‹ Joseph, Carle et Horace VernetChapitre 22 sur 42 · Juda et Thamar · texte numérisé non relu

Juda et Thamar

ET HORACE VERNE T

le bon papa de Capidon Rabadabla. Dis-lui que je lui rapporte un fameux sabre de la part de Soliman-Pacha. A propos de ce héros égyptien, t'ai-je dit qu'il m'avait comblé de présents? Bientôt, sans doute, Marseille recevra le bâtiment porteur de toutes ces merveilles qu'Abdallah (jusqu'à présent simple sais, mais transformé pour la circonstance en ambassadeur près 1a cour de mon écurie) doit venir déposer à tes pieds. Abdallah est un grand ami de Brigandet. Ce dernier, au dire de mes compagnons, est la perle des domestiques. Ce qui ne te touchera pas médiocrement, c'est que le brave garçon t'arrivera toutes les parties du corps tatouées aux signes des douleurs que Notre-Seigneur a souffertes pour nous racheter de nos crimes. Il est maintenant comme certains sauvages qui se montrent à la foire pour de l'argent. J'espère, cependant qu'il te montrera pour rien les parties de son individu que la pudeur lui permettra de découvrir.

« Je vous embrasse tendrement. »

« 1er avril ( sans poisson).

«Dans quelques minutes, chère amie, nous touchons Civita-Vecchia et la bonne terre où bientôt nous serons tous réunis. Mon cœur fait des culbutes et bondit comme un véritable Vestris. Il est six heures du matin, et, depuis deux heures déjà, je suis sur le pont pour regarder de loin ce pays où nous avons passé de si bons instants. Ce soir nous arriverons à Rome, et le 9 avril nous nous embarquerons pour Marseille, et puis, Paris î

« Nous allons débarquer. Adieu pour aujourd'hui.

« Ton fameux -époux. »

lôtî JOSEPH, ÇA RLE

« Marseille , 13 avril 1840.

« France! France! En avant les enfants de la joie! Rablablablabadabla ! Nous venons de mettre pied à terre, chère amie.

« Nous nous portons comme des charmes. Pourvu que l'impatience ne nous fasse pas maigrir! J'en serais désolé, car nous sommes très-beaux. A Rome, nous avons eu toute sorte de succès. Ingres nous a reçus admirablement, amicalement.

a Nous n'avons pas d'autre ressource que la diligence. Dieu sait comment elle marchera. Le vent ne serait qu'un cheval fourbu, s'il voulait nous enlever lui-même d'ici pour me porter près de vous, tant est grande mon impatience de vous serrer contre mon cœur. Allons, du calme, l'ami! N'allez pas, par un emportement blâmable, détruire en un instant votre réputation de vertueux voyageur.

« Adieu pour ce soir; j'écrirais bien encore, mais je vois un fameux lit, et je ne résiste pas..

« Je vous embrasse tous.

« Horace Vernet. »

Revenu à Paris, Horace Vernet continua la série de tableaux qu'il avait commencée avant son départ. De 4 840 à 1841 , il exécuta successivement pour les galeries de Versailles la Prise de Bougie , les Combats de VHabrah , de la Sickak, de Somah, Y Attaque de la citadelle d'Anvers, Y Entrée de Vannée française en Belgique, la Prise du fort de Sai?it-Jean-dJUlloa , etc.

11 s'était engagé à terminer avant le 1er janvier 4 842 les travaux que le roi l'avait chargé d'exécuter dans la Salle de Constantine. Pour les sept tableaux et les sept dessus de portes qui lui avaient été commandés, il reçut 200,000 francs.

ET HORACE VERNEÏ.

Il eut, par lettres, à propos de ces payements, une discussion désagréable avec l'intendant général de la liste civile, M. de Montalivet.

Horace Vernet , toujours très-soucieux de sa dignité, releva vivement les phrases un peu sèches de l'administrateur, et se sentit blessé de ce%qu'on marchandait ses tableaux.

