‹ Joseph, Carle et Horace VernetChapitre 16 sur 42 · La révolution dans les États du pape · texte numérisé non relu

La révolution dans les États du pape

savoir si on peut appeler cela beau, si" c'est à louer ou à blâmer, il y a longtemps qu'il a fini autre chose. Il dérange tout à fait nos mesures esthétiques. On ne peut pas apprendre cette fécondité , mais le principe est excellent, et la facilité joyeuse qui en vient, la fraîcheur du travail qui ne se fatigue jamais, ^ont des trésors- que rien ne compense. Dans des allées d'arbres toujours verts, qui maintenant, au moment des fleurs, exhalent un parfum exquis, au milieu des massifs du jardin Médicis , il y a une petite maison, où l'on fait toujours un bruit quelconque qui s'entend de loin : des cris ou des querelles, ou bien un air joué sur la trompette, ou bien des abois de chien ; c'est là qu'est l'atelier. Le plus beau désordre y règne partout. Des fusils, un cor de chasse, un requin, des palettes, une couple de lièvres tués à la chasse ou de lapins morts; partout sur les murs les tableaux achevés ou à moitié faits. V Inauguration de la cocarde tricolore (une composition bizarre qui ne me plaît pas du tout), dés portraits commencés de Thorwaldsen, Eynard, Latour- Maubourg , quelques chevaux , l'esquisse et les études de la Judith, le portrait du pape, des têtes de Mores, des pifferari, des soldats pontificaux, votre humble serviteur, Caïn et Abel, enfin l'atelier lui-même, tout cela est appendu dans l'atelier. Dernièrement, il avait les mains pleines de portraits commandés à faire ; il voit dans la rue un de ces paysans de la Campagna, qui, pour le moment, chevauchent dans Rome, armés par le gouvernement. Le costume singulier l'amuse; le lendemain, voilà un tableau commencé qui représente un de ces campagnards, par un mauvais temps, à cheval dans la campagne, saisissant son fusil pour envoyer une balle à quelqu'un, — dans le lointain, un petit corps de troupe et la vaste plaine déserte. Les menus

détails des armes, où perce toujours le paysan, le mauvais cheval avec son harnachement misérable, le malaise de tout cela et le flegme italien de ce gaillard barbu, cet ensemble fait un petit tableau charmant; et quand on voit avec quel plaisir il y travaille, quand on le voit se promener sur ce bout de toile, ajouter ici un petit ruisseau, là quelques soldats, puis un bouton à la selle, et doubler en vert lé manteau du bonhomme, vraiment on est tenté de l'envier. Aussi tout le monde vient pour le voir; à ma première séance, il s'est présenté au moins vingt personnes les unes après les autres. La comtesse E*** avait désiré assister à la première préparation de ce tableau; quand elle vit le peintre tomber dessus comme un affamé sur la nourriture, elle ne pouvait en revenir d'étonnement. JLe reste de la famille n'est pas mal non plus, comme je vous l'ai dit, et lorsque le vieux Carie parle de son père Joseph, on se sent du respect pour ces gens-là... »

Rien ne saurait mieux faire entrer dans l'intimité d'Horace Yernet que ces confidences du grand musicien, et le lecteur excusera sans peine cette longue citation.

Vers 4 831, il s'éleva un conflit entre l'Académie des beaux-arts et le directeur de l'École de Rome relativement aux envois annuels des pensionnaires. La discussion prit une tournure telle qu'Horace Vernet, dont la patience n'était pas la qualité dominante, crut nécessaire d'envoyer sa démission au ministre. M. Guizot lui répondit une longue lettre dans laquelle il disait que, tout en comprenant la susceptibilité de l'artiste, il ne pouvait accéder à ses désirs.

Yernet ne demandait qu'à se laisser convaincre, et il resta à Rome.

