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LA RUSSIE PEINTE PAR HORACE VERNET

Second voyage en Russie. — Traversée. — Arrivée à Saint-Pétersbourg. — L'empereur Nicolas. — Histoire lamentable d'une princesse qui aimait trop les cornichons. — Bal à la cour. — Tsarskoë- Selo. — Grandes manœuvres. — Réflexions politiques. — La fête du czar.

En novembre 1836, Horace Vernet avait reçu d'un de ses amis de Saint-Pétersbourg une lettre dont voici le refrain : « Revenez-nous; je n'entends de toute part que cette question : Vernet revient-il? »

Cette invitation était arrivée au moment où notre peintre se disposait à partir pour Constantine. Le voyage de Russie fut donc ajourné forcément et diverses circonstances prolongèrent encore ce retard.

Enfin Vernet se mit en route, et, le 1er juin 4842, il écrivait un mot d'adieu à sa famille, peu d'instants avant de s'embarquer au Havre.

Nous sommes trop heureux, pour le lecteur et pour nous, de lui laisser la plume jusqu'à l'époque de son retour1.

1. Des extraits de cette correspondance ont paru, il y a quelques années, dans la Presse, n09 des 8, 9, 10 et 11 avril 18

« Copenhague , 5 juin 1842 ».

« Nous voilà à moitié chemin, ayant fait un bon voyage. Nous avons eu très-beau temps, mais mauvaise mer pendant quarante -huit heures, ce qui a un peu dérangé la société. Chacun vomissait à qui mieux mieux. Nous n'étions que deux sur pied.

« Quant à moi, sois sans inquiétude. Je vois que je serai bien reçu par tout ce que me disent les Russes avec lesquels je fais route.

« Aussitôt mon arrivée à Pétersbourg, je t'écrirai afin que nous sachions comment arranger notre existence jusqu'au moment où nous prendrons nos quartiers d'hiver, chacun dans une ganache, à Versailles. Je commence à sentir le besoin" de rester en place près de toi, au milieu de nos enfants et de nos amis.

« Adieu, chère amie; nous allons prendre terre. Je vais courir porter cette lettre à la poste pour revenir à bord, car le beau temps engage le capitaine à repartir sur-lechamp. Je vous embrasse donc tous bien vite. »

« Saint-Pétersbourg, 11 juin 1842.

« Me voilà à Saint-Pétersbourg, — bien portant, ayant fait une bonne traversée avec de Tort aimables compagnons. Nous sommes arrivés hier, et, ce matin, j'ai fait des visites importantes : à l'ambassade de France, chez le comte Beckendorf, ministre de la police, etc., etc.. — Du reste, rien d'intéressant encore. L'empereur est allé audevant du prince d'Orange; je ne le verrai que dans quel-

1. Toutes les lettres auxquelles nous ne mettons pas de suscription sont adressées à madame Horace Vernet.

ques jours. Alors seulement, je pourrai te parler de mes projets.

« Je t'écris aujourd'hui pour ne rien dire, mais pour que tu saches que je me porte bien et que le vent me pousse toujours du bon côté, car j'ai. tout lieu de devoir réussir encore une fois.

« Adieu, je vous embrasse tous. Portez-vous bien, et moi aussi.

« P. S. — Tous les journaux d'ici me donnent une nouvelle croix de Prusse1. »

« Ce 12.

« Je croyais, chère amie, que ma lettre partait aujourd'hui; ce ne sera que demain. J'ai donc le temps de t'écrire encore un mot. L'empereur est toujours en route. Depuis trois jours, je n'entends parler de rien. Je t'avoue que ça me semble extraordinaire. Tout le monde me reçoit avec la même cordialité que la première fois ; c'est à qui m'invitera. Ferzen me donne jusqu'à une charmante petite maison de campagne avec cuisinier, chevaux, etc., etc., mais je ne vois rien arriver de plus haut. Je fais des conjectures. X*** 'a laissé ici une si singulière réputation qu'il pourrait bien se faire qu'on me mesurât à la même toise. Voilà ce qui me ferait une véritable peine et ce qui me rendra, encore plus circonspect dans l'expression de mon désir de revoir l'empereur. Il n'y a que deux jours d'écoulés; il n'y a donc pas de temps perdu; mais, entre nous, l'état d'équilibriste dans lequel je suis placé est tout près de me vexer. D'ici à quelques jours, je saurai à quoi m'en tenir. »

1. La croix du Mérite, la plus flatteuse» de toutes les décorations étrangères , parce qu'elle n'est accordée qu'à un très-petit nombre d'artistes.

« Ce 13.

<( L'empereur vient de me faire dire que mon appartement était prêt à Péterhof , et qu'il m'attendait avec impatience. J'avais tort de m'ébouriffer de la sorte : bien au contraire, il paraît que jamais je n'ai été plus- en faveur. — En avant, les enfants de la joie ! »

a 15 juin 1842.

« Je pars demain pour aller trouver l'empereur. Ainsi, d'ici à peu de jours je pourrai savoir à quoi m'en tenir sur la tournure que doit prendre mon voyage. Si j'en juge par tout ce qu'on me témoigne d'affection, ma position visà-vis de la société n'a pas changé depuis ma première visite en ce pays. J'espère qu'il en sera de môme auprès du soleil. 11 pourrait bien se faire que je retournasse vers vous plus tôt que je ne le pensais, car je ne crois pas pouvoir entreprendre la grande tournée; celle que je ferai, quoique plus courte, n'en sera pas moins intéressante. Comme rien n'est fait, je ne puis te rien dire. A la semaine prochaine les conclusions!

