Catalogue des autographes de M. de Trémont
Horace se brouille avec Louis-Philippe. — Premier voyage en Russie. — Singularités de Carie. — Sa mort. — Départ d'Horace pour l'Algérie. — Rabadabla. — Le bagne , maison d'éducation.— Le César du couscoussou. — Portraits et croquis. — Histoires touchantes d'un pinson et d'une petite fille. — De Bone à Constantine. — Retour en France.
L'année qui suivit sa rentrée à Paris, Horace Vernet se fit remarquer au Salon par une exposition brillante : il avait envoyé simultanément les quatre batailles de Fontenoy, ftlêna, de Friedlcmd et de Wagram, qui sont aujourd'hui au Musée de Versailles.
Mais il ne pouvait pas rester bien longtemps de suite à la même place; il ne désirait qu'un prétexte pour courir le monde; le gouvernement se chargea de lui fournir une excellente raison.
On lui avait commandé le Siège de Valenciennes . Dans un entretien qu'il eut avec Louis-Philippe, au sujet de ce tableau, le roi lui expliqua ses vues :il voulait que Louis XIV fût représenté en tête de la colonne d'assaut , au plus fort de l'action. Horace Vernet fit remarquer que les choses ne s'étaient pas précisément passées de cette façon héroïque. « C'est une tradition de famille, objecta Louis-Philippe. — Soit, répondit Vernet, mais c'est une légende, et l'histoire dit positivement que Louis XIV se tenait à plusieurs lieues
de la brèche. » Un de ces personnages zélés qui se trouvent toujours là à point pour flagorner les puissants du jour intervint dans la conversation, et dit au peintre : « C'est le roi qui vous paye, faites ce que veut le roi. — On ne me paye pas pour mentir, » répliqua Vernet, et il se retira. Peu' de jours après, il se mettait en route et gagnait la Russie. Pour un homme qui avait soif de liberté, il faut avouer qu'il choisissait une singulière direction.
11 fut admirablement reçu par le tzar, qui ne demandait pas mieux que d'acclimater dans son empire une de nos célébrités les plus incontestables; mais le souverain comptait sans l'humeur vagabonde de l'artiste. Horace, après avoir visité en quelques semaines Saint-Pétersbourg et Moscou, songea à retourner en France, où le rappelaient des intérêts chers à son cœur : il avait laissé à Paris son vieux père affaibli par l'âge, et sa fille sur le point de devenir mère. Il revint donc le plus vite possible, et il arriva pour assister à une mort et à une naissance i,
Carie venait d'entrer dans sa soixante-dix-huitième année. Depuis longtemps déjà, quoique vert encore, il avait presque complètement renoncé à l'exercice de son art. Il était, de sa nature, très-paresseux, et ne travaillait que le moins possible. Toute sa vie s'était concentrée dans son amour pour son fils, amour inquiet, exigeant, jaloux comme celui d'une maîtresse. Horace, et ce n'est point là un de ses moindres mérites, répondit toujours à cette affection par
1. Horace Vernet ne revint pas cependant sans avoir utilisé son voyage. L'empereur Nicolas le pria de peindre à son intention une Revue de la garde impériale par Napoléon Ier, dans la cour des Tuileries. Ce tableau était destiné à rester dans son cabinet. Le tzar dit à l'artiste en lui faisant sa commande : « Je veux avoir toujours sous les yeux la garde impériale, parce qu'elle nous a battus. »
une affection au moins égale. Et pourtant, Carie avait, sur la fin de sa carrière , des manies incroyables qui touchaient presque à la démence. Sa mère , on s'en souvient , était morte folle, et lui avait sans doute légué le germe de son effroyable maladie. Jamais Horace ne se laissa rebuter par les plus dures épreuves. Dans une lettre datée de Rome (1833), madame Vernet rend ainsi justice à son mari : « Laisser Horace seul avec son père , écritelle , c'est absolument abandonner une victime à son oppresseur. Les exigences de ce pauvre vieillard sont inouïes; eh bien, il y faut céder. Horace se soumet avec une piété toute filiale. »
Cette piété ne se démentit pas une seule fois jusqu'au dernier moment, malgré les rudes épreuves qu'elle eut à subir. Quelques exemples en pourront faire juger. Carie Vernet allait tous les dimanches à la messe. Un jour, en sortant de Saint-Roch, il se mit à demander l'aumône aux fidèles, disant qui il était et prétendant que sa famille le laissait dans un dénûment absolu. Il est difficile d'expliquer une pareille aberration. Vers minuit, Horace était obligé d'aller chercher son père dans le café où il avait l'habitude de passer ses soirées, et de payer pour lui, Carie répétant sans cesse qu'il n'avait pas d'argent et qu'on ne voulait pas lui en donner.
