‹ Joseph CaillauxChapitre 4 sur 14 · L'HOMME POLITIQUE · texte numérisé non relu

L'HOMME POLITIQUE

L'examen, même rapide, des professions de foi du député de Mamers nous a entraîné à anticiper largement sur les événements. Notre excuse est que nous n'avons pas l'intention de suivre, en quelque sort e^ au joui' le jour, les faits et gestes de M. Joseph Caillaux comme député ou membre du Gouvernement.

Une telle monographie serait particulièrement fastidieuse pour la partie de la. vie de l'honmie poUtique qui est notoire, puisqu'elle se confond avec les actes des différents ministères dont il a fait partie. Nous insisterons davantage sur ses débuts, fort caractéristiques et peu connus, dans la vie publique.

Nous ignorons sous l'empire de quels sentiments se trouvait l'élu de Mamers lorsqu'il débarqua dans la capitale au lendemain de son élection et s'il poussa — conmie ne manquent pas de le faire tous les héros de l'arrivisme provincial, — le classique « A nous deux, Paris ! » mais les documents parlementaires des années 1898 et 1899 portent témoignage d'une réserve, d'une circonspection tout à fait remarquables chez un homme de ce tempérament.

Réserve d'opportunité spécialement indiquée au

moment où le nouveau député venait de s'inscrire au groupe opportuniste. Entre opportunistes, et radicaux la partie était engagée pour la conquête de la République. Les élections que venait de faire le cabinet Méline-Bartbou n'avaient pas tranché nettement la question. Des deux côtés on s'attribuait la victoire. Le premier scrutin poiu: l'élection du président de la Chambre parut faire pencher la balance vers la droite. Mais la gauche était bien forte et bien entreprenante, Jjq député de Mamers s'installa au centre, à cette même place, sinon dans le même fauteuil d'où son père était parti pour une 'évolution qui devait lui être si préjudiciable.

Le premier vote émis par la Chambre élue en mai 1898 suivit l'interpellation de MM. Millerand, Dujardin-Beaumetz, TrouiUot et Vallé gui avaient donné l'assaut au caDmex au nom de la coaUtion radicale et socialiste» Non seulement M. Joseph ^Caillaux vota pour le cabinet Méline, mais il vota contu une addition proposée par le radical Henri Ricard qui faisait au ministère un devoir de gouverner « appuyé sur une majoriU exclusivement republicaine'!>.

M. Méline, sentant le sol se dérober peu à peu sous lui, démissionne cependant, et les radicaux poussent au pouvoir M. Henri Brisson. Mais la déclaration ministérielle est si sage — même à l'égard de l'impôt sur le revenu, la réforme essentielle du programme radical — qu'un certain nombre d'opportunistes ou

progressistes votent l'ordre du jour de confiance, notamment M. Caillaux. Par contre, M. Caillaux vote, avec toute la droite, une addition de MM. Rose et Lasserre proscrivant énergiquement l'impôt progressif sur le revenu global.

Ainsi débute celui qui sera bientôt l'apôtre de l'impôt qu'il vient de condamner.

Sur l'affaire Dreyfus — car on est en pleine affaire Dreyfus, quoique M. Caillaux n'en souffle mot dans sa profession de foi aux électeurs de Mamers -^ mêmes tendances ou mêmes hésitations.

Après avoir voté l'affichage du discours de M. Cavaignac qui affirme la culpabilité de Dreyfus, il contribue, par son vote, à renverser le ministère Brisson, suspect — après la découverte du faux Henry — de favoriser l'agitation dreyfusiste. Au scrutin sur « la loi de dessaisissement », il s'abstient, mais il vote avec les nationalistes qui renversent le cabinet Dupuy, suspect à son tour de dreyfusisme.

Joseph Caillaux, jusqu'alors, est demeuré dans une j>osition d'expectative. Il n'a paru à la tribune que dans des discussions budgétaires et ne s'est mêlé à aucun débat politique. Mais, tout en dépensant son activité naturelle dans les commissions, — notamment à la Commission des crédits dont il est le rapporteur, — le jeune «député d'affaires» voit fort bien que l'instant va venir où il lui faudra, comme son père jadis, et dans des circonstances presque aussi graves, se jeter résolument vers l'une ou l'autre des deux

factions politiques en présence. La tourmente dreyfusiste a consommé l'inévitable scission du parti republicain, tiraillé entre deux tendances violemment divergentes. La république opportuniste a achevé son cycle. Celui de la république radicale va commencer. Déjà Joseph Caillaux a rompu avec la tradition paternelle, avec toute sa famille, pour avoir accès à la république opportuniste. Hésitera-t-il maintenant à rompre avec son propre parti, avec ses amis politiques pour s'assurer dans la république radicale une place en rapport avec la valeur qu'il se reconnaît et les ambitions dont il se défend à peine?

