‹ Joseph CaillauxChapitre 5 sur 14 · L'AFFAIRE D'AGADIR · texte numérisé non relu

L'AFFAIRE D'AGADIR

La déclaration ministérielle lue aux Chambres le 30 juin 1911 était d'un ton très ferme* M. CaiUaux promit «un gouvernement qui gouverne». Et le mot eut du succès. Mais presque aussitôt, sur une intervention de M. Jaurès qui voulait amener le président du Conseil à faire des déclarations précises en faveur de la réforme électorale alors en discussion, on vit M. CaiUaux beaucoup moins résolu à se prononcer. II. ne pouvait le faire sans mécontenter une partie de sa clientèle de gauche et d'extrême-gauche divisée entre proportionnalistes et arrondissement tiers. Lui*même avait toujours passé pour un partisan du scrutin de liste avec représentation proportionnelle, mais M. Malvy était arrondissementier 1 Un ordre du jour de confiance voté par 367 voix contre 173 attesta pourtant que M. CaiUaux pouvait compter sur une soHde et compacte majorité de gauche. Les lon^s espoirs et les grandes pensées lui étaient permis...

Le lendemain, i^ juillet ^ la foudre éclata dans le ciel serein où montait la gloire de sa fortune poUtique — et eUe le frappa d'un coup dont jamais il ne devait réussir à se relever complètement.

Ce jour-là, le baron de Schjœn, ambassadeur d'Allemagne à Paris, se présenta chez M. de Selves et lui annonça que l'Allemagne envoyait dans le port marocain d'Agadir la canonnière Panther afin d'assurer la protection de ses nationaux au Maroc...

Ce n'était qu'un geste. Mais personne n'en pouvait méconnaître la signification et M. Caillaux moins que personne, piarce qu'il savait, lui, ce que, dans le public, nul alors ne soupçonnait. Il savait que la menace allemande s'adressait, en réalité, à lui, qu'elle était le rappel d'engagements antérieurs, ou, du moins, la conséquence directe de ses imprudences' brouillonnes et inconsidérées, le résultat inévitable d'une politique personnelle occulte et extra-légale.

L'acte d'Agadir se rapportait, en effet, à des négociations engagées par M. Caillaux avec l'Allemagne alors qu'il était ministre des Finances du cabinet Monis.

A ce moment il y avait grand remue-ménage dans le monde financier et spécialement dans la finance orientée vers les affaires coloniales.

Après les incidents de la conférence d'Algésiras et la crise qui suivit l'affaire des déserteurs de Casjablanca, la France et l'Allemagne avaient signé le traité du 8 février 1909 dont une clause essentielle déclarait que les deux pays « chercheront à associer leurs nationaux dans les affaires dont ceux-ci pourront obtenir l'entreprise »,

Ainsi avait été ouverte une ère de collaboration

économique, sur le terrain colonial, entre deux pays demeurés depuis quarante-deux ans en état d'hostilité latente. Irrémédiablement divisées en Europe par la question d' Alsace-Lorraine, la France et l'Ailemagne allaient, en Afrique, se rapprocher pour « faire des affaires » ensemble.

On conçoit que cette perspective ait mis en fièvre tous les affairistes aussi bien en France qu'en Allemagne. Mais on comprend, de même, que beaucoup de Français se soient inquiétés de voir entre les vainqueurs et les vaincus de 1870 se créer cette fraternité d'intérêts encouragée, contrôlée et dirigée par les deux gouvernements. Cela pouvait mener loin. Et notamment cela pouvait conduire tout doucement, après l'entente économique, à l'entente politique avec les bourreaux de l' Alsace-Lorraine. Deux courants ne tardèrent pas à se manifester en France.

Le premier l'emporta tout d'abord. On créa une société marocaine de travaux publics où fusionnèrent les capitaux franco-allemands. On entreprit, en commun, divers travaux. Mais bientôt l'état des finances du Maghzen, les troubles incessants découragèrent la bonne volonté du consortium francoallemand qui porta ses vues sur une région plus sûre et plus profitable : les confins du Cameroun allemand et du Congo français. Les intérêts français et allemands y étaient en rivalité ; on imagina de les concilier dans un nouveau consortium, celui de la Ngoko- Sangha. Les négociations engagées par les gouver-

nements français et allemand aboutirent à un accord signé à Paris par M. Stephen Pichon pour la, France et le baron de Schœn pour l'Allemagne, sous réserve de ratification par le Parlement français.

Mais, à ce moment, le second courant triompha en France. L'opposition se manifesta contre la Ngoko- Sangha avec ime telle force que — après la retraite du cabinet Briand dont faisait partie M. Pichon — le premier soin de M. Monis, devenu président du Conseil, fut de déclarer qu'il ne présenterait pas l'accord franco-allemand de la Ngoko-Sangha à la ratification du Parlement.

C'était un désastre pour le clan des affairistes. Plus de coopération économique franco-allemande ! Un champ illimité d'affaires fructueuses tout à coup soustrait aux entreprises de la finance coloniale.

Alors intervint M. Caillaux.

Nous rechercherons les motifs qui ont pu le déterminer à agir. Avant tout il faut exposer les faits danà leur ordre chronologique.

Dès les premiers jours de mai igir, M. Caillaux, ministre des Finances du cabinet Monis, prit secrètement l'initiative — sans en avoir prévenu ni le président du Conseil, ni les ministres ses collègues — d'entrer en pourparlers avec l'Allemagne pour la formation d'un nouveau consortium en vue de la construction d'un chemin de fer Congo-Cameroim.