« Tu serais fièrement contente de moi, si tu voyais avec quel soin je rends les visites et comme je suis civilisé.

« Adieu pour aujourd'hui. »

« Saint-Pétersbourg, 17 juin 1842.

« J'arrive de Péterhof, chère amie. Tout s'arrange comme je le désirais, sauf la tournée du Caucase, où les choses ne sont sans doute pas bonnes à laisser voir. L'empereur m'a reçu admirablement bien. Il m'avait fait dire de me trouver hie.r dans un petit port, où il me prendrait, pour, de là,

faire une tournée en mer et revenir au château, où mon appartement était prêt. Tu penses que je n'ai pas manqué le rendez-vous.

« L'empereur, en descendant de voiture, est venu à moi, les bras ouverts, m'a embrassé deux fois sur mes fraîches joues, puis m'a dit : « Mon cher Vernet, ètes-vous a moi? « — Je suis libre, lui ai-je répondu. — En ce cas, je vous « tiens pour longtemps. Nous causerons de cela plus tard. « Pour le moment, ne pensons qu'aux fêtes qui vont avoir « lieu. Quittez- moi le moins possible. » — Me voilà donc un fil à la patte pour quelque temps, mais j'ai mes alênes, et, les jours de repos, j'espère m'en servir utilement.

« En arrivant à Péterhof, j'ai été pris par le prince Pierre Wolkonski, qui tient les cordons de la bourse. Sa première question, après la politesse d'usage, a été de me demander si j'apportais quelque chose pour Sa Majesté. Je lui ai répondu que non, qu'il n'était pas dans mes habitudes de colporter ma marchandise, que mon voyage en Russie n'avait d'autre but que celui de témoigner à l'empereur ma reconnaissance pour toutes ses bontés en me mettant à sa diposition , que je le priais d'en donner luimême l'assurance à Sa Majesté, dans le cas où on tenterait de lui faire croire le contraire. Me voilà donc en mesure pour détourner. toute interprétation qui m'assimilerait à certains autres, dont la conduite ici a laissé de fâcheux souvenirs, etc., etc.

« Dis à Delaroche que rien n'est arrêté pour les peintures de la grande église, que ce serait un admirable travail pour lui.

« Quant à nos petits, embrasse -les bien tendrement, — mais si tendrement que Philippe lui-même, malgré sa trèsgrande jeunesse, en soit ému.

« Depuis que je vous ai quittés, je me compare à Brechtel ayant perdu sa jambe de bois. N'importe! le vin est tiré, il faut le boire, et tu sais que la volonté ne me manque pas.

« Adieu, chère amie.

« P. S. — Je quitte Saint-Pétersbourg aujourd'hui pour m'installer chez Ferzen. Encore adieu. Je t'aime, je vous aime, nous nous aimons. »

« Péterhof , 23 juin 1842.

(( Je suis installé ici depuis six jours, parfaitement bien comme par le passé; l'empereur bon et môme affectueux; — l'impératrice charmante d'amabilité , me reprochant de m'être fait attendre si longtemps; — le spectacle, les dîners, les soupers, les manœuvres, — je suis de tout. Logé comme un seigneur, une voiture, des chevaux, rien ne manque. Voilà pour l'orgueil et la satisfaction personnelle; mais encore rien de fait pour les travaux. L'empereur m'a dit seulement que nous en parlerions plus tard. Cependant il y a quinze jours que je suis arrivé, et j'avoue que je voudrais connaître à quoi je suis destiné. Il n'y a cependant pas de temps de perdu, surtout quand je pense à tous les chiens que l'empereur doit avoir à fesser. Tous les jours, de nouveaux princes arrivent ; le temps se passe en réceptions; il est tout simple que la peinture soit un peu mise de côté; plus tard, elle aura son tour, je n'en doute pas, et ma première lettre sera, sous ce rapport, plus significative que celle-ci. — Parlons de nous.

« Pendant mes loisirs, je me transporte à Paris, sans songer que j'en suis si loin. Je n'entends pas des voix d'enfants que je ne m'attende à voir entrer Horace avec sa lance. Ah! si je le tenais ici, s'amuserait-il!... Dis-lui que

je fais une fameuse collection d'histoires. J'en ai au moins pour six mois.

« Je ne me sens pas le courage de me promener tout seul, aussi n'ai-je pas une grande démangeaison d'effectuer mes projets de tournée; il est même probable que je ne les mettrai à exécution que Tannée prochaine. Peut-être que si l'empereur voyage dans l'intérieur, il; ne me sera pas possible d'éviter une course; mais, de toute façon, elle ne pourra pas être assez complète pour remplir mon but, et je me trouverais de même obligé de courir le pays dans la partie la plus intéressante sous le rapport du pittoresque et des progrès de la civilisation. Je le ferais bien maintenant, mais sans échanger une pensée, car ici on ne peut tout dire qu'à un ami.

