‹ Joseph, Carle et Horace VernetChapitre 19 sur 42 · Rue Saint-Lazare · texte numérisé non relu

Rue Saint-Lazare

d'Égypte, sa correspondance devient régulière, et on peut le suivre pour ainsi dire pas à pas. »

« Alexandrie, 6 novembre 1839 K

« Nous sommes depuis trois jours en Égypte. Tu juges de notre joie , surtout d'y être arrivés comme par enchantement. Jamais traversée n'a été plus heureuse : la mer comme une glace; abord, une société fort aimable; rien ne nous a manqué.

« En quittant Malte, nous avons cheminé vers Syra, à travers toutes les îles de l'Archipel, depuis la pointe du Péloponèse, le cap Matapan, jusqu'à Candie. Quelle aridité! Mais quels beaux noms ! Nous sommes restés à Syra deux jours et une nuit. Pour la première fois, je me trouvais au milieu des Grecs, de leurs femmes, de leurs enfants. Enfin, tout était nouveau et du plus irrand intérêt pour moi. J'ai été d'autant plus à même de bien voir, que j'avais fait la conquête d'une charmante Grecque qui a bien voulu nous conduire partout. Nos deux jours se sont donc passés rapidement. Nous nous sommes rembarqués, e{ le 4, au petit jour, nous nous sommes trouvés devant Alexandrie, au milieu de cette flotte qui fait trembler la diplomatie et qui ravit les curieux comme nous. En effet, rien n'est plus imposant que ces gros monstres marins à écailles de canons que les Anglais voudraient bien mettre dans la friture. A huit heures du matin, notre bâtiment a mouillé au milieu d'eux. Le commandant m'a conduit à terre avec le prince de Wurtemberg, que le comte de Modène est venu prendre dans sa voiture. J'étais tout vexé de ne pouvoir pas

1. D'importants fragments de ces lettres ont été publiés dans l'Illustration, nos des 5 et 12 avril 1856.

dévorer à mon aise le spectacle qui se déroulait devant moi.

« Notre première journée a été employée à courir les environs, à voir la colonne de Pompée, etc. ; la seconde, à faire des visites, à porter nosJettres, etc.; et, ce matin, grande présentation au pacha, de chez lequel je sors. Vite, comme tu vois , je prends la plume pour te donner les détails de notre entrevue.

« A neuf heures du matin, les janissaires sort venus nous chercher pour aller chez le consul. Nous étions huit, car j'avais demandé à être accompagné par trois jeunes officiers d'état-major qui vont en Abyssinie. Nous étions tous en uniforme, montés sur de très- beaux chevaux arabes : les janissaires et saïs ouvraient la marche: puis, mon excellence à droite du consul; derrière, venait l'étatmajor. Sur la route, les postes prenaient les armes, et le tambour battait aux champs. Arrivés au palais, qui est au bout de la ville, la garde nous a rendu les mômes honneurs. Bref, nous sommes entrés au divan, où, dans un coin, nous avons trouvé assis sur ses talons le fameux Méhémet, qui nous a fait asseoir à ses côtés, nous a offert du café, et s'est mis*à bavarder pendant plus d'une heure. 11 a fini par me demander un tableau de la bataille de Nézib 4, et, pour assurer notre route, il me donnera nonseulement des firmans, mais en outre une lettre particulière pour que les pachas mettent des troupes. à ma disposition, afin que je puisse parcourir avec la plus grande sécurité tous les pays que je voudrai visiter.

« Nous quittons Alexandrie après-demain. Au Caire,

1. Victoire remportée le 24 juin 1839 sur l'armée turque, commandée par Hafiz-Pacha.

JOSEPH, CARIE

nous retrouverons le supérieur du Saint-Sépulcre , avec lequel nous ferons route jusqu'à Jérusalem.

« Nous daguerréotypifions comme des lions. Ici, il n'y a que peu de choses. Cependant, demain matin, nous allons expérimenter devant le pacha qui désire connaître les résultats d'une découverte dont il avait déjà entendu parler.

« Notre visite de ce matin était d'un grand intérêt. Le pacha est petit, la barbe blanche, le visage brun, la peau tannée, l'œil vif, les mouvements prompts, l'air spirituel et très- malin, la parole brève, et riant très-franchement lorsqu'il a lâché un petit sarcasme, plaisir qu'il s'est donné toutes les fois que la conversation tournait à la politique, et surtout lorsque le consul insistait pour le départ de la flotte : « Je ne reconnais plus les Français, « qui savent si bien faire la guerre et qui ne parlent plus « que de la paix; je ne parle pas de la France; car d'ici « j'ai entendu ses applaudissements, quand elle a connu « mes succès de Nézib. » Demain, comme je serai seul avec lui, je compte bien remettre la conversation sur ce sujet. Du reste tout semble arrangé, et il est positif que la France veut soutenir l'indépendance de TÉgypte.

« Trois mois sans vous voir! c'est long. Mais aussi, quel plaisir de se revoir, de retrouver notre Rabadabla! Baise-le beaucoup pour grand'père, qui a manqué lui acheter un petit nègre de 75 francs; mais j'ai eu peur d'être grondé.