C'est le 7 mai que M. Caillaux, recevant au ministère des Finances M. Pondère, administrateur de sociétés

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coloniales, le chargea de se rendre à Berlin où il devait rencontrer M. Semmler, vice-président du Reichstag, représentant rOfi&ce colonial allemand.

M. Pondère objecta qu'il n'avait personnellement aucun caractère officiel et qu'il ne connaissait pas M. Semmler, A quoi M. Caillaux répondit qu'il le faisait accréditer à titre officieux auprès de M. Semmler par le* baron de Lancken, conseiller à l'ambassade d'Allemagne à Paris, avec lequel lui-même était en rapports par l'intermédiaire d'un journaliste allemand, M. Lippscher.

M. Pondère partit donc et trouva, en effet, auprès de M. Semmler, l'accueil dû à un négociateur officieux. On examina non seulement le chemin de fer Congo- Cameroun, mais toutes les questions en suspens, même des questions d'ordre militaire ; sur ce dernier point M. Semmler tint même à consulter M. de Lindequist, ministre des Colonies de l'Empire allemand. On parla aussi du Maroc. Mais M. Semmler fut d'avis qu'on ne pouvait rien "décider à l'égard du Maroc avant les élections allemandes.

Le 14 mai, M. Pondère était de retour à Paris, porteur d'un projet de traité.

Si content qu'il fût de son œuvre, M. Caillaux ne pouvait, cependant, la faire aboutir seul. Avait-il des raisons de penser que M. Messimy, ministre des Colonies, et M. Cruppi, ministre des Affaires étrangères, se rallieraient plus aisément que M. Monis à ses projets? Quoi qu'il en soit, ce fut à ces deux collègues

• — toujours à rinsu du président du Conseil — qu'il communiqua le projet de traité négocié à Berlin.

Sans s'arrêter au caractère, inadmissible en droit et en fait, des négociations engagées par M. Caillaux, les deux ministres acceptèrent d'examiner le projet avec M. Pondère et le baron de Lancken. Cet examen dura jusqu'au 28 mai.

Après quoi le document revu et corrigé fut — suivant l'usage — communiqué, pour avis, aux bureaux compétents du ministère des Colonies.

Or, il se produisit ce fait curieux que l'avis fut nettement défavorable.

M. Messimy ne s'obstina pas. Il adressa aussitôt à son collègue des Affaires étrangères — comme si cet accord eût été négocié par la voie diplomatique régulière ! — un rapport où il déclarait repousser un projet qui «aurait pour résultat de faire passer la plus grande partie du Congo français sous le contrôle de l'Allemagne ».

L'affaire fut portée le 3 juin devant le Conseil des ministres auquel on soumit le rapport de M. Messimy pour une simple formalité d'approbation. M. Monis, grièvement blessé dans l'accident d'aviation d'Issyles-Moulineaux où M. Berteaux avait trouvé la mort, n'assistait pas au conseil et nul — à ce qu'il a toujours afiirmé — ne le mit au courant de cette affaire.

Et de même que le chef du Gouvernement n'avait

été ni pressenti ni informé (i), notre ambassadeur à Berlin, M. Jules Cambon, demeurait dans l'ignorance complète de ces négociations engagées en dehors de lui à Berlin, à 4eux pas de l'ambassade, sans qu'il en fût prévenu !

Ces négociations, d'ailleurs, se poursuivaient à Paris où M. Pondère, le baron de Lancken, M. Caillaux, continuaient de rechercher les moyens de déterminer entre Allemands et Français, spécialement au Congo où M. Pondère avait de gros intérêts, une coopération profitable.

Dans ce même mois de juin, à Berlin puis à Kissingen où villégiaturait le ministre allemand des Affaires étrangères, M. de Kiderlen-Waechter, notre ambassadeur devait faire face aux récriminations de l'Allemagne qui, après avoir laissé passer tout d'abord sans protestation sérieuse notre marche sur Pez et notre installation dans cette ville, se prétendait maintenant lésée et réclamait, sous une forme encore vague, des compensations.

M. Jules Cambon, le 22 juin 1911, avant de partir en congé pour Paris, eut à Kissingen avec M. de Kiderlen-Waechter une entrevue où, soudain, le ministre allemand lui dit brusquement : « Si l'on s'occupe seulement du Maroc on n'aboutira jamais ;

(z) DéciaratiQn de M. Monis à la Commission sénatoriale (28 décembre 1911) : « Pas plus le 3 juin qu'à aucune des réimions du Conseil que j'ai présidées, je n*ai connu les démarches faites auprès des ministres des Finances et des Colonies ou à l'ambassade d'Allemagne ou par des négociateurs officieux. »

il faut chercher ailleurs... Rapportez-nous quelque chose de Paris. »

Ailleurs?... Mais où?... M. Jules Cambon ignorait que M. Caillaux avait amorcé les Allemands vers le" Congo (i) et que c'était à cette aniorce que songeait M. de Kiderlen-Waechter — à cette amorce qui devait, au jugement des fonctionnaires de notre ministère des Colonies, « faire passerle Congo français sous le contrôle de l'Allemagne ».

M. Jules Cambon venait d'arriver à Paris pour y demander des instructions lorsque le ministère Monis démissionna. M. Caillaux devenait président du

(i) Le Jçmrnal^dâ Gmève écrivait le 4 janvier 1912 :

« Dès Isi formation du cabinet Monis, M. Caillaux, soutenu par MM. Berteaux et Messimy, résolut d'engager la politique française dans une voie nouvelle. Sans y être autorisé par le Gouyememeat, il expédia à Berlin des émissaires particuliers qui entamèrent des pourparlers ; il poursuivait parallèlement des oonversations à Paris.

