Correspondance littéraire, loc. cit
ET HORACE VER N ET
pératrice et le grand-duc de Russie, les rois de Danemark, de Suède et de Pologne, l'électeur palatin et le prince des Asturies voulurent tous avoir dans leurs palais des tableaux de notre grand peintre de marine. En France, il continuait à jouir de la faveur royale. Madame Du Barry avait repris, même en ce qui le concernait, l'héritage de madame de Pompadour, et ce changement de reine n'avait pas nui aux intérêts de l'artiste.
De son côté, Carie faisait des progrès très-notables. A leurs débuts, les fils de peintres marchent en général plus vite que d'autres dans la carrière; ils ont appris, dès le berceau, l'a b c du métier; à force d'avoir vu travailler, d'avoir joué avec des crayons et trempé leurs doigts dans de la couleur, ils savent déjà quelque chose et font preuve d'une facilité souvent trompeuse. Aussi faut-il attendre un peu, pour apprécier à sa juste valeur le sérieux de leur vocation. *
Joseph encourageait son fils par tous les moyens; il l'aidait non-seulement de ses conseils , mais encore de sa bourse; il fut son premier acquéreur : il lui paya six livres « une tête peinte, » et un peu plus cher une esquisse. Il l'admettait même parfois à l'honneur de partager ses travaux. Ils vivaient ainsi en parfaite intelligence, et formaient à eux deux un de ces charmants ménages d'artistes, où la camaraderie ajoute à la tendresse, sans rien enlever au respect des enfants pour leurs pères.
Au mois de juillet 1778, Joseph éprouva le besoin d'aller retremper son, talent aux sources vives de la nature, et il partit pour la Suisse. Carie était du voyage. Us passèrent quelque temps à Genève, chez le docteur Tronchin; après quoi, ils firent les excursions de rigueur à Lausanne, à Berne, à Évian, à Schaffouse, etc.. Leur absence dura en
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tout six semaines. Il ne fallait point songer à faire des études de paysage dans ce merveilleux pays que Dieu semble avoir créé pour le bonheur des poètes, mais pour le désespoir des peintres. Vernet comprit que vouloir transporter sur sa toile ces montagnes, ces torrents, ces cascades, ces roches gigantesques et ces immenses vallées, serait une sorte d'impiété, et il ne tenta pas une épreuve impossible.
L'année suivante (1779), Carie se présenta au concours de Rome, et il fut admis à monter en loge. Le premier prix ne fut pas décerné, mais il obtint le second *. Ce succès était de nature à l'encouragër, si l'amour n'était venu le distraire de ses travaux. Il s'éprit d'une belle passion pour une jeune fille qui habitait la campagne, et, à dater de ce moment, les voyages à Nogent-les-Vierges absorbèrent une grande partie de ses journées. Désireux, comme il l'était de se marier, il devait entrevoir avec un secret déplaisir la perspective de s'exiler pendant cinq ans à Rome. Cependant, comme il fallait mériter la main de celle dont il voulait faire sa femme , il redoubla d'efforts, et il obtint le grand prix, en 1 782, avec un tableau qui représentait la parabole de l'Enfant prodigue. Au concours ' précédent, voici ce qu'il avait dû peindre : Abigaïl apaise la colère de David en lui apportant des présents. L'Académie des beaux-arts avait déjà la spécialité des sujets intéressants; il faut du resle lui rendre la justice de dire qu'elle n'a pas changé son répertoire depuis cette époque 2.
Carie partit donc en qualité de pensionnaire ; mais à
1. M. Charles Blanc se trompe, lorsqu'il dit que Carie Vernet obtint son second prix l'année où David reçut le premier. David était parti pour Rome en 1"Î75.
2. Ces lignes étaient écrites au moment où a paru le décret qui organise à nouveau l'École des beaux - arts. On a tout lieu d'espérer que l'ancien ordre de choses va s'écrouler de fond en comble. L'excellent choix du
peine était-il installé à Rome, que, l'amour aidant, la nostalgie s'empara de son esprit et de son cœur. Il tomba malade, et, quelques mois après son départ, il revint brusquement à Paris.
Une grande déception l'attendait, la jeune fille qu'il aimait était mariée.