« If faut que je te raconte l'histoire qui est arrivée, pendant notre traversée, à une pauvre princesse , née russe, mais mariée à un prince italien. Figure-toi que la malheureuse femme, après trois jours de vomissements, a voulu rassurer son cœur à force de cornichons, moyen qu'elle trouvait sans cloute le meilleur, vu quelle est d'une rotondité effrayante, malgré ses vingt-huit ans. Les mâtins do cornichons lui ont fait un ravage tel que bâbord et tribord ont ouvert leur feu au beau milieu de la nuit. Au premier moment, passagers, matelots, capitaines, cuisinier, etc., etc.; tous, excepté elle, ont cru que la chaudière avait sauté. Nous courons tous vers le bruit qui était accompagné de plaintes déchirantes, et que trouvons-nous? Notre immense princesse dérobant par sa masse les éclats de l'obus de faïence qui venait d'éclater sous elle. Les canons à la Paixhans ne sont que de petites flûtes auprès du mortier monstre qui venait de ravager plus d'un arpent de chair. Le docteur Florio, que son nom, son nez et sa qualité de

médecin d'armée ont investi du droit de constater le dégât, dit n'avoir jamais eu occasion de considérer un désordre semblable... Les choses pourtant ne devaient pas en rester là : aux malencontreux cornichons un verre de rhum a été substitué, puis deux, etc., etc. Alors, ce qui nous avait fait rire a disparu, car le danger a commencé. Dès en débarquant, on a porté notre princesse dans une auberge. J'ai fait demander de ses nouvelles deux jours après, elle n'allait pas mieux. Enfin j'envoie Charles, il y a quatre jours; il rentre, en me disant qu'il venait de voir la princesse sur une table et qu'on la canalisait. « Gomment , on « la canalise? — Oui, et ce soir elle sera comme une pierre, « à ce qu'on prétend. » La malheureuse était morte, et on la gannalisait. La morale est qu'il ne faut pas trop manger de cornichons.

« Ce samedi.

« Le bateau est arrivé hier, chère amie. Sans doute j'aurai quelques lettres , mais ici c'est une histoire avant que la distribution en soit faite. Je ne pourrai sans doute pas, avant de terminer ceci, répondre à ce que tu me diras, devant aller moi-même à Gronstadt, afin de ne pas laisser ce que j'écris entre les mains de ceux qui ne seraient pas fâchés de savoir ce que je te dis, d'autant plus qu'il y a du nouveau. Hier, au bal, je suis resté plus de deux heures à causer avec l'empereur. Il y aurait pour moi de quoi recommencer ma vie tout entière, si je devais exécuter toutes les peintures qu'il me propose. J'en prendrai ce qui me conviendra. Le reste, je le laisserai aux autres, et, dans ma part, il y aura de quoi faire une fortune. Les sujets sont encore à discuter; j'irai avec Sa Majesté voir les places au Palais d'hiver. Là, nous conviendrons de tout; mon sort sera fixé

pour quelques campagnes artistiques. Véritablement, il est impossible d'agir envers un homme avec plus de distinction, d'affection, et, je puis dire, d'amitié, qu'il ne l'a fait à mon égard pendant le bal d'hier. On célébrait le jour de naissance de la troisième grande duchesse. L'empereur ne m'a pas quitté un instant, me prenant les mains, me serrant dans ses bras; enfin, je serais son fils qu'il ne me traiterait pas autrement. Dans le courant de nos conversations, tu penses que nous avons traité bien des sujets. Jusqu'à la Bible qui a fait son effet! L'empereur ne l'a jamais lue. Je lui ai recommandé de se faire lire Habacuc, Baruch et l'Ecclésiaste.

« Demain, nous entrons en campagne pour suivre des manœuvres qui dureront quatre jours.

a L'empereur m'a beaucoup parlé de Delaroche. Il a toutes ses gravures.

« Je me porte toujours comme à l'ordinaire, c'est-àdire scandaleusement bien. J'aurais le cœur tout à fait content, si je pouvais vous croire tout près de moi. Ce qui console d'une telle séparation, c'est le bien qui doit en résulter.

« Adieu, chère et bonne Louise. Je vous embrasse tous du meilleur de mon cœur. »

« 26 juin 1842.

« Hier, j'ai été invité à un petit souper de famille chez Sa Majesté l'Impératrice. Il n'y avait d'admis que trois personnes. Malgré la simplicité de la réception qui leur a été fai te et la cordiale liberté qui régnait dans la conversation, tous ces Allemands ne peuvent digérer la barre de fer qu'ils ont avalée. Il faut avouer que les Russes ont plus d'abandon et de sociabilité que toutes ces têtes carrées. Je me suis amusé

.à causer avec les jeunes princesses, qui sont charmantes. La troisième a fait de grands progrès en beauté ; mais, pour moi, la grande duchesse Olga exerce toujours son influence sur mon cœur; c'est Louise, pas comme elle est, mais comme je voudrais la voir, c'est Louise avec une belle tranche de lard. Quant à la tête, il y a identité, sans complaisance de papa.

« Ma position ici est charmante. L'empereur est d'une confiance et d'un laisser aller qui me mettent à mon aise. Cependant, je me sens le besoin de peindre. Le comte Woronzof me demande le portrait de sa femme à cheval comme celui de la princesse Wickenstein. J'ai envie de le faire; ce* serait 25,000 francs; le morceau en vaut la peine, d'autant plus que la femme est jolie ; nous verrons.

« Nous partons cette nuit pour de grandes manœuvres qui doivent durer trois jours. Il n'y aura donc que deux bivouacs, et la tente est là. Charles est toujours le meilleur des serviteurs. J'ai dû en prendre un second , comme drogman. »

« Ce 29. Tsarskoë-Selo.

