‹ Joseph CaillauxChapitre 8 sur 14 · UN CHEF DE PARTI · texte numérisé non relu

UN CHEF DE PARTI

Si Texistence du cabinet Caillaux avait été mouvementée, sa chute, on l'a vu, fut lamentable. Couvert par la haute autorité de M. Poincaré qui Tobjurguait de 8e taire — et, lui-même, sans nul doute, fort peu soucieux de s'expHquer, -7- M. Caillaux put se demander s'il n'était pas, pour toujours, déchu du pouvoir. Le signe de la réprobation publique était sur lui. Le soin que l'on prenait, dans les milieux parlementaires, d'organiser le silence, l'étouffement, de liquider en hâte et comme furtivement la douloureuse et humiliante affaire d'Agadir soulignait à tous les yeux la gravité des périls que la politique et la diplomatie de M. Caillaux avaient accumulés sur le pa}^. Non seulement la France, en pleine paix, sans combat, avait dû céder à l'Allemagne une portion de son empire colonial, mais elle n'était pas libre d'étabUr ensuite, chez elle, les responsabilités engagées et de prendre à l'égard des responsables les sanctions légitimes... Pour tous les Français qui ressentaient cruellement cette double épreuve, « Caillaux-le- Congolais », « Caillaux-Congo » était l'objet d'une exécration passionnée.

Il8 JOSEPH CAILLAUX.

L'ancien président du Conseil, soit qu'il se rendît compte de la situation, soit qu'il obéît aux suggestions de ses amis, s'efforça, durant quelque temps, de se faire oublier.

Il voyagea. Du Caire, où l'appelait une fois encore, et fort opportunément, sa présidence du Conseil d'administration du Crédit Foncier égyptien, il poussa vers l'Orient, jusqu'en Palestine. Son rôle politique dans l'année 1912 fut nul. Tout au plus peut-on constater que sur la question de la réforme électorale, qui absorbe alors l'activité de la Chambre, il a nettement évolué pour aller rejoindre, au camp des arrondissementiers, son ami Malvy. Avec lui, il vote, le 12 juillet 1912, contre la représentation proportionnelle.

M. Poincaré, élu, le 17 janvier 1913, président de la République, céda la présidence du Conseil à M. Briand. A ce moment, les armements de l!Allemagne étaient devenus si formidables et si menaçants que la nécessité absolue d'une réplique française s'imposait. Le ministre de la Guerre du cabinet Briand, M. Etienne, déposa à la Chambre le projet de loi rétablissant le service de trois ans. Mais M. Briand n'eut pas le loisir d'aller jusqu'au bout de cet acte courageux. Il fut renversé par un vote du Sénat repoussant la représentation des minorités.

L'honneur de faire voter la loi de trois ans était

réservé à M. Barthou, qui forma le nouveau cabinet.

L'avènement de M. Barthou, contre lequel, dès Je

JOSEPH CAILLAUX. II g

premier jour, s'étaient conjuguées toutes les forœs des partis de démagogie, fournissait 'à M. Câillaux l'occasion de sortir de l'effacement volontaire qu'il s'était imposé. Pour abattre à tout prix l'homme de la loi de trois ans que l'on rendait responsable de la renaissance du sentiment national qui se manifestait de toutes jiarts, eh France, l'opposition d'extrêmegauche radicale et socialiste avait besoin d'un leader audacieux, d'un chef énergique. M. Câillaux s'offrit, en dépit de la terrible impopularité qui continuait de peser sur lui (i).

n choisit, pour attaquer le cabinet Barthou, le terrain financier sur lequel il se sentait particulièrement sûr de lui. Le 27 mai 1913, il monta à la tribune pour combattre, dans un grand discours, les projets financiers du Gouvernement. Ce ne fut, cependant, qu'une escarmouche. Le débat s'acheva par le vote, à une forte majorité, de l'ordre du jour pur et simple accepté par le gouvernement. Mais M. Câillaux avait pris position de chef. Le plus difficile était fait, en dépit de quelques sarcasmes un peu cruels :

M. Joseph Câillaux. — Je répète que les répubhcains qui m'entendent... mon parti... (Exclamations au centre, Applatidissements à gauche.) Vous aussi, messieurs du centre...

