malheur m* a profondément touché. Je ne puis fas me dérober à votre appel. Vous me demandez de tenir pour la cinquième fois le drapeau de la République daris notre cher arrondissement de Mamers^ je surmonterai donc ma peine. Comptez sur moi ». Ce n'est là tout .d'abord qu'un gémissement.

Mais le ton s'élève. L'homme de parti reparaît bien

vite et laisse, comme malgré lui, transparaître le fond de la pensée. Il est « injurié et traqué » par ses ennemis, c'est tout d'abord, il n'en doute pas, à cause de l'impôt sur le revenu, mais il y a autre chose : « Mon crime à leurs yeux a été de vouloir la Paix qu'Us détestent parce qu'elle assure la prospérité morale et matérielle de la France républicaine ».

La Paix l cette allusion se rapporte sans doute à l'incident d'Agadir, au traité franco-allemand qui lui a été tant reproché. Cependant, au moment où il évoque la paix conune le bien sans prix, comme le but suprême, la guerre est imminente, elle est toute proche... et c'est à la paix qu'il songe, à la paix seulement...

Comment, après cela, s'étonner que, même la guerre survenue, même la catastrophe accomplie, il n'ait pu se résoudre à s'incliner devant les événements qui déjouaient ses prévisions, qui se rebellaient contre ses calculs et sa volonté? On l'a trouvé pendant la guerre J'homme de la paix à tout prix parce qu'il l'était avant la guerre. Sous le désordre apparent de cette carrière circule un large courant de logique — comme d'une eau qui suit irrésistiblement, en dépit de ses tourbillons de surface, sa pente naturelle vers l'abîme.

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