‹ Joseph, Carle et Horace VernetChapitre 21 sur 42 · A M. MONTFORT · texte numérisé non relu

A M. MONTFORT

« Damas.

a J'ai passé une bonne journée, car j'ai vu beaucoup de choses et beaucoup de choses différentes, qui, malgré cela, en se réunissant dans ma tète, deviennent homogènes par le but auquel je me rattache sans cesse : celui de voir partout de la peinture.

« Ce pays -ci n'a pas d'époque. Transportez -vous de quelques milliers d'années en arrière, c'est toujours la même physionomie que vous avez devant les yeux. Que le canon chasse devant lui des populations entières , qu'il les exter-

ET HORACE VERN E T.

mine , ce n'est que le moyen qui a changé , mais non la chose. Pharaon poursuivant les Hébreux, monté sur son chariot, soulevait la même poussière dans le désert que Méhémet-Ali. Les Arabes sont toujours les mômes.

« Ce matin , on nous a fait manœuvrer deux batteries d'artillerie , l'une de la garde, l'autre de la ligne. La seule différence qui exisîe entre ces deux corps , c'est que les pièces de la garde sont attelées avec des chevaux , et celles de la ligne, avec des mulets ; du reste, les hommes ne sont ni plus instruits , ni mieux choisis. L'uniforme est de toile blanche, et le tarbouch rouge. Le matériel est à la Gribeauval. Cette troupe est fort exercée; elle manœuvre avec une promptitude extraordinaire et une intelligence qui lui tient lieu de la correction qu'on cherche dans le Nord. En voyant ces évolutions si lestes et ces gens raser la terre, il me semblait lire Habacuc. Vous allez rire de voir Gribeauval et Habacuc contemporanisés par moi ; riez tant qu'il vous plaira; puis, songez qu'il y avait des curieux autour de moi, des femmes, des enfants, regardant avec attention aussi, mais ne voyant dans ce que nous admirions du mécanisme de ces machines de guerre qu'une nouvelle volonté de Dieu, qu'un fléau d'une autre forme envoyé par lui pour les éprouver de nouveau. Que ce soit a coups de trompette ou à coups de canon que les murs de Jéricho soient tombés, le résultat est le même pour ces braves gens. Voilà tout ce qu'il leur faut pour attendre avec patience un nouvel ordre de choses. Cette confiance dans l'avenir donne aux Arabes une expression calme, qui ne disparaît quelquefois que dans la discussion d'intérêts privés. Autrement, ils écoutent, ne répondent qu'après avoir jugé, et regardent attentivement leur interlocuteur ou ce qui se passe sous leurs yeux. L'étonnement ne paraît jamais sur leur visage, ce qui explique

les ordres froidement cruels donnés par Moïse , et exécutés ponctuellement, sans que les victimes se doutassent du sort qui les attendait.

« Après la manœuvre, nous sommes revenus dîner chez le colonel; là, autre tableau de mœurs. Notre domestique fut convié au repas et placé a côté de moi. Tout le temps, nous n'avons été servis que par les officiers (môme supérieurs) du régiment. Le vin qui coulait à plein bord pour nous autres mécréants était soi-disant goûté par nos hôtes circoncis; ils en ont goûté à tel point, qu'ils ont oublié notre cliiennerie chrétienne pour nous proposer de venir chez eux voir, en cachette, des danseuses: chose difficile et dangereuse dans ce pays où une indiscrétion entraîne des résultats terribles! Bref, rendez-vous fut pris pour le jour môme.

« Un officier vint 1113 chercher le soir, pour faire la partie projetée. Me voici donc en route avec mon conducteur, mon interprète et quelques personnes de ma suite. La nuit était venue. Nous parcourûmes bien des rues, revenant souvent sur nos pas. Enfin, je fus tout étonné de me retrouver à la caserne où nous étions le matin. Là, on prit ma mule, on me donna un cheval dont je n'ai pas vu la couleur, tant il faisait sombre. Nous fîmes une longue marche le long des murs extérieurs, puis nous recommençâmes notre promenade à travers les rues. Enfin une porte s'ouvre. Pour entrer, il fallait baisser la tete et lever le pied. On desselle nos chevaux, pour qu'ils puissent y passer et qu'on ne les voie pas dans la rue. Au fond d'un jardin, nous trouvons unepeti e maison occupée par un adjudant de chasseurs, qui avait bien voulu se prêter à la circonstance. Toutes ces précautions étaient prises pour éviter la police, et le colonel que je trouvai déjà installé sur son divan, vis-à-vis d'une

immense bouteille d'eau-de-vie blanche , me dit : « Vous « arrivez trop tard , les danseuses sont parties. » Jugez de mon désappointement. J'essayai de me consoler en regardant la délicieuse décoration de la salle , éclairée par quatre énormes bougies de cire incrustée de paillon de diverses couleurs. Autour, sur le divan, une vingtaine d'officiers avaient pris place, et chacun se taisait, ne pensant qu'à regarder la fumée de pipe sortir tantôt par le nez , tantôt par la bouche de son voisin. Ce calme n'était troublé que par les sons aigus d'une petite flûte et le bourdonnement de deux gros Turcs, formant une harmonie semblable à celle d'un orchestre de bastringue qui accorde pêle-mêle ses instruments... »

