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AVANT- PROPOS
vier Merson, d'avoir demandé des détails sur la vie d'Horace Vernet aux divers membres de sa famille : ce mode d'investigalion est dangereux, dit-il, et le critique, en agissant ainsi, perd toute indépendance. Nous n'avons pas mission de défendre M. Olivier Merson, mais ce reproche tombe par avance sur notre propre travail, puisque nous avons puisé nos renseignements à la même source, et nous ne pouvons l'accepter en silence. Nous croyons qu'il est indispensable de compléter les faits enregistrés par l'histoire au moyen de la tradition, cette tradition eût-elle été conservée par des personnes intéressées à l'embellir. Maintenant, qu'il y ait certains inconvénients à procéder de la sorte, que l'on courre risque de se laisser influencer par des motifs de courtoisie ou d'affection étrangers à la saine critique, cela est hors de doute; mais nul n'a le droit de se targuer d'une indifférence absolue. Si M. Charles Blanc veut bien faire un petit retour sur lui-même, il comprendra qu'il n'est peutêtre pas tout à fait exempt du péché qu'il reproche aux autres. Quand il a étudié la vie et les œuvres d'Horace Vernet, ses opinions personnelles n'ont-elles pas égaré son jugement, et son peu de sympathie pour le rôle politique de l'homme ne l'a-t-il pas rendu trop sévère pour le beau talent du peintre?
Horace Vernet a eu un grand nombre de biographes, depuis M. de Loménie jusqu'à M. Jacquot de Mirecourt; toutes les revues, tous les journaux ont publié des articles sur lui à l'époque de sa mort, et, durant sa vie, il a été diversement apprécié, à chaque exposition nouvelle, par les écrivains les plus distingués. Il suffira de citer les noms d'Alfred de Musset et de Gustave Planche, de MM. Mérimée, Théophile Gautier, H. Delaborde, Edmond About. Paul de Saint-Victor, etc.
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Parmi les honneurs nécrologiques rendus à la mémoire du grand artiste, il en est un qui l'eût particulièrement flatté : M. Sainte-Bouve, ce maître mosaïste de la critique, après avoir pris communication d'une partie des papiers laissés par Horace Vernet, lui a consacré une de ces études fines, finies et charmantes 1, dans lesquelles il excelle, toutes les fois que son jugement ne se trouve point faussé par des préoccupations étrangères au sujet qu'il traite. Heureusement pour nous, l'espace restreint qu'il avait à sa disposition n'a pas permis au célèbre causeur de s'étendre autant que la matière le comportait ; autrement, il serait impossible de trouver quelque chose à glaner sur son passage. Les-lec- ■ teurs qui ont déjà lu son remarquable travail et qui liront •dans ce livre la correspondance d'Horace Vernet seront frappés de la sûreté de goût, du tact littéraire exquis dont M. Sainte - Beuve a donné une preuve de plus en cette circonstance. Il a choisi, d'une main infaillible, dans les lettres qu'il avait sous les yeux, le dessus du panier, les fleurs les plus délicates et les plus suaves, il en a composé un délicieux bouquet, et, après l'avoir entouré d'un fil d'or, il l'a offert à son public, c'est-à-dire au public tout entier.
Nous nous sommes donc aidé des recherches de nos devanciers, et nous n'avons apporté, comme élément nouveau, que les traditions de famille léguées par les Vernet à leurs descendants. Ces indications nous ont semblé préférables à toute autre, chaque fois qu'elles ne se trouvaient pas démenties par une certitude historique. Mais le véritable intérêt de ce volume, son seul intérêt peut-être, consiste dans les nombreux chapitres où notre rôle s'est borné à celui d'éditeur consciencieux. De ces chapitres nous pouvons parler
1. Voyez le Coyistitutionnel , nos dos 18 et 26 mai, 1er, 8 et 9 juin 1863.
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sans crainte, et nous devons dire tout le bien que nous en pensons, puisque nous sommes juge et non plus partie.