Son enthousiasme polir la politique nouvelle de son pays

ne l'empêchait pas de s'insurger dès qu'il croyait qu'on s'écartait du programme libéral promis par le roi, lors de son avènement au trône. Nous en trouvons la preuve dans une lettre qu'il adressait au comte de Forbin, en 4 831, peu de jours après l'ouverture de l'exposition. Le lecteur n'aura pas grand'peine à découvrir dans cette longue causerie le point qu'il importait le plus à l'artiste tTéclaircir; le reste n'est là qu'à titre d'accessoire, et ne sert qu'à envelopper, pour la déguiser autant que possible , sa pensée dominante :

« En recevant une lettre de moi, cher Directeur 1, vous allez dire : «Voilà un homme comme les autres, qui resterait «toute sa vie sans écrire à ses amis, à moins qu'un intérêt « personnel ne l'y pousse! » Eh bien! ce n'est pas cela; c'est pour vous plaindre de l'embarras qu'a dû vous donner l'arrangement de votre Salon; car je vous ai vu à l'œuvre bien des fois , et je puis apprécier tous les tourments que donnent l'amour-propre et les prétentions de deux mille Raphaël s qui tous veulent avoir la meilleure place à l'Exposition. Je compatis, je vous assure, de tout mon cœur à tout ce que vous avez dû endurer. Le Dante, dans son Enfer, a oublié ce genre de tourment qui ne serait pas le moins fort, n'est-ce pas? Je vous le répète, je* vous plains de toute mon âme: j'espère qu'aujourd'hui vous en êtes débarrassé, et je respire pour vous.

« Déjà, les journaux nous entretiennent de l'effet que produit cette agglomération de toiles peintes qui encombrent le Louvre. Comme à l'ordinaire, ils distribuent les éloges et les critiques ; rien n'est changé et ne peut changer

1. Le comte de Forbin était directeur général des Musées royaux, et chargé, à ce titre, d'organiser les expositions.

dans ce bas monde. Si, comme on nous le fait craindre ici, les feuilles françaises sont prohibées, je prendrai les journaux de la dernière exposition; je supprimerai, ou, pour mieux dire, j'habillerai la Religion en figure de la Liberté, je mettrai à chaque héros une cocarde tricolore, et je me trouverai avoir là tout ce qu'on aura dit. A propos de cocarde, est-ce qu'on est aussi bête après les grandes journées que pendant la Restauration? Personne ne me parle de ma Bataille de Fontenoy ? Si elle n'est pas exposée, vous avouerez qu'il y a pusillanimité et qu'on pourrait appliquer à ceux qui l'auraient répudiée tout ce qu'ils disaient euxmêmes lorsqu'on refusait Jemmapes, etc.. Ce n'est pas que j'eusse à regretter sous le rapport de la gloriole; mais il m'aurait fait plaisir que cet ouvrage passât entre les mains du public. Les avis particuliers sont, selon moi, plus ou moins dictés par les passions ; il n'appartient qu'à la masse de donner de bonnes leçons. Les peintres sont comme les rois à cet égard; l'opinion générale, voilà ce qu'il faut consulter, et on doit laisser de côté les systèmes de tel ou tel. Si un ouvrage est mauvais, c'est justement celui qu'il faut montrer, pour peu que vous vouliez échapper à la banalité des compliments. Tout homme que l'amour-propre n'égare pas doit profiter des critiques même les plus acerbes. Je crois pouvoir être juge dans ce cas. Personne plus que moi peut-être n'a été à même de s'endormir sur l'édredon de la louange; c'est pourquoi je m'en méfie plus qu'un autre. Je pense bien que le roi (toujours en supposant que mon tableau ne soit pas au Salon) n'aura pas été consulté; car lui, qui blâmait ci-devant^ ne tombera pas aujourd'hui dans une si lourde faute. Au surplus, si vous me répondez, je saurai à quoi m'en tenir. D'ailleurs, je m'en inquiète peu.