« Nous arrivons des manœuvres, chère amie; elles ont été superbes : soixante-dix mille hommes sous les armes, et des coups de canon comme s'il en pleuvait, et de la pluie comme si le ciel fondait! »11 n'y a que des Russes pour supporter, sans grogner, de semblables plaisanteries. Les malheureux! je n'en ai pas moins profité de leur triste sort pour mettre dans mon sac les effets les plus admirables de fumée produits par ce combat perpétuel du feu et de l'eau ; j'ai fait l'épreuve que si Tune mouillait, l'autre ne réchauffait pas, car nous avons eu un froid de tous les diables.

« Je pars d'ici pour Saint-Pétersbourg, où je passerai

no

quelques jours à prendre mes arrangements pour Je portrait en question.

« Je renonce, pour cette année, à la grande tournée. Le moment serait peu opportun, surtout pour le Caucase.

« Les choses ne semblent pas s'y passer de façon qu'on soit enchanté de les faire connaître. La nouvelle d'une grande bataille vient d'arriver. On ne dit pas de quel côté la victoire a été remportée. On donne le nom de beaucoup d'officiers tués. Ainsi, il n'est pas difficile d'apprécier le résultat.

« Je renonce donc à mon grand voyage pour piocher. «J'en sens la démangeaison; ce sera un plaisir. En avant, la joie!

« Adieu, je vous embrasse tous du meilleur de mon cœur. Je me porte mieux que jamais. Je suis si jeune, aujourd'hui que j'ai cinquante-trois ans, que j'ai envie de demander à l'empereur d'entrer dans le corps des cadets. »

« Saint-Pétersbourg, 1er juillet.

« Voici encore une lettre que je t'adresse par Hambourg.

« Je n'ai rien de nouveau à te dire, si ce n'est qu'à chaque minute les nouvelles du Caucase se confirment. II y a eu plus de mille hommes tués, parmi lesquels se trouvant beaucoup d'officiers. IL est donc très-probable qu'on ne me laissera pas faire un voyage qui me mettrait à même de voir la déconfiture.

« Je me borne maintenant à observer les changements qui ont eu lieu ici depuis mon premier voyage. Il y en a de singuliers, entre autres celui qui s'est opéré en faveur de notre roi dans la noblesse, ce qui explique peut-être la mauvaise humeur de l'empereur. Je ne serais pas étonné qu'il se mitonnât quelques farces à la façon de Barbari.

Ce pays-ci est partagé en deux, sans intermédiaire qui puisse amortir l'effet du marteau sur l'enclume. Jusqu'à- présent , le marteau a été fort, mais petit à petit le manche s'use, les esclaves s'enrichissent, la noblesse abuse, et déjà bien des seigneurs n'osent plus aller dans leurs terres; dans le fond, il n'y a pas une très-grande différence entre l'état de la Russie et celui du peuple de Méhémet-Ali. On est ici, comme en Égypte, sur une boursouflure qui, tôt ou tard, ne pourra plus soutenir la pesanteur de ses obligations. Cette formidable armée demandera un jour à combattre autre chose que des Russes; plus elle fera de conquêtes, plus elle prendra son pays en horreur. Je viens d'assister à de grandes manœuvres ; on ne peut se faire une idée des souffrances qu'ont éprouvées les malheureux soldats. Le second jour, les bois étaient jonchés de ces pauvres misérables, couchés dans la boue sans pouvoir agir de leurs membres. Les officiers eux-mêmes, plus ou moins pris par la diarrhée, offraient le spectacle le plus triste de l'obéissance passive. Pas un murmure; mais que ne voyait-on pas sur leurs visages! 11 faut de la gloire ou de l'argent pour que des hommes acceptent momentanément une semblable existence; et pense-t-on qu'ils résistent longtemps au désir de reprendre leur liberté, quand ils n'ont à espérer aucune compensation aux maux dont ils sont accablés? Pour me remettre du spectacle de toutes ces misères, j'ai voulu voir quelques-uns des établissements fondés parle gouvernement dans le but d'instruire des forestiers, des laboureurs, etc. Rien n'est plus beau que le principe ; mais là, comme en tout, il y a boursouflure, et rien dessous : des bâtiments énormes, une administration nombreuse, une discipline de fer et de bâtons , des résultats passables , mais qui ne sont d'aucune utilité pour la masse , les privilèges de la cou-

ronne anéantissant sur-le-champ le bénéfice qu'on en pourrait tirer, si la liberté d'en profiter pour son compte existait. Les besoins de l'État sont tels que du jour où la plus petite industrie ne lui rapportera rien, la culbute sera inévitable. Ce qui fait la force de la France , c'est le champ ouvert à toutes les capacités pour tirer parti d'elles-mêmes à leur profit.

« Je ne voulais écrire qu'un mot, et me voilà à ma troisième feuille. Mais que veux -tu? c'est la suite d'un long bavardage que j'ai eu ce matin avec Ferzen. Nous ne sommes pas entièrement du môme avis. Comme tous les Russes, il croit que tous les hommes ne se ressemblent pas et que la terre est faite pour être balayée par les uns, afin que les autres s'y promènent. Un jour viendra où ils seront détrompés.

« Demain, je retourne à Péterhof me relancer dans le tourbillon. J'y trouverai sans doute le roi de Prusse. J'irai le remercier de sa fameuse croix, car le prince Guillaume m'a confirmé ma nomination. C'est une distinction fort honorable, si j'en juge par l'effet qu'elle produit dans le monde, surtout ici , car je suis accablé de félicitations.

« Adieu, chère Louise. Je t'embrasse. »

« P. S. — J'ai eu cinquante-trois ans hier ! »

« Péterhof, 6 juillet 1842.