L'histoire contemporaine est difi&cile à écrire parce qu'elle est encore pleine d'obscurités qui, d'ailleurs, ne seront peut-être jamais dissipées. Tout autorise à croire, cependant, que la constitution du ministère Waldeçk-Rousseau, si laborieuse qu'elle ait paru au grand jour, fut précédée de négociations secrètes parfaitement définies qui ne laissaient que peu de part à l'imprévu des événements. On en trouverait, au besoin, une preuve dans certain mot imprudent de M. Joseph Caillaux — toujou^ imprudent par contentement de vanité. Avant même la chute du cabinet Dupuy, il disait à un ami qui lui annonçait sa visite sous huitaine :

— Non, ne venez pas me voir la semaine prochaine, chez moi, avenue de Wagram, car je pourrais bien êtje déjà installé au ministère...

— Au ministère?... Quel ministère?...

L'étonnement de son interlocuteur avertit M. Caillaux de son étourderie. Il n'en dit pas davantage.

Waldeck-Rousseau, en s'assurant son concours pour une politique d'aventure et de bataiïle, avait bien jugé ce jeune ambitieux, certainement peu enclin à raflftner sur les moyens de parvenir. Mais une stupeur indignée accueillit parmi les républicains modérés, les progressistes, les nationalistes, l'entrée dans le ministère* Waldeck-Rousseau-balliffet-Millerand, officiellement constitué enfin le 23 juin, du fils du ministre du 16 mai.

Les journaux de Tépoque offrent témoignage, tout à la fois, du jugement sévère que les amis politiques de M. Joseph Caillaux — ceux du moins qui avaient été jusqu'alors ses amis politiques — portaient contre le cabinet où il ne craignait pas de prendre place à côté du socialiste Millerand, et des sentiments de réprobation que leur inspirait le brusque « lâchage » du député opportuniste de Mamers.

La Libre Parole exprimait le lendemain, en ces termes, la déception et le dépit des nationalistes antidreyfusards :

Son père fut le ministre du i6 mai conservateur, M. Joseph Caillaux est, lui aussi, ministre des Finances dans ce cabinet qu'on appelle déjà le ministère du 16 mai dreyfusard.

M. Caillaux est inspecteur des Finances, il a fait plusieurs rapports justement remarqués. C'est un jeune, un sympathique,^une valeur ; et il est vraiment triste de songer qu'en acceptant d'entrer dans cette

galère, M. Caillaux gâche un avenir superbe. Il avait fait à la Chambre d'excellents débuts et, en sachant attendre, M. Caillaux eût été une force... Tant pis pour lui !

En revanche, M. Joseph Caillaux fut hautement approuvé par... le Figaro qui, il est vrai, faisait alors campagne pour Dreyfus dont le nouveau ministère — nul ne l'ignorait ^ se proposait, avant tout, de poursuivrelaréhabilitation/. Encore le Figaro ne, songeaitil pas à dissimuler que M. Caillaux, «élu comme républicain libéral » et classé jusqu'alors parmi les; « modérés », se séparait, en somme, assez cavalièrement de son parti.

Au groupe progressiste, un député honnête mais naïf, M. Ouvré, fut moins indulgent à ces façons et s'emporta jusqu'à dire qu'il ne fallait pas s'étonner outre mesure de voir le fils trahir Méline comme le père avait trahi Thiers...

Le débat du 26 juin 1899, qui mit le nouveau cabinet en présence de la Chambre, fut un des plus violents qu'aient enregistré nos annales parlementaires. Conmie il venait de s'achever enfin sur le vote — à vingt-six voix de majorité — d'un ordre du jour de confiance, on vit M. Joseph Caillaux monter vivement à la tribune pour accomplir son premier acte ministériel par le dépôt du projet de loi des quatre contributions. Son apparition fut saluée, à droite et au centre, de rmneurs hostiles, voire de^huées. L* Officiel mentionne simplement cette interruption :

Une voix a droite (ironiquement). — C'est un réactionnaire... un ministre du i6 mai !...

Mais on criait aussi : « Renégat 1 Renégat !... » A quoi la gauche, d'ailleurs, répliqua par de vifs

applaudissements.