Il faut rendre justice à chacun. En recevant les soins de son fils, Carie ne faisait que recueillir les fruijs de la tendresse dont il lui avait donné mainte preuve, tant que son esprit était resté sain. Mais que de gens, à la place d'Horace, se seraient laissé entraîner par les séductions de tout genre qui viennent journellement assaillir un homme de son âge et de sa réputation! Horace ne faillit pas une minute à sa tâche.
A son retour de Russie, il trouva son père encore trèsvalide; et rien, si ce n'est toutefois ses soixante-dix-huit ans, ne pouvait faire prévoir sa fin si prochaine. Carie mourut presque subitement, le M novembre 1836.
Horace fut en proie à une affliction profonde. Heureusement, il venait de lui naître un petit -fils dont il était le parrain; et si son cœur ne put être consolé, du moins l'amour de cet enfant remplit dans son existence la place que la mort venait d'y laisser vide.
Il trouva une autre distraction puissante dans le travail, qui fut toujours la santé de son esprit et la joie de sa vie.
La création du Musée de Versailles et la conquête de l'Algérie lui ouvraient des horizons nouveaux qu'il avait hâte d'explorer. Aussi, peu de temps après la prise de Gonstantine, voulut-il aller voir par lui-même s'il y avait là quelque chose à faire pour un peintre, après ce que notre armée avait fait.
Il a pris soin de noter ses impressions durant son voyage. Voici les lettres intéressantes que sa femme recevait :
« Toulon, 31 octobre 1837.
« J'arrive à l'instant, chère amie. J'ai déjà vu le préfet maritime, qui n'aura de bateau que pour dimanche. Du reste, j'ai fait très-bon voyage et je me porte à merveille.
« Tout est fini à Gonstantine; j'irai là comme à Saint- Gloud. Quelle vexation! Ce qui me fait prendre cette nouvelle avec résignation, c'est qu'elle te tirera d'inquiétude; car ce ne sera qu'une promenade, la canne à la main. Je crains de manquer la poste. Je termine donc ce petit mot en
JOSEPH, CAR LE
vous disant à tous que je vous aime de tout mon cœur qui fait rabadabla 1 en pensant à vous. Je serai bien longtemps sans avoir de vos nouvelles, mais qu'y faire? le vin est tiré, il faut le boire.
« Adieu. Avant de m'embarquer, je vous écrirai encore. »
« Toulon, jeudi 2 novembre.
(( Trois jours à passer ici! Encore si le choléra existait en ville, ce serait une distraction. A la moindre indisposition, j'éprouverais une petite émotion ; ça m'aiderait à passer le temps! Tu me diras : N'as-tu pas les galériens? Sans doute, je les ai déjà vus ; ce plaisir est vif, si vif même que je craindrais d'y prendre goût et de rester au bagne. Je ne dis pas que si Rabadabla voulait venir m'y tenir compagnie, je ne prisse ce parti; mais il est encore bien jeune pour commencer son éducation, et je craindrais que ce ne fût du temps perdu, ou une fatigue préjudiciable à sa santé. D'ailleurs, pour prendre un parti , il faut nous consulter en famille. Nous reviendrons plus tard sur ce sujet.
« Dimanche, à dix heures du matin, je serai à bord du Cocodrille, fameux bateau qui fend l'eau comme le pigeon fend l'air. Cinquante heures, et me voilà dans une autre partie du monde! Ah! mes chers Bédouins, je vous reverrai donc! Il me faut toutes vos grâces pour me faire oublier toutes celles que j'ai laissées à Paris; oui, mes chères poulettes, il y a des instants où je me dis : Trouverai-je dans Je désert le charme de la société parisienne, et les brillantes boutiques de la rue Vivienne et le gazouillement de Rabadabla? Non, non. Je me console en pensant que dans peu de temps je retrouverai tout cela et que j'aurai dans la tête
1. Surnom qu'il avait donné à son petit-fils , Horace Delaroche.
ET HORACE VERNE T
quantité de nouvelles choses. En décrivant toutes mes bêlises, du moins j'oublie mon désappointement de rester quatre jours à Toulon, à me ronger. Floueur de M. de Bondy! qui me fait courir comme un dératé, le tout pour perdre mon temps dans une auberge. Je dis perdre mon temps, ce n'est pas le mot, car à moi tout seul je fais des discours, je deviens l'avocat de Jusuf : je démontre qu'il n'y a que lui pour gouverner l'Afrique, que le fils du désert, le Numide africain, le César du couscoussou est seul apte à nous donner une véritable prépondérance. Mais, comme dans ces moments d'éloquence je suis tout seul, je crains que mon influence ne fasse pas grand effet. N'importe, je passe mon temps, n'ayant pas autre chose à tuer, si ce n'est un gredin .de merle placé sous ma fenêtre et qui crie : « Vive le roi ! » Je lui ai déjà vidé l'eau de ma cuvette sur la tête pour tâcher de l'enrhumer; mais le misérable n'en chante que mieux, malgré l'air piteux que lui a procuré mon ablution.