« Nous avons su par madame Burton que vous aviez plu-

sieursLeaux et bons tableaux. Je voudrais bien les voir, mais je suis prisonnier dans Rome! Plaignez- moi à votre tour. La vexation de ne point aller à Paris jouir de' vos succès est d'autant plus poignante, que ce désappointement est sans compensation. Les Français sont plus mal vus que jamais. Pour être toléré dans la société, il faudrait dire et faire comme le groupe de mécontents qui a fui la France pour venir organiser ici un Coblentz apostolique. Vous connaissez trop ma façon de penser et la rudesse de mes opinions pour que je puisse m'arranger d'un semblable ordre de choses. Aussi ne vais-je pas dans le monde, et, pour toute distraction, quelquefois en quittant mon atelier, je cours vite me cacher dans les forêts. Il en existe une (je ne sais si vous la connaissez) entre Ardea et Nettuno; je n'ai jamais rien vu de plus majestueux. Là, jamais homme n'a troublé l'ordre de la nature ; les arbres vivent et meurent avec une variété qui n'appartient qu'à la liberté dont ils jouissent. Si jamais le souvenir de Versailles pouvait vous suivre en un tel lieu, naturellement, on reporterait ses idées sur les humains, et quelles réflexions ne ferait-on pas! Si je m'en croyais, au moment où je vous parle, je jetterais ma culotte par la fenêtre, je laisserais pousser ma barbe et mes cheveux, et je m'en irais, comme le sauvage de l'Aveyron, vivre dans le creux d'un vieux chêne, tant je suis dégoûté de notre espèce. Vous allez rire en pensant que je vous écris toutes ces belles phrases de l'enceinte du palais de Lucullus, dont il ne reste plus rien, pas même le cuisinier; n'importe, aujourd'hui il pleut, le temps est triste, et je veux faire de la philosophie...

« Je vois à la lassitude de ma main que j'ai déjà trop bavardé ; le plaisir que j'éprouve à causer avec vous m'a fait oublier que depuis longtemps ma prose doit vous en-

nuyer. Adieu donc; dites mille bonnes choses à notre ami Granet. Je dis : notre ami, car les amis de nos amis sont les nôtres, et si, dans ce monde, un véritable sentiment attend du retour de la part de celui qui en est l'objet, notre collègue Granet doit m'aimer bien tendrement.

« Veuillez croire à l'inviolable affection de votre vieil ami ,

« Horace Vernet. »

Horace ne transigeait pas facilement avec le pouvoir, quand il croyait avoir le bon droit de son côté. Voici, comme preuve à l'appui de ce que nous avançons, quelques détails sur un épisode de son séjour à Rome.

Lorsque Sigalon fut chargé par le gouvernement d'exécuter sa copie du Jugement dernier, il s'engagea à ce propos une sorte de polémique épistolaire entre le directeur de l'École et M. Thiers, alors ministre des travaux publics. Horace Vernet regardait cette commande comme inutile, à cause des difficultés insurmontables qu'elle présentait, et, dans une lettre adressée au ministre, il lui avait soumis ses observations, tout en cherchant à sauvegarder autant que possible les intérêts de Sigalon, son collègue et son ami. Il avait eu déjà, paraît-il, maille à partir avec M. Thiers, car voici la réponse qu'il reçut :

« Mon cher monsieur Vernet ,

c Vous êtes un grand artiste et point un administrateur, c'est pourquoi je ne prends point en mauvaise part la lettre que vous m'avez écrite le 3 août. Il faudrait renoncer à administrer, si nous ne pouvions relever une

erreur ou une irrégularité, sans que nos subordonnés se crussent ou humiliés ou maltraités. D'ailleurs les sentiments que je vous porte devraient vous rassurer sur le sens d'une lettre tout administrative, et qui ne portait que sur des détails peu importants. Je tiens donc vos plaintes comme non avenues.