Le nouveau ministre entrait dans la politique

militante par un fort vent d'orage.

Cependant Joseph Caillaux, ministre des Finances à trente-six ans^ revenait en maître dans ce palais du Louvre où, jeune garçonnet, il se souvenait d'avoir versé des larmes de rage quand son père en avait été chassé. Les conseils de France Desclaux étaient donc excellents, et comment ne se fût-il pas félicité de les avoir suivis?

En attendant de pouvoir appeler à lui ce collaborateur si précieux, il confia la direction de son cabinet à un ancien camarade de l'inspection des Finances, M. Privat-Deschanel, et le secrétariat particulier à un ancien camarade du Quartier Latin, le vicomte Le Bourdais des Touches.

Il eut trois années pleines pour savourer toutes les joies du pouvoir. Le cabinet Waldeck-Rousseau ne devait démissionner, en effet, que le 3 juin 1902. On rappellera suffisamment à quel point son existence politique fut mouvementée si l'on évoque quelques-uns des incidents qui marquèrent sa carrière : deuxième procès du capitaine Dre5rfus à

Rennes, deuxième condamnation et signature par le Président de la République de la grâce du condamné, réunion de la Haute-Cour et condanmation de Paul Déroulède à dix ans de bannissement, discussion et vote de la loi contre les congrégations religieuses, dépôt et premières discussions de la loi sur les retraites ouvrières, avènement au n^nistère de la Guerre du général André, remplaçant le général de Galiffet démissionnaire, élections législatives d'avril-mai igo2 qui amenèrent à la Chambre la majorité radicale-socialiste particulièrement violente sur laquelle devait s'appuyer le ministère Combes.

Solidaire, à titre de ministre des Finances, des actes du cabinet Waldeck-Rousseau où il avait trouvé son chemin de Damas, M. Caillaux ne joua toutefois qu'un rôle secondaire au cours de ces trois années de bataille politique et religieuse acharnée. Dans le domaine fiscal, où il évoluait avec une compétence et une aisance indéniables, il parut même parfois singulièrement timide et. modéré.

C'est ainsi que le 4 juillet 1899, dans l'exposé du budget de 1900, M. Caillaux écrivait ces lignes qui firent alors sensation :

. Les représentants du pays se demanderont s'il ne convient pas d'arrêter la progression annuelle des dépenses publiques qui se manifeste depuis quelques années...

Tout disposés pour notre part à pratiquer toutes les

économies réalisables, nous^ ne pouvons cependant dissimuler qu'il faudra et un effort soutenu de la part du Gouvernement et surtout Tappui énergique des représentants du pays pour parvenir, non pas même à des réductions sur le chiffre actuel des dépenses; mais à un arrêt dans la progression constante dés charges. Nous serions presque tentés de dire que Ton n'obtiendra quelques résultats qu'à, la condition de donner une orientation nouvelle à la politique générale du pays !

Orienter la^ politique du pa'^s vers les économies alors que le nouveau ministère inscrivait à son programme les réformes sociales les plus coûteuses 1... Les progressistes ne manquèrent pas de féliciter ironiquement le ministre des Finances d'être, au fond, demeuré un modéré, un homme sage...

Les socialistes allèrent, de leur côté, jusqu'aux critiques les plus acerbes lorsque M, CaiUaux refusa obstinément d'étendre aux successions de 50 à 100 millions de francs l'échelle de la progression que la loi incorporée dans le budget arrêtait aux successions de 3 millions de francs. L'extrême-gauche accusa alors M. CaiUaux de protéger les multimillionnaires. Et la Chambre se prononça contre lui.

De même, encore qu'il eût, en 1900, déposé personnellement un projet d'impôt général sur les revenus, M. Joseph CaiUaux entra en conflit très vif avec la Commission du budget de 1901 qui voulait incorporer la réforme, tout au moins en son principe, dans le budget de 1902.

De même enfin il n'accepta pas que les sociétés financières et religieuses qui avaient subi des dommages lors des troubles des Boxers en Chine fussent exclues de la répartition des indenmités.

Au Sénat il prononça, contre le système des bons d'importation sur les blés, un remarquable discours dont la Haute-Assemblée vota l'afiftchage.

En résumé, le ministre des Finances du cabinet Waldeck-Rousseau, lorsqu'il abandonna le pçuvoir avec tout le cabinet, s'était acquis Ja réputation d'un « debater )> financier de grand talent et de tendances plutôt modérées. L'avis général était qu'on ne tarderait pas à le revoir à la tête du ministère des Finances dans un cabinet moins « avancé ». Car les progressistes ne désespéraient pas! de voir revenir à eux l'enfant prodigue.