« Ne va pas croire, chère amie, que je t'écris si longuement parce que je n'ai rien de mieux à faire; pas du tout, car ma porte est assaillie par une quantité d'officiers de marine, de receveurs généraux, etc., le tout pour obtenir de moi la faveur de manger. Je leur montre, pour toute excuse de mes refus, la grandeur de mon ventre, et ils sont convaincus qu'il ne pourrait contenir toute la nourriture qu'ils me destinent. Alors, on me laisse tranquille.
« Je vous embrasse tous et de bien bon cœur en attendant de vos nouvelles, car vous aurez le temps de m'écrire deux fois à Bone, et j'espère que vous n'y manquerez pas.
« Je rouvre ma lettre, chère amie, pour te dire que je pars demain matin à bord d'un vaisseau de quatre-vingts canons. Tu juges de ma joie d'être à même de faire une
aussi belle navigation. Ma bonne étoile qui me fait partir me ramènera bientôt près de vous tous. »
« A bord du Diadème , 9 novembre.
« Ton bien embêté mari, chère amie, t'écrit de son magnifique palais de bois, victime involontaire des vicissitudes des voyages par eau. Ce perfide élément nous tient depuis six jours dans toutes les alternatives. Infâme Grétry ! avec tes chansons: ((Mais enfin, après Vorage, On voit venir le « beau temps /... » Nous le tenons ce beau temps, mais il nous tient aussi, car, depuis trois jours, nous ne bougeons pas. Voici notre histoire : nous mettons sous voile samedi dernier, au petit jour, vent arrière, grand frais; en trente-six heures nous arrivons en vue de Bone; un brouillard nous prend; la mer devient affreuse : impossible de débarquer; un coup de vent nous emporte en quelques heures à cinquante lieues, et nous laisse là, de l'autre côté de la Sardaigne, en face de Cagliari, où nous sommes pour je ne sais combien de temps. L'homme propose et Dieu dispose.
« Je te dirai que je suis à bord d'un beau et bon vaisseau avec 800 hommes. C'est véritablement une chose admirable que de voir manœuvrer une aussi grande machine et d'y être aussi en sûreté, au milieu de tous les éléments déchaînés, que rue Saint-Lazare. Pour rien au monde je ne voudrais avoir manqué une si belle occasion de voir ce que peut l'esprit humain. Je ne t'en dis pas plus sur mon admiration. Tu dirais avec X*** que je blague. Je sais ce que je sens et je m'y tiens. Du reste, je mange comme un ogre et je me porte à ravir, voilà ce que je veux que vous sachiez. Je parle au pluriel, car tu n'es pas seule à m'aimer. Delaroche, sa femme et quelques autres ont bien aussi de rattachement pour moi. Je ne dis rien de Raba-
dabla: le coquin m'aimera à son tour ; il n'est pas encore assez sage pour m'apprécier; ça viendra. Dans ce moment je fais un vrai cours de philosophie , car il faut en avoir pour ne pas prendre en désespoir une position stagnante comme la nôtre; c'est-à-dire que je voudrais que les éléments se déchaînassent , pourvu que nous fissions route. Du reste, il est impossible d'être mieux que nous ne le sommes ici. Le capitaine de vaisseau qui commande est un vieux marin de l'Empire, décoré à Boulogne, brave ganache qui boit du vin, ne craint pas l'eau, mais fuit la terre, crainte de s'y perdre, et je crois que s'il n'avait pas dix mille obus à porter à Bone, il resterait éternellement au centre de la Méditerrannée, dans la crainte de se casser le nez à terre. Le reste de l'état-major, qui se compose de 4 8 officiers, est fort aimable, voire même le chirurgienmajor, qui a une tête d'oiseau et qui ne croit pas au système de Gall par conséquent. Nous disputons comme des chiffonniers qui n'ont pas autre chose à faire, car, sur la route que nous faisons, on trouve peu de tas d'ordures dans la rue. Bref, les jours et les nuits que l'impatience allonge passent cependant, et de minute en minute nous attendons le vent qui semble avoir fermé sa bouche pour toujours, à en juger par le calme qui nous entoure. Coquin de vent !...