« Damas, 21 janvier 1840.

« Le mauvais temps dans la montagne nous retient ici , chère et bonne Louise.

« Je voudrais pouvoir vous donner quelques nouvelles , mais il n'y en a pas; on ne sait même rien des événements qui se passent à une lieue. Tout ce que je pourrais vous dire ne serait que le résultat de mes observations sur les choses en général, qui, au fond, se bornent à la conviction que Méhémet-Àli n'a de force que celle qu'il tient de l'embarras qu'il donne aux grandes puissances. Quant au pays qu'il gouverne, rien n'est moins certain qu'il le conserve, car il y est exécré. Le pays est ruiné; les terres sont incultes par l'absence des paysans qui fuient à l'approche des agents du pacha; les insurrections se multiplient de toute part, et un revers éprouvé par l'armée serait le signal d'un soulèvement général non-seulement en Syrie, mais encore en Égypte, où l'on souffre des maux insupportables.

« Voici un simple exemple : lorsqu'un village ne peut pas

JOSEPH, CARLG

payer le miri 11 le pacha s'en empare. Alors, chaque paysan devient ouvrier sur son propre terrain pour la solde de cinq sols par jour. On désigne l'un d'eux pour conduire les travaux. Voilà ce qu'on appelle admettre les Arabes dans l'administration municipale. Le nouveau chef restitue avec usure tous les coups de bâton qu'il a reçus dans sa vie , pour faire sentir sa supériorité et plaire à l'autorité; et, au demeurant, le malheureux travailleur ne reçoit que les coups, car les cinq sols qu'on lui doit sont représentés par des bons sur l'État, que celui-ci ne peut acquitter, l'armée elle-même étant arriérée de près d'une année. Telle est au juste la situation des habitants de l'Egypte. Le recrutement de l'armée se fait comme la presse en Angleterre. Des soldats se répandent sur les lieux où on doit l'exécuter ; à un coup de canon, chaque homme s'empare de son voisin, sans considération d'âge. Aussi voit-on des conscrits de trente ans à côté d'enfants de douze. Les chrétiens et les iuifs seuls sont renvoyés.

« Si je devais, chère amie, entrer dans de plus longs détails sur ce qui se passe ici, il faudrait un volume. Je ne te donnerai plus aujourd'hui que la relation d'un fait qui vient à l'appui de ce que je t'écrivais du Caire, à savoir que le pacha n'envoyait en France des jeunes gens que pour apprendre à aiguiser des rasoirs.

« Un élève de M. Jomart, Mahmoud-Bey, investi de toute la confiance de son souverain, a voulu, soi-disant, organiser les choses à la française. L'administration a été changée, les employés remplacés, moins un vieillard qui remplissait les fonctions d'écrivain depuis plus de quarante ans aux finances, et qui était reconnu comme parfait honnête homme.

1. Impôt foncier que payent au sultan les vassaux de l'empire ottoman.

Bientôt les dilapidations reprirent leur cours, les vols recommencèrent, et Mahmoud, tout le premier, prit pour son compte dans la caisse publique. Un inspecteur arriva; le receveur s'enfuit, laissant ses livres. Le bey y était tout au long pour 10,000 piastres. Le vieillard fut accusé; il répondit n'avoir écrit que la vérité; Mahmoud le fit prendre et mettre à la question. On a placé deux pierres de chaque côté de la tète de ce malheureux vieillard de soixante-dixhuit ans ; on les a fixées par un cercle de fer a vis, et, tous les jours, on serrait un peu plus. En outre, un collier avec des pointes d'aiguilles lui tenait la tête relevée de façon qu'il ne pût dormir. Pendant quatre mois et neuf jours, cette victime n'a cessé que quelques heures d'être tourmentée pour lui faire avouer qu'elle même avait participé à la dilapidation des fonds. Enfin, le pacha de Damas, instruit de l'affaire par le fils même du martyrisé, l'a fait venir ici, et , aussitôt après son rétablissement, une instruction aura lieu. Nous verrons comment la chose se terminera. •

