LE CHAPITRE DU CŒUR
S'il ne dépendait que de noûs« Ce chapitre n'eût pas été écrit. La matière politique nous suffirait ample^ ment à représenter et caractériser le personnage dont on s'occupe ici. Non point que nous estimions, d'ailleurs^ que la vie privée de l'homme public doive être exclue du droit d'investigation et de contrôle normalement exercé par le mandant sur le mandataire. Il nous paraît, au contraire, de bonne logique et de bonne morale que l'homme public se sente tributaire jusque dans sa vie privée du jugement motivé de l'opinion. Et le moins, en vérité, que l'on puisse demander à ceux qui se réclament de la confiance d'un grand pays et prétendent à l'honneur de parler, d'agir en son nom, le moins qu'on puisse exiger d'eux c'est qu'ils donnent l'exemple de la dignité de vie.
Cependant on ép>rouvera toujours quelque hésitation» sinon quelque répugnance, à soulever le voile protecteur des intimités passionnelles. Et nous nous serions abstenus de pénétrer au foyer de M. Joseph Caillaux si cette incursion n'était strictement jmpoâée par l'çncbaînement des péripéties de son
gô JOSEPH CAILLAUX.
existence et surtout s'il n'y avait eu, pour couper court à tout scrupule, l'éclat retentissant du crinnie, du scandale et du procès. Encore aurons-nous très grand souci d'écarter des sources d'information personnelle pour ne vouloir connaître et utiliser que des indications, reriseignements, faits et documents produits au grand jour de la Cour d'assises après l'assassinat de Gaston Calmette, assassinat dont la seconde femme de M. CaiUaux s'est rendue coupable par amour de lui...
Car M. CaiUaux a été aimé et il a aimé. Et cela est allé jusqu'au crime. Au milieu de tant de préoccupations, d'affaires, d'entreprises, de plans et de projets, M. Joseph CaiUaux a trouvé le temps d'ouvrir dans rhistoiî*e de sa vie le chapitre du cœur, chapitre vraiment tragique où U y a des larmes d'abord, des larmes de femmes, et puis du sang.
On n'a pas donné de précisions — et nous n'en avons pas recherché — ^sur les circonstances qui mirent en présence M"^^ Jules Dupré — née Berthe-Eva Gueydan — et M. Joseph CaiUaux. Contenton3-nous, sur ce point, des indications fournies par M. CaiUaux lui-même au cours des débats de l'affaire Calmette.
S'adressant à M°^® Gueydan debout devant lui à la barre de la Cour d'assises, il lui disait :
— Je vous ai rencontrée en 1900 ; j'étais jeune ministre, tout m'avait souri daiïis la vie ; ah ! peut-être
ai- je été trop heureux au début dé mon existence ! Millionnaire à mon berceau, fils de ministre, ayant fait de brillantes études, inspecteur des finances à vingt-cinq ans, la vie s'ouvre devant moi I A trente-cinq ans je bats le duc de la Rochefoucauld, j'entre presque triomphalement à la Chambre des députés; je suis un des heureux de la vie. 'Peut-être y a-t-il seulement un peu d'étourderie, un peu de légèreté dans mon existence» A trente-sept ans je rencontre M"»® Dupré...
Ouvrons une parenthèse pour noter que M°^® Jules Dupré, fille d'un négociant en vins, avait épousé un employé de ministère, rédacteur au sous-secrétariat des Beaux-Arts, dont Tavancement fut rapide. Chef adjoint du cabinet du ministre du Commerce Millerajid, — collègue de M. Caillaux dans le ministère Waldeck-Rousseau, — M. Jules Dupré fut, en * 1900, pourvu par M. Caillaux de la perception hors classe de Boulogne, puis de celle de Neuilly, aux appointements de 21 264 francs.