« Gomme je t'écrivais ma dernière phrase, j'ai entendu le commandement de l'officier de quart. J'ai cru que le vent était sensible à mes reproches; je suis monté bien vite; mais, rien! les voiles tombent perpendiculairement et mon gros soupir en les voyant si plates n'a pu les émouvoir un instant. Je reprends donc tristement la plume pour continuer à causer avec toi ; car voilà, malheureusement pour votre sexe, les avantages du mariage: un
mari trouve du plaisir à ennuyer sa 'femme, lorsqu'il n'a rien de mieux à faire, et puis va se coucher. C'est ce qui m'arrivera dans cinq minules , car je te quitte pour aujourd'hui : le nez de ma bougie s'allonge, la flamme est dans la bobèche; un peu plus, je serais forcé de regagner mon lit à tâtons. »
« Ce 10.
« Encore un jour de passé, et nous n'avons remonté qu'un échelon de l'échelle que nous avons descendue si rapidement, mais tout nous fait croire que demain nous serons à terre. Une petite brise nous conduit droit dans noire route, et l'espoir nous revient. Aujourd'hui, je me suis moins embêté que les jouis précédents, grâce à un nouveau venu auquel j'ai donné l'hospitalité : c'est un pauvre pinson que les autans nous ont apporté. J'ai mis la main dessus; j'ai voulu lui donner à manger; mais devine ce qu'il a préféré? C'est de se précipiter dans mon pot à eau pour boire. Il a manqué s'y noyer, ce qui m'a expliqué les gens qui trouvent ce genre de mort dans un crachat. On fait des efforts inouïs pour braver un grand danger, puis la gourmandise vous fait succomber dans un petit. Trêve de réflexions! je soigne mon petit oiseau, pour lui donner la liberté quand il sera bien remis de ses .privations et de sa fatigue. Si j'avais le temps de lui donner de l'éducation, je lui apprendrais à chanter rabadablabadablablabla, pour enseigner à mes semblables ce délicieux refiv.in, sur ma terre d'Afrique, et afin qu'un jour tous -les échos puissent nous le répéter ensemble. Cette idée, toute bete qu'elle est, ne laisse pas que de me procurer une bonne petite émotion. »
ET HORACE VER NE T
« Ce 11.
« Je suis dans Boue. Je n'ai vu encore personne que le gouverneur. Je suis chez Jusuf. Je me porte à merveille. Je pars demain avec deux bataillons. »
« Bone , ce 12 novembre 1837.
« Depuis hier je suis installé chez Jusuf.
« Voici comment je suis organisé pour mon voyage : six mules pour porter mon bagage, mes .tentes, etc. ; deux chevaux pour moi et mon domestique; quatre chasseurs et un brigadier comme ordonnances, et huit cents hommes d'escorte. Déjà Charles, notre* neveu, est parti avec le même nombre d'hommes pour m'attendre à moitié chemin, et le gouverneur me donne Tordre qui doit l'attacher auprès de moi pendant la durée de ma petite expédition, jusqu'au retour à Bone. Tu vois que je suis traité en véritable personnage. Ce n'est pas que ça me touche, mais je te donne ces détails pour que lu sois sans inquiétude, car tant de précautions sont même inutiles, la correspondance se faisant journellement avec huit hommes seulement. Cependant j'accepte tout, pour être à même de m'arrêter comme bon me semblera sur la roule, et de m'en écarter pour visiter certaines localités intéressantes.
« Le temps est superbe en l'air, la boue est magnifique par terre. 11 y a donc compensation; alors, tout est pour le mieux. »
«Ce 13.
« Je ne pars que demain, n'ayant trouvé un cuisinier que ce matin et n'ayant pas le temps d'acheter mes provisions.
« Je te dirai que je suis arrivé ici le lendemain du départ
JOSEPH, CAR LE
des princes; c'est contrariant, mais cependant ce qui me le fait moins regretter, c'est que je n'aurais su comment me loger; et grâce à Jusuf, je suis comme un roi. Une seule chose me fâche, c'est que mon arrivée a tout déplacé dans sa maison, jusqu'à sa femme qui s'est transportée, elle et ses gens, chez son père, en me laissant deux fait as qui me bourrent des pipes et m'abreuvent de café toute la journée. 11 faudrait que j'eusse la piscina ammirabUe 1 dans l'estomac, pour avaler toutes les décoctions qui me sont offertes. Du reste, je suis accueilli à merveille par tout le monde. Je trouve jusqu'à des amis que je n'ai jamais vus ; n'importe, je prends de toutes mains, sauf à payer les services désintéressés avec de la reconnaissance, et les autres avec, de l'argent; ce qui remplira mon cœur d'un côté, videra ma bourse de l'autre. Je conserverai donc la part la plus précieuse.; en vieillissant, j'apprécie de plus en plus les vieux et bons sentiments d'amitié, et ceux qui commencent ne me sont pas moins chers. Pauvre petit Rabadabla! comme je l'aime !... Je me suis surpris, le beau chat de Jusuf sur l'épaule, me promenant dans ma chambre en chantant notre air favori... Si l'animal m'avait mis la patte en avant, j'étais fichu de pleurer comme une bête.