« Bien avant l'entrevue de Kissingen, M. de Kiderien^Waohter était assuré que le ministre des Finances, qui annonçait son accession prochaine à la présidence du Conseil, était prêt à l&cher un gros morceau du Congo. La question de l'admission à la cote des valeuirs allemandes avait été également envisagée dans ces pourparlers occultes, mais n'avait pas été tranchée.

«On comprend avec quel avantage M, de Kiderlen-Waschter allait entamer des négociations avec la diplomatie officieUe de la France qui n'était pas exactement au courant des démarches per- Boonelles du ministre des Finances et de sa camarilla. »

Et de son côté le Tintes — qui fait autorité en matière de poliique étrangère — écrivait :

< Dans plusieurs milieux la suggestion faite par M. de Kiderlen- Wachter de compensations ailleurs qu'au Maroc est rapprochée de ce fait étrange qu'au moment même où ces conversations de Kissingen étaient en cours, un émissaire de M. Caillaux, lequel était alors ministre des Finances, s'occupait À Berlin des questions concernant le Congo français. »

ConseU. Immédiatement l'Allemagne envoya le Panther à Agadir.

Le nouveau ministre des Affaires étrangères, M. de Selves, était sur le point dé partir pour la Hollande où il devait accompagner le président de la République. M. Caillaux fit décider que, pour diminuer autant que possible la portée de l'incident, on ne modifierait rien à ces dispositions de voyage ; il se chargerait, en l'absence de M. de Selves, de l'intérim du ministère des Affaires étrangères.

En outre, comme M. de Selves avait eu la pensée de riposter à l'envoi du Panther par l'envoi d'un croiseur français, M. Caillaux exigea que Ton consultât, auparavant, le gouvernement anglais. La réponse de Londres n'était pas encore parvenue quand M. de Selves partit. Or, quelques heures après son départ, et saHa attendre la décision du gouvernement anglais, M. Caillaux prenait, de sa propre autorité, la décision de ne pas envoyer de croiseur français à Agadir et en informait télégraphiquement notre aipbassadeur à Londres, M. Paul Cambon.

A quelles suggestions avait-il obéi?... On a parlé d'une démarche de M. de Gwinner, directeur de la Deutsche Bank, avec lequel M. Caillaux était en relations personnelles. N'est-ce pas trop déjà que, dans une telle crise, on ait pu jeter un tel nom?

M. de Selves, dès son retour de Hollande, renvoya à Berlin M. Jules Cambon, avec mission de lutter pied à pied contre les exigences allemandes. On

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pouvait d'autant mieux résister que l'Allemagne n'était certainement pas disposée à aller jusqu'au conflit ; tout indiquait qu'il s'agissait d'un bluff, d'un chantage audacieux. D'ailleurs, l'Angleterre, loyalement, se rangeait de notre côté. Le 21 juillet, dans un banquet offert à Londres aux hauts fonctionnaires de la Banque d'Angleterre, l'homme d'État anglais le moins belliqueux, le pacifiste Lloyd George, prononçait des paroles d'une fermeté inattendue. Quelques jours plus tatd, à la Chambre des Communes, M. Asquith affirmait à son tour que l'Angleterre ne se désintéresserait pas des événements.

Il n'y avait donc qu'à tenir bon, et en tout cas, puisque, dans la surprise du premier moment, on s'était résigné à négocier sous le canon d'Agadir, il n'y ^vait qu'à laisser agir notre ambassadeur à Berlin.

Cependant, une seconde fois intervint la diplomatie occulte et personnelle de M. Caillaux.

Dès le 16 juillet, M. Caillaux avait, de nouveau, chargé son négociateur of&cieux, M. Pondère, d'engager secrètement — à l'insu du président de la République, du ministre des Affaires étrangères et du Conseil des ministres — des pourparlers avec le baron de Lancken.

« Tous les matins, a aflârmé M. Jenouvrier à la tribune du Sénat, M. Caillaux avait une conférence avec M. Pondère, tous les après-midi M. Pondère avait une conférence avec M. le baron de Lancken, conseiller à l'ambassade d'Allemagne, et tous les soirs

M, Pondère rendait compte à M, le président du Conseil^ pardessus la tête du ministre des Affaires étrangères^ du résultat des négociations,

« Les choses allèrent ainsi jusqu'à la daie du 26 juillet, date à laquelle M. le président du Conseil CaiUaux reçoit la visite de M, le baron de Gunzhourg, financier international et surtout allemand, Gunzhourg^ après Gwinner, directeur de la Deutsche Bank ! Vous penserez sans doute qu'il est triste de voir des financiers, rien que des financiers, intervenir dans des questions diplomatiques qui doivent avoir pour résultat et pour aboutissant de faire céder à leur pays des territoires immenses, » (Marques d'assentiment.)

D'autre part on a nommé deux autres financiers : qui auraient été mêlés à ces négociations occultes : MM. Dorizon, directeur, et Spitzer, administrateur de la Société générale, /x

Mais ce serait, d'après M. Jenouvrier, ce serait l'intervention du baron de Gunzbourg qui aurait été décisive dans l'orientation que prit la diplomatie secrète de M. Caillaux.