Leur espoir ne devait pas être exaucé. M. Joseph Caillaux ne revint pas en arrière. Qu'y eut-il gagné? L'alliance des radicaux et des sociaUstes scellée par le Ininistère Combes fermait pour longtemps le chemin du pouvoir aux hommes modérés. M. Caillaux soutint le ministère Combes à peu près en toutes les circonstances. En une circonstance même il se montra plus « avancé », plus « anticlérical » que le ministre de l'Instruction publique du cabinet Combes, que le rapporteur de la loi sur la séparation, M. Briand, et que le sociaUste Jaurès, lorsqu'il combattit avec une âpre vigueur l'article 4 de la loi qui, respectant la hiérarchie religieuse, laissait à l'évêque

le droit d'attribution des biensi^ cultuels aux fabriques de son choix, c'est-à-dire en union avec l'Église romaine.

En revanche il fit porter, malgré M. Combes, de cinq ans à dix ans le délai accordé au Gouvernement pour pro céder à la suppression des congrégations enseignantes.

Ainsi d'habiles interventions balancées le classaient parmi ces radicaux, d'une nuance passablement accusée, avec lesquels, cependant, les partis modérés peuvent à l'occasion s'entendre.

Le ministère Combes ayant enfin sombré dans le « mumiure d'infamie » qui grandissait autour du « régime abject », M. Rouvier forma un nouveau cabinet. Mais il détenait déjà et garda le portefeuille des Finances. Dans le cabinet Sarrien, qui lui succéda, le portefeuille des Finances passa aux mains expertes de M. Poincaré. M. Joseph Caillaux dut attendre. Mais il était devenu l'un des principaux orateurs, l'un des dirigeants de V Alliance Républicaine démocratique qui le chargea d'exposer, à la veille des élections législatives de 1906, un programme radical de gouvernement, La nouvelle Chambre l'élut vice-président. Il faisait partie de la Commission du budget. Il présidait le groupe de la gauche démocratique. Il était bien certain que son heure ne pouvait tarder.

M. Clemenceau, enfin, l'appela au ministère des Finances dans le cabinet qu'il forma le 23 octobre 1906 et qui devait durer trois ans.

L'existence du cabinet Clemenceau ne fut guère moins mouvementée que celle du cabinet Waldeck- Rousseau. Le rôle de M. Caillaux y fut toutefois plus accusé. Tandis que le chef du Gouvernement avait à faire face à une série d'événements extérieurs et d'incidents intérieurs qui exigeaient toute son attention et mirent plus d'une fois à l'épreuve ses ressources d'énergie, le ministre des Finances af&rmait, dans tous les débats auxquels l'appelaient ses fonctions, une personnalité de plus en plus nette, une autorité de plus en plus sûre d'elle-même. Il avait trouvé pour sa fortune politique un tremplin merveilleux et sonore à souhait : l'impôt sur le revenu.

On peut soutenir que M. Joseph Caillaux, dès le temps où il professait sur les impôts à l'École des Hautes-Études, cherchait la meilleure formule d'un impôt sur le revenu. Il n'est besoin que de se reporter aux termes de sa première profession de foi électorale et à ses premiers votes pour s'assurer qu'il ne concevait pas, alors, cette réforme comme le mot d'ordre, le signe de ralliement qui devaient permettre à toutes les tendances démagogiques de se reconnaître et de s'unir en un parti puissant.

C'est incontestablement du 7 février 1907 que date l'homme politique qu'est devenu M. Joseph Caillaux. Ce jour-là il déposait sur le bureau de la Chambre un nouveau projet d'impôt sur le revenu qui avait tous les caractères de la provocation et du défi démagogiques. De ce jour-làil devenait l'honmie delà réforme

fiscale mise au service d'un parti politique. De ce jour-là un véritable pacte tacite était conclu entre les partis de démagogie et rhomutne politique qui» avec toute sa science de spécialiste expérimenté, avec tout son talent déjà éprouvé, avec toute l'ardeur combative de son tempérament, se mettait ouvertement à leur service.