« Sois sans inquiétude sur l'état sanitaire du pays. Le choléra n'existe plus. Il n'y a que des fièvres, qui régnent seulement dans les hôpitaux; le froid a coupé court à toutes les maladies. »
« Ce 14.
« Je ne pars que demain. Le gouverneur voulait faire d'une pierre deux coups et profiter de mon escorte pour le général Négrier, qui arrive d'Alger pour aller commander
|. La grande citerne de Pouzzoles.
Gonstantine. Tu vois qu'il y aura encore une sécurité de plus pour moi, quoiqu'il n'y ait rien à craindre sur la route; car maintenant les courriers arrivent seuls en trois jours.
« Mustapha-Ben-Karim est en prison, ainsi que son neveu. Voici, à ce sujet, une petite histoire assez piquante. Le maréchal des logis de gendarmerie vient appeler un certain homme qui rie répondit pas : le neveu de Mustapha, persuadé qu'on demandait cet homme pour le mettre en liberté, s'empressa de se mettre en son lieu et place. Mais c'était pour lui donner 200 coups de bâton. Malgré ses réclamations, il les reçut". On eut beau punir le distributeur de la justice française (car maintenant ce genre de correction fait partie de notre code), le pauvre diable avait les coups; impossible de les lui retirer, et il n'en est pas moins sur le ventre, jusqu'à ce qu'il puisse se mettre sur le dos. Voilà comme notre bon Dieu punit le superbe, et les réparations qu'il fait aux honnêtes gens. Du reste ici il n'y a qu'une voix sur Timpéritie du pouvoir qui vient de tomber ; il est certain que si le gouverneur n'avait pas été tué, Gonstantine n'aurait pas été prise. Je le tiens du général en chef lui-même, du colonel Lamoricière et de tous les officiers et soldats qui m'en ont parlé.
« On attend ici les récompenses demandées par le général Valée. 11 y en aura beaucoup , car beaucoup en ont mérité. Tout le monde regrette la mort du brave colonel Combe ; il a été héroïque.
« Je pense bien à vous tous et au plaisir que j'aurai à vous revoir. Si Delaroche était là, que de belles choses il verrait, par ma fenêtre seulement! Rien n'est plus admirable que cette foule d'Arabes, de Turcs, tous drapés si pittores-
ne
quement. Si j'étais plus jeune, ou pour mieux dire moins vieux, ma tête n'y tiendrait pas. J'ai dans ma poche l'ordre d'emmener Charles Burton partout avec moi. Ce sera une petite récréation pour ce bon garçon.
« Voici mes moyens de subsistance pour ma caravane : un pâté de 10 francs, une barrique de vin contenant 25 bouteilles, 15 poulets vivants, 6 bouteilles d'eau-de-vie, 36 livres de sucre, 10 livres de riz, 5 de café, 10 de n.acaroni, 1 -jambon, % saucissons, 10 livres de lard et 2 vessies de graisse blanche, 10 merluches, du fromage, des pommes de terre, etc., etc. Tu vois que nous ne pourrons pas mourir de faim sans y mettre de la bonne volonté. En attendant le départ, je fais des têtes de soldats comme s'il en pleuvait; elles doivent figurer parmi les héros, car il y en a dans toutes les classes de l'armée plus que partout ailleurs, et j'ai le bonheur de n'avoir que des faces bien caractérisées. »
« Ce 15.
« Je viens de recevoir l'ordre de partir demain, quoique le général Négrier ne soit point encore arrivé. J'ai tant de choses à faire, que je ne t'écris que ce petit mot.
a Je vous embrasse. Soigne-toi et tout ira bien. »
« A bord du Vautour, ce 29 novembre 1837.
« Chère amie, je viens de recevoir toutes vos lettres. Je ne puis te dire le plaisir que j'ai éprouvé en trouvant de vos nouvelles; car, depuis mon départ, je ne savais rien qui vous regardât. Enfin je sais que jusqu'au 14 vous étiez bien. C'est à moi maintenant à vous rassurer et à rire de vos inquiétudes ; car je t'assure qu'il n'y avait rien à craindre ; mon étoile est toujours brillante.