Nous citons textuellement (séance du Sénat, 5 février 1912) :

Que se passe-t-il, messieurs, dans ces conversations ?

Je vais vous le dire.

On jette là les bases d'une entente franco-allemande, non seulement pour le règlement des affaires africaines, mais pour le règlement des affaires européennes. (Exclamations sur divers bancs. Silence l Laissez parler l) Attendez, messieurs.

Cette entente franeo-allemande devait avoir pour consè* guence logique et nécessaire le déplacement de Vaxe de

notre politique extérieure en Europe,

,.Jl fallait donner des gages. On les offrait. Et voici ce qu'on offrit. Je lis ; messieurs. Dieu me garde^ en pareille matière, de me confier à ma mémoire.

« 1° Non seulement toute opposition française à la construction et à V exploitation des chemins de fer était abandonnée, mais la France devait donner son concours au projet allemand ;

« 2^ On admettrait à la Bourse de Paris les actions de chemins de fer et plus tard les rentes allemandes. (Nouvelles exclamations) ;

« 3<> On admettait V Allemagne à la présidence de la surveillance de la dette ottomane, actuellement exercée alternativement par la France et par l* Angleterre ;

« 40 On offrait V abandon de presque tout le Congo français jusqu'à la rivière A lima;

« 5<* On abandonnait une autre colonie française en Océanie ;

« 6<> On établissait un accord général de la France et de l* Allemagne pour toute leur politique européenne avec toutes les conséquences de cet accord. »

Et parmi ces conséquences la plus douloureuse, vous l'apercevez, était de renoncer à tout jamais à obtenir la revision du traité de Francfort; la plus grave Hait de renoncer à la Triple Entente,

Voilà ce qui fut offert. (Mouvements divers.)

M. de Lancken — si nous nous en tenons à la version des faits portée à la tribune du Sénat et corroborée par les indications de la presse étrangère la plus autorisée, — M. de Lancken trouva les propositions de M. Caillaux si intéressantes qu'il tint à

les porter lui-même à Berlin où il se rendit effectivement dans les premiers jours d'août.

L'Allemagne ne jugea pas à propos de mettre en discussion le plan de M. Caillaux, mais elle vit dans les dispositions du chef du Qouvemement français à son égard l'indication qu'elle pouvait augmenter ses exigences. Et^M, Jules Cambon, qui ignorait toujours les négociations secrètes de M. Caillaux, trouva devant lui M. de Kiderlen-Waechter plus intransigeant, plus arrogant que jamais.

Aux propositions de M. Cambon le nûnistre allemand plusieurs fois objecta sans que notre ambassadeur pût comprendre de quoi il s'agissait :

— Mais ce n'est pas ce que l'on nous avait promis ! Le 19 août, le baron de Lancken se présentait au

ministère des Affaires étrangères où, en l'absence du ministre, il était reçu par un haut fonctionnaire auquel il se plaignait de ^V insuffisance des offres territoriales de M. Cambon au Congo, insuffisance qui est en contradiction avec d'autres offres venues de France 1^ (i).

Et comme le diplomate français, fort surpris, objectait que si de telles offres avaient été réellement faites elles n'avaient pu Tètre que par des personnes non autorisées, M. de Lancken répondit :

— Il s'agit d'une personnalité parfaitement qualifiée,

(x) Nous aurons Toocasioa de parler* dans un autre chapitre, de ce que Ton a appelé « les documents verts ».

Cette conversation est relatée dans la forme accoutumée par un document officiel dp quai d'Orsay.

Entre temps M. Caillaux se laissait aller aux pires imprudences de langage. Il avertissait l'ambassadeur d'Angleterre, sir Francis Bertie, que «la France a des amitiés de rechange j>. Il menaçait l'Espagne d'une révolution si elle lui créait des difficultés.

Avec l'Allemagne cette dualité des deux diplomaties, l'officieuse et l'officielle, se superposant, se contrariant, se nuisant mutuellement, finit par amener une tension telle que M. Jules Cambon, n'y comprenant plus rien, vint de nouveau demander à Paris des instructions précises. Que voulait exactement le Gouvernement français? (i). i

Mais à ce moment ce fut la France qui^it connaître sa volonté.

(i) Extrait du compte rendu officiel de la Chambre des députés (séance du 15 mars 1912) :

M. Jaurès. — Le même Fondera qui avait apporté la combinaison du Congo-Cameroun est appelé et c'est lui qui est chargé, à Tinsu de M. de Selves et par une réciprocité de mystère envers celui-ci, de proposer des combinaisons, de soulever des hypothèses.

On parle, on cause, les propos sont recueilhs et amplifiés, et il vient une minute où notre anibassadeur à Berlin, débordé par toutes les^rumeurs, ne sachant plus qui gouverne, qui a les Affaires étrangères, si c'est M. de Selves, si c'est M. CaUIaux, s'il s'agit d'une question nationale, s'il s'agit d'une question financière, M. Cambon finit par dire : « Expliquez-vous et qui donc tient le gouvernail? » C'est ainsi que d'incohérence en incohé-

Il se produisit dans l^opinion un mouvement imprévu et d'autant plus magnifique de révolte du sentiment national contre une politique de conces-" sions, de faiblesse, d'humiliation devant l'Allemagne. Et, suivant la forte parole du comte Albert de Mun, le pays a redressa le Gouvernement ». M. Jules Cambon retourna à Berlin au début de septembre avec des instructions plus fermes.