« Je commence à t'écrire aujourd'hui, afin de t'avoir écrit une longue lettre par le bateau prochain, ou peut-être avant par l'ambassade. La vie qu'on mène ici est tellement hachée, qu'on ne sait jamais si on aura quelques minutes à soi, et j'ai bien des choses à te dire sur mes projets et sur mon retour, qui sera sans doute plus prompt que nous ne le

ET HORACE VERNE T

pensions. Décidément, je ne fais pas le grand voyage cette année; je prends le prétexte que la saison est trop avancée, et que, d'ailleurs, ne pouvant visiter le Caucase, il serait inutile de n'en faire .que la moitié. L'empereur me demande seulement, pour cette année, un portrait en pied et à cheval de l'impératrice. Avec celui dont je t'ai parlé, en voilà au moins pour 50,000 francs. Trois mois suffiront pour leur exécution. L'affaire est donc bonne; le tout est de savoir si je les terminerai tous deux ici , ou bien si je n'en ferai qu'un. Tu peux décider là-dessus, car mon retour dépendra de la promptitude avec laquelle la maison de Delaroche sera mise en état d'être habitée. Consultez-vous à ce sujet. Pendant le temps qui s'écoulera jusqu'à ce que je reçoive une réponse, j'avancerai les choses de manière à pouvoir prendre tel parti que vous aurez jugé convenable, sans que nos intérêts en souffrent. Ma position ici est telle, que je puis avoir une volonté. L'empereur est si bon pour moi , qu'il sera le premier à me laisser faire tout ce qui me con viendra. Pendant huit jours que les fêtes vont durer, il n'y aura pas moyen de me mettre au travail ; mais après , jo retourne à Saint-Pétersbourg, tout en conservant mon appartement ici. Ladurner 1 me donne un coin de son atelier, et je logerai chez Ferzen, ce qui sera une grande économie et une façon de conserver mes relations avec la société dans laquelle je suis aussi haut placé qu'il est possible de l'être. Le frère de la princesse Wickenstein, dont j'ai fait autrefois un bout de portrait, m*a donné un des plus beaux trotteurs de toute la Russie, avec un petit droschki. Voilà pour le matériel. Pour la gloriole, tout va croissant. Les princes,

1. Élève d'Horace Vernet, mort en 1856 à Saint-Pétersbourg, qu'il habitait depuis 1829. Ladurner a beaucoup travaillé pour l'empereur Nicolas, dont il était le peintre en titre.

les rois, etc., me traitent avec distinction. La première parole du roi de Prusse a été pour me confirmer ma nomination de commandeur du nouvel ordre qu'il vient de fonder.

La fête de l'empereur a lieu demain. Tout est encombré. Les cours mêmes du palais sont transformées en bivouacs. J'ai dans ma propre chambre un aide de camp de Sa Majesté auquel je n'ai pu refuser l'hospitalité.

« Tu ne peux te faire une idée du plaisir que j'éprouve en te donnant la nouvelle que je ne ferai pas mon grand voyage. Je vois sans regrets ce projet s'évanouir pour le moment, parla pensée que tu seras moins inquiète, et que je vous rejoindrai, sinon plus tôt, du moins ayant réparé la chute de notre petite maison. Ce malheur me fait rire d'aussi bon cœur que si j'étais un de nos ouvriers. L'agrandissement de l'appartement de Louise fait disparaître de mon âme un diable de nuage qui obscurcissait de temps en temps l'espoir d'un avenir semblable aux belles années que nous avons passées. Nous verrons donc grandir nos bons petits-enfants, et, à chaque instant, nous pourrons jouir de leurs progrès. Cette délicieuse distraction nous rendra la pente qui nous entraîne moins sensible. En les voyant monter, nous oublierons que nous descendons. Les quelques coups de brosse que je devrai donner pour réparer le dommage ne me coûteront pas, tu en es aussi certaine que moi.

« Je te quitte pour aujourd'hui. Il faut me pomponner pour aller dîner au palais. Adieu , ma pauvre vieille. Ton vieux t'embrasse bien tendrement. »

« Ce 13 juillet.

« C'est aujourd'hui la fameuse fête de Péterhof, et la pluie tombe affreusement. Il y a eu messe, baise-main, etc. »

Ce 13 , au soir.

« La fête est terminée.

« Véritablement, rien n'est aussi singulier que ce mélange de peuple et de grands seigneurs, d'esclaves et de rois, tout cela tourbillonnant dans toutes les salles du palais. Le Russe est naturellement puant, et, avec la chaleur, tu juges de ce que ça peut-être. Ah! si ton, pauvre nez s'était trouvé là !

« Adieu, chère amie. Je te dis mille tendresses pour toi, nos enfants , etc..

« Je compte commencer à peindre à la fin de cètle semaine. »

«Saint-Pétersbourg, aux Mes, 10 juillet 1842.