« Je ne sais si tu auras reçu des petits mots que j'ai donnés à des Arabes pendant notre marche. Je le voudrais, d'abord parce qu'ils vous auraient porté de mes nouvelles, et puis parce que, si ma correspondance avait manqué, X*** dirait que je suis un blagueur. Au reste, je me consolerais de tout, ma conscience étant satisfaite.
« Je t'écris au crayon, par la raison que rien ne peut tenir en place dans le bâtiment et que mon écritoire court dans la cabine, sans que je puisse mettre la main dessus. Nous sommes partis ce matin ; le temps est tellement mauvais que nous sommes forcés de revenir mouiller au grand Caroubier, ou pour mieux dire au Fort-Génois. Le vent de nord -est est si violent que tous les bâtiments ont calé leurs mâts et que nous sommes sur nos trois ancres à danser comme toutes les Taglioni de l'Opéra. Il y a peut-être un peu d'orgueil à choisir ce moment pour t'écrire ; n'importe! tu prendras ça comme tu voudras. Le fait est que je pense à vous, et que je vais vous donner les détails de ma course à Constantine.
« Comme tu le sais déjà, je suis parti le '16 novembre avec mon escadron de chasseurs, pour rejoindre l'infanterie qui s'était mise en route la veille. Je l'ai rattrapée au camp de Dréan. Chemin faisant, j'ai trouvé Charles Burton avec un convoi revenant à Bone. J'avais l'ordre qui le mettait à ma disposition pendant mon séjour en Afrique. J'étais enchanté de lui procurer une bonne occasion de voir Constantine en amateur; mais ce pauvre garçon est trop démoralisé pour prendre goût à la moindre partie de plaisir, et le désir de coucher dans un lit l'a emporté sur la curiosité. Nous nous sommes donc séparés. De Dréan, je suis allé à Guelma, coucher; de là je suis parti pour Medjez- Hamar, où je suis arrivé à dix heures du matin; la colonne
du 26e ayant pris l'avance, nous avons pu aller coucher à Sidi-Tamtam, le 19 à un endroit dont je ne me rappelle pas le nom, et le 20 à Constantine. Le dernier jour seulement, nous avons échangé quelques coups de fusil à Pavantgarde, mais de si loin et sur si peu de monde que véritablement ça n'en valait pas la peine. Le retour s'est opéré de la même manière; seulement, au lieu de coucher à Guelma^, nous nous sommes arrêtés à Medjez-Hamar. Nous n'avons pas été aussi tiQureux pendant notre retour, car nous avons perdu un officier et un soldat du 17e léger; un soldat du train s'est fait mettre une balle dans le derrière. Du reste, jamais je ne me suis mieux porté. J'étais si bien organisé, que je ne me suis aperçu de la fatigue qu'aune faim dévorante dont je ne suis point encore guéri, et que je vais satisfaire, s'il est possible; car je ne sais comment le cuisinier aura pu s'en tirer avec le temps que nous avons. On m'appelle. Adieu pour aujourd'hui. »
« 2 décembre, à midi.
<( Nous nous sommes mis en route hier à onze heures du matin, et nous avons fait cinquante-cinq lieues. Me voilà plus près de vous, et, si le temps continue à être aussi bon, demain soir nous serons sur la même terre. Ce sera pour moi une grande joie, car tu sais que si je pars sans peine, je reviens avec bien du plaisir.
« Maintenant, il faut que je te parle de Constantine et de mon voyage en général. Je vais commencer le bavardage. S'il t'ennuie, ne le lis pas, et, si tu le lis, que ce soit pour toi. Ce sera bien assez que tu juges de mes bêtises, sans mettre les autres dans la confidence.