Précisément un krach fiaiancier — résultat d'une crise trop prolongée — éclata en Allemagne. Les banques allemandes eurent besoin, pour se tirer d'affaire, du grai;id-maître de la finance française, et l'on assure que celui-ci se porta de son mieux à leur secours. Parvenue au point où son bluff ne pouvait plus être soutenu sans lui devenir préjudiciable, l'Allemagne devint plus accommodante. Dans le milieu d'octobre les négociations s'achevaient enfin. Elles avaient duré quatre mois.

Nous n'analyserons pas le traité du 4 novembre 191 1, il est devenu caduc dès l'instant que la France fut attaquée par l'Allemagne aux premiers jours d'août 1914. Nous rappellerons simplement qu'en échange d'une dérisoire Bande de terrain enlevée au Cameroun et dite «le bec de canard», en échange surtout des droits qu'elle n'avait jamais eus au

renée, d'improvisation en improvisation, d'imprudences diplomatiques en tractations financières occultes, les événements se déroulent, se brisent et il a pu se faire que deux grands peuples soient jetés l'un contre l'autre !

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MâroC) mais qu'elle prétendait y avoir, — ce qui est, au fond, exactement ,1a même chose quand on appuie ses prétentions sur la force — l'Allemagne obtenait au Congo français la rétrocession d'un territoire représentant une superficie de 275 000 kilomètres carrés avec plus de deux millions d'habitants. Et cette enclave dans notre Congo, partant de l'Atlantique, remontait jusqu'aux grands fleuves qui servent de débouchés à nos possessions du Tchad. En sorte que, dans le cas d'un conflit, nous pouvions être coupés de toute une partie de notre empire colonial. L'Allemagne, bien entendu, s'engageait à respecter, en tous temps, la liberté de navigation sur les fleuves, mais qui pouvait croire à son respect des traités ?

De très vives protestations s'élevèrent en France. La veuve du conquérant du Congo, M"^® de Brazza, l'évêque-missionnaire M»f Augouard, bien d'autres encore dénoncèrent avec une douloureuse émotion ce marché qui sacrifiait en pleine paix, comme une denrée d'échange, le sang de nos explorateurs, de nos missionnaires, de nos soldats. Mais, au lendemain même de la signature du traité, M. Caillaux, dans un discours prononcé à Saint-Calais, se flattait précisément d'avoir fait une affaire et il indiquait, en termes volontairement obscurs, mais cependant sufi&samment révélateurs de son état d'esprit, que ce n'était là qu'un conunencement et qu'il y aurait sur le marché africain d'autres règlements de comptes.

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d'autres échanges « où chacune des parties contrac tantes trouvera son profit ».

Il est vrai que, dans le même discours, il invitait les Français à 6e diviser en partis distincts « se heurtant dans la défense de leur idéal, opposant programme à programme, organisation \à organisation î». C'était là, selon lui, « la condition de vie » indispensable d'une démocratie.

Diplomatie d'affaires et d'échanges à l'extérieur, politique de perpétuelle agitation à l'intérieur, telle était la conception du chef du Gouvernement de la France.

Le vote par le Parlement du traité du 4 novembre n'alla pas sans de très vifs débats. La Commission des Affaires étrangères de la Chambre, présidée par M. Paul Deschanel, réclamait des éclaircissements sur les pourparlers qui avaient abouti à l'accord. Le Gouvernement les refusait. Un député, M. Damour, porta la question à la tribune et le Gouvernement faillit être renversé. Il ne fut sauvé que par l'intervention de M. Jaurès qui fit remarquer qu'en renversant M. Caillaux on faisait disparaître en quelque sorte la responsabilité qu'il avait assumée et dont il devait répondre devant la Chambre lors de la discus^ sion du traité.

Auparavant le Reichstag fut appelé, de son côté, à le voter. Le chancelier allemand, M. de Bethmann- Hollweg, put dire avec satisfaction : ^Nous n'avons rien donné au Maroc que nous n'ayons déjà donné et nous

avons gagné un agrandissement de notre domaine colonial 1^.

La Chambre françaîâe, mise en ptésence de ce marché de dupes dont la duperie était soulignée par l'ennemi lui-même, entama le 14 décembre 1911 un mémorable débat auquel prit part le comte de Mtm qui n'avait plus reparu depuis longtemps à la tribune et n'y devait plus reparaître. L'admirable orateur, que tous les partis saluèrent ce jour-là avec un égal respect, prononça le plus beau discours qui pût couronner la plus noble carrière.

— ^ Ce qui est proposé, dit-il, ce qtle Vôiîs aufei à accepter ou à rejeter par votre vote, c'est un traité qui cède à TAllemagne une partie de notre empire colonial, un territoire équivalent aux deux tiers du sol français, conquis sur la barbarie par le dévouement inlassable des héros dont le nom demeure sacré pour la patrie... Ce territoire français, le traité le livre à une nation rivale pour y étendre ses propres possessions et aussi pour y amorcer les développements qu'elle leur prépare. Il le lui livre sans qu'aucune infortune, aucun combat malheureux ait Condamné la France à un si cruel renoncement.

LéS pourparlers âecrets de M. Pondère et des financiers de l'entourage de M. Caillaux n'étaient pas encore connus. Cependant on sentait bien qu'il avait dû se produire des tractations équivoques. Le comte de Mun s'écriait à propos de l'envoi par les Alle^ tnands du Pmther à Agadir ;

« On nous a dit, on notis a répété que c'était pour inviter, d'un geste un peu brusque, le Gouvernement français à reprendre la conversation interrompue. On causait donc? Depuis quand et sur quoi ? »

Et Torateuç suppliait la Chambre, avant de ratifier ce nouveau traité de Francfort, de réfléchir, de songer au jugement de l'histoire, scelle de demain cachée dans l'obscurité du présent, celle d'hier deboid dans le deuil du passé )^.

