L'assassinat du duc de Berry
ET HORACE VERNE T
hasard ils arrivent, souvent je ne sais comment les écrire. Alors le dépit me prend, je quitte la plume, et je remets à mes actions le soin de prouver à ceux que j'aime que je ne vis que pour eux, et que mon plus grand bonheur est quand je m'aperçois qu'on n'y est pas indifférent...
« Voici une longue lettre bien ennuyeuse ; mais tu sais que le cœur a besoin de se vider quand il est trop plein. Pardonne-moi, si j'ai choisi le tien pour recevoir la potée...
« Adieu , mon bon oncle. Je n'ai pas besoin de te dire combien tu m'es cher; c'est une vieille chose que tout le monde sait; aussi je me bornerai à t'envoyer une embrassade de trois cent soixante lieues de long.
« Horace Verne t i. »
Ce premier voyage d'Horace Vernet en Italie ne dura pas longtemps. Dès le 8 avril, Carie écrivait à sa fille, madame Lecomte, pour lui annoncer leur prochain retour. « Sa Sainteté, dit-il, nou§ recevra demain au Quirinaî. Je viens de courir pour louer une culotte, attendu qu'on ne peut entrer chez le pape en pantalon. »
Cette lettre2 contient, entre autres choses, -un détail curieux de la vie de Joseph Vernet. Voici ce que dit son fils en racontant une promenade qu'il a faite à Tivoli : « J'y ai reconnu toutes les choses dont mon père faisait ses choux gras (c'était son expression). Nous avons appris là que c'est lui qui a découvert la grotte de Neptune ; avant lui , personne n'avait osé y descendre. On nous a fait voir l'ar-
1. Cette lettre fait partie de la magnifique collection d'autographes de M. Chambry. M. Chambry, dont le sort est envié par tous les amateurs, n'est pas jaloux de ses richesses, et il sait en faire profiter les autres avec une bonne grâce parfaite.
2. Cdtalogue des AutograpJies de M. le baron de Trémont. Paris , Laverdet, 1852.
JOSEPH, C A RLE
bre auquel il s'est fait attacher pour y parvenir; c'est d'une hardiesse surprenante. »
Les deux Vernet avaient été admirablement reçus à Rome, où, grâce à Joseph, leur nom était populaire depuis près d'un siècle.
Horace mit son séjour à profit. Il peignit un tableau que M. de Blacas lui paya 4000 francs; mais il n'était pas homme à faire des économies, et il acheta aussitôt une calèche, dans laquelle il revint à Paris avec son père, en flânant tout le long de la route.
Le duc d'Orléans et le duc de Bordeaux. — Intimité d'Horace Vernet et de Géricault. — Vogue et entraînement. — 1822. — Horace, homme politique. — Une gracieuseté du soleil. — Membre* de * l'Institut. — Directeur de l'École de Rome.
En sa qualité de mécontent politique, Horace Vernet, était très-bien accueilli par le duc d'Orléans. Chargé, vers 4 815, de faire son portrait, il l'avait représenté en uniforme de colonel de dragons, la cocarde tricolore au chapeau, et, depuis cette époque, ils étaient restés ensemble dans les meilleurs termes.
Le jour de la naissance du duc de Bordeaux, Vernet, s'étant rendu au Palais-Royal, trouva le prince en train de se faire bourgeoisement la barbe devant une fenêtre. On pouvait l'apercevoir du jardin, où quelques badauds stationnaient dans ce but. Le duc d'Orléans, les montrant à l'artiste, lui dit : « Ces gens qui me regardent me raser tâchent de lire sur mon visage l'effet .que produit sur moi la naissance d'un héritier de la couronne. S'ils le pouvaient, ils verraient que je n'en suis aucunement affecté, car l'horizon me semble bien noir depuis 184 4. Voyez-vous, mon cher Horace, dans vingt ans il n'y aura plus un roi sur un trône. On prétend que je suis une planche pourrie; non,
^2 JOSEPH, C A RLE
— seulement je ne veux pas porter ma tète sur l'échafaud comme mon malheureux père1. »
Mais revenons trouver notre peintre au milieu de ses relations plus intimes.