Une lettre adressée à M"^® Gueydan, la fameuse lettre signée « Ton Jo », dont il sera beaucoup question lors de l'assassinat de Calmette, indique sufiBisamment quelles étaient, dès l'année 1901, les, relations de M"^® Gueydan et de M. Caillaux. C'est sur les pressantes instances de ce dernier — a afl&rmé Mme Gueydan sans être démentie — qu'elle se décida à divorcer pour épouser M. Joseph Caillaux en août 1906. Le divorce paraît s'être produit à l'amiable, puiçque le jeune François Dupré, né du premier
gS JOSEPH CAILLAUX.
mariage de M""* Gueydan, fréquenta assidûment le ministère des Finances où M. et MP^ Caillau?^ s'instaUèreiit dès le njois d'octobre et où ils restèrent trois ans, pendant toute la durée du cabinet Clemen ceau.
Le bonheur, aS|SUre M"^® Gueydan, sourit à cette union :
Nous étions le çiénage le plus uni et le plus heureux qu'on puisse voir. Nous ayions Tun pour Tautre la plus bel WïWwr et je puis inême dire r^rOipur le pli:|S pur,
M. CaiUauK produit une opinion fort d^érente :
Peu après notre mariage la mésintelligence naquit et se développa... Au mois de juillet 1909, le ministère Clemenceau, dont je faisais partie, tomba; je reutrai 4aQ^ la vie privée ; la |né8intelli|[ence à. l^i^eUe JQ vieps de fp4re illusion se développa.
Ses griefs à Tégard de M°*e Gueydan, M. Caillaux les a formulés lors de sa confrontation avec sa première fenxme devant la Cour d'assises, dans cette apostrophe à peine réticente :
... Mon tort, ma grosse faute a été de vqus épouser, p£^çQ que nou3 n'étions pas deux êtres 4e mêmp rapç^. dp Uiêmç nature, et ceux ^ui vous ont entendue tout à rheure à la barre ont compris qu'avec un hoiimie auquel personne ne refuse Tautorité, la vigueur, la volonté, e-t vous qui avez quelques*unes de c^ qualités exagérées, il était impossible que les choses durassent Je m'en suis aperçu presque au lendemain de notre union... Presque
au lendemain, -par suite de conflits de natures à la fois opposées et trop semblables, et parce que j'étais né à un certain stade, vous à un autre, il y a eu un heurt entre nous; ce heurt s'est envenimé...
Et quelques instants plus tard, pour compléter, sans doute, sa pensée sur Tincurable tare que représente à ses yeux la médiocre originç de M™® Gueydan, M, Ca^laux lui décochera, avec ime brutalité dont l'inéjégancç souleva des protestations dans l'auditoire, ce trait décisif ;
— Permettez-moi de vous le rappeler, vous n'aviez pas un centime quand vous êtes entrée chez moi.
Cependant, M. Louis Barthou, assurément bon juge en ces matières, et juge désintéressé, est venu déclarer, à cette même barre de la Cour d'assises, qu'il avait eu souvent — alors qu'elle était la femme du ministre des Finances, de son collègue CaiUaux — l'occasion d'apprécier « la culture, Vesprii distingué, la haute intélligehcf » de M"^« Gueydan.
£t puis, il faut bien le dire, M. Caillaux s'y est pris un peu tard pour découvrir les défauts de caractère et l'éducation rudimentaire de M"»® Gueydan. De 1901 — pour ne prendre qu'une date certaine — jusqu'à 1906 il avait eu largement le temps de s'édifier...
I-a vérité qui ressort •— comme l'on dit au Palais — de tous les éléments de la cause et aussi de l'expé*
rience que chacun peut avoir du cœur humain, la vérité est que M. Caillaux cessa de voir M"^® Gueydan avec les mêmes yeux dès l'instant qu'il en aima une autre. Et dès lors le drame coDMnença.
Il commença par une scène de comédie.
Le 14 juin 1908, un domestique maladroit commet la sottise d'apporter à M. Caillaux, dans ses appartements privés où il avait pourtant défendu qu'on lui remît sa correspondance, une lettire dont la lecture, devant sa femme, paraît le gêner. Aussitôt celle-ci, en éveil, pose des questions. Alors M. Caillaux joue l'étonnement et prend le parti héroïque de passer la lettre à sa femme : « Tiens, vois, je n'y comprends rien ! » C'était une lettre d'amour signée « Riri 3>. Après l'avoir lue et relue, les deux époux repoussent cette lettre avec dégoût et concluent que des ennemis politiques ont imaginé ce mauvais expédient pour' jeter des semences de jalousie dans un ménage trop uni et trop heureux à leur gré... À tout hasard, cependant, M"^® Çueydan met la lettre de côté...