MM. Jules Delafosse, Louis Dubois, Denys Cochin, soutinrent la même thèse. M. Denys Cochin disait :

« Eh bien, non, je ne voterai pas le traité, parce que fai lu le discours de M. de Bethmann-Holtweg... Rien fie nous est accordé, un territoire est conquis sur nous et voilà le premier accord signé depuis quarante ans avec l'empire allemand. Cet c^ccord^ pour la très modeste part que fai^ je n'y mettrai certainement pas ma signature, »

Mais le traité trouva des avocats habiles, sinon enthousiastes. MM. Jaurès et' Sembat, partisans du rapprochement avec l'Allemagne, MM. Paul Deschanel et Millerand, qui redoutaient une rupture en cas de rejet du traité par la Chambre, secondèrent les efforts de M. Caillaux, de M. de Selves, ministre des Affaires étrangères, et de M. Lebrun, ministre des Colonies.

Le traité fut ratifié le 20 décembre par 393 voix contre 36 ; 141 députés ^'abstinrent^

Restait à obtenir le vote du Sénat.

Déjà commençaient à se faire jour, dans la presse, et spécialement la presse étrangère, d'étonnantes révélations sur le rôle des intermédiaires ofiBideux de M. Caillaux. La Haute-Assemblée nomma, pour examiner le traité ratifié par la Chambre, une Commission de 27 membres que présida M. Ribot.

M. Clemenceau en faisait partie.

La Conunission sénatoriale, tout d'abord, prit son rôle fort au sérieux : elle procéda à des auditions successives qui établirent qu'indiscutablement des pourparlers occultes avaient été menés avec l'Allemagne sous le ministère Monis, parallèlement à ceux de M. Cambon.

M. Monis déclara aussitôt qu'il n'avait jamais coimu ces pourparlers et qu'il avait notamment connaissance pour la première fois de l'accord congolais Fondère-Semmler.

Mis ainsi au pied du mur, M. Caillaux n'hésita pas. Il déclara :

i^Je profite de V occasion qui m* est fournie pour donner ma parole d'honneur que jamais je n*ai été mêlé à aucune tractation financière en dehors des négociations diplomatiques officielles, »

M. Clemenceau demanda alors à M. de Selves :

— Pouvez-vous confirmer les déclarations du président du Conseil ?

Après un instant d'hésitation, M. de Selves répondit :

— Je suis pris entre deux devoirs : celui de dire la vérité à la Commission et celui de garder la solidarité ministérielle. Je ne puis donc répondre»

Et, sur-le-champ, il donna sa démission.

L'incident produisit une profonde émotion parmi les membres de la Commission. M. Caillaux, qui ne se faisait pas d'illusion sur la signification que lui donnerait le pays, tenta d'obtenir qu'il ne figurât pas au procès-verbal de la Commission et il le demanda expressément à M. Clemenceau. Celui-ci répondit que si -M. Caillaux supprimait lui-même son affirmation sur les négociations officieuses, le reste allait de soi.

— Cela peut se faire, déclara M. Caillaux qui était ptêt à tout — même à retirer sa parole d'honneur — pour éviter un éclat.

Mais M. de Selves ne voulut rien entendre et il adressa — non pas au président du Conseil, selon l'usage, mais au président de la République — une lettre de démission fortement motivée :

Paris, 9 janvier 191 2.

Monsieur le Président,

Après V incident* pénible qui a marqué aujourd'hui la séance delà Commission du Sénat,j* ai l'honneur de vous adresser ma démission de ministre des Affaires étrangères.

Je ne saurais, en effet, assumer plus longtemps la responsabilité d'une politique extérieure à laquelle font défaut l'unité de vue et l'unité d'action solidaire.

86 JOSEPH CAII^LAUX.

Désireux de conduire à bonne fin des négociations officielles difficile^ et d'en assurer V approbation par le Parlementt j'avais un devoir : conserver mes fonctions. Mais le double souci que j'ai de ne pas trahir la vérité et de ne pas manquer, cependant, à la correction que ma situation m'impose, ne me permet plus de faire partie du cabinet.

Je me rappellerai toujours la bienveillance dont vous m'avez honoré dans des circonstances délicates et inoubliables pour moi.

Je vous prie d'agréer, monsieur le Président, les assurances de mon profond respect.

Signé : J. DE Selves.

Une telle accusation formulée par un ministre démissionnaire était un arrêt de mort pour le cabinet. M. Caillaux, qui est beau joueur, essaya pourtant de tenir le coup. Ce fut peine perdue. Aucun parlementaire ne consentit à entrer dans le ministère agonisant. M. Caillaux dut se résigner à quitter le pouvoir le II janvier.