Joseph, voyant sa tristesse, lui offrit toutes les distractions possibles. Quoique, à cette époque, sa fortune fût sensiblement diminuée, grâce aux saignées fréquentes que les différents membres de sa nombreuse famille avaient faites à sa bourse, il acheta cependant un cheval pour son fils. Seulement, il fit l'économie d'un domestique spécial et confia le soin de cette bête au palefrenier du duc de Chartres.
Mais Carie, à qui sa mère avait légué son humeur inquiète et chagrine, voulut chercher un refuge dans la religion. Il se mit à étudier la Bible. On assure même qu'il fut sur te point de prendre l'habit. Heureusement, son directeur, homme de tact et de sens, le dissuada de ce projet; il lui fit comprendre qu'il n'y avait pas en lui l'étoffe d'un bon prêtre, et lui conseilla de chercher plutôt à devenir un peintre distingué.
Carie se laissa convaincre et reprit sa vie normale. Peu à peu, il se réhabitua aux plaisirs et l'équitation, le spectacle, l'escrime, les bals de l'Opéra se partagèrent le temps qu'il ne consacrait pas au travail.
Sa préoccupation dominante, en fait d'art, était l'étude du cheval. 11 examinait les compositions des Le Brun et des Van der Meulen ; leur interprétation peu fidèle de la nature ne le satisfaisait pas; il cherchait et entrevoyait déjà un nouveau genre à créer. En attendant que la double matu-
directeur, M. Robert - Fleury, est une garantie suffisante des efforts qui seront tentés pour lancer les jeunes gens dans une voie plus large.
rité de son esprit et de son talent lui permît de tenter une réforme, il faisait encore quelques concessions au goût de ses maîtres, et s'occupait d'un vaste tableau qui devait représenter le Triomphe de Paul-Emile. Paul-Émile et tous les personnages étaient-là pour répondre aux exigences de l'école; mais le quadrige qui traînait le héros était la compensation du peintre, le morceau qu'il pouvait caresser d'un pinceau amoureux, et dans lequel devaient se révéler ses tendances personnelles.
Sur ces entrefaites, Carie, ayant enfin oublié l'objet de son premier amour, épousa la fille de Moreau le jeune, ce merveilleux dessinateur auquel on doit les illustrations de tous les livres élégants du siècle dernier. C'était une union parfaitement assortie, et l'art ne pouvait que gagner à ce croisement de deux races également nobles et fécondes.
Joseph produisait toujours, et, si l'on en juge d'après les critiques de l'époque, son talent n'était point par trop en décadence. Malgré ses soixante-treize ans, il envoya douze tableaux au Salon de 1787. De toutes les brochures publiées sur cette exposition, une seule, Lanlaire au Salon académique, se permet d'attaquer le vieil artiste dans un couplet insignifiant :
Après s'être fait admirer, Vernet devait briser ses pinceaux, sa palette;
L'homme parvenu jusqu'au faîte, Quand il veut le franchir, s'expose à retomber.
Mais pour le consolerde ce reproche, un classique prédit qu'on le verra...
... Longtemps encore unir Le pinceau de Minerve au trident de Neptune *.
1. Les grandes prophéties du grand Nostradamus, sur le grand Salon de
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Parmi les éloges, un seul mérite d'être rapporté : Vernet, dit-on, « vole sur les bords fleuris du Tempé, dans les bosquets enchantés de l'Idalie, il peint la nature 1. » Ce dernier trait n'est-il point charmant, et ne s'accorde-t-ii pas à merveille avec la phrase qui le précède? On sent que le règne de madame de Pompadour n'est pas fini depuis longtemps, et que son influence dure encore.
Cependant Vernet ne méritait pas ce compliment qui ressemble tant à un blâme; il comprenait et aimait la nature comme elle doit être aimée et comprise, c'est-à-dire dans son expression la plus élevée. Loin de sacrifier au genre faux et maniéré que Boucher avait mis à la mode, il choisissait avec un goût sévère ce qui, dans la réalité, pouvait se plier aux exigences de son art.