Cette lettre, que M. Joseph Caillaux reniait avec tant de naturel, lui avait été adressée par M"^® Henriette Rainouard.
FiUe d'un architecte parisien, mariée à dix-neuf ans au conférencier et écrivain Léo Claretie, neveu de Jules Claretie, M™® Rainouard, divorcée en 1908, avait deux fiUes (la cadette devait mourir en 1909 à l'âge de neuf ans). ÈUe avait connu M. Joseph
JOSEPH CAILLAUX. lOI
Caillaux alors qu'elle était jeune fille. Elle le retrouva pour devenir sa maîtresse.
Mais il y avait une femme légitime — et qui ne devait pas tarder à soupçonner que Ton se jouait d'elle. :
* Je sentais une atmosphère de mensonge, un air vicié; je me demandais ce qu'il y avait autour de moi », dit M"^® Gueydan, dont nous suivrons pas à pas le récit très circonstancié et appuyé de documents irréfutables.
Elle a, le 14 juillet 1909, une explication avec son mari et en obtient un demi-aveu. Il assure que, dans cette aventure, le cœur n'est pour rien. Il sollicite et obtient sans trop de peine son pardon.
La réconcilia,tion est complète. Bientôt on songera — pour la sceller — à une sorte de voyage de noces en Suisse. Précisément le ministère Clemenceau tombe. Il faut quitter le palais du Louvre. C'est l'occasion de voyager... Mais l'influence mystérieuse, de nouveau, intervient et agit... M. Caillaux ne peut plus partir avec sa fenmie, il ira seulement la rejoindre après un séjour qu'il doit faire à lilamers. Finalement il ne va pas la rejoindre et elle reçoit en Suisse des lettres qu'elle qualifie de «tortueuses». Elle rentre à TParis dans leur iiouvel appartement, 12, rue Pierre-Charron. Il était à Paris. Pour l'éviter — comme il l'a sans nul doute promis — il part à Marlyle-Roi. Alors, dans cet isolement systématique, elle sent que <fle malheur rôde^. Une lettre anonyme
lui annonce, d'ailleurs, qu'il y a projet de mariage entre son mari et « une blonde divorcée » qu'elle identifie immédiatement.
Cependant* conune elle ne paraît pas du tout disposée à céder la place à sa rivale, le mari errant se décide à rentrer chez lui* Mais û est dans un tel état d'irritation qu'il va jusqu'à menacer sa fename de la tuer, une nuit, pendant son sommeil. Elle prend peur et part pour Dreux où se trouve son fils François Dupré, puis à Versailles, à l'hôtel des Réservoirs, où elle espère que son marij qu'elle appelle auprès d'elle, viendra la rejoindre. Non seulement il ne vient pas, mais, sans s'arrêter, il traverse Versailles en auto pour se rendre au Mans. Puis, de retour à Paris, il prend une chambre àl'Elysée-Palace, laissant sa f enune seule rue Pierre-Charron et, enfin, sans l'avoir revue, part pour la Sarthe où il doit présider la session du Conseil général.
Est*ce donc la rupture cette fois? M°^® Gueydan entend être fixée. Elle annonce péremptoirement à son mari qu'elle va le rejoindre à Mamers. On verra alors s'il refuse ouvertement de recevoir sa femme sous son toit. En ce cas, ce sera inévitablement le divorce...
Ce mot le fait réfléchir, il ne se dérobe plus, il la laisse venir, le 20 septembre* Même il ne lui fait pas mauvais accueil. D'où vient ce changement? Elle ne tardera pas à être édifiée.
Le soir du 24 septembre 1909, à la suite d'une
conversation où il n'a pa& assez caché Tinfluence qu'a prise sUr lui M^^^ Raihouard, avec laqueUe» tout îféccminent encore, il s'est rencontré à Mantes, l'épouse trompée décide de savoir toUt... et de se procurer des armes. Elle ouvre un secrétaire, trouve et prend des lettres adressées à son mari par M°^ Rainouard, et aussi des lettres que M. CaUlaux avait écrited â M"»® Rainouard, à ce moment en viUégia* ture à Dinârd, et qu^elle lui avait, sUr sa demande, renvoyées le jour même.