A l'atelier de Carie Yernet, où il avait fait ses premières études, Géricault s'était lié avec Horace. Jeunes tous deux, tous deux ardents, enthousiastes, amoureux de leur art et épris de gloire, pleins de séve et confiants dans l'avenir, ils vivaient d'une vie à peu près commune. Ils aimaient les chevaux avec la même passion, et faisaient souvent ensemble de longues courses, pendant lesquelles ils se livraient à mille folies.
Lorsque Géricault s'en alla en Angleterre pour tâcher de vendre son chef-d'œuvre dont on n'avait pas voulu en France, Horace et lui n'en continuèrent pas moins à se tenir au courant de ce qu'ils faisaient, chacun de son côté. Le maître qui venait de signer le Naufrage de la Méduse écrivait de Londres, le 6 mai 1824, au futur auteur de la Smalah, une longue lettre dont voici un fragment :
« Vous ne douterez pas, disait Géricault, du plaisir que j'ai ressenti du succès de votre dernier ouvrage; mais cependant je remettrai à vous faire mon compliment quand j'aurai vu ; il me semble que c'est la seule manière entre artistes et amis; vous n'avez que trop déjà de ces louangeurs insipides, qui répètent plus qu'ils ne peuvent sentir, et qui dégoûteraient presque de faire bien par leur incapacité à le découvrir.'
« Je disais, il y a quelques jours, à mon père qu'il ne manquait qu'une chose à votre talent : c'était d'être trempé à l'école anglaise ; et je vous le répète, parce que je sais
1. Horace Vernet, qui avait été très-frappé de ces paroles, a pris soin de les noter.
que vous avez estimé le peu que vous avez vu d'eux. L'Exposition qui vient de s'ouvrir m'a plus confirmé encore qu'ici seulement on connaît ou l'on sent la couleur et l'effet. . . Il ne faut point rougir de retourner à l'école; on ne peut arriver au beau dans les arts que par des comparaisons1... »
Mais alors Horace n'était pas très-disposé à écouter les conseils de Géricault. Il arrivait à la période la plus accidentée de sa vie si fertile en événements : il atteignait cet âge auquel le jeune homme qui sent venir à lui la faveur du public se laisse un peu entraîner par le courant, et abandonne au hasard le soin de- diriger ses actions. Bien habiles et bien forts sont ceux qui résistent à ce premier enivrement de la renommée ! Horace 'ne sut pas échapper à la commune faiblesse : le succès était pour lui , et il profita sans réserve et sans scrupule de l'engouement que son talent excitait partout1!
Plusieurs raisons motivaient cette vogue. Outre le mérite incontestable de l'artiste, il y avait la tenue politique de l'homme qui séduisait ses juges. Lui qui aimait le pouvoir, le galon et tous les hochets dorés comme les enfants aiment les joujoux, il devint, pendant un instant, la cheville ouvrière de l'opposition. En effet, malgré sa vanité, il avait une grande indépendance de caractère. C'est là un point qui, selon nous, a été très-mal apprécié par ses biographes. Les uns ont voulu faire de lui un héros, un chef de parti ; les autres l'ont accusé de défaillances perpétuelles et d'impardonnables faiblesses. Il ne méritait*
Ni cet excès d'honneur ni cette indignité , î. Archives de l'Art français, t. II , p. 189.
et la vérité nous paraît être entre les deux extrêmes. Horace Yernet était très-Français, et encore plus Parisien ; il avait les qualités et les défauts de son origine. Il a dit pendant toute sa vie à qui voulait l'entendre qu'il était républicain; il n'était que frondeur. Il a eu foi dans tous les gouvernements qui se sont succédé depuis le commencement du siècle; mais aussitôt qu'un pouvoir quelconque a voulu lui imposer des actes contraires aux idées qu'il croyait avoir, il s'est redressé dans sa fierté et n'a jamais transigé. Nous en verrons de nombreux exemples dans le cours de sa vie. Le premier fut le plus éclatant, Sous la Restauration, son atelier devint un véritable foyer de révolte. Voici quel fut le motif qui provoqua, de sa part, ces allures séditieuses.
En 4822, Horace Yernet avait représenté plusieurs épisodes des guerres de l'Empire. Le roi savait combien le trône à peine relevé était encore peu solide, et il craignait tout ce qui pouvait être de nature à ljébranler.
Horace envoya ses tableaux au Salon; ils furent refusés par ordre, ou du moins on fit entendre à l'artiste que, s'il consentait à remplacer les cocardes tricolores de ses héros par des cocardes blanches, le veto dont il était l'objet serait levé.