Les lettres d'Horace Vernet qui ont été publiées dans divers recueils ont donné déjà un avant-goût de ce que sa correspondance complète pouvait être. Notre peintre ne se piquait pas de littérature; il eût été bien surpris, et, ajoutons-le, fort gêné, s'il avait pensé que sa prose familière dût être un jour livrée au public. Aussi y a-t-il dans cette naïveté même et dans ce manque d'apprêt une saveur et un charme particuliers que l'on trouve rarement chez des écrivains plus consommés. Il était de la bonne école : il laisse trotter sa plume la bride sur le cou; il dit tout ce qui lui passe par la tête ; il a sans cesse de ces bonheurs d'expressions, de ces audaces, de ces rencontres, de ces hasards de mots, que n'osent pas risquer ceux qui font leurs phrases en vue et pour ainsi dire sous les yeux des lecteurs.
Il écrivait comme il peignait, sans ratures, sans repentirs et sans retouches. Ses lettres montrent toutes les facettes de son esprit changeant. Les personnes qui l'ont connu seront peut-être étonnées de lui découvrir des mérites qu'elles n'avaient pas soupçonnés en lui , et qu'on aurait pu croire incompatibles avec son humeur prime-sautière. Non seulement il était gai, vif, voire même un peu loustic à la manière de ses amis les troupiers; mais il alliait encore à ces qualités que tout le monde se plaisait à lui reconnaître une certaine profondeur et une parfaite rectitude de jugement. Ses appréciations sur les hommes qu'il a rencontrés en courant le monde, et sur les pays qu'il a visités, sont loin d'être superficielles. Presque toujours, sous une forme légère en apparence , il touche d'un mot sûr au fond des questions qu'il agite ; il a tantôt des aperçus politiques qui feraient honneur à un homme d'État, tantôt des réflexions
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que ne désavouerait pas un moraliste de profession. Mais c'est surtout dans le genre descriptif et dans le portrait qu'il excelle, car il se retrouve alors sur son véritable terrain, il peut déployer toute sa verve pittoresque, et l'on dirait qu'il écrit avec un pinceau, tant il sait donner de couleur aux personnages ou aux objets qu'il veut dépeindre.
Il y a encore, dans cette correspondance, des tendresses et des gamineries adorables. A cinquante ans passés, Horace Vernet était resté certainement beaucoup plus jeune que ne le sont aujourd'hui nombre de jeunes gens. Chez lui, par une grâce spéciale , l'homme, à mesure qu'il grandit, n'étouffa point l'enfant; c'est peut-être un défaut, mais, à coup sûr, ce défaut chez un artiste ressemble fort à une qualité.
Ces lettres, nous n'en doutons pas, plairont à la plupart des lecteurs, et elles trouveront une place digne d'elles dans la bibliothèque des gens de goût à côté des œuvres de nos maîtres, soit entre la correspondance du président de Brosses et celle de Jacquemont, soit- entre le Voyage en Orient de Gérard de Nerval et le Voyage en Espagne de Théophile Gautier.
Nous voudrions avoir une égale confiance dans la partie de ce livre dont nous devons assumer seul la responsabilité; mais ce qui nous rassure, c'est la modestie de notre rôle, et nous osons espérer que le charme du tableau fera oublier la simplicité de son cadre.
ET
Antoine "Vernet. — Naissance de Joseph. — Un père jaloux de son fils. — Madame de Simiane. — Départ pour Rome. — Une tempête, un peintre et un mât. — Misère et découragement. — L'alphabet des tons. — Pergolèse. — Rivalité d'un cardinal et d'un perruquier. — La petite -fille d'un archevêque. — Livio et Orazio. — ■ François Poisson , marquis de Marigny.
Les Vernel sont originaires d'Avignon.
Le premier d'entre eux sur lequel on ait quelques renseignements précis , Antoine Vernet, exerçait la profession de peintre d'attributs, à la fin du xvne siècle; il décorait des panneaux de voitures et de chaises à porteurs1.