(i) Le 25 avril 1913, M. CaUlaux, présidant l'asseniblée ordinaire du Crédit Foncier argentin, fut, à la sortie, hué par la foule et ne put regagner son automobile que sous la protection de la police .

M. Chaules Benoibt. -^ Ne parlez donc pas de votre parti ! Nous vous demsmderions lequel.

M. CoRNUDET (Seine-et-Oise). — Indiquez Tannée, comme pour les grands crus !

Le 19 juillet 1913, à l'issue des débats acharnés

auxquels avait donné lieu la discussion de la loi de trois ans, M. Caillaux reparut, de nouveau, à la tribune en posture de chef de parti. Il lut une « déclaration » qui avait recueilli l'adhésion de 140 députés appartenant à différents groupes radicaux et socialistes.

Après avoir constaté avec satisfaction que, grâce à son opposition et à celle de ses amis, la loi de trois ans ne pourrait donner son plein efft^ qu'en 1916, M. Caillaux s'écriait : « Ce qui nous interdit surtout de suivre le Gouvernement, c'est qu'à travers des hésitations et des contradictions "nous croyons apercevoir la volonté des partis de réaction qui le pousse à renier l'idée de la nation armée ». Et il reprochait au Gouvernement d'avoir « accepté la collaboration de la droite et repoussé celte des gauches i^, ,

M. Barthou, dans une ardente improvisation, flétrit véhémentement cette tentative de «transformer en une question politique une question de défense nationale » et proclama le devoir du Gouver- . nement français de faire appel, lorsqu'il s'agit de l'intérêt supérieur de la patrie, de sa sécurité et de sa force, à tous les Français sans distinction d'opinions.

La loi fut votée par 358 voix contre 204. M. Caillaux était encore une fois battu.

Il reprit aussitôt la lutte sur le terrain financier et, le 24 juillet 1913, dressa un nouveau réquisitoire contre la politique fiscale du Gouvernement, au nom, dit-il, du « parti avancé ».

Le « parti avancé d ne pouvait rester insensible à tant.^ d'avances. Les délégués du parti radical et radical-socialiste, réunis à la mi*octobre à Pau, virent avec étonnement paraître dans leur Congrès, pour la première fois, l'ancien opportuniste Joseph Caillaux. Il y était conduit par deux pontifes du parti qui se flattaient d'accroître leur prestige en prenant à leur compte une telle recrue. Mais M. Caillaux eut vite fait de démontrer qu'il n'est pas de ceux qui se contentent des secondes places. Il réduisit le sénateur 'De*bierre, grand-maître de la Franc-Maçonnerie, à retirer sa candidature à la présidence du Comité exécutif et se présenta contre l'ancien ministre combiste Camille Pelletan, qu'il battit par 170 voix contre 58, au grand scandale des vieux « militants » du parti, indignés de voir ce néophyte supplanter ainsi, du premier coup, les plus respectables « vieilles barbes D de la démocratie radicale-socialiste.

Camille Pelletan a révélé que les résolutions du Congrès de Pau ont été rédigées «avec Caillaux, entre une demi-douzaine d'amis, Malvy tenant la plume ». Ce fut M. Caillaux, en outre, qui adressa à M. Combes, au nom du parti, le traditionnel télé-

gramme d'allégeance, auquel l'ancien artisan de la guerre religieuse et du régime des fiches répondit en ces termes :

Je salue avec une grande cordialité votre élévation à la présidence, heureux de constater, conmie vous dites, que les mêmes sentiments et les mêmes vues de direction nous unissent. Je me joins aux toasts du ban« quet pour T avenir de prospérité et de triomphe du parti radical et radical -socialiste.