« Maintenant je vais parler peinture. Je suis fâché de vous voir dans dépareilles dispositions à l'égard de l'entreprise confiée à Sigalon. Je ne suis pas peintre, mais j'en sais assez pour être certain que, si une copie littérale n'est pas possible, une traduction libre est parfaitement exécutable et serait très -utile. Les raisonnements que vous faites sur une copie de Michel-Ange ont été faits sur les traductions d'Homère et de Virgile. J'ai lu et entendu dire particulièrement qu'on ne pouvait traduire le Dante , Shakspeare , ni surtout Aristophane ; cependant ils ont été traduits, et leur traduction, à moi qui sais mal l'italien, et pas du tout l'anglais et le grec, m'a fait un plaisir profond. Je veux donc absolument une copie telle quelle du Jugement dernier. Je vous serai infiniment obligé de ne pas communiquer votre sentiment à Sigalon; ce serait désastreux pour son entreprise. Si cependant votre lettre n'était qu'une complicité amicale avec lui , s'il vous avait chargé de me sonder pour m'engager à lui rendre sa liberté, je la lui rendrais sur-le-champ, car je ne fais travailler aucun' artiste malgré lui. Je le rappellerais à Paris; je lui payerais indemnité de voyage, de séjour, de temps perdu, etc.. et j'enverrais à Rome un traducteur plus hardi que lui. Ainsi je vous en prie, dans son intérêt même, dites-moi la vérité la plus vraie. J'ai fait, écrire au gouvernement papal; je vais faire intervenir M. de Latour- Maubourg. Je ne négligerai ni soins , ni argent, pour aider

Sigalon , et; sinon lui, un autre au moins. Ainsi, écrivezmoi sur ce sujet la réalité même...

« Adieu, je vous renouvelle l'assurance de mon estime et de mon attachement,

« A. Thiers. »

Horace Yernet, piqué au vif par cette lettre un peu trop... administrative pour un homme de sa valeur, ne laissa pas attendre longtemps la réplique. Nous ne citerons de sa réponse que le fragment qui touche à la question d'art en litige :

« Quant à l'affaire du Jugement dernier, c'est autre chose. Sur ce terrain, je ne suis plus un subordonné. 4°. Il n'y a jamais eu connivence entre moi et Sigalon ; il est plus impatient que jamais de remplir sa mission. 2°. Loin de chercher à diminuer son ardeur comme Votre Excellence semble le craindre, je l'ai aidé de toutes mes forces à aplanir les difficultés sans nombre que la cour de Rome lui suscite chaque jour. Cependant si, par respect pour les intentions du gouvernement, je ne mets pas à découvert toute ma pensée vis-à-vis d'un confrère dont j'estime le talent autant que la personne, il ne s'ensuit pas que je ne puisse émettre une opinion sur l'inutilité pour les arts du travail dont il est chargé, et l'immoralité (si j'ose me servir de cette expression) de livrer à une nouvelle postérité un tableau tout neuf, de compromettre ainsi la réputation de son premier auteur. Il y a certains prestiges qu'on doit respecter. L'état de dégradation du Jugement dernier met le copiste dans l'obligation d'en rétablir une grande partie; même en l'améliorant (si telle chose était possible), jamais il ne pourra donner qu'une idée fausse de ce chef-d'œuvre à ceux qui ne l'auront pas vu, et ceux qui le connaîtront

ne le retrouveront pas. Permettez-moi de le dire, monsieur le ministre , une copie n'est pas faisable ; la comparer à une traduction est une erreur : on n'interprète plus lorsqu'on est obligé de créer. Vouloir remplacer dans un ouvrage de Michel-Ange ce que trois siècles en ont effacé, c'est vouloir remplir dans leur propre langue les lacunes des auteurs grecs et latins, dont il ne nous est parvenu que des fragments. Michel -Ange lui-même, comme s'il prévoyait le danger qu'il devait courir un jour, refusait de refaire les bras de la Vénus et de restaurer le Torse antique , qu'il avait dessinés plus de trente fois ; et c'est l'auteur du Moïse et de la chapelle des Médicis qui donnait cette leçon de respect et de modestie !