Plus habile qu'un simple ouvrier, Antoine ne pouvait toutefois prétendre au titre d'artiste, et, sans le bruit qui
1. On conserve au musée Calvet, à Avignon, deux spécimens de son savoir-faire, un Bouquet de fleurs accompagné d'oiseaux au plumage varié et un Double Ecusson armorié , supporté par des lions. (N09 280 et 281. )
se fit par la suite autour de son nom, sa modeste personnalité serait à jamais restée dans l'ombre de l'histoire.
Arrivons donc, sans autre préambule, à son fils, le véritable chef de la dynastie des Vernet.
Joseph naquit à Avignon, le 4 4 août 4714.
L'enfant annonça de bonne heure ce que devait être l'homme, s'il faut en croire lè témoignage de ses contemporains1. Son premier hochet fut un pinceau; c'était ce singulier joujou que sa mère lui donnait pour le calmer, lorsqu'il criait. On était obligé de serrer avec soin toute espèce de crayons; aussitôt qu'il en découvrait un, il s'amusait à retoucher les compositions de son père, 'et Dieu sait ce qu'elles devenaient sous ses petits doigts.
Antoine, pour ne pas contrarier ces dispositions précoces de son fils, lui fit cadeau, dès qu'il eut atteint sept ou huit ans, d'une palette et d'un chevalet proportionnés à sa taille.
Mais il fallut bientôt songer à des études sérieuses, et le plaisir se convertit en travail, tout en restant un plaisir. Outre son père, Joseph paraît avoir eu pour premiers maîtres un autre peintre d'attributs, Jacques Yiali, et un peintre d'histoire, Philippe Sauvan.
La famille Vernet était nombreuse. Joseph avait vingt et un frères ou sœurs, si l'on en croit la tradition; et comme il n'y avait jamais trop d'argent à la maison, chaque enfant, dès qu'il commençait à être en âge d'utiliser son esprit ou ses bras, devait penser à gagner sa vie.
A quatorze ans, Joseph exécutait fort convenablement des écrans, des panneaux de voitures ou de chaises à porteurs, voire même des trumeaux, enfin tout ce qui concernait l'état de son père.
1. Correspondance littéraire, édit. Furne et Ladrange , 1831, t. XIV, p. 488 et suiv.
Vers la fin de 1731, le marquis de Caumont lui fit obtenir une commande importante. Il s'agissait de décorer à Aix Phôtel de Simiane. Une fois ses ébauches terminées, Joseph voulut aller finir ses tableaux sur l'emplacement qu'ils devaient occuper. Son protecteur n'eut pas à se repentir de s'être entremis dans cette affaire, car voici ce que lui écrivait l'aimable petite-fille de Mme de Sévigné : « M. Vernet est content, et moy beaucoup de luy. Ses dessus de porte sont admirables ; j'en ay pris douze » • Les talents précoces de Joseph avaient, paraît-il, inspiré une certaine jalousie à son père, et ce mauvais sentiment finit par se manifester d'une façon trop évidente. Voici à quelle occasion : Antoine se faisait souvent aider par son fils dans ses travaux. Ils furent un jour chargés de décorer ensemble la salle d'un hôtel. Lorsque leur double tâche fut terminée, on ouvrit les portes aux curieux. Parmi les visiteurs se trouvait un cardinal, qui, après avoir fort admiré les panneaux de Joseph, passa sans rien dire devant ceux d'Antoine. Le père ne sut pas dissimuler plus longtemps sa secrète envie; il éclata en reproches violents contre son fils, et celui-ci dut se retirer dans une mansarde, où il travailla seul.
Le cardinal qui avait su apprécier le talent naissant de Joseph continua de s'intéresser à lui : il vint le voir, et, ayant trouvé sur un chevalet une esquisse de paysage qui lui plaisait, il l'acheta, séance tenante.
Joseph avait vingt ans, lorsqu'il se décida à partir pour l'Italie. La triste situation qu'il devait avoir désormais au milieu de sa famille lui permettait d'envisager sans crafnte la perspective d'un long exil. De plus, il éprouvait un vif