Emile Combes.

Mais le nouvel adepte du combisme avait un peu oublié, dans Tempressement de cette afi&liation, ses amis de la veille. Ils se rappelèrent à son souvenir d'une façon assez désagréable. Au lendemain du Congrès de Pau, VAUiance républicaine démocratique fit publier cette note :

M. Joseph Caillaux, élu hier président du Comité exécutif du parti radical et radical-socialiste, était inscrit depuis 1902 à TAlUance républicaine démocratique.

Élu membre de la Commission centrale executive (1904), vice-président (1905), il fut chargé, en 1906, d'exposer le programme électoral de TAlliance républicaine démocratique (salle des Sociétés savantes).

Il signa, en 1910, l'appel aux électeurs, aflârmant le programme politique, économique et social de l'Alliance et repoussant toute alUance, toute entente avec les socialistes unifiés.

M. Caillaux n'a jamais démissionné du parti républicain démocratique.

Les radicaux eux-mêmes s'étonnaient du pas décisif que M. Caillaux veinait de faire vers eux. M. Lafferre constatait dans le Radical :

La personnalité de Tancien président du Conseil, en l'absence de chefs autorisés, s'imposait à tel poLat aux radicaux-socialistes désemparés que personne n'a songé à lui demander compte de ses origines ni des circonstances de sort adhésion au Comité exécutif.

Les antimilitaristes, de leur côté, lui traçaient sa tâche, La Guerre sociale écrivait :

C'est le seul chef ayant encore les crocs assez solides pour casser les reins au méchant roquet de GascDgne que le bloc de droite nous impose depuis trop longtemps.

Et M. Marcel Cachin dans V Humanité:

Le ministère tout entier est évidemment usé, fourbu : il sent le cadavre ; et M. Caillaux s'apprête cavahèrement à lui donner la chiquenaude qui le mettra à terre. Les nôtres l'y aideront, c'est chose sûre. Pour abattre le ministère des trois ans, il ne manquera pas une voix socialiste.

Abattre « le ministère des trois ans i> !... Le nouveau chef du parti radical s'employa plus ardemment que jamais à réaliser la besogne que Ton attendait de lui.

Le 23 novembre, il montait à l'assaut du cabinet

Baxthou en combattant avec vigueur le projet d'em* prunt déposé par le Gouvernement pour fairç face aux dépenses qui devaient résulter de l'application de la loi d e trois ans. L'emprunt fut néanmoins voté à une faible majorité (i).

Le 1^^ décembre, il présidait le grand banquet du parti radical et radical-socialiste et dénonçait violemment la politique d'apaisement, de conciliation, de pacification. «Nous demandons avant tout, s'écriait-il, une politique de parti. » Et il reniait « ceux qui prêchent l'apaisement, la concorde nationale, l'union politique de tous les Français ».

Le lendemain, 2 décembre, il s'attaquait de nouveau au cabinet Barthou sur la question de l'immunité de la rente que le Gouvernement voulait garantir aux futurs souscripteurs de l'emprunt. Se ralliant — pour les besoins de l'opération dont il était chargé et qui consistait essentiellement à renverser le ministère — à une théorie purement démagogique, M. Caillaux soutint que nul gouvernement n'a le droit de prendre des engagements pour l'avenir, attendu que la volonté populaire, souveraine suprême, peut toujours révoquer les engagements pris. C'est exactement l'argument dont, plus tard, devaient se

(i) M. Caillaux ayant, au cours de ce débat, critiqué < les piétinements » du Gouvernement sur la question de l'impôt sur le revenu, M. Barthou lut à la tribune un extrait d'un rapport parlementaire, où M. Caillaux, en 1898, se prononçait catégoriquement contre des procédés fiscaux d'inquisition et de contrôle qui pouvaient, disait-il convenir à des l'nissiens, mais non pas à des Français !

servir les bolcheviki pour annuler les traités conclus et les emprunts contractés à l'égard de la FrancQ par le Gouvernement russe. Il se trouva, cependant, une Chambre française pour suivre M. Caillaux dans cette voie. M. Barthou, mis en minorité, tomba aux cris de « A bas les trois ans ! » poussés par Textrême-gauche.