« Je ne vois rien qui me semble beau sans penser à Delaroche. Que je voudrais qu'il fût là!

« Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur. »

« Le Caire, 16 novembre 1839.

« Nous avons encore fait bonne route, chère amie ; seulement, nous avons mis plus de temps que nous ne le pensions, par la raison que le vent nous a manqué pour remonter le Nil. Depuis trois jours, cependant, nous courons comme des dératés, et nous avons vu bien des choses. Je n'ai que faire de te dire dans quel enthousiasme nous sommes ; tu sais trop que pour mon compte ce que j'ai devant les yeux était le but de mes plus vifs désirs. Les voilà satisfaits, et j'en jouis au delà de toute expression. Rien ne pourrait exprimer ce que j'ai éprouvé, en voyant de dix lieues les Pyramides ; j'ai pu supporter cette émotion ; je suis invulnérable !...

« Je ne te ferai pas une description de la ville, ce serait bien inutile; je me bornerai à te dire ce qui m'a le plus frappé. Hier, à la faveur de nos habits turcs, nous avons visité les mosquées, les palais du pacha, etc. C'est, en plus grand, Alger, seulement encore plus misérable. Par l'intervention des janissaires que le consul a mis à ma disposition pendant le temps que je resterai ici , j'ai pu voir la chose du monde qui m'a le plus frappé dans ma vie. Nous sortions du marché aux esclaves, où de petits négrillons mâles et femelles sont assemblés par paquets sur un mauvais carré de toile, comme des pommes à cinq pour un sou, sans compter les hommes et les femmes de toute couleur qu'on tient dans des trous tout autour de cet infâme lieu, où, comme des rois, d'infâmes voleurs trafiquent delà chair humaine. Je sortais donc le cœur tout gros de fâcheuses réflexions, lorsque le janissaire me proposa. d'entrer dans la mosquée des fous. C'est là qu'un autre spectacle horrible m'attendait. Figure- toi une cour de quarante

pieds carrés, environnée de murailles d'une hauteur prodigieuse qui laissent, à peine entrer le jour; dans l'angle, une petite porte de trois pieds de haut, barricadée de chaînes à travers lesquelles on passe avec peine. De chaque côté, les murs sont percés de petites niches garnies d'énormes grilles de fer; et là dedans, sans vêtements, assis sur la pierre, sans autre paillasse que leurs ordures et une épaisse couche de poussière, sont les malheureux privés de leur raison, une double et lourde chaîne au cou, dont les extrémités viennent s'attacher à de gros anneaux extérieurs, et dont le frottement perpétuel sur la pierre Fa creusée à plus de deux pieds. Joins au tableau les rugissements des furieux, les accents pitoyables d'un amoureux, et les deux yeux fixes d'un nègre silencieux qui vous regarde comme un oiseau de nuit, et tu ne te feras qu'une faible idée de ce que nous avons vu. De toute la journée, nous n'avons pas pu avoir d'autre sujet de conversation.

« Depuis douze jours que je suis dans ce pays, je ne puis avoir d'idées sur lui; mais, si j'en crois mes premières impressions, je pense que les gens qui y attendent des progrès comme civilisation se trompent lourdement. Ce qui s'organise n'est autre chose que l'ordre dans le despotisme, pour le rendre plus également pesant et de manière que rien ne puisse s'en affranchir; les lumières, que le pacha va soi-disant chercher au milieu de nos institutions philanthropiques ne sont que des armes qu'il aiguise, et pour ainsi dire qu'un rasoir qu'il fait repasser pour tondre de plus près.

« A propos de tondu, nous n'avons plus un cheveu. Ça nous fait les plus drôles de boules qu'on puisse imaginer. Nous avons besoin de nous regarder pour rire et pour nous faire oublier notre triste scène d'hier.

«Dans quelques instants, nous allons en visite chez le révérend issi me supérieur de Jérusalem, le consul en tête, et sans doute précédés de janissaires , qui feront une large distribution de coups de bâton sur les braves gens qui auront la curiosité de nous regarder. Voilà les tristes honneurs que l'on rend aux membres de l'Institut, qu'on se plaît à promener comme le bœuf gras. Dans quelques jours nous serons quittes de toutes ces fastidieuses politesses, dont on accable les pauvres diables, non pour leur faire plaisir, mais pour faire dire de soi qu'on sait apprécier les hommes. Du reste, nous ne trouvons que cordialité partout de la part des inconnus, et amitié du côté des connaissances. »

« Ce 21.

(( Nous arrivons des Pyramides!... Nous y sommes restés trois jours. Jamais le temps n'a passé si vite , quoiqu'au commencement ces monuments ne m'aient point étonné. 11 y a derrière eux ce grand coquin de désert qui est autrement imposant que ces masses de pierres qui ne frappent véritablement que par l'idée des difficultés qu'il y a eu à vaincre et les quarante siècles dont Bonaparte a si ingénieusement parlé.

« Nous nous mettons en route demain pour Jérusalem , avec nos lettres du pacha, et un cheikh qui nous conduit jusqu'à une journée du saint lieu. »

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