« Je pense qu'on peut profiter de la circonstance pour faire exécuter consciencieusement ce qui est resté intact* dans la chapelle entière. Il faut sauver les restes du plus bel ouvrage qui ait illustré le grand siècle qui l'a vu naître, recueillir scrupuleusement les fragments de ce squelette, et non le peindre en couleur de chair pour le rajeunir. »

Ce débat, dans lequel Horace Vernet nous semble avoir apporté des arguments plus forts que ceux de son éloquent adversaire, se termina, comme chacun sait, par l'exécution de la mauvaise copie que l'on peut voir à l'École des beaux -arts. Mais que nous sommes loin du temps où Joseph Yernet écrivait avec tant d'humilité à M. de Marigny ! Les rapports de grand homme à ministre sont bien changés et changes en bien, depuis un siècle. La Révolution a donné une partie de ses fruits.

Horace Vernet, avec son humeur inconstante et nomade, ne pouvait pas rester longtemps à la même place. Dans plusieurs de ses lettres intimes, il se plaint de son inter-

JOSEPH, C A RLE

nement à Rome, comme un prisonnier qui aspire après le grand air. On commençait justement, à cette époque, la conquête de l'Algérie, qui semble avoir été faite à son intention. Il éprouvait un vif sentiment de curiosité pour cette terre promise de son talent. Le roi se rendit à ses désirs; et, au mois de mars 4 833, le comte de Rigny, ministre de la marine, mettait à la disposition de Vernet le brick la Comète, sur lequel il s'embarqua.

Il a lai-même rendu compte des impressions que lui fit éprouver sa première excursion en Afrique, dans une lettre adressée au général Atthalin :

« Me voici de retour, mon cher général, après un voyage du plus grand intérêt.

« Maintenant que me voici sur une chaise , certain de rien bouger de longtemps, je vais vous raconter mes aventures, afin que, si le roi désirait savoir ce que j'ai fait et vu, vous soyez en état de lui donner les explications que Sa Majesté pourrait vous demander.

« Je me suis embarqué le 6 mai sur le brick la Comète, joli bâtiment de seize canons, commmandé par un fort ai- • mable homme, M. le lieutenant de vaisseau Allègre.

« Nous fîmes voile pour Bone. Le vent nous ayant manqué, et sachant qu'il y aurait quelque difficulté à nous procurer de l'eau dans cette ville , le capitaine trouva qu'il serait bon d'en faire à Cagïiari. Nous donnâmes un pied d'ancre dans ce port, et, pendant deux jours, j'eus l'occasion' d'observer le pays le plus curieux de l'Italie ; il semble s'être arrêté au quinzième siècle. Les hommes, les costumes , les mœurs, tout a un caractère unique, sans compter que la végétation et l'éclat du ciel annoncent déjà un nouveau climat. C'est, pour ainsi dire, l'antichambre de l'Afrique. Dix-sept heures après nous être remis en route, nous étions

ET HORACE V E R NET

dans une autre partie du monde. C'était là que tant d'émotions m'attendaient.

« Il était cinq heures du soir, lorsque je mis pied à terre. Mes yeux cherchaient avec avidité ces Arabes, ces chevaux, ces minarets, après lesquels je soupirais depuis longtemps. Rien de tout cela. Au milieu de baraques en décombres, je ne voyais de tous côtés qu'enseignes de marchands de vin à droite, chandelles à sept sous la livre à gauche; — « Au Rendez-vous des Bourguignons, Grand café de la Marine; » partout des cabarets remplis de femmes, de soldats, de gamins; enfin, tout ce que nous voyons aux environs de Paris. J'avoue que j'ai été fort désappointé.