Les négociations de la crise ministérielle achevèrent de mettre en lumière la situation prépondérante où avait réussi à accéder, en moins de deux ans, l'homme politique qui s'était trouvé si bas et que l'on avait pu croire irrémédiablement déchu après les révélations des débats dja traité franco-allemand de 191 1. 11 fut l'arbitre de la crise. Son opposition, nettement manifestée, mit en échec M. Ribot, puis M. Jean Dupuy auxquels le président de la République avait d'abord confié la mission de former le cabinet. Fidèle à ses déclarations récentes, M. Caillaux repoussait tous les partisans de l'apaisement, de la conciliation.

Et jamais, pourtant, la situation extérieure n'avait été plus grave. Tandis que se poursuivaient en Allemagne les formidables' préparatifs militaires dont on a vu, depuis lors, les effets, l'insolence et la brutalité teutonnes provoquaient en Alsace les douloureux incidents de Saverne. Et les ligues pangermanistes, devenues toutes-puissantes jusqu'à déborder le Gouvernement , allemand lui-même, proclamaient ouvertement leurs plans d'annexions, de conquêtes, de suprénaatie n^ondlale.

C'est le moment que M. Joseph Caillaux, devenu, par le jeu des factions politiques, le faiseur et défaiseur de ministères, choisit pour ramener la France au combisme.

Un ancien ministre du cabinet Combes, M. Gaston Doumergue, personnalité de second plan, sans autorité ni talent, prit la présidence du Conseil avec l'agrément et le concours de M. Caillaux qui sut se contente^ du portefeuille des Finances. M. Malvy, dont M. Caillaux ne pouvait plus se séparer," reçut le portefeuille des Travaux publics. Et pour bien affirmer que l'éponge était passée sur les fâcheux incidents de l'affaire d'Agadir, on tint à obtenir la collaboration de l'ex-président du Conseil Monis qui fut placé à la tête du ministère de la Marine.

Le ministère Doumergue-Caillaux se présenta devant la Chambre le ii décembre 1913. Tout son programme se résumait en cette formule : « gouverner exclusivement avec et pour les républicains de gauche ». Le parti progressiste, celui qui avait fondé la République, s'en trouvait exclu. Contre les républicains demeiirés fidèles aux véritables traditions républicaines, le bloc combiste était reformé.

Le nouveau cabinet, avant tout, promettait de faire ehfin aboutir l'impôt sur le revenu selon les conceptions propres à M. Caillaux. L'emprunt, quoique voté par la Chambre, fut ajourné, ce qui — conune le fit remarquer un député, M. André Lefèvre — devait permettre aux Gouvernements

étrangers de puiser dans les disponibilités de l'épargne française avant que la France y pût prélever les ressources dont elle avait besoin pour elle-même. Et du fait que l'emprunt était ajourné, la loi de trois ans — en dépit des afi&rmations rassurantes de M. Doumergue — se trouvait remise en question. Il paraissait impossible, en tout cas, que M. Caillaux pût faire face à la situation financière par de simples expédients de Trésorerie. A quelles ressources comptait-il donc avoir recours?