« J'avoue, écrivait-il à ce propos, que cette assimilation de l'art au métier de la peinture a quelque chose de mortifiant : c'est le réduire à sa partie matérielle. Je croyais, depuis trente ans, avoir rempli une mission plus élevée et avoir mérité une, autre récompense de mes nombreux et patriotiques travaux. »

Déjà, dans une précédente lettre adressée à M. de Montalivet, il •lui avait fait sa profession de foi au point de vue des intérêts pécuniaires. « Pour moi, disait- il, l'argent n'est rien par lui-même, mais il devient tout lorsqu'il est le signe de l'appréciation de mon ouvrage comparé à celui d'aulres artistes. » Et il ajoutait : « Ma ligne de conduite m'est tracée par la considération que je dois au nom de mon grand-père et de mon père, et par celle que je dois aussi à la réputation que trente ans de travaux assidus ont pu m'acquérir. Je veux m'éviter quelque mortification et me réserver le droit d'accepter ou de refuser le rang qu'on voudra me faire prendre. »

Ces susceptibilités, légitimes du reste de la part d'un homme aussi éminent, se renouvelèrent un grand nombre de fois dans le cours de sa carrière, et ce n'était pas seulement en ce qui le concernait. Rien de ce qui touchait à l'intérêt ou à l'honneur de l'art et des artistes ne le laissait indifférent. Il en donna la preuve dans une circonstance importante.

Le projet de loi sur la propriété littéraire et artistique

adopté par la Chambre des pairs en 1839 et présenté à la Chambre des députés en 4 841 par M. Villemain, alors ministre de l'instruction publique, contenait une disposition très -préjudiciable aux artistes. Son article 13 transmettait à l'acquéreur d'une œuvre d'art le droit de la reproduire de toute façon, selon son bon plaisir.

Les peintres et les sculpteurs s'émurent de cette innovation qui portait atteinte à leurs droits. Horace Vernet, plus indigné ou plus fort que d'autres, éprouva le besoin de prendre la défense de ses confrères en même temps que la sienne propre.

Il avait à son service un esprit net, vif, incisif, — une plume, sinon très-expérimentée, du moins très-affilée et trèspreste. Une seule chose l'embarrassait : il n'était pas versé dans les questions de législation. Il s'adressa à un jurisconsulte émérite, M. de Vatimesnil , qui se chargea d'élucider pour lui, le Code à la main, les points de droit en litige.

Aidé de ces précieux conseils, Vernet rédigea un travail excellent qui, après avoir été examiné à l'Institut par une commission dont le comte Siméon et M. Rossi faisaient partie, fut approuvé par l'Académie tout entière et- envoyé en son nom au ministre de l'instruction publique.

L'argumentation forte et serrée d'Horace Vernet aboutissait à cette conclusion : « Le droit de gravure ne dérive « nullement de la possession du tableau; il est inhérent à « la création qui procède du talent et du travail de l'au- « teur; il est, comme disent les jurisconsultes, incorporel; « il ne suit pas la chose, il reste attaché à la personne,, « parce qu'il a pour base des faits qui sont compris dans la * « personne même1. »

1. Du droit des peintres et des sculpteurs sur leurs ouvrages, par Horace Vernet, brochure in-8°. Paris, Edouard Proux, 1841. (Voyez p. 9.)

ET HORACE V E II N ET

La loi de, 1793 avait laissé dans le vague ce point de droit; mais la jurisprudence l'avait toujours décidé, jusqu'en 4 842, dans le sens équitable qu'Horace Vernet lui donnait. À cette époque, la Cour de cassation, par un arrêt célèbre qui plus d'une fois depuis a troublé la conscience des magistrats et qui fait sentir le besoin d'une prompte réforme dans le texte de la loi, a décidé que le droit de reproduction était transmis à l'acquéreur d'un objet d'art par la cession même de cet objet, à moins de réserves contraires stipulées au profit de l'artiste dans l'acte de vente.

La théorie soutenue par Horace Vernet ne triompha point à cette époque, mais elle devait reparaître un jour ou l'autre , parce qu'elle est conforme à l'équité. Aussi a-t-elle été reprise par la commission de la propriété littéraire et artistique réunie au ministère d'État en 4 863. Voici ce que dit l'article 9 du projet de loi :

« Au cas de disposition, à titre gratuit ou à titre oné- « reux, d'une statue ou d'un tableau, le droit de reproduc- « tion est réservé à l'auteur, à moins de stipulation con- « traire, sans que, dans aucun cas, le propriétaire de la « statue ou du tableau puisse être troublé dans sa posses- « si on. »

On le yoit, cette décision est tout à fait conforme aux vœux exprimés dès 1841 par Horace Vernet. Il est mort trop tôt pour recueillir le fruit de ses efforts, mais les artistes lui sauront toujours gré d'avoir plaidé aussi chaleureusement leur cause et pris en main leur commune défense.

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