« Je reçois à l'instant cinq lettres de Paris qui me coûtent vingt-cinq roubles, c'est-à-dire près de trente francs. Ce ne serait rion , si toutes étaient de toi , de Montfort ou d'Eugène Lami; mais des mâtins qui m'écrivent pour me charger de prier l'empereur d'acheter leur brochure Sur la Propagation de V espèce chevaline, c'est trop fort; aussi je vais répondre à chacun de ces messieurs sur gros papier, etc., etc. — Parlons de choses plus intéressantes: ne pense que médiocrement à notre maison : ce n'est que de l'argent qu'il faut échanger contre de véritables jouissances de cœur; mon bras n'est pas encore trop affaibli et mon courage est le même. Je prendrai quelques mois sur le temps que je m'étais donné pour me reposer, et le trou sera bouché. Ainsi, ne te mets en peine de rien de ce qui est matériel ; songe que nos petits-enfants seront plus à l'aise et que nous les verrons encore longtemps près de nous; quel bonheur! M. Perrier, qui est rappelé en France, se chargera de porter plusieurs petites choses pour Horace,

des armes et des costumes. Je ne suis pas fâché du départ de notre représentant : ma position sera moins difficile. Tu penses qu'étant traité tout autrement que lui , je devais être souvent embarrassé. Je n'ai cependant pas balancé, et mes rapports ont été avec l'ambassade plus recherchés de politesse que si elle avait été en meilleure condition. J'espère que l'arrivée d'un autre chargé d'affaires simplifiera ma position; du reste, je, puis te dire qu'elle n'en est pas moins bonne. Le comte de Woyna, ambassadeur d'Autriche, m'a rapporté une longue conversation que l'empereur avait eue sur mon compte avec le roi de Prusse, dans laquelle il avait fait l'éloge le plus flatteur de mon caractère et de la fermeté de mes opinions : « Nous ne sommes « pas toujours du même avis, c'est pourquoi je l'estime; les « hommes francs sont rares. » Cette conversation m'est revenue depuis par plusieurs personnes.

« Nous venons de faire encore trois jours de campngne; mais, cette fois, le temps était admirable. A la fin de la première journée, il y a eu ce qu'on appelle un thé militaire, c'est-à-dire la réunion de tous les officiers supérieurs dans un jardin rustique, où l'impératrice les régale. Ici encore, j'ai été l'objet de l'attention générale. L'empereur, après m'avoir tenu la main pendant longtemps en me parlant de tout ce qui s'était passé pendant les manœuvres, s'est retourné, et a dit : « Messieurs, Vernet fait partie de « mon état-major, et je mets à l'ordre qu'il sera libre de « faire tout ce que bon lui semblera dans le camp. » Aussi irai-je y passer huit jours, ce qui ne sera pas du temps perdu. Avant, nous aurons la fête de Péterhof, et les grandes réjouissances s'arrêteront là pour quelque temps. Je profiterai de ce repos pour commencer les portraits dont je t'ai déjà parlé. Je te le répète, je puis les faire ici ou à

Paris, comme ça l'arrangera le mieux pour tes combinaisons. — Réponds- moi franchement à cet égard. De mon côté, j'élude autant que possible de prendre des engagements définitifs pour de grands travaux ici. Je laisse filer la belle saison, afin d'être dans l'impossibilité de rien commencer cette année, d'avoir mon hiver libre pour terminer la Chambre des députés, et de discuter en famille ce qui sera le plus avantageux pour notre avenir. Et moi aussi, je voudrais bien que Delaroche trouvât ici une compensation aux dégoûts dont on l'abreuve en France; pour cela, il faudrait être sur les lieux. L'église d'ïsaac est entièrement à peindre, mais comment savoir si les conditions de forme, de lumière, de sujet s'arrangeront avec les idées de Delaroche? Le faire venir exprès serait déjà une espèce d'engagement, et un refus de sa part, une humiliation pour un monument auquel l'empereur attache son amour-propre. Un voyage de curiosité serait le meilleur prétexte. Gepen- . dant, si l'occasion se présentait d'arranger tout sans cela, tu penses que je ne la laisserais pas échapper.

« Remercie Nepveu de la complaisance qu'il met à prendre mes intérêts; je n'attendais pas moins de sa franche amitié. Dans le cas où le roi lui parlerait de moi, il peut lui dire que si j'ai cru de mon devoir d'homme d'honneur de tenir ma parole, l'homme de cœur n'oubliera jamais ses obligations, et qu'à mon âge il n'est plus permis de démentir sa conduite de toute la vie.

« Adieu, je t'embrasse ainsi que nos enfants.

* « Horacp: Yernet. »

LA RUSSIE PEINTE PAR HORACE VERNET (suite).

Mort du duc d'Orléans. — Horace Vernet , ambassadeur. — Voyage avec le czar. — Moscou. — Toula. — Poltava et Waterloo. — Le métier d'hirondelle. — Varsovie. — Installation à PétersboUrg. — M. Ingres. — Coup d'œil sur l'état de la Russie en 1842. — Les Juifs. — Enfantillages et tendresses.

Quelques jours après l'envoi de cette dernière lettre, la nouvelle de la mort du duc d'Orléans arrivait à Pétersbourg. Ce triste événement avait eu lieu , comme chacun sait, le 13 juillet 4842.

Horace Vernet résolut aussitôt de se rendre en France.

Il a raconté lui-même tous les détails de la soirée qu'il passa au grand palais, la veille de son départ1.

« L'empereur, traversant la foule, est venu me prendre par la main : il m'a emmené dans une embrasure de fenêtre, et il m'a dit : « Yoilà encore votre malheureux roi « éprouvé par un coup plus terrible que tous ceux qu'on a « tirés sur lui. La mort du duc d'Orléans est une perte « énorme, non-seulement pour son père et pour la France, a mais encore pour nous tous. Est-il possible de compter sur « une régence qui peut, s'établir au moment où rien ne sera

1. Les renseignements qui suivent sont extraits d'un registre sur lequel Horace Vernet a noté quelques-uns de ses souvenirs.