« Voilà seulement un fait qui indique comment les Turcs font usage de l'éducation qu'ils viennent chercher en France, et comment ils savent profiter de notre civilisation1. Je suis loin de penser que les Arabes puissent être gouvernés comme nous autres. Nous avons la preuve du contraire chez nous, en Afrique ; mais la mission des hommes élevés dans notre pays devrait être d'appliquer les peines, telles sévères qu'elles puissent être, avec honnêteté et justice. Qu'importe qu'on coupe la tête à un homme pour avoir mangé une pomme, si celui qui l'a condamné n'en a pas eu la moitié? Ce qui perdra Méhémet-Ali , c'est l'application qu'il veut faire de la force de nos institutions avec l'arbitraire nécessaire dans

1. En 1826, quarante-quatre jeunes Égyptiens furent envoyés à Paris par le gouvernement de leur pays pour étudier lès éléments des sciences,

un pays où il n'y a pas d'intermédiaire entre l'asservissement et l'insurrection.

« Du reste, le mauvais usage qu'on peut faire de ce qui vient de chez nous ne détruit rien de la vivacité de l'attachement que les Syriens portent à la France et aux Français. Malgré toutes les armées indigènes et étrangères, que nous mettions le pied sur le sol et tout sera en révolution. L'émir Béchir, prince de la montagne, commande à plus de cent mille chrétiens, qui souffrent de la domination égyptienne. Quoiqu'il soit de l'intérêt du pacha de ménager les habitants du Liban, sans le secours desquels il n'aurait jamais pu se maintenir pendant la guerre avec les Turcs, ce souverain souffre de l'espèce de soumission dans laquelle on le tient; car il est chargé pour ainsi dire de la police armée du pays. Celui qui lui rendra sa liberté sera le bienvenu, et, plus qu'un autre, il nous désire, par la raison que la Russie, sous prétexte de soutenir la religion grecque schismatique, répand beaucoup d'argent, et obtient par ce moyen beaucoup de privilèges aux dépens des catholiques, dontl'influence diminue tous les jours. La Russie agit directement sur ses coreligionnaires, tandis que les puissances catholiques n'agissent qu'indirectement, Rome leur servant d'intermédiaire. Il en résulte que les intérêts du saint-siége n'étant aucunement en rapport avec les besoins de la politique, les couvents, qui, dans l'occasion, pourraient servir de très-belles et bonnes places d'armes et même de forteresses, tombent en ruine; ils sont envahis par les Grecs, et au lieu d'être une ressource pour la France, ils deviendront pour les Russes un moyen de s'établir solidement, et de placer en Syrie leur avant-garde, lorsqu'ils seront maîtres de Constantinople.

« Je vous embrasse tous de tout cœur. »

ET HORACE YERNET. 149

« Smyrnr!, "7 février 1810.

<( Voilà donc ce fameux voyage de Syrie terminé, ce voyage si dangereux pour ceux qui le font au coin de leur feu, d'après le récit des écrivains. Ce n'est pas un voyage à Saint-Cloud , c'est vrai , mais je t'assure qu'avec les moindres précautions il est moins difficile que celui de Rome à Naples. .

« En quatre-vingts heures, nous voilà à plus de cent lieues de Beyrouth. C'est ici que je commence à bien me rendre compte de tout ce que j'ai vu de curieux, de magnifique et de nouveau. C'est pour le coup que la Bible devient intéressante. Au diable le Chateaubriand, le Forbin et autres confiseurs , marchands d'esprit qui n'ont su s'exalter que sur des restes de pierres, et qui n'ont pas compris que les scènes qui se passaient à chaque minute devant leurs yeux étaient la représentation vivante de l'Ancien et du Nouveau Testament. Lorsqu'une fois la pensée est dominée par le besoin de faire des rapprochements entre l'état actuel des mœurs et des habitudes des Arabes, et la description si vraie et si simple que nous donne l'Écriture des coutumes des Hébreux, surtout lorsque cette pensée est celle d'un peintre, quelle mine à exploiter! voilà le moyen de faire du nouveau sans bizarrerie. C'est avec Delaroche que nous causerons sur ce sujet. J'ai quelques croquis qui lui feront plaisir, mais qu'est-ce qu'un croquis?