Grand ami du paysage comme il l'était, Yernet devait apprécier Bernardin de Saint-Pierre et être apprécié par lui : aussi est-ce à leur collaboration que l'on doit Paul et Virginie. En 4 787, Bernardin de Saint -Pierre vint frapper un jour à la porte de l'atelier du vieux peintre. Le célèbre écrivain, peu connu encore à cette époque, bien qu'il ne fût déjà plus très-jeune, paraissait désolé, et son hôte, étonné de sa mine piteuse, lui demanda quelle en était la cause. Bernardin venait de lire, dans le salon de Mme Necker, un roman sur le succès duquel il fondait les plus belles espérances; mais l'impression produite sur ses auditeurs n'était pas de nature à l'encourager: Buffon n'avait fait que regar-
peinture de Van de grâce 1787 , etc ; . . . le tout dicté par le prophète à Jean Lait-par-Mil.
1. Promenades d'un observateur au Salon de 1787 . Les autres brochures qui ont paru sur cette exposition sont intitulées : Tarare , la Plume du coq de Micille , Merlin, etc., etc. Le lecteur n'ignore pas que cette forme burlesque, complètement démodée aujourd'hui, était celle dont se servaient le plus volontiers les critiques du xvme siècle.
der sa montre, Thomas s'était endormi, quelques femmes, plus humaines, se sentaient disposées à pleurer, mais le sourire sarcastique du maître de la maison leur avait fait honte de leur faiblesse et elles avaient retenu leurs larmes 1. Bref, il voyait bien, ajouta-t-il, qu'il s'était trompé et qu'il ne lui restait plus qu'à jeter son manuscrit au feu, ce qu'il se disposait à faire, séance tenante : « Pendant que je vais peindre, lui dit Vernet, lisez-moi donc votre histoire; nous verrons s'il n'y aurait pas moyen de réviser l'arrêt de vos terribles juges. » Cette proposition, dernière planche de salut, fut acceptée avec joie par le pauvre auteur naufragé. Vernet s'installa devant son chevalet, et la lecture commença. A mesure que Bernardin de Saint-Pierre tournait les feuillets, Vernet, saisi par l'intérêt croissant de cet adorable chefd'œuvre, se détachait peu à peu de son propre travail, et, lorsque l'auteur eut fini, il lui conseilla de ne pas se laisser décourager par des critiques ou envieuses ou inintelligentes,
l'exhorta vivement à publier son livre, et lui prédit un très-
grand succès en dépit de tous ses amis les beaux esprits qui n'y entendaient goutte, assurait-il. Personne n'ignore la suite de l'histoire; mais ce que tout le monde ne sait pas, c'est que Vernet voulut aussitôt illustrer ce livre dont il était en quelque sorte le parrain. Il choisit comme sujet l'épisode qui convenait le mieux à la nature de son talent, le Naufrage de Virginie. Malheureusement, son pinceau sénile trahit ses intentions, et le peintre resta fort au-dessous du poëte.
Le Salon de 1789 reçut les derniers tableaux de Joseph, tandis que le premier tableau de Carie, le Triomphe de Paul-Êmile, lui ouvrait les portes de l'Académie : il fut
1. Aimé Martin, Mi moires sur la vie et les ouvrages de Bernardin de Saint-Pierre. In-8°, Paris , 1826.
nommé agréé. La réception se faisait encore à cette époque • avec un certain cérémonial. Le récipiendaire était présenté successivement par un huissier à tous les membres, et il faisait à chacun d'eux un profond salut. Lorsque Carie arriva devant Joseph, il oublia les lois de l'étiquette et se jeta dans les bras de son père. Tous leurs confrères applaudirent à cet élan de cœur.
Joseph mourut peu de mois après, le jeudi 3 décembre 1789. Il avait pu du moins embrasser au berceau son petit-fils, qui était né le 30 juin de cette même année. C'est ce qui permettait plus tard à Horace Vernet de dire en plaisantant qu'il avait connu son grand'père.
10 août. — Projets d'émigration. — Jugement de madame Chalgrin. — Civisme de David. — Assassin par négligence. — L'auréole de sang. — Sous le Directoire. — Vainqueur au Champ-de-Mars. — Commencement du siècle. — Dessins à vingt-quatre sous. — Deux croix en une. — Mariage d'Horace.— 1814. — La barrière de Clichy. — Médaillé et décoré. — Voyage à pied. — Intérieur d'atelier. — Départ pour l'Italie. — Lettres de Carie et d'Horace.
Déjà le temps commençait à devenir mauvais pour les arts. Les esprits étaient occupés ailleurs. Tout cédait le pas à la politique.
Pendant l'attaque des Tuileries, le 40 août 1792, la famille Vernet eut sa large part des émotions de cette terrible journée.