« Il ne me fut pas difficile de savoir la demeure d'un de mes amis, le colonel- X***. Il était sorti. Je l'attendis jusqu'à la nuit, n'osant me risquer dans les rues, au milieu des soldats delà légion étrangère, qui regardaient ma face blême et mon petit habit bourgeois d'un œil à me faire croire qu'ils désiraient savoir ce que j'avais dans ma poche. Bref, X*** rentra. Après la première effusion d'une reconnaissance, il me dit : « Vous arrivez à temps pour venir avec nous faire cette nuit une petite excursion ; je vous donnerai un bon cheval et un sabre, et je vous ferai voir quelque chose qui vous amusera. » Sans considérer que j'étais en guêtres, en petit habit de f...., j'accepte, et, à trois heures du matin, nous voila sortis par la nuit la plus noire. Le lever du soleil devait être pour moi le lever de la toile au théâtre. A mesure que le crépuscule me permettait de distinguer les objets qui m'entouraient, j'apercevais de grands fantômes blancs passant comme des ombres ; on n'entendait même pas les chevaux qui marchaient sur l'herbe. Enfin, le jour vint me montrer que j'étais au milieu de trois cents Arabes et de cent Turcs, armés de longs fusils, de pistolets, etc., et suivi

de deux escadrons du 3e chasseurs. Non, jamais je n'ai rien éprouvé de semblable. Les montagnes de l'Atlas, d'un côté; une belle rivière de l'autre; la plaine couverte d'éclaireurs, et quels éclaireurs! et, au centre, une tribu marchant en groupe, portant tous ses bagages. A la vue de tant de choses si nouvelles et si pittoresques, j'ai cru que ma tête éclaterait. Je n'étais point au bout.

« Après huit heures de marche, le pays étant devenu plus plat et les herbes moins hautes , tout à" coup l'horizon se couvre d'une volée d'Arabes, faisant feu de toutes leurs armes. Chacun se prépare à les recevoir; jusqu'à mon cœur de garde national qui bouillait d'une ardeur guerrière!... 0 disgrâce! toutes ces démonstrations n'étaient qu'une manière de se dire bonjour, et, loin de verser du sang, c'était de lait et de miel que nous devions nous abreuver. La scène change, et nous voilà dans le pastoral jusqu'au cou. Derrière ces guerriers qui nous avaient si bien fait dresser les oreilles, voici une troupe de femmes, d'enfants et de vieillards qui viennent nous remercier d'avoir escorté leurs camarades. C'était tout à fait touchant, et mon humeur belliqueuse fit bientôt place à des sentiments tout bibliques. Ce sabre, qui brillait un instant auparavant dans ma terrible main, se transforma en un bâton de pasteur, sous la forme d'une cravache. C'était à qui s'en mêlerait : la barbe du farouche sapeur, imbibée de lait, luttait par sa blancheur avec celles des patriarches qui nous congratulaient. Chateaubriand! où étais-tu pour faire du pathos? Néanmoins, rien n'était plus beau et plus imposant que la simplicité froide et bienveillante qui présidait à cette cérémonie. Rien ne peut mieux donner une idée de nos pères dans les plaines de Chanaan. C'était Jacob et toute la Genèse. Si un peintre d'histoire, comme j'en connais, pouvait voir cela! bu si