« Nos derniers jours en Syrie ont été très-amusants. Soliman-Pacha nous a comblés de présents, d'amitié, etc. Enfin, nous nous sommes quittés nous embrassant comme des pauvres. Il nous a accompagnés jusque sur le bord de la mer; car il était venu de Saïda pour ne nous quitter qu'au dernier moment. Outre un magnifique sabre et une

délicieuse giberne brodée par la pachatte 9 il m'a forcé d'accepter un admirable cheval arabe , tout équipé, qu'il m'enverra à Marseille par la première occasion. Je ne te parlerai pas des pipes, des coffrets de Jérusalem, etc. Enfin, il m'a comblé! J'ai riposté par son portrait à l'huile, par quelques armes et l'assurance de lui faire jouer un grand rôle dans la bataille de Nézib, chose toute naturelle, puisque c'est évidemment lui qui l'a gagnée. Quant à sa personne et à son caractère , figure-toi le type de nos vieux soldats de la Révolution, resté hussard malgré ses deux queues, ne pensant qu'à la guerre et la faisant par instinct, comme nos républicains du commencement de la République. Il est vrai de dire aussi que, comme eux, il s'est fait une espèce d'instruction, dont il se sert avec beaucoup de bon sens. Nous avons été souvent à même de le voir la mettre en œuvre, et , comme ceux de Sancho , chacun de ses jugements frappait si juste , que quelquefois je croyais relire Don Quichotte.

« Adieu; je t'aime, tu m'aimes, nous nous aimons et nous nous embrasserons bientôt.

« Ton vieillard de mari à barbe blanche. »

« Smyrne , à bord du Santi-Petri , 14 février.

« Tu vois que le bonheur me sert admirablement. Le Santi- Pétri est justement le vaisseau que je dois peindre dans la prise de Lisbonne. Le capitaine Suin, qui le commande, sachant que j'étais à bord du bateau autrichien, est venu, avec son canot, nous enlever au moment où nous allions prendre pratique, et n'a pas voulu nous laisser toucher terre. Nous voilà donc dans une auberge de quatrevingt-quatre canons, traités avec toute la cordialité imaginable, plantés au milieu d'une flotte française et anglaise,

qui forme une armée de dix-neuf bâtiments de guerre, sur lesquels j'ai retrouvé bon nombre d'amis et de connaissances. Si je devais te dire comment je suis reçu partout, tu ne pourrais le croire. Tu sauras seulement qu'un roi ne serait pas l'objet d'une plus grande attention. Les visites me pleuvent. Le gros et beau Turc, gouverneur de Smyrne, s'est lui-même rendu auprès de moi , ce qui a coûté au gouvernement dix-neuf coups de canon, qu'on a tirés pour le saluer. Mais trêve de détails sur mes jouissances d'amourpropre ; ce qui vaut mieux que ces fadaises, c'est que l'amiral Lalande , homme charmant par ses manières d'une part, et ravissant de l'autre par son amour pour les arts, sachant qu'on m'avait commandé un tableau de la prise de Lisbonne, m'a fait faire, à notre bord, un branle -bas de combat à feu, dans les conditions voulues pour ce que j'avais à représenter. Quand même je saurais écrire, il me serait impossible de te donner une idée de tout ce que j'ai éprouvé dans cette grande boite à quintessence de mort, lan-, çant de toutes parts sur l'eau ses mille langues de feu, et obscurcissant le beau ciel bleu d'Orient par des tourbillons de fumée. Dans ce moment, il n'y a pas de Jérusalem, de Bible, d'Évangile, de Jacob et d'Arabe avec ses moutons qui soient venus me trotter dans la tête. J'étais dans l'enfer, et, vois comme je suis perverti! je m'y trouvais bien. Cependant,au moment où je t'écris, malgré mon enthousiasme guerrier, j'ai le coeur gros. Figure-toi 'que deux canonniers ont eu les bras emportés. C'est un événement qui arrive, dit-on, à chaque manœuvre de ce genre. Je me dépèche de te parler de ce fatal accident avant que la raison me revienne et que mon admiration pour tout ce dont je viens d'être témoin ne fasse place à la triste et funeste pensée que (involontairement sans doute) je suis cause de la mutilation

de ces malheureux. Tiens, chère amie, voilà tout ce que j'avais à te dire qui s'échappe; je ne vois plus que ces pauvres diables.,. Tâchons de parler d'autre chose...

« Si tu trouves l'occasion de faire dire au roi que je m'occupe de Versailles tout en courant le monde, je pense que ça ne pourra pas mal faire, d'autant que rien n'est plus vrai: le Saiiti-Pelri est là pour le dire.

« Je trouverai bienlôt de vos nouvelles ; elles me feront beaucoup de plaisir; car j'espère qu'elles seront bonnes, très-bonnes, excessivement bonnes. S'il pouvait en être autrement, je ne jouirais de rien, et je jouis de tout, comptant sur mon étoile, qui est si grande qu'elle vous protège tous, — cela parce que vous êtes nécessaires à mon bonheur, et que je lui impose de me rendre heureux. Or, donc, je vous embrasse, et je te charge de baiser notre petit-fils pour grand-père qui revient de Jérusalem avec des joujoux. »

« 19 février 1840. Constantinople.