Après le siège du château, le bruit s'était répandu parmi la populace que les galeries du Louvre servaient de lieu de refuge à quelques Suisses échappés au massacre; aussitôt des balles font voler en éclats les vitres des appartements habités par les artistes. Carie comprend l'imminence du danger et veut soustraire sa jeune famille aux violences d'une invasion probable. Il saisit HoracQ dans ses bras, tandis que de son côté madame Vernet prend son second enfant, la petite Camille. Ainsi chargés de leurs précieux fardeaux , ils s'élancent à travers les corridors , sortent du Louvre et gagnent le plus vite qu'ils peuvent la maison de Moreau.
Cette course haletante faillit se terminer d'une façon lamentable. Comme ils touchaient au port, les fugitifs eurent à essuyer une décharge de mousqueterie ; heureusement aucune balle n'atteignit son but, et ils en furent quittes pour recevoir une pluie de plâtras que les projectiles avaient détachés de la muraille en venant s'aplatir contre elle.
Par les relations de son père, Carie Vernet tenait au passé, 11 avait été bien accueilli, depuis son enfance, par toute cette aristocratie qui se trouvait alors en butte à l'explosion de haines lentement amoncelées. Aussi son jugement un peu faussé ne lui permettait-il pas de comprendre la légitimité de la réaction ; il n'en voyait que les cruautés , sans en saisir le véritable sens et sans en apprécier la haute portée sociale. Il était donc injuste et songeait à déserter son pays. De bien tristes circonstances l'obligèrent à abandonner ses projets d'expatriation.
Son beau-frère Chalgrin, architecte du comte de Provence, avait suivi le prince à Bruxelles, laissant sa femme à Paris. Une accusation fut lancée contre elle, et une visite domiciliaire fit découvrir dans son appartement des bougies marquées au chiffre et aux armes du protecteur de son mari. Il n'y avait là rien que de très-naturel ; mais à cette époque troublée, où la peur s'exaspérait souvent jusqu'à la férocité, le moindre fait prêtant au soupçon prenait des proportions incalculables. Les jalousies, les haines, les rancunes privées se servaient de la politique comme d'une arme meurtrière, et faisaient de nombreuses victimes. Madame Chalgrin fut déclarée suspecte. Accuser, c'était presque condamner. Dès qu'il eut appris cette fatale nouvelle , Carie Vernet courut chez David, son camarade et son ami. Le peintre de Marat jouissait d'un grand crédit auprès des puissants du jour. Malheureusement, il avait été fort épris de madame
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Chalgrin, et cette honnête femme n'avait fait aucune attention à lui. De là un sentiment de rancune qui dicta à David une réponse bien digne de son républicanisme poncif et drapé à l'antique, comme les Romains de ses tableaux : «J'ai peint Brutus, dit-il, je ne saurais solliciter Robespierre; le tribunal est juste; ta sœur est une aristocrate , et je ne me dérangerai pas pour elle. » A force de prières , Carie parvint cependant à émouvoir un peu ce stoïque féroce et ridicule, qui devait plus tard se changer en plat courtisan. David fit quelques démarches, et obtint sans peine la grâce tant souhaitée. Mais, par une distraction inqualifiable, il garda pendant plusieurs jours dans sa poche l'ordre d'élargissement qui lui avait été remis, et, lorsqu'il y songea, il n'était plus temps. Les morts allaient vite, et l'échafaud n'attendit pas. On a conservé, dans la famille Vernet, un portrait de madame Chalgrin, ébauché par David. La tête seule est terminée; elle est très-fine, très-distinguée, et donne l'idée d'une femme extrêmement séduisante. Par un singulier hasard, qui pourrait presque passer pour un pressentiment, le peintre avait préparé le fond de sa toile avec des tons d'un rouge foncé, qui encadrent le visage de son modèle dans une sanglante auréole.
Ces douloureux événements n'arrêtèrent pas tout à fait les travaux de Carie. Il exposa à une époque où il semble que tout eût du s'effacer devant les préoccupations quotidiennes: on trouve son nom sur le livret du Salon de 1793.
Sous le Directoire, le ciel devint moins sombre. La France, épuisée par le gigantesque effort qu'elle venait de faire pour soulever dix siècles qui pesaient sur elle de tout le poids de l'arbitraire et des privilèges , éprouvait le besoin de se reposer un instant et de reprendre haleine. Madame Tallien devenait à la mode. Il v avait dans l'air une folle
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réaction de plaisir, qui ramenait les choses au point où elles en étaient sous la Régence et sous Louis XV.