L'impôt sur le revenu a tenu une si grande place, a joué un tel rôle dans la vie de M. Joseph Caillaux, que l'on ne saurait négliger d'inscrire comme une phase déterminante, un tournant décisif de sa carrière, cette longue discussion qui se poursuivit, âpre, acharnée, dans les années 1907, 1908, 1909 et qui se termina le 9 mars igog'par le vote du projet — d'ailleurs fortement amendé — et l'affichage du discours final de M. Caillaux. C'était le triomphe, l'apothéose ! Mais le Sénat repoussa la loi* votée par la Chambre. Alors la lutte reprit, M. Caillaux continuant de la mener avec vigueur^ alors même qu'il n'était plus ministre. Elle durait encore lorsqu'en d[écembre 1913, dans son fameux discours de Saint- Êtienne, M. Aristide Briand, favorable, pourtant, à la réforme fiscale, lançait à l'adresse de celui qui s'en était fait le protagoniste véhément — trop véhément pour n'être pas suspect d'arrière-pensées personnelles — cette apostrophe cinglante ;

Il y a dans notre démocratie des impatiences fébriles, des ploutocrates démagogues qui courent vers le progrès d'une course si frénétique que nous nous essoufflons

6e JOSEPH CAILLAUX.

à vouloir les suivre ; ils veulent, ceux-là, le tout ou le rien. Dans le moment même' où ils s'enrichissent avec une facilité scandaleuse, dans ce moment même, ils ont le poing tourné vers la richesse dans un geste si menaçant, si désordonné, si excessif que nous avons le droit de nous demander si c'est bien pour l'atteindre, si ce n'est plutôt pour la protéger.

De ces paroles il faut nécessairement rapprocher cette phrase d'une lettre intime dont nous aurons l'occasion de parler plus loin, une lettre qui devait être tachée de sang, où M. Joseph Caillaux écrivait : « J*ai écrasé V impôt sur le revenu en ayatU l'air de le défendre ».

Ainsi, dans son intimité, il avouait combien, parfois, lui semblait pesante l'attitude qu'il aVait prise sur cette question dans un moment où il y avait vu l'arche d'alliance propice à sa fortune politique.

Mais au versant de cette pente comiment s'arrêter? Devenu le prisonnier du rôle qu'il s'était attribué et dont il voyait, avec une véritable griserie d'orgueil, l'importance grandir jusqu'au prestige d'un chef de parti, le ministre des Finances du cabinet Clemenceau ne négligea rien pour se désigner à la faveur toute particulière des éléments d'extrêmegauche, notanunent en exigeant des réductions considérables sur les crédits demandés pour les constructions navales, pour le budget de la guerre, pour la réfection et l'armement des forts de l'Est. Concessions d'autant plus redoutables qu'elles se produi-

JOSEPH CAILLAUX. 6l

saient au lendemain de l'alerte d'Algésiras. M. Caillaux n'ignorait pourtant rien de cette tragique séance du Conseil des ministres du 6 juin 1905, où M. Rouvier ayant, un instant, envisagé la possibilité de résister aux exigences de l'Allemagne, M. Berteaux, ministre de la Guerre, s'était écrié, en levant les bras, d'un geste affolé : « Mais nous ne son:imes prêts à aucun point (ie vue! » Or, dès 1906, M. Caillaux, dès son retour au ministère des Finances, rognait sur tous les crédits de la Défense nationale !

Mais il était dévenu incontestablement une puissance politique, l'un des hommes les plus en vue du Parlement, un futur président du Conseil... Toutes les ambitions étaient permises à l'ancien progressiste poussé, porté, adulé par sa clientèle radicale et socia liste.

On s'explique sans peine que M. Briand, dont l'évolution s'est faite en sens contraire et qui, d'ailleurs, ne paraît pas avoir jamais eu beaucoup de sympathie pour M. Caillaux, ne lui ait pas réservé de portefeuille dans les deux cabinets successifs qu'il présida après la chute du ministère Clemenceau." En revanche, M. Monis, formant ensuite un cabinet hostileàla manière souple de transaction et d'accommodement propre à M. Briand, devait nécessairement faire appel à M. Caillaux qui reprit possession, pour la troisième fois, du ministère des Finances. Au cours de l'interpellation qui suivit la déclaration ministérielle, un député de la droite, M. Jules Delahaye,

prit personnellement à partie M. Caillaux dans les termes suivants :

M. Jules Delahaye. — Que de millionnaires (On rit)\ de multimillionnaites pour soutenir les revendications du prolétariat socialiste et faire rendre gorge à la société bourgeoise î... I^e soin de mettre fin au drainage des capitaux français vers l'étranger a été confié particulièrement à l'honorable M. Caillaux. Ses titres à remplir en complète indépendance cette importante mission, les voici :