Un député de la droite, M. de Grandmaison, mit persoimellement en cause M. Caillaux qui devait être — nul n'en doutait — le véritable chef du ministère :

M. DE Grandmaison. — En ce qui concerne M. le ministre des Finances, la Chambre semble avoir oublié les paroles mémorables que notre illustre collègue M. de Mun lui adressait au moment de la conclusion du traité franco-allemand, quand il parlait de ces émissaires secrets envoyés à Berlin et qui, sans responsabilité, ^traitaient les affaires les plus graves, les plus sérieuse^ de la France par -dessus la tête du ministre des Affaires étrangères et par-dessus celle de notre ambassadeur ! • -

Il me semble qu'avant de reprendre le pouvoir, l'honorable M. Caillaux aurait dû faire justice des accusations qui furent apportées contre lui tant à la tribune de la Chambre qu'à la tribune du Sénat, Il aurait dû également, par Une note publique, ou à l'occasion d'un des nombreux discours qu'il a prononcés depuis lors, dire quel avait été son rôle dans les négociations d'alors»

et en particulier ce qu'il avait fait pour effacer le mauvais effet de la dépêche publiée le 97 ^eptombre 191 1 par Tagence Havas — ^ agence officielle •*" qui annpiiça que rAUemagne acceptait no5 coalitions, quitte, pax suite d'erreur, prétendit-on, à démentir la nouvelle vingt-quatre heures après, ce qui amena les plus graves perturbations sur le marché ânancier.

Le ministère Doumergue-Caillaux affirma bientôt un cacractère de réaction systématique contrç les méthodes du cabinet Barthou qui avaient abouti à une véritable rénovation morale du pays. En même temps, le^ initiatives fiscales de M. Caillaux, ses velléités successives et contradictoires d'impôt sur le capital, sur la rente, sur les valeurs mobilières, troublèrent profondément la situation financière et économique du pays et soulevèrent des incidents souvent aussi fâcheux pour sa réputation que préjudiciables à répargne française, Nous faisons allusion ici, notamment, aux « coups de Bourse » qui s'opéraient trop aisément h la f avaur des essais de « réformes démocratiques p poursuivis par M. Caillaux.

C'est ainsi, par exemple, qu'au début de mars 1914 le bruit se répandit soudain que le ministre des Finances, en présence de l'opposition que §es projets fiscaux rencontraient au Sénat, était disposé à abandonner son intransigeance sur la question de l'immunité de la rente. Il renoncerait définitivement à taxer les fonds d'État. Et l'on en donnait pour preuve

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des valeurs mobilières imposables, -que le ministre des Finances venait de soumettre à la Commission sénatoriale de l'impôt sur le revenu. Cette nouvelle annoncée parles journaux du matin détermina immédiatement en Bourse une hausse sensible. Après quoi, une note du ministre des Finances intervint pour mettre les choses au point : il y aurait un projet spécial de taxation de la rente. Cette nouvelle menace provoqua aussitôt une baisse des cours. Et finalement, le Sénat ayant repoussé la taxe proposée par M. Caillaux, les cours remontèrent...

L'opération fit scandale et eut son écho à la Chambre.

— Tout le monde n'y a pas perdu! s'écria M. Barthou,

Et il déclara nettement que s'il ne mettait pa^en cause la probité personnelle de M. Caillaux, il avait moins de confiance en son entourage (i).

Les combinaisons financières de M. Caillaux, les violences sectaires de la politique extérieure du cabinet, Jes incertitudes brouillonnes de notre politique extérieure dont M. Doumergue, ancien petit magistrat colonial, totalement incompétent en matière de diplomatie, assumait personnellement la responsabilité, enfin le souvenir trop récent des scandales et des humiliations de la crise d'Agadir

(i) On a vu plus haut^ que M. de Grandmaison, dans un discours prononcé le ii décembre 191 3 à la Chambre, fit allusion à un autre Qoup de Bourse opéré par Tentourage de M. Caillaux à la faveur des pourparlers du traité franco-allemand de 191 1.

avivé par la présence de M. Caillaux dans le ministère, c'était plus qu'il n'en fallait pour provoquer un mouvement d'opinion publique très vif contre le cabinet. De ce mouvement, M. Briand, qui avait uni tous les éléments républicains modérés dans la « Fédération des gauches », paraissait le chef désigné, et il s'en était fait l'interprète éloquent au banquet de Saint-Étienne, le 23 décembre 1913, en prononçant contre la politique du Gouvernement, et notamment contre M. Caillaux, un véhément discours dont nous avons eu l'occasion de citer un passage relatif à l'impôt sur le revenu.