Carie Vernet se laissa entraîner dans le tourbillon général. Il se mêla à ses contemporains pour étudier leurs ridicules et mettre ses crayons au service de la satire. Il faut voir, dans la collection de ses lithographies, défiler la grotesque procession des Merveilleuses et des Incroyables. Jamais la caricature ne rentra mieux, ni plus avant, dans le domaine de l'art. Carie a excellé dans ce genre secondaire ; il y a mis toutes les qualités d'esprit et de dessin qui lui sont indispensables pour élever son niveau.
Carie Vernet était bien du reste l'homme de ce temps étrange, et jusqu'à la fin de sa vie il en a conservé comme un reflet sur toute sa personne. Élégant de tournure, distingué de visage, ayant dans les traits beaucoup de finesse, il aimait de passion les chevaux, la vie mondaine et facile. C'était un gentleman dans toute la force du terme. Tel nous l'ont dépeint tous ceux qui l'ont connu, et tel on peut le voir encore dans le beau portrait que Robert Lefèvre a laissé de lui.
Carie était très-adroit et très-leste. Il montait à cheval comme un jockey, et, contre l'habitude des cavaliers, il passait pour un des meilleurs marcheurs de' son temps. - On raconte qu'à la suite d'une gageure il courut au Champ-de-Mars dans une de ces courses renouvelées du stade antique, et qu'il remporta le prix. En le lui remettant, Laréveillère-Lepeaux lui aurait dit : « Monsieur Vernet, votre nom est habitué à tous les triomphes. »
Cependant, les plaisirs cessèrent, et le caractère de la nation redevint sérieux pour se mettre à la hauteur des . graves événements que préparait un avenir prochain.
La guerre, cette ennemie. des arts, commença bientôt à régner sur l'Europe en maîtresse absolue. On n'eut plus ni
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le goût, ni le loisir de venir admirer paisiblement, entre déux combats, les tableaux exposés au Salon. Seulement, nos soldats préparaient des sujets nouveaux pour les peintres; ceux-ci allaient avoir tout un champ de gloire à exploiter. Carie Yernet fut, après Gros, avec un sentiment moins héroïque mais plus moderne, l'artiste qui comprit le mieux le parti qu'on pouvait tirer, au profit de la peinture, des actions éclatantes de ses contemporains.
Horace Vernet, très-jeune encore, assista, jour par jour, aux péripéties de la lutte engagée parla France contre l'Europe ; il reçut le contre-coup de toutes les émotions qui se succédaient sans relâche ; il vécut dans cette atmosphère brûlante ; il s'enivra de poudre, de gloire et de fumée comme tous les hommes de sa génération. C'est à ces premières années de sa vie qu'il faut demander compte de la nature de son talent ; c'est là qu'il faut chercher l'origine incontestable de cette humeur guerrière qui fut sa fidèle compagne jusqu'à sa mort.
En attendant l'âge ou il lui serait permis de produire par lui-même et de vivre sur son propre fonds, il étudiait. Son éducation première fut pourtant assez négligée. Le temps ne comportait pas de travaux suivis. On se préoccupait plus, dans les lycées, de la politique quotidienne que de littérature classique ou d'histoire. La vie se concentrait tout entière dans le présent.
Au collège des Quatre-Nations, Horace fut un élève médiocre. Il ne comprenait pas que les plumes, les crayons et le papier pussent servir à autre chose qu'à dessiner. Il jouissait à un haut degré de cette précocité qui avait déjà été un don de Joseph et de Carie. Enfant, il faisait des bonshommes que son grand -père Moreau lui achetait vingtquatre sous pièce. A douze ans, chacune de ses composi-
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tions lui était payée douze francs. Tels furent les débuts modestes de l'artiste qui devait gagner à la pointe de ses pinceaux la fortune la plus considérable qu'un peintre ait peut-être jamais possédée. Quelques jours avant sa mort, il additionnait les sommes qui lui étaient passées par les mains, — passer est le mot propre, — et il arrivait au total fabuleux de cinq millions.