Deux de ces lettres ont été lues à la Cour d'assises, le texte en a été publié. Le voici :
CHAtt^im t>Êâ DÉPUTÉS.
Mamers, 18 septembre 1909.
Ma Riri bien-aimée,
Enfin j'ai une minute pour t' écrire* Hier vendredi et aujourd'hui samedi je n'ai pas eu un instant pour souôler. Jeudi, après t'avoir écrit, j'ai été à la chasse et je suis parti coucher à l'Elysée-Palace, bien entendus Vendredi matin je comptais aller à l'enterrement de P...(i),mais,aprè8ConversationavecTh...(a),j'aireconnu que cela pouvait avoir de graves inconvénients et j'y ai renoncé. J'ai donc passé tout près de deux heures avec Th..., j'ai fait quelques courses^ j'^ déjeuné, j'ai été au Crédit^Foncier Argentin et j'ai repris le train de 5 heures qui m'a ramené au Mans pour un dîner officiel. J'ai
(i) U s* agit du beau-père de son frère Paul. (25 L*avouê Thorel, que M*« Gueydan appelait « l*avoUé de U bande hcHre >.
couché à la Préfecture et ma journée d'aujourd'hui samedi s'est passée au Concours agricole à voir les « bêêtes » (j'écris comme on prononce ici), à assigner aux jurés leur tâche, etc.
Ouf ! me voilà rentré ce soir à Mamers d'où je repartirai demain matin pour des occupations presque aussi intéressantes. Pendant toute la semaine suivante, pour ainsi dire, j'irai tous les jours au Mans au Conseil général, mais je pense revenir chaque soir à Mamers. Enfin ce n'est pas avant mardi prochain 28 que je pourrai passer une journée à Paris.
Voilà mon programme, ma petite chérie. Si je n'écoutais que mon cœur, je dirais à ma Riri de s'arrêter au Mans mercredi ou jeudi, mais ce serait aussi déraisonnable que possible, alors qu'il faut être, hélas ! très, très raisonnables. Je me permets donc de lui conseiller de prolonger son séjour à Dinard jusqu'au lundi suivant. Elle verra son petit C... mardi et il s'efEorcera de lui consacrer un long temps.
Th... te dira, ma Riri, ce que nous avons décidé et les diverses hypothèses que nous avons envisagées. Je crois que nous nous sommes arrêtés à des solutions très sages. Je n'appréhende qu'une chose, c^est qu'on ne me fasse du chantage, pour appeler les choses par leur nom. Quoi qu'il en soit, j'ai commencé à agir. J'ai, en efiEet, trouvé aujourd'hui une lettre m'annonçant fort cavalièrement qu'on arriverait au Mans lundi si je n'y voyais pas d'inconvénient. J'ai répondu que j'entendais d'abord qu'on me fît des excuses et qu'on me témoignât des regrets. Je suis convaincu qu'on n'en fera rien, mais je suis non moins convaincu qu'on viendra au Mans aujourd'hui. Comme je suis au Conseil général que je préside, on sait fort bien que je ne pourrai pas faire d'esclandre et on en abusera. Peut-être, cependant, hésitera-t-on au dernier moment. En tout cas, ma lettre*
rédigée comme il a été convenu et recommandée, vient de partir. J'en garde, bien entendu, copie.
Ma pauvre chère Riri, je vois clairement un tas d'ennuis, de difficultés... Parfois, je me sens bien découragé et je suis en tout cas bien fatigué. Je dormais peu tous ces temps. Il n'y a guère que deux nuits que je repose à peu près. Quelle vie j'ai ! Une seule consolation, un seul secours : penser à ma petite, la voir dans mes bras comme à Ouchy (Dieu 1 les délicieux moments !), songer à, des jours meilleurs... Plains-moi, mon amour ; dis-toi surtout, ou plutôt répète-toi ce que tu sais bien, que je t'adore et que je suis à toi.
Mille millions de baisers sur ton petit corps adoré.'