En même temps, comme il était naturel, d'ardentes polémiques de presse s'engageaient.

Mais, entre tous les journaux qui faisaient opposition au ministère, le Figaro se distingua par la vigueur implacable et la répétition systématique des coups que son directeur, M. Gaston Calmette, portait contre M. Joseph Caillaux.

Dès le début de l'année 1914, presque jour pour jour, Gaston Calmette mit en cause le ministre des Finances, soit à propos des tendances générales de sa politique présente et de ses projets fiscaux, soit en évoquant ses agissements passés (i).

(i) Nous ^e saurions relever ici toutes les accusations portées par Gaston Calmette contre M. Caillaux. Rappelons simplement le rôle qu'il attribuait au ministre des Finances dans l'affaire Pneu (8 janvier 1913), M. Caillaux serait entré en relations avec les titulaires d'une créance qu'un sieur Pneu possédait contre l'État. Ils étaient prêts à transiger moyennant ime somme de 500 000 fr., lorsque M. Caillaux se serait engagé à leur faire attribuer par

L'effet produit par cette campagne devait être d'autant plus considérable que l'autorité de M. Calmette et l'importance de l'organe dont il disposait lui donnaient plus de crédit auprès du public. M. Caillaux, qui avait, tout d'abord, tenté d'opposer aux questions et aux accusations de Gaston Calmette un silence dédaigneux, ne tarda pas à comprendre que la partie engagée était sérieuse et qu'il n'aurait pas trop de toute son habileté, mise au service de toute son audace, pour faire face à un adversaire si déterminé et si terriblement armé. Il dut accepter la controverse, démentir, rectifier ou expliquer de son mieux. Mais Gaston Calraette ne lâchait pas prise et, dès qu'un incident était épuiser il savait en susciter un autre. Après l'affaire Prieu (8 au 14 janvier), vinrent les affaires Spitzer (15 janvier), du Sud-Atlantique (16 janvier), d'Agadir (19 au 22 janvier), de la banque Périer (26 au 28 janvier), des inscriptions à la cote des valeurs étrangères et des emprunts étrangers (29 janvier au 6 février), etc.

Enfin, dans la première quinzaine de mars, Gaston Calmette publia une série d'articles spécialement consacrés aux rapports fructueux que M. Caillaux entretenait avec la finance internationale, puis il

l'État, non pas 500 000 francs, mais six millions, à condition que 80 p. ^00 de cette somme resteraient entre ses mains pour les besoixls de sa politique personnelle. Pour ces mêmes besoins, M. Caillaux se serait fait remettre une somme de 400 000 francs par le Comptoir d'Escompte, etc., etc.

indiqua que M. Caillaux était intervenu, à un moment donné, en faveur de Tescroc Rochette, enfin il reproduisit en fac-similé un extrait d'une lettre intime adressée en 1901 par M. Caillaux à M?^« Gueydan (alors M^»® Dupré). Mais,de cette lettre intime, Gaston Calmette eut soin de supprimer tout ce qui présentait, en effet, un caractère d'intimité et il n'en publia que ce passage :

Malgré toute ma bonne volonté, il m'a été impossible de t' écrire hier. J'ai du, en effet, subir deux séances écrasantes à la Chambre, l'une le matin à neuf heures qui a fini à midi, l'autre à deux heures dont je né viens de sortir qu'à huit heures. J'ai d'ailleurs remporté un très beau succès, /'ai écrasé l* impôt sur le revenu ew ayant l'air de le défendre. Je ^me suis fait acclamer par le centre et par la droite et je n'ai pas trop mécontenté la gauche. Je suis arrivé à donner un coup de barre adroite qui était indispensable. Aujourd'hui j'ai eu encore une séance, ce matin, à la Chambre, qui ne s'est terminée qu'à une heure moins le quart. Me voilà au Sénat où je vais faire voter la loi sur les contributions directes et, ce soir, sans doute, la session sera close. Je serai harassé, abruti, presque malade, mais j'aurai rendu un vrai service au pays.