L'éducation artistique d'Horace fut aussi négligée que son éducation littéraire. Il fit des tableaux un peu comme les pommiers donnent des pommes. Né sur un terrain admirablemént préparé, il n'eut qu'à se laisser grandir pour être, un beau jour, un homme de talent. Sa vie se passait dans des ateliers, chez son père, chez son grand-père Moreau, chez son oncle Chalgrin.
Carie s'était d'abord mépris sur la véritable vocation de son fils. Il songeait a en faire un graveur ;' cependant, lorsqu'il vit qu'Horace avait tout ce qu'il fallait pour devenir un bon peintre, il le mit sous la direction de son ami et camarade Vincent. La crainte de l'aveuglement paternel l'empêcha de prendre pour lui cette tâche si douce, mais si difficile.
Au Salon de \ 808, Carie obtint un grand succès avec le Matin de la bataille d' Amterlitz . Ce tableau lui valut la croix de la Légion d'honneur. En la lui remettant de ses propres mains, Napoléon lui dit : « Monsieur Vernet, vous êtes ici comme Bayard, sans peur et sans reproche. Tenez , voilà comment je récompense le mérite. » L'Impératrice ajouta à ce premier compliment ces mots gracieux : « Ce sont deux croix en une; il est des hommes qui traînent un grand nom, vous, monsieur, vous portez le vôtre. »
Horace continuait ses études classiques à l'atelier de Vincent, Vincent était alors, avec David et Regnault, le chef
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d'un des trois ateliers qui se disputaient, chaque année, les prix de l'École des beaux-arts.
Horace dessinait d'après la bosse et faisait des académies. En 4 810* il se présenta au Concours de Rome, où son très-jeune talent, fort peu orthodoxe pour les membres de la petite église chargée d'apprécier le mérite des concurrents, devait le faire échouer, et où il échoua en effet.
Il renonça dès lors à la poursuite de cette récompense, que, pour son plus grand malheur, il aurait sans doute obtenue, vers la fin de sa trentième année, après avoir, comme tant d'autres, épuisé tout ce qu'il y avait en lui de séve, de jeunesse et d'originalité. D'ailleurs, il prit à cette époque, une détermination qui l'aurait empêché de recommencer le concours, en admettant même qu'il en eût éprouvé te'désir : il se maria, et l'on sait que le règlement astreint au célibat les pensionnaires de Rome.
Horace Yernet épousa une charmante jeune fille , Mlle Louise Pujol, qu'il avait rencontrée dans le salon d'Isabey, et dont il avait pu apprécier toutes les qualités aimables et sérieuses.
Le jour de ses noces, Horace avait, en tout et pour tout, quarante sous dans sa poche, et sa femme ne possédait rien, mais ils étaient riches d'amour et d'espérances, que les années devaient monnayer par la suite.
En 4 814, il obtint, grâce à Gérard, la commande d'un portrait du roi de Westphalie. Il réussit à souhait et reçut 8 000 francs du prince. De plus, il envoya au salon de 4 84 2 la Prise d'un camp retranché près de Glalz, tableau important qui lui valut une première médaille. Il n'avait que vingt-deux ans, et déjà il était célèbre par lui-même, indépendamment de la réputation qui lui était faite d'avance par son nom deux fois illustre.
Un moment, Horace fut soldat comme tout le monde, quoique son mariage l'exemptât de la conscription; mais on était en 1 81 4, et chacun prenait un fusil. Avec Charlet, il concourut sous les ordres du maréchal Moncey à la défense de la barrière Clichy et, plus tard, il n'eut qu'à reporter sur la toile les impressions qu'il avait ressenties pendant cette terrible journée pour produire un de ses meilleurs tableaux, un de ceux où la note est le plus-juste, où la composition est en même temps simple et grandiose.
Ce fut comme soldat qu'Horace Vernet reçut la croix, et il tenait plus à cette première distinction qu'à toutes celles dont il fut comblé par la suite.
Cependant, il était arrivé un revirement dans la fortune politique de la France : les princes revenaient de l'exil. Carie était toujours resté fidèle au souvenir des Bourbons, et il accueillit avec joie leur restauration. Aussi fut-il nommé en quelque sorte le peintre officiel de la nouvelle cour, lorsqu'on le chargea de peindre l'entrée de Louis XYIII à Paris et le portrait du duc de Berry en costume de colonel général des chevau-légers.