« Nous sommes donc dans cette fameuse ville , chère amie. Je suis désappointé. Le plus beau point du monde, à ce qu'on dit, me joue le mauvais tour de me laisser froid comme glace. De la fenêtre de notre auberge, à Péra, je vois toute cette grande villace. J'ai beau me battre les flancs pour m'enthousiasmer, impossible ; je ne vois que des maisons de bois et des espèces de grosses tourtes entourées plus ou moins de chandelles , qu'on appelle mosquées et minarets, mais rien de ce pittoresque, rien de cette originalité de la belle Syrie, rien de cette brutalité de l'homme qui donne du charme et fait ressortir les œuvres de la civilisation. Tout est rond, tout est mou; c'est le sérail de la pensée. Enfin, je me sens énervé, et il ne faudrait pas longtemps pour que mes idées prissent du ventre comme tous

les vilains Turcs que je rencontre dans les rues. Oh! les gueusards infâmes!... Je suis indigné. Chers Arabes! voire pou, votre puce, quoique souvent incommodes, valent encore mieux que les parfums de vos indignes ennemis. Mais, assez d'injures... Adieu. »

« Constantinople , 24 février 1840.

« Il fait ici un temps affreux, chère amie. Nous devions visiter le Bosphore. Impossible de mettre le nez hors de chez soi. Je suis donc dans ma petite chambre bien chaudement, et pour mieux jouir du moment de repos auquel je suis forcé, c'est avec toi que je vais causer. Nous ne parlerons pas de ce que j'ai vu ; car il m'a passé tant de choses sous les yeux; que je commence à me fatiguer; mon sac est plein : il me larde d'arriver à Malte pour peindre, et encore plus d'arriver à Paris pour jouir du vrai bonheur, celui de satisfaire son goût dominant au milieu des gens qu'on aime.

« D'ici , j'arrange mes journées à partir du moment de mon arrivée.

« Nous serons de retour à la fin de mars ou au commencement d'avril : la belle saison commencera. Vois si notre installation à Versailles ne serait pas une bonne chose. De toute manière, il me faudra prendre ce parti tôt ou tard, les chambres m'empêchant de me mettre à l'ouvrage avec les Séchan. Je ne ferais donc pas mal d'avancer les tableaux du roi; celui-ci n'en serait pas fâché. Cette idée te souritelle? Quant à moi, je n'éprouve qu'un seul besoin, c'est celui de peindre. Je viens de faire une récolte telle, que, pour plus de vingt ans, je suis muni de matériaux qui suffiraient à faire la réputation d'un homme. Certes , j'aurai plus appris pendant les quinze mois qui viennent de s'écou-

1er qu'en six ans à Rome. Qu'est-ce que de la peinture et 'des grands maîtres, lorsqu'on traite directement avec la nature, et une nature toute divine, toute poétique? Quel pays j'ai parcouru! Plus je reviens sur les émotions qu'il m'a fait éprouver, plus elles prennent de force, et je me sens tout jeune. »

« Malte , 15 mars 1840.

« J'ai trouvé ici un tas de lettres de vous. Te dire le plaisir que j'ai éprouvé en recevant de vos nouvelles, ce serait vous parler de ce que vous avez senti en recevant des miennes. Vos cœurs ont battu, le mien aussi ; vous avez été forcés de vous moucher, et pour cause, — moi aussi. Bref, nous sommes tous contents. Il ne nous manque plus que de nous embrasser, et ce sera bientôt, car, maintenant, nous voici dans la banlieue : 500 lieues ne sont plus qu'une plaisanterie.

« Dès en entrant dans notre prison, où nous sommes en quarantaine, j'ai pris la palette et je travaille ferme à un tableau biblique : grandes figures, costumes arabes...1

« Le 26, nous reprenons la mer. Elle qui nous traitait si bien, elle nous a donné une danse, première qualité! Jamais femme grosse n'a été si grosse qu'elle et n'a eu de plus mauvaises fantaisies. Heureusement, le vent par derrière et mon étoile en avant nous ont portés dans Malte en quatre jours, tandis que les misérables bateaux qui venaient en sens contraire ont été forcés de relâcher dans tous les coins de la Méditerranée. Aujourd'hui, nous n'avons plus rien à craindre; l'équinoxe est passé et les zéphyrs seuls se chargeront de te ramener le grand-père des amours, c'est-à-dire

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