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«encore préparé? Car, comment préparer une chose qui « dépendra des circonstances dans lesquelles elle se préce sentera ? » Je lui ai répondu que je m'entendais fort peu en politique, mais qu'il était de ces choses qui mettaient les souverains et les sujets sur le même terrain; que les pères avaient tous le môme cœur et que celui qui était épargné devait secours à celui que le sort déchirait; que nul ne pouvait savoir si le lendemain le consolateur n'aurait pas besoin de consolation; que je demandais donc à Sa Majesté de remettre à un mois de me donner une séance pour son portrait; que mon devoir d'homme me rappelait à Paris pour que du moins, si je ne pouvais approcher du roi, il me vît de loin découvrir ma tête devant son infortune. L'empereur m'a dit alors avec tous les signes extérieurs d'une vive émotion : « Allez, vous ferez ce qu'un « galant homme doit faire. Si vous voyez le roi des Français, « assurez-le que je partage tout son malheur; dites-lui tout « ce qui pourra lui faire comprendre l'estime que j'ai pour a ses grandes vertus et pour la fermeté de son caractère. » L'empereur me*tenait la main ; nous avions les larmes aux yeux; nous sommes restés quelques minutes sans prononcer une parole. Lorsque j'ai pu parler, je lui ai demandé s'il m'autorisait à répéter entièrement cette conversation, - et^ sans hésiter, il me répondit : « Non -seulement je vous « y autorise, mais je vous en charge; si d'autres choses,.. » il n'a pas achevé. Tout le monde était témoin de cette scène qui a duré plus de vingt minutes. Enfin l'impératrice, voyant l'empereur s'essuyer les yeux, s'est avancée en me disant : « Et moi aussi, je prends bien part au malheur « que la France déplore. »

« Gomme je lui parlais de la douleur d'une mère qu'elle devait si bien comprendre , elle me répondit : « Mais vous

« ne parlez pas de celle d'une femme; » et, là-dessus, elle a regardé son mari avec une expression si tendre, que je me suis reproché de n'avoir pas deviné plus tôt que l'empereur allait voyager. »

Quelques jours après, Horace Vernet se mettait en route, et, à peine arrivé à Paris, il avait avec Louis-Philippe line ongue entrevue à laquelle nous pouvons également assister, grâce aux notes qu'il écrivit dès qu'il fut rentré chez lui.

« Paris , 9 août 1842.

a Je suis allé chez le roi, qui m'a reçu. En entrant dans son cabinet, les larmes nous ont suffoqués pendant plusieurs minutes. Les miennes s'étaient amassées depuis huit cents lieues, il fallait bien qu'elles sortissent; mais celles du roi !... Je regrettais de les avoir provoquées après toutes celles qu'il avait dû répandre. 11 m'a semblé brisé sous le poids de la douleur. Après. un quart d'heure de récriminations sur le fatal événement, de regrets exprimés avec la plus touchante éloquence, la question politique est arrivée; l'espoir d'un règne glorieux évanoui, toutes* les prévisions d'avenir brisées ont été le sujet d'une longue lamentation ; alors j'ai pu parler de la commission dont l'empereur m'avait chargé. Sur ce point, le roi est entré dans des considérations diplomatiques en dehors du rôle qu'il m'est permis de jouer dans la circonstance présente. J'ai dit au roi que je ne voulais me, charger que d'une réponse conforme aux paroles dont j'étais porteur. Après m'avoir approuvé, le roi m'a répondu : « Dites à l'empereur que les « vicissitudes qui ont accompagné ma vie, comme homme et « comme prince, ont mis mon caractère à l'abri d'éprouver « la moindre rancune contre ceux qui ont pu méconnaître « mes intentions. Si les siennes changent à mon égard, dites-

ET HORACE VEliNET.

« lui que je suis prêt à lui rendre affeclion pour affection, a II est absurde de croire que la force de caractère consiste « à ne pas revenir sur des opinions émises à une époque , « quand le cœur a la conviction que ces opinions ont dû être « modifiées par les circonstances. S'il en était ainsi, à quoi « bon la discussion et la lumière qui en jaillit? Un autocrate « peut faire dire ce qu'il veut à ses ministres, un roi con- « stitutionnel ne le peut pas. Qu'il consente donc à m'écrire ; a pour être roi constitutionnel, je ne suis pas condamné au « mutisme et je lui répondrai. S'il aime mieux me parler, « dites-lui que je suis prêt à me rendre où bon lui semblera « et à faire tout ce qui pourra réunir deux peuples dont « l'alliance est inévitable par la suite, et qui, si elle existait « depuis longtemps, aurait rendu la politique plus simple et « prévenu tout le mal que la mésintelligence qui semble ré- « gner entre nous a fait à l'ordre social; car, mon cher Ho « race, l'empereur m'a fait bien du mal et mon malheureux « enfant est mort persuadé qu'il en était exécré; il fallait « que la preuve du contraire arrivât, lorsqu'il n'était plus i< temps pour lui de l'entendre... »

Vernet devait donc jouer le rôle d'ambassadeur officieux à côté de notre ambassadeur officiel et tâcher d'obtenir pour la France, de la part de la Russie, des égards auxquels, depuis trop longtemps déjà, on ne s'astreignait plus à Saint- Pétersbourg.

Il quitta bientôt Paris. La suite de ses lettres montrera comment ses négociations avortèrent par la force des circonstances.

« Copenhague , 20 août 1842.