La tâche incombait donc à son successeur, M. Poincaré, qui prenait le portefeuille des Affaires étrangères en même temps que la présidence du Conseil, de faire voter par le Sénat un traité qu'il avait lui-même, comme rapporteur, criticfiié devant la Commission sénatoriale. Il accepta cç rôle ingrat avec un véritable dévouement patriotique. Nous devons considérer, en effet, que seul un sentiment de pur patriotisme a inspiré l'attitude de M. Poincaré, et cette attitude a été certainement influencée, déterminée dans des circonstances demeurées jusqu'ici secrètes. Sous

quelle forme l'Allemagne a-t-elle fait connaître au Gouvernement français, au moment où M. Poincaré prenait le pouvoir, qu'elle n'a<imettrait pas que le secret de ses négociations occultes avec M. Caillaujç fût publiquement établi et sanctionné? Nous l'ignorons* Mais la matérialité du fait, la réalité de cette menace éclate jusqu'à l'évidence la plus absolue dans la toumiure que vont prendre les débats devant le Parlement. C'est, tout d'abord^ l'enquête de la Commission sénatoriale qui tourne court. On n'ira pas plus loin dans la recherche de la vérité, ïje nouveau rapporteur, M. Baudin, supprime de son rapport les pages relatives aux agissements personnels, aux tractations irrégulières de M, Caillaux, M. Ribot, président de la Commission, couvre l'opération de sa grande ombre. M. Clemenceau lui-même se tait.

On se borna à mentionner dans le rapport (page 4) « qu'il y eut dans l'affaire marocaine trop de tractations secrètes^ trop d'engagements ignorés du Parlement », mais, plus loin (page 129), on déclarait « laisser à V avenir le soin d'établir définitivement les responsabilités ».

Il fut moins facile d'obtenir le silence de l'opposition. Ses orateurs au Sénat, notamment MM. Jenouvrier et Gandin de Villaine, mirent impitoyablement en cause M. Caillaux. Et M. Jenouvrier demanda expressément une enquête « sur les tn^talions j les conversations officielles et surtotU officieuses et secrètes qui ont précédé le traité du 4 novembre 1911 ».

Ces tractations, d'ailleurs, n'étaient niées par personne. MM. Pichon et Clemenceau y firent nettement allusion dans leurs discours contre le traité que tous deux refusaient de voter.

— Des négociations obscures, dit M. Clemenceau, ont conduit par des phases mystérieuses à V enfantement d*une sorte de monstre diplomatique.,.

Mais M. Clemenceau, dont le discours ardent et courageux s'opposait avec force aux exigences perpétuellement renouvelées de l'Allemagne, n'osa approfondir le cas personnel de M. Caillaux.

M. Poincaré, puis M. Ribot repoussèrent avec énergie la demande d'enquête déposée par M. Jenouvrier et obtinrent la ratification du traité par 212 voix contre 42, M. Clemenceau vota contre, M. Pichon s'abstint.

Cependant, au Sénat, M. Poincaré avait déclaré : «M. Caillaux s'expliquera devant la Chambrai et M. Ribot avait ajouté : n^ll ne manquera certainement pas de le faire ».

Quelle ne fut pas la surprise générale lorsque vinrent, devant la Chambre, les interpellations sur la politique marocaine, d'entendre M. Poincaré annoncer que M. Caillaux ne parlerait pas et que lui-même le suppliait de se taire.

Que s'était-il donc passé dans la coulisse? Encore une fois nous l'ignorons. Nous nous bornons à exposer des faits suffisamment significatifs par eux-mêmes.

M. Jules Delahaye protesta avec une véhémence indignée contre le silence où, maintenant, on voulait abriter M. Caillaux, où il se réfugiait avec tant d'empressement et il déposa une demande d'enquête,

— S'il n'a rien à se reprocher, dit-il; M. Caillaux a droit à toute la lumière et à toutes les réparations. Mais s'il est coupable, comme on l'a dit du haut de la tribune nationale et dans presque tous les journaux de son propre parti, il doit être cloué au pilori assez haut pour être aperçu de tous les "financiers de l'Ancien et du Nouveau Monde.

M. Jaurès, qui ne 'passait cependant pas pour un adversaire de M. Caillaux, intervint à son tour avec non moins de force. Il constata que l'on avait joué une comédie indigne pour obtenir du Parlement le vote du traité avec l'Allemagne. On lui avait dit : Votez d'abord le traité pour faire honneur à la signature de la France, nous vous dirons ensuite toute la vérité, afin que les responsabilités soient établies. » Puis, le traité voté, pn refusait la lumière, on organisait l'étouffement, on mettait hors d'atteinte les papiers qui eussent révélé au peuple français qu'il avait failli être entraîné dans une guerre pour l'équivoque de quelques financiers aussi maladroits qu'avides.

— Il y a, s'écriait-il, le droit de la France... elle a le droit d'exiger de connaître par quels chemins, par quelles combinaisons, par quelles fautes, s'il y a fautes, elle a

go JOSEPH CAILLAUX.

été conduite au bord de l' abîme., ^ Çh quoi^ il y a des hommes qui ont porté en leurs mains, en des jours critiques, le destin de la France! Leurs politiques diverses, successives, continues ou contradictoires — il m*importe peu — aboutissent à des périls. Le Parlement demandé des explications et alors on vient dire en leur nom à la Chambre : « N*insistez pas, messieurs, si les ministres en qui la France a été un moment incamée s* expliquent, ce sera la confusion, l'abaissement, ce sera la dégradation de la patrie. »

Je dis qu'il n'y a pas de pire honte que ce silence / ...Je dis que s'il y persévère, si M, Caillaux se tait, il doit être disqualifié par le Parleront.

Mais M. Poincaré tint bon — et il avait sans nul doute pour cela d'excellentes raisons, des raisons impérieuses si évidentes et si graves qu'un socialiste, outré de voir le Parlement français contraint de subir cette consigne du silence, poga brutalement cette question :

— A quelle puissance sommes-nous donc annexés ? M. Caillaux, lui, se borna à dire :

— Je parlerai à mon jour et à mon heure (i).