j'avais le talent d'en tirer parti, quel beau tableau on pourrait faire! Mais, pour en revenir à ma description, il faut que je vous parle d'un certain personnage qui n'est point indifférent. Depuis le jour, je marchais près d'un cavalier enveloppé d'un burnous , qui ne lui laissait pas seulement voir le bout du nez. Je le prenais pour un interprète malade. Mais, au moment où les Arabes vinrent nous faire siffler leurs balles au-dessus de la tête , rien ne m'étonna plus que de voir mon homme se débarrasser de son manteau, sauter légèrement sur un grand cheval blanc équipé magnifiquement, — les bras nus jusqu'aux épaules, couvert d'or, d'argent et d'armes brillantes, — des yeux étincelants, un beau et jeune visage, sillonné d'une blessure encore fraîche : c'était Jusuf, qui, en un instant, se trouva en tête de la colonne, escorté de huit ou dix Turcs, aux moustaches ébouriffées, aux bras nerveux et couverts de poils. Cette fois, je crus rêver tout debout; je n'avais qu'une crainte, c'était celle de me réveiller. Je ne courais d'autre danger que celui de devenir fou. Dès ce moment, je n'ai plus quitté mon héros. Si j'avais été femme, ma vertu aurait couru de grands risques. Aussi l'ai-je dessiné par devant, par derrière, par-dessus, par- dessous, enfin de toutes les manières. Sur-le-champ, nous nous sommes convenu; jusqu'à mon départ je ne l'ai plus quitté, et nous voilà amis à la vie , à la mort. C'est un de ces êtres doués auxquels la nature n'a rien refusé : bien fait, sans être grand ; une belle tête, tantôt d'une expression douce, tantôt animée et rageuse ; brave comme la bravoure même, et adroit et gracieux dans tout ce qu'il fait. Avec tous ces avantages, comme vous le pensez , il est jalousé de bien des gens. Mais, n'importe! un homme comme lui ne peut manquer d'aller loin. Ses chefs l'estiment, et le sage général d'Uzer

en fait le plus grand cas. A propos de ce dernier, je n'avais pas l'honneur de le connaître, et je m'estime heureux d'avoir été à même de l'apprécier. Non-seulement il s'occupe de son affaire comme militaire, mais encore il donne tous ses soins à l'administration du pays. Déjà, la confiance que les indigènes ont dans sa justice lui a soumis plus de vingt tribus, dont les otages forment presque entièrement l'escadron de Jusuf. La partie des possessions françaises que ce général gouverne est celle qui, évidemment, est la mieux disposée à se soumettre à l'influence européenne. Le pays est admirable sous tous les rapports. Vous vous ferez peutêtre une idée de la force de la végétation , quand je vous dirai que le foin a plus de six pieds de haut, et qu'un homme à cheval y est entièrement caché. Les environs d'Alger, sans avoir peut-être autant d'avantages, et sans présenter les mêmes ressources, en possèdent cependant quelques autres qui ont aussi leur mérite. Somme totale, il est impossible de trouver une colonie qui offre plus de chances de prospérité, et, sans vouloir pénétrer dans les secrets des gouvernements, je crois que, si on voulait ou si on pouvait en tirer parti , l'Afrique serait une mine d'or pour la France. Vous pensez que je dis tout cela sous l'influence d'un premier aperçu. J'en juge comme le docteur Gall le ferait de l'esprit d'un homme, sur la forme de son crâne. En définitive , voici ce qui m'a frappé : le pays est beau et riche ; les indigènes ne demandent pas mieux que de nous aimer et de trafiquer avec nous; mais il sera impossible d'établir des relations amicales , tant que l'armée sera composée , pour la plus grande partie, de l'écume des nations étrangères, des compagnies de discipline de notre armée, qui frappent, qui volent, qui violent et qui sabrent journellement les habitants. Il faudrait que les chefs de l'administration

civile n'eussent pas à frémir à l'idée de regarder l'épaule de leurs employés subalternes (propre terme de l'intendant civil). La conquête une fois faite par la force des armes, il y a les cœurs à subjuguer, et les mouches ne se prennent pas avec du vinaigre. Pardon, si pour un instant je suis sorti du cercle dans lequel je roule depuis trente ans ; je rentre bien vite dans le domaine de la peinture.