« De Bone à Medjez-Hamar rien d'intéressant. Mais, après avoir passé le Raz-el-Akba, le pays, dépouillé d'arbres, de-
ET HORACE VERNE T
vient un vaste désert coupé de ravins profonds et entouré de vastes montagnes pelées dans le genre de Radicofani; la pluie nous a rendu visite dans ces lieux épouvantables. Il nous a fallu coucher dans la boue ; mais, heureusement, le mauvais temps n'a duré que deux jours. Rien n'était plus intéressant pour moi que ces bivouacs, en arrivant le soir et en partant le matin. Les lions, les hyènes et les chacals se chargeaient de la musique et se disputaient dans l'ombre les mules et les chevaux que nous laissions derrière nous sur la route; car, ma chère amie , tu ne peux te faire une idée de la quantité de ces pauvres animaux qu'on abandonne, faute de pouvoir les nourrir : on les assomme tant qu'ils peuvent se soutenir; une fois tombés, c'est fini d'eux. Sur ce point comme sur tant d'autres, c'est un gaspillage dans l'armée dont on ne saurait se faire une idée sans en avoir été témoin. Mais brisons là-dessus, je ne veux te parler que du pittoresque. Je te disais que le pays est d'une sévérité admirable. Il ne s'y trouve, en fait de trace humaine, que quelques pierres, restes de monuments antiques qu'on suppose des fortifications. Je ne suis pas de cet avis pour la généralité. Il y en a certains qui me paraissent des tombeaux de la même forme et de la même construction que ceux de Corneto, moins soignés cependant, mais semés çà et là le long d'une voie romaine, sur un assez long espace, deux lieues environ avant d'arriver à Somma, où se trouve un tombeau monumental dont j'ai fait le croquis. De ce point, on aperçoit Gonstantine à trois lieues de distance. Je tf avoue que le cœur m'a battu en voyant le terme et le but de mon voyage. Les plus hautes montagnes du grand Atlas se développent devant le spectateur. Il était deux heures de l'après-midi, le soleil brillait, rien ne manquait pour la splendeur du tableau. Je t'assure que dès ce
moment je n'ai plus pensé qu'au bonheur de joindre à tous les souvenirs que j'ai déjà dans la tête une nouvelle collection de matériaux d'un caractère tout particulier. Je ne te ferai pas ici la description de Constantine, de ses ravins, etc., toutes choses dont tu as déjà entendu parler. Il me suffira de dire que je n'ai rien vu dans aucun de mes voyages qui m'ait autant frappé. Cette ville toute couleur de terre ressemble plutôt à celles des Abruzzes qu'à tout ce que nous connaissons du littoral de l'Afrique. On va crier après moi quand je la peindrai telle qu'elle est, comme on l'a fait après ma verdure; cependant je serai vrai. L'intérieur des rues est très-sombre et d'une puanteur abominable. Les cadavres qui sont encore sous les décombres ne contribuent pas peu à augmenter ce que les ordures, les diarrhées générales de l'armée émanent de miasmes pestilentiels; Montfaucon est la boutique de Lubin en comparaison. Aussi nos pauvres soldats mouraient-ilscomme des mouches. Dès le premier pas qu'on fait dans la ville, on ne peut croire qu'il soit possible d'y rester; puis, tout à coup, nous entrons dans le palais du bey ; tout change. Figuretoi une délicieuse décoration d'Opéra tout de marbre blanc et des peintures des couleurs les plus vives d'un goût charmant, des eaux coulant de fontaines ombragées d'orangers, de mvrtes, etc., enfin un rêve des Mille et une Nuits. Certes, j'étais loin de m'attend re à des sensations si différentes dans un si court espace de temps, et cependant je n'étais pas au bout. Figure-toi que la suite du prince a tout dévasté et qu'il ne reste rien, mais rien, dans l'intérieur. Tout a été emporté, jusqu'aux oiseaux et aux poissons rouges. On a fait des trous dans tous les murs pour chercher des cachettes; enfin tou est sens dessus dessous. Ah ! les barbares! Du reste, j'ai reçu dans ce palais le meilleur
ET HORACE VERNE T
accueil du général Bernelle; il m'a donné une ci-devant belle chambre dans laquelle j'ai couché par terre avec délices, car du moins j'étais à sec. Mes trois jours se sont passés à courir la ville et les environs, dessinant autant que possible les points intéressants, et j'ai fait une fameuse récolte de tableaux à faire. Dis à Jazet que je lui apporte une vigoureuse collection de sujets. Il y en a un surtout qui (je ne puis attendre pour te le raconter) a manqué te valoir une petite fille à élever. Tu as entendu parler d'un rocher du haut duquel les femmes, en voulant fuir, se précipitaient? Représente- toi, sur un monceau de plus de cent cadavres de femmes et d'enfants que les Kabyles dépouillaient ou achevaient lorsqu'ils respiraient encore, un sergent et un soldat du 4 7e leur disputant, les armes à la main, un pauvre petit être de quatre ans attaché au corps de sa mère morte. J'ai retrouvé cette petite fille au camp de Medjez-Hamar. Elle est très-gentille, mais que deviendra-t-elle? On la nomme Constantine, ne lui connaissant pas d'autre nom. Le régiment la garde; mais, encore une fois, que deviendra-t-elle? C'est justement parce qu'il n'y a pas de doute sur le malheureux sort qui l'attend que je voulais la prendre. Je n'aurais pas balancé à t'apporter cet embarras, si une autre idée ne m'était venue : c'est d'en parler à Madame Adélaïde. Ce serait digne d'elle de faire élever un enfant pris sur le champ de bataille où son neveu a été fait lieutenant général. Nous parlerons de ça à mon arrivée. J'ai tous les renseignements imaginables sur ce fait.