Il tient dans ces courtes et substantielles paroles adressées le 31 mars 19 10 à l'une de ses nombreuses assemblées d'actionnaires :

« Si jamais le malheur m'advenait de reprendre des fonctions ministérielles, — il y a tant de malheurs en France (Rires à droite), — il va de soi que ma démission d'administrateur serait envoyée à la société, et s'il y avait ultérieurement, pour moi, lieu de reposer ma candidature... » — les fonctions de M. Caillaux prennent fin à l'assemblée ordinaire de 191 2 — « ...vous auriez toute liberté pour vous prononcer à cet égard. »

Messieurs, par le simple bilan que je vais vous lire, vous pourrez juger l'extrême mérite qu'a eu l'honorable M. Caillaux à remettre sa candidature ultérieure aux fructueuses présidences de ces sociétés financières jusqu'après la chute du cabinet qui, je l'espère pour lui, ne tardera pas beaucoup. (Rires à droite.) '

J'emprunte ce bilan à l'un de .ceux qui passent pour le mieux renseigné sur les hommes et les choses de la Bourse :

« Présidence du conseil d'administration du Crédit foncier égyptien, traitement et participations financières; ci... 250 000 francs.

« Présidence du Crédit foncier argentin, traitement et

participations ânancières, ci... 200 000 francs. (Rires à droite.)

«Présidence du G^nseil d'administration du Banco dei Rio de la Plata, ci... 225 000 francs. » (Exclamations et rires à droite. Mouvements divers.)

Soit un revenu de 700 000 à 800 000 francs — mettons moins, j'accepte d'avance le chifEre de l'honorable M. Caillaux s'il veut bien le dire ici, — soit, dis-je, un revenu de 700000 à '800 000 francs... qu'il se hâtera d'imposer sans déclaration ni inquisition (On rit), 700000 à 800000 francs bien gagnés au service des intérêts composés de l'Egypte et de l'Amérique du Sud sacrifiés momentanément, mais noblement, au service des intérêts supérieurs de la RépubHque par l'honorable ministre des Finances, maître souverain de la cote des valeurs étrangères sur le marché français. (Très bien! très bien I à droite. Mouvements divers.)

Le ministère Monis ne dura que trois mois et vingt jours. Dès le 8 mars 1911, le Figaro — dont Gaston Calmette était devenu depuis plusieurs années déj à le directeur — prévoyait que M. Monis, personnalité de second plan, serait bien vite éliminé par l'un de ses trois collaborateurs : M. Berteaux, M. Delcasséou M. Caillaux.

M. Berteaux étant mort tragiquement, M. Delcassé étant hors de cause parce que l'on craignait, en le portant à la présidence du Conseil, d'irriter l'Allemagne, ce fut M. Caillaux qui recueillit la succession de M. Monis le 28 juin 191T.

Il prit, avec la présidence du Conseil, le ministère de l'Intérieur et s'adjoignit comme sous-secrétaire d'État M. Malvy, déjà sous-secrétaire d'État à la

Justice dans le précédent ministère et avec lequel il s'était lié d'amitié. Et France Desclaux, complétant ce trio d'inséparables compagnons,, devint chef du cabinet du président du Conseil.

Gaston Calmette, qui combattait cependant «rhomme des bouleversements financiers, l'adversaire des grandes compagnies» {Figaro du 2 mars 1911), ne fit pas mauvais accueil au nouveau « Premier »: Il lui reprocha seulement {Figaro du 28 juin 1911) de n'avoir pas « formé un cabinet à son image en s'entourant de collaborateurs de haute intelligence et d'action réfléchie, capables d'imposer à cette Chambre une poUtique qui sortirait la République des ornières où elle s'est enlisée, sinon perdue ». Et il terminait en disant : « Décidém^t M. Caillaux n'a aucune ambition. Tant pis pour lui et peut-être aussi pour nous. »

Gaston Calmette a manqué ici de clairvoyance. Évidemment, il ne connaissait pas bien l'homme dont il parlait. L'ambition, une ambition effrénée et déréglée, est le propre du caractère impulsif et aventureux de M. Caillaux. Il l'avait déjà laissé voir assez clairement pour que l'on ne pût s'y tromper. On devait bientôt eh voir paraître des preuves éclatantes à l'occasion de l'affaire d'Agadir. Gaston Calmette reconnaîtra alors que M. Joseph Caillaux est un ambitieux de l'espèce la plus dangereuse. Un jour viendra où il se jettera courageusement sur sa route. Et il sera la victime de cette folle ambition exaspérée.

Page 1