« Je suis resté dix jours à Alger, et ne suis pas allé plus loin. J'ai trouvé trois sujets qui me conviennent à merveille. Le premier est la prise de la Kasbah de Bone par le capitaine d'Armandy et Jusuf; le second, le combat du 24 avril, où le lieutenant-colonel du 3e chasseurs tua de sa propre main trois Arabes et où Jusuf reçut une balle dans la tête; l'artillerie, l'infanterie, la cavalerie, tout fut engagé, et la disposition du terrain prête excessivement au pittoresque. Le troisième serait le combat près d'Alger, sous les ordres du duc de Rovigo. J'ai réuni tous les documents nécessaires pour représenter l'une de ces trois actions. Je vais me mettre sur-le-champ à en faire des esquisses, que je vous ferai passer dans l'espérance que vous les mettrez sous les yeux de Sa Majesté, afin qu'elle veuille bien choisir. En attendant, je vais piocher à Anvers. J'aurais besoin d'un plan du siège pour placer exactement les batteries qui se trouvent dans le fond. J'espère qu'il vous sera facile de me l'envoyer.

« Quant à ce qui me regarde particulièrement, depuis quelque temps mes affections ont été fort éprouvées. Après des pertes douloureuses dans ma famille et dans celle de ma femme, il y en a une qui se prépare et qui m'affligera profondément : c'est celle de ce bon , de cet excellent M. Guérin. Sa mort prochaine paraît inévitable, et si le roi ne se hâte pas de tenir la promesse qu'il vous avait faite de lui donner la croix d'officier, il n'est que trop certain

qu'elle sera rplacée sur un tombeau. Ce serait le seul descinq peintres qui, pendant un beau temps, ont illustré les arts en France, qui aurait terminé sa carrière sans avoir obtenu cette marque de distinction. Il est vrai de dire que ses amis seuls l'ont demandée pour lui.

« Dès demain , je reprends la palette. J'ai besoin de débonder sur une toile, et de me rendre compte, la brosse à la main, de quelques-unes de mes idées.

« Je termine ici la longue narration d'une petite course qui ne peut avoir d'intérêt que pour moi. Cet intérêt a été si vif, que j'ai agi comme si tout le monde devait le partager. Quoi qu'il en soit, je n'en resterai pas moins profondément reconnaissant pour la faveur qu'a bien voulu m'accorder Sa Majesté, en me mettant à môme d'exécuter un admirable voyage, qui restera gravé dans ma pensée comme le plus beau que j'aie jamais entrepris.

« Adieu, mon cher général ,

« H. Vernet. »

De retour à Rome, Horace se remit en effet à l'œuvre avec une nouvelle ardeur, et il put ainsi passer, sans ennui, les deux dernières années de son directorat.

Il avait du reste l'emploi de sa vie tout tracé. Le jour, il restait devant son chevalet ou visitait l'atelier des pensionnaires, et, le soir, il trouvait dans son salon la plus agréable des sociétés. Sa fille faisait de la musique, et les heures s'écoulaient, délicieuses et rapides, dans une intelligente causerie , de temps en temps interrompue par les harmonieux accords des Mozart et des Cimarosa.

C'est à Rome que mademoiselle Louise Yernet rencontra un mari digne de son choix , en la personne de Paul Delaroche. Héritière de tant de gloire, elle ne pouvait, sous

peine de mésalliance, échanger son nom que contre celui d'un grand artiste.

Cette union, dont le terme devait être, hélas! si prompt, commença joyeusement. Dans une lettre qu'Horace Yernet écrivait, le 28 décembre 1834, au docteur Biett', pour lui annoncer cette heureuse nouvelle, il traçait le mot bonheur en gros caractères, voulant, disait-il, que son ami fût tout de suite mis au courant de ce qui se passait : « Deux cents ans de peinture dans la famille et un croisement de races qui relèvera l'espèce, voilà, ajoutait-il, du passé et de l'avenir : le premier pas trop mauvais et l'autre superbe, il est permis de le croire. Je puis mourir à présent la bouche en cœur ; je suis heureux et deux fois heureux, puisque, brochant sur le tout, je puis dire : j'ai mon ami Biett qui partage ma joie... 1 »

Le mariage fut célébré à Rome, le 28 janvier 4 835. Quelques jours après, Horace Vernet remettait la direction de l'école entre les mains de M. Ingres, qui avait été appelé à lui succéder.

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