Enfin on passa au vote. Mais auparavant M. Paul Beauregard, au nom du centre qui allait voter Tordre du jour de confiance par considération pour M. Poincaré, protesta contre le fait que « certains sursauts de

(i) M. Caillaux n'a pas encore parlé. Mais on sait que le cofiErefort ouvert à Florence après son arrestation contenait des notes personnelles et des documents se rapportant à l'affaire d'Agadir. Il faut souhaiter qu'ils soient publiés.

JOSEPH CAII<LAUX. QI

dignité ne se soient pas produits ». « Je regrette, dit-il, que le Parlement n'ait pas été mis au courant de choses que je n'ose même pas qualifier, que d'autres ont traitées de louches, qui restent tout au moins mystérieuses. » Et il termina en déclarant qu'il réprouvait de toutes ses forces le silence de M. Caillaux.

Dans ces conditions, l'ordre du jour de confiance au ministère Poincaré — qui ne pouvait être tenu pour responsable des fautes de ses prédécesseurs — rallia 413 voix contre 81 (22 mars 1912).

Provisoirement l'affaire d'Agadir était close.

Nous n'avons pas mentionné les événements qui, en dehors des incidents franco-marocains et francoallemands, marquèrent les étapes du cabinet Caillaux de son avènement à sa chute. Nous n'écrivons pas, en effet, l'histoire d'une époque, mais celle de M. Caillaux lui-même. Et l'incident d'Agadir représente assurément dans sa carrière une phase prépondérante.

Avant Agadir, il est l'homme de l'impôt sur le : revenu, l'un des chefs de la gauche radicale^socialiste et de l'extrême-gauche révolutionnaire, on ne lui connaît que des visées de politique intérieure.

Après Agadir, il est l'affilié de la finance internationale, il est l'homme du rapprochement franco-

allemand, de Tentente et peut-être de l'alliance avec TAllemagne.

E^en ne saurait mieux caractériser la juxtaposition de ces deux personnages successifs que la constatation suivante :

En i9io,M. Caillaux est président delà Commission du budget et, à ce titre, il combat et contribue à faire échouer le projet de consortium franco-allemand de la Ngoko-Sangha.

En 1911, il engage, conrnie ministre, et dans les conditions les plus irrégulières, voire les plus suspectes, des négociations avec l'Allemagne pour la formation d'un autre consortium congolais qui, au dire de M. Jaurès lui-même, « livrait le Congo français, en faisait une succursale, uhe annexe de la colonie allemande (i) ».

Dans l'intervalle de ces deux consortiums, avait-il accepté — comme l'en a accusé M. Jules Delahaye

(i) Extrait du discours de M. Jaurès à la Chambre dans la séance du 8 mars 1912 :

— C était un autre consortium, mais cet autre consortium aussi, quand oh Va vérifié, on s'est aperçu qu'il livrait le Congo, que, par le réseau des voies ferrées, par V organisation des transports, il ne faisait plus du Congo français qu*une succursale, une annexe de la colonie allemande. Il a fàUu y renoncer.

Mais e négociateur allemand avait conçu des espérances, il les avait transmises...

,..V Allemagne, alors, brutalement, dans cette pensée ambiguë, avec ce mélange (Tambiguïté et de brutalité qui ne recommande pas non plus sa diplomatie, a fait le geste d^ Agadir ; mais elle Va fait à la suiù de ses déceptions renouvelées, déceptions créées par des équivoques, par une diplomatie occulte, par des négociations latérales, suspectes^ incertaines et équivoques.

dans la même séance — de sacrifier l'honneur et les intérêts de la France aux intérêts d'une Haute finance internationale qui, en Vadmettant dans ses rangs, r avait gagné à ses vues ?

Il est certain qu'à la faveur de l'interprétation, ou plus exactement de l'exploitation, que la finance cosmopolite crut pouvoir faire du traité de 1909, une politique nouvelle a été élaborée entre un certain nombre de personnages, et M. Caillaux a accepté de devenir le champion de cette politique.

C'est ce qu'a fort bien vu un sénateur radical mais patriote, M. Goirand, lorsqu'il considérait comme un événement heureux le conflit d'Agadir qui devait, selon lui, ruiner les espérances des partisans de l'entente franco-allemande :

— Peu à peu, avec V interprétation nouvelle donnée à la convention de 1909, nous nous en allions voisiner avec r Allemagne, nous passions notre temps à dresser avec elle des conventions amicales en vue de profits pécuniaires à recueillir en commun. Si bien qu'on a pu affirmer à cette tribune que, dans la dernière période^ le ministère précédent (le ministère Caillaux) en était arrivé à envisager comme une conséquence de ces pourparlers, de cette camaraderie, un changement complet de la politique française, (Séance du Sénat du 8 février 1912.)

M. Goirand se trompait cependant sur un point. Le règlement de l'affaire d'Agadir ne devait pas décourager ceux qui avaient lié partie pour orienter

JOSEPH CAILtAt/X.

la France vers « un changement complet de sa politique V et qui, sous le couvert et au profit de la finance internationale, s'étaient juré de rouvrir entre la France et l'Allemagne l'ère des profitables tractations, coopérations et marchés. Nous retrouverons plus tard à leur tête, dans leur camp qu'il ne désertera plus — même en pleine guêtre entre la France et l'Allemagne — M. Joseph Caillaux.

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