« Voici encore une traversée scandaleuse de bonheur. Tu ne te fais pas idée, chère amie, d'un temps semblable :

pas plus de mouvement que dans la rue de Richelieu, un soleil brillant et Un bon zéphyr pour diminuer la chaleur. A bord, nous ne sommes que six voyageurs, dont trois femmes fort gracieuses, faisant de la musique du matin au soir^ de vraies lionnes, fumant, riant, ne refusant pas un verre de vin, enfin tout ce qui peut égayer un voyage tout en conservant ce qu'il faut pour constituer une société aimable et décente, mais bien juste pour l'éducation d'une jeune princesse russe qui voyage avec son père. Le temps semble vouloir nous conduire jusqu'à Saint-Pétersbourg sans changer. S'il en est ainsi, mardi prochain, de grand matin, nous serons rendus à notre destination. Malgré toutes ces chances heureuses, j'ai toujours le cœur un petit peu gros de vous avoir quittés. Il faut du courage. Allons, tenons ferme! D'après la lettre que j'ai reçue de Louise au Havre, je pense que bientôt vous serez tous réunis. Alors, Vous serez heureux. Il n'y aura que moi qui piocherai tout seul, bienloin^ bien loin! Ouf! encore une fois, allons! une bonne pensée me soutiendra : celle d'avoir fait tout au monde pour arranger une bonne fin.

« Adieu, chère amie. »

« Me voici encore une fois réinstallé dans la grande villace. J'ai vu l'empereur, qui m'a reçu avec la même cordialité. La conversation a été courte. Il m'a demandé comment j'avais laissé la famille royale. Son intérêt pour elle ne s'est pas refroidi; néanmoins, je n'ai pas cru convenable d'attaquer la grande explication tout de suite, le prince Pierre Wolkonski étant là ; mais, ces jours-ci, elle' aura lieu. Malheureusement, je n'aurai peut-être pas l'occasion aussi belle qu'aujourd'hui. Qu'y faire?

« Je pars avec l'empereur dans les premiers jours de septembre pour parcourir 1,500 lieues de pays en sept se-

ET HORACE VERNE T

maines. Nos plus longues courses sans arrêter seront de quarante-huit heures. Nous avons douze séjours. Ainsi, tu vois qu'il n'y aura pas de grandes fatigues. J'ai pour moi seul une bonne calèche. Voici les voyageurs : le maître, le général Orlof , le général d'Adlerberg , le général Hhook et moi. La société est choisie. Ce que nous aurons à voir, je ne te le dirai pas; c'est encore un mystère. Si on en juge par la quantité d'aides qui partent d'avance dans toutes lês directions, il se passera bien des choses. Je n'aurai pas la satisfaction de t'en rendre compte à mesure, car... N'importe! tu auras toujours des nouvelles de ma santé.

« Mon retour si prompt a étonné ici. Ce que la société me fait de questions annonce bien l'inquiétude où elle est sur l'avenir de ce pays. Depuis quelque temps, dans l'arméô comme dans l'administration, il se commet des assassinats affreux. Il y a quelques jours, le frère du prince Gagarin, sous-ministre des finances, a eu la cervelle brûlée par un employé. Le criminel a été condamné à 6,000 coups de baguette; il n'en a reçu que 1,200, puis il est mort. Maintenant, on a découvert que cette victime avait été portée à commettre ce crime par le désespoir d'avoir été chassée en raison de la déclaration qu'elle avait dû faire des vols commis par de grands personnages. La vérité est arrivée trori tard. Il en résulte une grande fermentation dans la classe moyenne qui ne trouve aucune protection contre les seigneurs.

« Èri arrivant ici , j'ai trouvé toutes vos lettres. Quoique je n'etisse rien de nouveau à y apprendre, je les ai lues avec bien du plaisir : elles ont continué nos conversations de Pàris. Mon voyage commence par un sacrifice énorme, celui de me tenir éloigné de tout ce que j'aime au monde.

A peine ai-je rempli des obligations (la satisfaction que j'en ai retirée avait été achetée par un éloignement de trois années), j'en contracte une nouvelle dont les conditions sont dures pour le présent, mais que j'accepte avec courage, le résultat devant être bon pour tous. J'arriverai au bout, parce que je le veux. Ma récompense sera d'autant plus douce, que personne n'aura eu autant à en souffrir que moi. Quant à toi, ma bonne Louise, je sais tout ce que ton cœur ressentira de tiraillements; je sais comment tu m'aimes, comment tu aimes tous les tiens et les nôtres. Tu sais aussi comment nous t'aimons. Tu es la moitié de moimôme que je laisse auprès de nos enfants, comme l'âme reste dans le corps lorsque la pensée est bien loin. Songe que je te confie le lien qui a fait de nous, depuis le mariage de Louise, un tout qu'il importe pour nos vieux jours de conserver compacte. Pendant les six mois qui vont s'écouler, nos petits-enfants te feront passer de bons instants. Quand tu seras triste, cours vite les baiser de ma part. Je te donne carte blanche pour la dépense que tu feras en mon nom. A mon retour, j'aurai encore bien des fonds de ce genre dans ma bourse.

« Le voyage que je vais entreprendre est d'un grand intérêt. Pendant six semaines, je ne quitterai pas Y Homme 4; je le verrai à toutes les minutes. Nous aurons sans doute de longues et fréquentes conversations dans lesquelles j'entamerai le rapprochement que nous désirons tous. J'ai bon espoir, car l'opinion générale est toute préparée et chacun désire voir la France liée avec ce pays. Il n'y a que l'empereur à vaincre, c'est-à-dire il n'y a qu'à lui faire comprendre qu'une plus longue résistance passerait vis-à-vis

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