Horace était trop fin pour laisser se refermer cette porte que la popularité ouvrait si à propos devant lui. Il répondit qu'il était peintre d'histoire, et refusa d'opérer le changement qu'on demandait.
Cette petite querelle fit du bruit. Le public prit, bien entendu, fait et causej)Our Vernet, et lorsque celui-ci ouvrit son exposition particulière, l'afïluence y fut plus grande que dans les galeries du Louvre, où l'on voyait seulement les œuvres admises sous le contrôle de l'autorité.
Horace sut admirablement exploiter l'occasion qui lui était offerte. Il invita les amateurs à venir voir dans son atejier une quarantaine de tableaux, dont MM. Jay et de Jouy, alors au premier rang des critiques d'art, publièrent un catalogue très-élogieux.
Rien n'avait été négligé pour la mise en scène. Un petit tableau représentant le Tombeau de Napoléon était entouré d'un crêpe. Aussi était-ce devenu le but d'un pèlerinage quotidien pour tous les débris de la grande armée.
Le local dans lequel cette exposition était faite lui donnait un attrait de plus. Le Parisien aime à pénétrer chez les gens célèbres, quitte à payer ensuite, par des épigrammes, l'hospitalité d'un instant qu'il a reçue.
• Horace Vernet avait su toucher , avec une adresse merveilleuse, toutes les fibres de cet être multiple qu'on appelle le public: aux vieux grognards, il avait montré la reproduction de leurs glorieux faits d'armes; aux bonnes âmes bourgeoises qui aiment le sentimentalisme militaire, il avait dédié le Soldat laboureur ; aux artistes et aux amateurs sérieux étaient destinés la Défense de la barrière de Clichy et V Atelier du peintre, deux toiles qui sont restées au nombre des meilleures qu'il ait jamais signées. De cet ensemble chacun prenait la part qui lui revenait, et c'est ainsi qu'en s'adressant simultanément à toutes les différentes classes de curieux il arriva d'un seul bond à la popularité.
Il est un fait pénible à constater dans l'histoire des arts: c'est l'habitude prise par le public de faire expier à un artiste les succès d'un autre. Il semblerait en vérité que l'admiration est un sentiment qui répugne à la nature humaine et que les supériorités nous humilient.
Au début de sa carrière, Horace Vernet avait été accusé de faire peindre ses tableaux par son père; quand on vit
qu'il avait un talent personnel incontestable, la malveillance changea ses batteries, et ce fut Carie que l'on soupçonna de signer des tableaux composés par son fils.
En 4 823, Horace continua son opposition; il envoya au Salon deux portraits de l'Empereur et la Dernière cartouche. La cour sut profiter de la malencontreuse expérience qu'elle avait faite l'année précédente, et n'apporta plus aucune entrave à l'action du peintre.
En raison de cette tolérance, et aussi, il faut l'avouer, à cause de l'extrême mobilité de ses idées, Horace Yernet, à dater de cette époque, transigea tant soit peu avec la férocité première de ses convictions politiques pour concilier les souvenirs du passé avec les intérêts du présent. C'est, ainsi qu'en 4 824 il exposa un Portrait du duc d'Angoulême. Le gouvernement sut du reste reconnaître sa bonne volonté : on le nomma officier de la Légion d'honneur, et le même jour (15 janvier 4 825) , Carie était fait grand-cordon de Saint-Michel. Charles X leur remit lui-même leurs décorations, dans cette séance publique dont un charmant tableau de M. Heim a perpétué le souvenir.
En 4 826, l'Athénée de Vaucluse, voulant rendre hommage à l'une des gloires de la Provence, mit au concours un éloge en vers de Joseph Vernet. Carie et Horace furent invités à se rendre à Avignon pour cette solennité. On les reçut d'emblée membres de l'Athénée ; on les chanta en français et en patois ; un astronome du pays se donna même la peine d'observer que le 1 0 octobre, jour de la fête, les taches du soleil, pour s'associer sans doute à cette manifestation patriotique, figuraient un V très-bien dessiné, d'une longueur de vingt-quatre mille huit cents lieues K Voilà une
1. Etienne Parrocel, Annales de la peinture, 1 vol. in-8°, p. 295.
initiale comme peu de souverains pourraient s'en procurer une! Mais le soleil ne devait -il pas cet honneur à Joseph Vernet, le peintre de la lumière?