« Pour en revenir au but de mon voyage , j'ai dessiné d'une part et recueilli de l'autre tout ce dont j'aurai besoin pour mon grand tableau. Jamais on n'a eu une occasion de faire un tableau aussi intéressant et aussi pittoresque. Mais aussi fallait-il voiries lieux, car il n'y a pas de description,
de dessin, de croquis qui puisse donner une idée de l'originalité de la scène. Ça ne ressemblera à rien de ce qui a été peint, et ce ne sera que vrai. Il faut avoir vu l'armée d'Afrique: ce n'est plus ni la République, ni l'Empire; c'est l'armée d'Afrique, c'est-à-dire la réunion, un jour de bataille, de toutes les vertus militaires, et le lendemain... sauf quelques exceptions chez de certains hommes trop bien trempés pour ne pas résister à la contagion!... Tiens, je ne veux pas écrire tout ce que je pense. »
« Lazaret de Toulon, le 4 décembre 1837.
(( Enfin, nous voici en France, chère amie, après cinq jours de mer, et me voilà pris jusqu'à dimanche! Je me porte comme un charme, encore mieux aujourd'hui, puisque je sais au juste le moment où je vous embrasserai tous. En attendant, c'est sur Rabadabla que je concentre tous mes baisers, puisque c'est lui qui réunit toutes nos affections. Ma première lettre sera pour lui.
« Dis à Delaroche que je n'ai rien pu trouver à lui rapporter, les voleurs ayant passé partout.
« Lorsque cette lettre te parviendra, le télégraphe t'aura déjà annoncé mon débarquement. Pourtant je ne veux pas perdre une minute pour la faire partir, et je te quitte bien vite pour la fermer.
« Tout à vous tous,
« Horace Vernet. »
A peine de retour, Horace Vernet était chargé par le roi de peindre pour le Musée de Versailles les différents épisodes de la prise de Constantine. Il venait de partir pour Berlin, au moment où arriva chez lui la lettre de M. de Cailleux qui lui confirmait la commande de ces importants
travaux. Il se hâta de revenir, se mit aussitôt à l'ouvrage, et en moins d'un an il couvrit les trois grandes toiles sur lesquelles il a retracé les exploits de nos soldats durant ce siège mémorable. LJ Assaut est peut-être son chefd'œuvre. Dans aucune de ses compositions il n'a mis plus d'entrain, plus de verve, plus de crânerie. Ce tableau est le digne pendant de l'action qu:il représente : il est enlevé avec une furie toute française, comme la ville l'avait été par la colonne d'attaque sous les ordres du colonel de Lamoricière.
Il envoya ses trois tableaux de Gonstantine au Salon de 1839, On aurait pu croire qu'il allait prendre un peu de repos à la suite de ce prodigieux effort; mais il n'était pas homme à sentir la fatigue, et il repartit pour l'Orient afin de se préparer une moisson nouvelle.
Départ pour l'Orient. — Malte. — Une singulière friture. — Alexandrie. — Méhémet-Ali. — Le Caire. — Marché aux esclaves. — La mosquée des fous. — Les Pyramides. — Le désert d'El-Arisch. — Palmiers-plumeaux. — Portraits et caricatures. — Gaza. — Bethléem. — Jérusalem. — Saint-Jean-d'Acre. — Sidon. — Damas. — Beyrouth. — Smyrne. — Constantinople. — Tourtes et chandelles. — France! — Le Musée de Versailles. — Difficultés avec la liste civile. — Horace Vernet publiciste. — Le droit de gravure.
Horace Yernet s'embarqua à Marseille, le 21 octobre 1 839. Il avait deux compagnons de route : son neveu, M. Charles Burton, et un peintre, M. Goupil-Fesquet 1.
Le Scamandre, tel est le nom du bâtiment sur lequel ils avaient pris passage, les conduisit par Livourne, Givita- Vecchia, Malte et Jes rives de la Grèce jusqu'en Egypte.
De ces différentes étapes, Horace n'envoyait à sa famille que des notes jetées au .hasard sur le papier. Empruntons à M. Sainte-Beuve 2 quelques-uns de ces fragments, dont les originaux ne nous ont point passé sous les yeux. Ces citations serviront à montrer que notre voyageur partait le cœur un peu gros, mais l'esprit content.
1. M. Goupil-Fesquet a publié la relation de son voyage dans la Fronce littéraire , t. XII et XIII.