Ton Jo.

Après la divulgation de ce document, que pouvait encore publier Gaston Calmette? Que pouvait redouter de lui M. Caillaux? La publication de lettres intimes, des « documents verts » ou du rapport du procureur général Fabre?

Les lettrçs intimes? Les débats de la Cour d'assises, après le meurtre de Calmette, ont établi que le direc^ leur du Figaro n'avait jamais possédé qu'une seule « lettre intime », la lettre signée « ton Jo ». Et le soin qu'il avait pris de soustraire à tous les yeux les parties de cette lettre qui présentaient un caractère purement personnel, la façon dont il s'était excusé d'être obligé, « pour la première fois en trente années de journalisme », de prélever dans une lettre intime un passage publié par le Figaro dans un intérêt supérieur de salubrité publique, ces précautions et ces scrupules attestaient que Gaston Calmette n'aurait jamais publié les lettres intimes qui ont paru à la Cour d'assises au cas où elles eussent été en sa possession.

Quant aux « documents verts », M. Caillaux savait mieux que personne que Gaston Calmette ne les publierait pas.

Mais d'abord, qu'étaient ces « documents vertô »?

On appelle des verts, dans le langage courant des diplomates du quai d'Orsay, des feuillets spéciaux où figure, dans le coin droit du papier, une barre verte tracée en diagonale.

C'est sur ces feuillets, destinée au seul usage du ministre et de ses, collaborateurs les plus immédiats, que l'on transcrit les dépêches chiffrées échangées entre les ambassadeurs étrangers et leur Gouvernement après que Ton a pu les intercepter et déchiffrer.

Pendant la crise d'Agadir, des « verts » remis à

M. de Selves portèrent à sa connaissance certains télégrammes adressés par le Gouvernement allemand à M. de Schœn pour lui enjoindre de négocier de préférence avec M. Caillaux, car on attendait, des pourparlers engagés avec lui, des résultats plus rapides et plus substantiels que de ceux qui se poursuivaient au quai d'Orsay.

Ainsi M. de Selves apprit les négociations occultes de M. Caillaux avec l'Allemagne et les lui reprocha vivement. M. Caillaux, ne doutant pas que l'indiscrétion ne vînt de M. de Schœn lui-même, s'en plaignit à l'ambassadeur qui comprit que le « chifïre » allemand était connu au quai d'Orsay et le fit immédiatement changer (i).

Nous savons bien que l'existence de ces «documents verts » a été contestée. Devant la Cour d'assises, à l'issue d'une scène qui parut, en vérité, préparée et réglée à l'avance, l'avocat de M^^ Caillaux somma le ministère public, représenté par le procureur général Herbaux, d'apporter l'appré-

(i) Vainement, depuis lors, les cryptographes du quai d'Orsay cherchèrent la clef du nouveau chifïre allemand. En sorte que, par la faute de M. Caillaux, nous n'avons rien connu des télégrammes qui nous auraient révélé les préparatifs de l'agression allemand e eni 9 1 4 .

C'est seulement en mars 191 8 que la France a eu connaissance, par la Chancellerie des États Unis, de la clef qui a permis de déchiffrer — mais VLD. peu tard — les dépêches échangées avant la guerre entre Berlin et l'ambassade d'Allemagne à Paris, notamment la fameuse dépêche du 31 juillet 1914 enjoignant à M. de Schœn d'exiger, comme gage de la neutralité française dans le conflit, l'occupation de Toul et de Verdun par les troupes allemandes.

ciation du Gouvernement — c'est-à-dire des collègues de M. Caillaux au ministère — sur la valeur des « documents verts » dont une copie fut trouvée dans le portefeuille de M. Calmette après sa mort et transmise au président de la République. Et docilement M. Herbaux, à l'audience suivante, se leva et dit : .