C'est également en 1 826 qu'Horace Vernet fut nommé membre de l'Institut. Il avait eu pour concurrents MM. Heim et Blondel, et il remplaçait Le Barbier, une célébrité de l'Empire tombée dans l'oubli.
Si Horace recevait de bonne heure son bâton de maréchal, du moins il l'avait bien gagné. «Pour les Vernet, disait le comte de Forbin, le fauteuil académique est un meuble de famille. »
Loin de se ralentir, Horace travailla avec une nouvelle ardeur, et, pendant les deux années qui suivirent, il produisit sans relâche. Qu'il nous suffise de citer Jules II, Philippe- Auguste avant la bataille de Bouvines, V Arrestation des princes...
Il fut interrompu tout à coup dans ses travaux par un événement important, qui devait marquer une nouvelle phase de sa vie : on le chargea, vers la fin de \ 828, d'aller à Rome remplacer Pierre Guérin dans le directorat de l'École française.
Un provincial à Rome. — Les Glorieuses. — Horace Vernet , ambassadeur. — Ses rapports avec M. Guizot. •— F. Mendelssolm à la villa Médicis. — La cocarde tricolore. — Lettre au comte de Forbiti. — Polémique avec M. Thiers. — Premier voyage d'Afrique. — Une expédition avec Jusuf. — Le cœur d'un garde national. — Avenir de l'Algérie. — Paul Delaroche. — Mariage de mademoiselle Louise Vernet.
II semble au premier abord que pour Horace Vernet le séjour de Rome dût offrir peu d'avantages. Quoique trèsjeune encore, l'artiste était déjà parvenu à un âge où l'on ne refait pas volontiers son éducation première. On pouvait donc se demander à bon droit quel fruit il recueillerait de son voyage en Italie. Il est allé lui-même au-devant de cette question , et il s'est chargé d'y répondre dans une lettre qu'il adressait au. général Atthalin, peu de temps après avoir quitté la France :
« On me dira, écrit-il, que le séjour de Rome ne peut m'ètre d'une grande utilité, mais je vous dirai que je pense le contraire. L'habitude de vivre au milieu de chefsd'œuvre qui tous sont empreints du caractère de leur temps et de l'esprit qui dominait alors, tout en vous montrant à quel degré d'élévation peut aller l'imagination humaine, loin de vous engager à les imiter, vous fait voir comment, avec de belles formes et la noblesse. des expressions, il est
possible de représenter les grandes actions de tous les temps ainsi que toutes les passions. La colonne Trajane, le Forum, Raphaël, Michel -Ange, tous parlent ie langage de leur époque avec des caractères particuliers , mais tous disent la même chose. Les arts donnent une forme à la pensée, comme le style de l'élévation au discours. Je ne renonce pourtant pas à retourner en France; mais auparavant je veux tacher, autant qu'il sera en mon pouvoir, de prendre pour ainsi dire l'usage de la bonne société; car, en arrivant à Rome, telle suffisance qu'on puisse avoir, on ne peut s'empêcher de se comparer à un provincial qui entre pour la première fois dans un salon. »
11 est impossible de rendre en meilleurs termes justice aux maîtres, et surtout de mieux préciser le parti qu'on doit tirer de leurs œuvres. Quoi qu'on en ait dit, l'homme qui écrivait ces lignes comprenait aussi bien que qui que ce soit les beautés, la noblesse et la grandeur de l'art : il se mettait au vrai point de vue, en dehors de toute convention classique.
Il y avait à peine un an qu'Horace Vernet était installé à la villa Médicis, lorsqu'il se trouva dans une situation des plus délicates. Aussitôt que la nouvelle de la révolution de 1830 parvint à Rome, notre ambassadeur se retira à Naples, et le directeur de l'Académie resta seul représentant officiel de la France auprès du saint-siége.
Les circonstances étaient graves. Le fanatisme politique n'a pas d'alliée plus dangereuse que la religion; aussi s'était-il réfugié dans la ville où il était sûr de trouver le meilleur accueil. D'autre part , les idées nouvelles avaient pénétré dans les États pontificaux , malgré douaniers et gendarmes. Il fallait agir avec un grand tact, montrer à la fois de la prudence et de la fermeté. Horace Vernet fut à la
hauteur de la situation. On en trouve la preuve dans cette dépêche que M. Guizot lui adressait, deux mois après les journées de juillet.