Ses opinions politiques n'avaient point cependant empêché Carie* de travailler pour les puissants de la veille. La peinture est un terrain neutre; toutes les couleurs se trouvent sur la palette, et l'artiste a, jusqu'à un certain point, le droit de ne pas toujours être conséquent avec l'homme. Carie avait représenté successivement le bombardement de Madrid, les batailles de Rivoli, d'Austerlitz, de Wagram et de Marengo.
Napoléon, ayant été à même de revoir ce dernier tableau pendant les Cent-Jours, en fut très -frappé, et il chargea M. de Montalivet d'envoyer sur-le-champ à l'auteur une gratification de 6 000 francs.
Par un arrêté ministériel en date du 31 mai 1816, il fut décidé que l'église de la Madeleine serait ornée de sept fresques immenses, dont l'exécution devait être confiée à Gros, Guérin, Meynier, Carie Vernet, Prud'hon, Gérard et Girodet. On le voit, Carie eût travaillé là en bonne compagnie. Mais on ne donna pas suite à ce projet, et les peintres perdirent une belle occasion de montrer au public toutes les ressources de leur talent i.
Tandis que son père était retenu à Paris par ces promesses de travaux, Horace partait à pied, le sac sur le dos, avec son ami le comte de Pontécoulant. Ils parcoururent ainsi le Dauphiné et la Suisse. C'était pour le jeune artiste une agréable préface aux longs voyages qu'il devait entreprendre par la suite.
A peine de retour, il se mit de nouveau à l'œuvre.
Son atelier de la rue des Martyrs2 était une véritable curiosité. 11 a pris soin de nous en conserver la physionomie dans un tableau que la gravure a popularisé.
Jamais on ne se serait douté que les gens qui se trouvaient là étaient réunis pour travailler.
Horace Vernet, la cigarette aux dents et la palette à la main, faisait des armes avec un ancien officier de l'Empire, M. Ledieu, aujourd'hui directeur du mont-de-piété. M. Amédée de Beauplan jouait du piano, M. Eugène Lami soufflait dans une trompette, et, à côté de lui, M. Montcarville battait de la caisse.
11 y avait ensuite le groupe deâ causeurs : le général
1. L'église de la Madeleine a toujours eu du malheur. Plus tard, M. Thiers reprit l'idée de son prédécesseur, et chargea Paul Delaroche de l'exécuter. Toutes les esquisses furent faites et montrées au ministre , qui les approuva; mais au dernier moment, l'affaire avorta encore.
Boyer, M. de Lionne, le baron Athalin, M. de Lariboissière, le célèbre graveur Jazet, M. Couturier de Sainte-Claire, le colonel Bro, et les deux frères de madame Vernet, MM. Pujol.
Ladurner se promenait avec un singe sur l'épaule, et M. Guyot, tout en feuilletant un album, agaçait un bouledogue en arrêt devant lui. Un cheval que l'on appelait le Régent, et. qui avait été donné par le duc d'Orléans à Horace Vernet, servait de modèle1.
Le colonel Langlois, en bonnet de police, lisait le journal et rêvait déjà sans doute aux magnifiques panoramas qu'il nous a montrés depuis. Le dr Hérault tenait à la main une tête de mort et l'examinait. M. Duchesne faisait l'exercice. Deux peintres, MM. Montfort et Lehoux, nus jusqu'à la ceinture, se chauffaient près du poêle et attendaient pour boxer que l'assaut de leur maître fût terminé.
Seul, un jeune homme travaillait obstinément au milieu de ce tohu-bohu; c'était M. .Robert-Fleury, qui depuis, dans sa brillante carrière, a recueilli le fruit de son application2.
Il y avait encore dans l'atelier deux objets de curiosité : le Triomphe de Panl-Émile , ce grand tableau qui, le lecteur s'en souvient , avait ouvert à Carie les portes de l'Académie, et un très-beau buste de* Joseph, coiffé le plus souvent d'un shako polonais.
Il ne faudrait pas croire cependant qu'Horace Vernet flânait toujours; non, mais le travail suivi ne convenait pas à son tempérament. Il allait et venait, faisait une botte avec l'un, bavardait avec l'autre, regardait l'ouvrage de. ses élèves, et, d'un coup d'œil sûr, voyait les retouches à faire, qu'il indiquait d'une façon très-nette; puis, il revenait à son che-