Je suis autorisé par le Gouvernement à vous faire la déclaration suivante.

Les pièces qui ont été remises à M. le président de la République ne sont que de prétendues copies de documents qui n'existent pas et qui n'ont jamais existé. On ne peut donc, en aiîcune façon, les invoquer en vue de por1*r atteinte à l'honneur et au patriotisme de M. Caillaux. '

C'était net et formel. MM. Doumergue et Malvy n'avaient pas hésité à s'engager à fond pour libérer M. Caillaux d'une terrible accusation.

Par malheur, il n'était pas douteux que ce fût là, en même temps qu'une intrusion particulièrement audacieuse de la politique dans l'administration de la justice, la plus scandaleuse négation d'une vérité éclatante.

Pour être édifié à cet égard, il n'y a qu'à se reporter aux propres déclarations de M. Caillaux devant la Cour d'assises — antérieures, il est vrai, à l'attestation gouvernementale produite par M. Herbaux.

M. Caillaux a déclaré que, dans le courant de

l'hiver (au milieu du mois de janvier 1913), il avait été avisé par un de ses anciens chefs de cabinet, M. Pétri, que Gaston Calmette allait publier les « documents verts ».

— r Je ne le crus pas, dit-il, maiâ quelques jours après il arriva avec les pièces mêmes. La chose était grave, fan apercevais toutes les conséquences ; j'allai chez le président du Conseil et je lui dis : « Voilà ce qui se passe. » Il me dit : « Je vais faire appel â la solidarité nécessaire en pareille matière qui relie les uns aux autres tous les chefs des Gouvernements successifs ». Il fit appel à M. Barthou ; M. Barthou m'a dit depuis qu'il avait eu tout juste le temps de téléphoner à onze heures du soir, d'arrêter la publication fatale, non pas pour un homme politique quelconque, vous m'entendez bien, mais peut-être pour la patrie, qui devait avoir lieu le lendemain.

Ainsi s'exprimait ^. Caillaux à l'audience de la Cour d'assises, le 21 juillet. Et le lendemain, 22 juillet, le procureur général Herbaux venait déclarer, au nom du Gouvernement, que ces documents n'avaient jamais existé !* Quoi, ces documents dont M. Doumergue et M. Caillaux considéraient la publication fatale comme une chose grave pour la pairie, ces documents étaient des faux !...

Le 23 juillet, déposant, à son tour, devant la Cour d'assises, M. Barthou précisa que, le 13 janvier, il avait été appelé en hâte par le président du Conseil qui l'avait supplié, en son nom et au nom de M. Cail-

latix, d'intervenir auprès de Calmette pour arrêter la publication des « documents verts ». « Lorsqu'un président du Conseil, dit M. Barthou à la Cour d'assises, fait une telle démarche auprès d*un adversaire politique, c'est qu'il attache à ces documents une importance et considéré que leur publication peut avoir un danger.., » Et ces documents étaient des faux !...

En tout cas, M. Caillaux savait que ces documents ne seraient pas publiés, puisque, en présence de M. Doumergue, il avait remercié M. Barthou d'avoir obtenu de Calmette cet engagement que le directeur du Figaro n'était pas homme à violer.

Restait donc aux mains de Calmette une copie du rapport du procureur général Fabre dénonçant l'intervention de M. Caillaux, ministre des Finances, en faveur de l'escroc Rochette.

C'est, à notre sens, — et les débats de la Cour d'assises nous paraissent l'avoir démontré, — c'est l'imminence de la publication de ce document, dont il avait les meilleures raisons de redouter les consé* qiiences, qui détermina chez M. Caillaux l'état d'esprit que W°^ Caillaux interpréta spontanément, on veut le croire, en abattant Gaston Calmette à coups de browning.

Avant de parler du meurtre de M. Calmette, nous examinerons donc le rôle joué par M. Caillaux dans l'affaire Rochette.

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