« Paris , le 13 septembre 1830.
« Monsieur le Directeur, j'ai reçu votre lettre en date du 20 août dernier, par laquelle vous me faites part' des mesures que vous avez prises dans l'intérêt de l'Académie de France à Rome, à la nouvelle des événements qui ont déterminé notre heureuse révolution. Je ne puis que donner mon approbation la plus complète à la prudence et à la fermeté que vous avez montrées dans un moment où la retraite du corps diplomatique français laissait les nationaux , et MM. les pensionnaires de l'Académie en particulier, destitués de toute protection. Je ne doute pas que l'attitude que vous avez prise aussitôt vis-à-vis du gouvernement pontifical n'ait contribué très-efficacement à la tranquillité dont l'Académie et les Français résidant à Rome ont heureusement joui jusqu'à ce jour. Je vous invite à vous maintenir avec persévérance dans la môme ligne de conduite, et à .cultiver avec soin les relations directes que l'absence de tout pouvoir diplomatique vous a obligé d'établir avec le gouvernement pontifical. J'ai lieu d'espérer que le gouvernement du roi, en renouvelant avec la cour de Rome les relations momentanément interrompues, vous délivrera bientôt 'du poids d'une responsabilité dont vous vous êtes montré si digne , et pour l'exercice de laquelle je vous fais en mon particulier les plus sincères remercîments. « Agréez...
« Guizot. ))
Horace Vernet, que ses idées libérales avaient depuis
SI
longtemps mis en rapport avec le duc d'Orléans, était dans son droit, lorsque de Rome il battait des mains à la nouvelle de l'avènement du roi Louis-Philippe.
« Maintenant, écrivait-il, que le jour est venu où tous les sujets qui ont pour but de représenter les faits glorieux de la France dans tous les temps peuvent se peindre , et que je puis impunément me servir de toutes les couleurs de ma boîte, sans encourir le risque d'être nuisible à quoi que ce soit (chose à laquelle, malgré tout, j'ai fait peu attention), je vais me livrer aux beaux souvenirs de ma jeunesse, persuadé que dans les arts rien ne saurait être bon, si le principe qui nous dirige n'est pas puisé dans notre goût dominant. ))
Toutes ses lettres datées de cette époque témoignent de sa satisfaction. Il écrivait encore dans ce sens à l'une des dames d'honneur de la nouvelle reine :
« Permettez -moi , madame la comtesse, de vous parler de ma joie de me sentir sur la tête la cocarde tricolore ; elle n'a fait, à bien dire, que changer de place; je la gardais toujours cachée au fond de mon cœur; les jours de fête, à la Saint-Jemmapes, à la Saint-Montmira.il, etc., j'en laissais passer un bout; mais aujourd'hui elle prend l'air à son aise, et qu'elle est belle et brillante! que son auréole est pure! Lorsque je regarde ma palette, je n'y trouve plus de couleurs assez vives pour la peindre. Il faut cependant en prendre son parti, et essayer de la représenter sur la toile dans certain tableau de la patrie en danger, auquel naguère je travaillais comme un homme qui fait un crime; car, à Rome!... Enfin, tout est fini, et je puis passer ouvertement de la place du Palais-Royal au jardin, retrouver Camille Desmoulins, qui a bien eu aussi son mérite. J'espère qu'avant la fin de
l'année mes deux barbouillages seront à Paris, et que le roi voudra bien ne pas changer leur destination pour la galerie , où déjà leur frère a reçu l'hospitalité. S'il en était autrement, je sens que je ne serais pas maître d'un mouvement de désespoir; mais le roi doit être aussi bon que le duc d'Orléans : il n'oubliera pas aussi facilement les peintres que les injures. D'ailleurs, je me charge de ne pas laisser un coin de mur en Europe qui ne soit tapissé de quelques sujets nationaux traités à ma façon, qui sauront bien me rappeler à son souvenir. »
Horace Vernet se livrait donc tout entier à l'espoir et à la joie. Cependant, il y avait à Rome une fermentation menaçante, qui, d'un moment à l'autre, pouvait devenir dangereuse pour les Français établis dans cette ville. Le mouvement révolutionnaire qui venait d'avoir lieu dans les États du pape inquiétait les esprits. On nous en rendait jusqu'à un certain point responsables, et l'on craignait la contagion de nos idées libérales.
