‹ Joseph, Carle et Horace VernetChapitre 3 sur 42 · Lettre citée par M. Lagrange · texte numérisé non relu

Lettre citée par M. Lagrange

JOSEPH, C A RLE

désir de faire ce pèlerinage de Rome que les artistes entreprennent toujours avec une véritable dévotion. Il ne lui manquait qu'un peu d'argent pour subvenir à ses frais de route. Deux grands seigneurs provençaux qui l'avaient déjà protégé, le marquis de Gaumont et le comte de Quinson, se chargèrent de lever cette. dernière difficulté.

Moyennant une somme modique, Joseph se fit conduire à Marseille par un voiturier d'Avignon. Les premières impressions de nature qu'il éprouva pendant ce voyage décidèrent de sa vocation. Lorsqu'il aperçut la mer, il s'élança hors de la voiture, saisit ses crayons, s'installa au pied d'un rocher qifi le défendait contre la violence du soleil, et les instances de son guide ne purent l'arracher de ce lieu. Il ne quitta son étude qu'à la tombée de la nuit. Alors seulement, mourant de faim, il gagna l'auberge la plus voisine. Le lendemain, il se procura une toile et des couleurs, et, pendant sept jours, il se tint enfermé pour peindre la plus détestable marine qu'il ait faite de sa vie, s'il faut en croire son propre jugement.

11 quitta enfin Marseille sur un bâtiment qui se rendait en Italie. Ce fut pendant cette traversée que se passa un épisode qui, pour avoir été souvent raconté, n'en est pas moins fort suspect. On prétend qu'une tempête ayant assailli , à la hauteur de l'île de Sardaigne, la felouque sur laquelle il se. trouvait, Joseph se fit attacher à un mât, afin de pouvoir mieux contempler la sublime horreur des éléments déchaînés. On ajoute même que, plusieurs fois, on l'entendit s'écrier : « Mon Dieu ! que c'est beau ! » Il paraît que le danger n'était pas bien grand, puisque l'équipage, au lieu de s'occuper des manœuvres, pouvait perdre son temps à lier un passager et à écouter ses exclamations enthousiastes.

ET HORACE VERNE T

Quoi qu'il en soit, Joseph arriva à Rome sain et sauf, au commencement de l'automne de 1734.

Il avait peu d'écus dans sa poche, mais il était riche d'espérance et de jeunesse.

Le marquis de Quinson lui avait donné une lettre de recommandation pour un savant jésuite, le père Fouque. Joseph alla le voir dès son arrivée, et voici ce que le père Fouque écrivait de lui, après sa première visite : « Il me paraît joli garçon; s'il y a moyen de l'introduire auprès de „ gens qui puissent lui être utiles, je ne le manquerai pas1. »

La protection promise n'eut sans doute pas, au début, de très-brillants résultats; car Vernet vécut d'abord en faisant des dessins qu'il était trop heureux de vendre un sequin ou deux. Il payait ses fournisseurs en monnaie de peintre; il est vrai que sa monnaie à lui était frappée au bon coin, et ceux qui eurent la patience d'attendre qu'il fût devenu célèbre n'eurent pas à se repentir de leurs marchés. Il donna pour un habit, une culotte et une veste, un petit tableau qui depuis se vendit mille écus à la célèbre vente de M. de Julienne. Il arriva cependant un jour où ses exigences, si modestes qu'elles fussent, ne purent même plus être satisfaites, et il se trouva réduit à la misère. Le manque d'argent l'avait fait réfléchir, et il songeait sérieusement à se rapatrier, lorsque la fortune lui vint en aide. Suivant le conseil d'un de ses amis, il se présenta chez un cardinal qui passait pour un amateur éclairé. Il choisit parmi ses marines les deux qui lui parurent le mieux réussies, et les porta à l'adresse indiquée. Mais cfuelle ne fut pas sa tristesse, lorsque, après avoir fait antichambre pendant de longues heures, il se vit obligé de s'en retourner comme

Page 1