Chaque jour, Horace Vernet était accablé de pamphlets, de lettres anonymes, de libelles de toute sorte. D'abord il ne s'en inquiéta pas, et jeta au feu ces papiers à mesure qu'il les recevait; mais il remarqua qu'ils lui arrivaient décachetés; il comprit alors le rôle que jouait la police dans cette affaire, et il alla trouver le cardinal Albani pour se plaindre, au nom de la France, d'une semblable importunité. On le voit, l'artiste était obligé de se plier aux circonstances, et de se changer parfois en diplomate.
On n'a point encore oublié à Rome les années du directorat de Vernet. Lorsque les préoccupations politiques se furent un peu apaisées, on ne songea plus qu'au plaisir. Jamais la villa Médicis n'avait été à pareille fête; madame Vernet et sa fille faisaient les honneurs de la maison. Attirés
par le double charme du talent et de la beauté , tous les étrangers de distinction se joignaient aux membres de la colonie française pour entourer l'homme justement illustre qui la présidait. Parmi les hôtes de ce salon exceptionnel , il s'en est trouvé un qui a pris soin de nous en conserver la physionomie vivante. Nous voulons parler de F. Mendelssohn, ce doux génie que le Songe d'une nuit d'été et vingt autres chefs-d'œuvre commencent à rendre populaire en France. Voici tous les passages des lettres de cet Allemand fin et naïf qui se rapportent à notre sujet 1,
« Rome , 20 décembre 1830.
«... J'étais au bal chez Torlonia, ne connaissant aucune femme, ne dansant point par conséquent, et regardant. Tout à coup on me frappe sur l'épaule. « Vous admi- « rez aussi cette belle Anglaise? j'en suis ébahi. » C'était M. le conseiller d'État Thorwaldsen, qui se tenait dans la porte et ne pouvait rassasier ses regards. A peine avait-il fini, que j'entends derrière moi un tourbillon de paroles: a Mais où est- elle donc, cette petite Anglaise? Ma « femme m'a envoyé pour la regarder, per Bacco2! » Que ce petit, Français maigrichon, avec ses cheveux gris emmêlés et son ruban de la Légion d'honneur, fût Horace Vernet, il n'y avait pas à en douter. Il se mit à s'entretenir tout à fait sérieusement et scientifiquement de cette beauté avec Thorwaldsen. Je me sentais heureux dans l'âme de voir ces deux vieux maîtres 3 devant cette jeune fille ,
1. Cette intéressante correspondance a été récemment traduite en français par M. A. Rolland. 1 vol. Collection tfetzel.
2. Les mots soulignés sont en français ou en italien dans l'original.
3. Horace Vernet avait alors à peine quarante ans ; mais Mendelssohn , qui n'en avait que vingt, le regardait naturellement comme un vieillard.
J.OSEPH, C A RLE
eux admirant et dissertant, tandis que l'enfant dansait, sans se douter de ce qu'on disait d'elle... »
« Rome, le 17 janvier 1831.
« Je veux, chère mère, te raconter, parce que tu y prendras part, une grande, très-grande joie que j'ai eue récemment. Je suis allé avant-hier pour la première fois en petit comité chez Horace Vernet, et on m'a prié de jouer. Or, Vernet m'avait dit, il y a quelques jours, que Don Juan était la seule musique qui le touchât véritablement surtout la scène du duel et l'apparition du commandeur à la fin. Cette disposition me plaisant beaucoup en lui, comme je voulais préluder au concerto de Weber, et que je me laissais aller sans m'en douter à improviser une fantaisie, je me dis que je lui ferais plaisir si je pouvais en venir à ces deux thèmes, et je les travaillai en effet vigoureusement pendant quelques minutes. Cela lui fit un si grand plaisir, que je n'ai guère vu personne en prendre autant à ma musique, et nous nous trouvâmes être tout de suite de vieilles connaissances. Un peu après, il s'approcha de moi et me dit à l'oreille : « Il faut que nous fassions « un échange; moi aussi, j'improvise. » Et , comme j'étais naturellement très-curieux de savoir ce qu'il voulait dire, il me répondit que c'était un secret; mais il est comme un enfant : il ne put le garder un quart d'heure. Il revint donc, m'emmena dans l'autre pièce, et me demanda si j'avais du temps à perdre. Il avait une toile tendue et toute prête, il voulait y faire mon portrait; je garderais cela, ajouta-t-il, comme souvenir de cette soirée, j'en ferais un paquet, et je vous l'enverrais ou je l'emporterais à mon choix. Je dis naturellement très-fort oui, et je ne puis vous exprimer la joie que j'eus de voir qu'il avait pris
vraiment tant de goût et de plaisir à mon improvisation. Au reste, ce fut une soirée charmante. Quand je montai la colline, tout était si tranquille, si paisible; dans la grande villa noire une seule fenêtre était splendidement éclairée ; d'en bas, on entendait de la musique, des accords isolés, et le son produisait un effet ravissant au milieu de la nuit sombre. Dans l'antichambre, deux jeunes peintres faisaient l'exercice; un troisième remplissait les fonctions de lieutenant, et commandait; dans la pièce à côté, mon ami Montfort1, qui a eu le prix de musique au Conservatoire, était au piano; ses camarades l'entouraient et chantaient en chœur, mais cela allait très-mal. Ils demandèrent à quelqu'un de chanter avec eux; comme celui-ci objectait qu'il ne savait pas chanter : « Bah ! répondit-on, qu est-ce que « ça fait? cest toujours une voix de plus. » Alors, je m'en mis aussi, et nous nous amusâmes beaucoup. Plus tard, on dansa, et j'aurais voulu que vous vissiez Louise Vernet danser la sal ta relie avec son père. Elle fut obligée de se reposer un instant; prenant aussitôt le grand tambourin, elle nous releva de notre emploi, au moment où nous ne pouvions plus remuer les mains, et se mit à taper sur l'instrument; ma foi! j'aurais voulu être peintre, cela aurait fait un beau tableau. Sa mère est la plus aimable femme du monde. Le grand-père Carie Yernet (celui qui peint si bien les chevaux) dansa ce soir- là une contredanse; il était si léger, faisait de si beaux entrechats et des pas si variés qu'on ne pouvait regretter qu'une chose : à savoir qu'il ait 72 ans. Il fatigue deux chevaux par jour, peint et dessine un peu, et, le soir, il faut qu'il soit dans le monde... »
1. Frère du peintre de ce nom que nous avons vu figurer dans V Atelier d'Horace Vernet. Il est mort très-jeune, après avoir donné plusieurs opérascomiques qui permettaient de lui prédire une brillante carrière.
« Rome, le 1er raars \ssi.
«... Les plus à plaindre au milieu de toutes ces histoires1, ce sont les dames Vernet, qui se trouvent vraiment dans une situation fâcheuse. La haine de toute la populace romaine est tournée assez singulièrement contre les pensionnaires de l'École française; on prétend qu'à eux tout seuls ils pourraient facilement mener à bout une révolution. On a envoyé à Vernet plusieurs lettres anonymes pleines de menaces ; il a même trouvé dernièrement devant son atelier un Trasteverin armé, qui a pris la fuite en voyant qu'il allait chercher son fusil ; et comme maintenant, à la villa, ces dames sont toutes seules, il règne une grande inquiétude dans cette famille... Quant aux peintres allemands, ils sont plus pitoyables que je ne puis dire : non-seulement ils ont tous coupé leurs barbes, favoris, moustaches et royales, en avouant tout net qu'ils les laisseront repousser, une fois le danger passé, mais encore ces grands gaillards robustes ne rentrent chez eux qu'à la nuit, se glissent dans leurs maisons et s'y barricadent. Et puis, ils traitent Horace Vernet de Bramarbas (matamore, Barbe-bleue), et cependant c'est un autre homme que ces pauvres diables; ces histoires me les font positivement prendre en dégoût.
«... Tu me demandes des nouvelles d'Horace Vernet... Je crois pouvoir dire que j'ai appris quelque chose de lui, et que tout le monde peut-être pourrait en faire autant. C'est la légèreté et l'aisance même lorsqu'il travaille. Dès qu'il voit une figure qui lui dit quelque chose,il la fait, et, pendant que nous autres nous discutons pour