‹ Joseph, Carle et Horace VernetChapitre 24 sur 42 · L'empereur Nicolas · texte numérisé non relu

L'empereur Nicolas

ET HORACE VER NET

du monde entier pour de l'entêtement. Avec les paroles du roi, que je me garderai bien de donner toutes à la fois, j'ai l'espoir de mener la chose à bonne On.

« La famille impériale a quitté Péterhof pour se rendre à Tsarskoë-Selo. J'ai profité de la circonstance pour venir passer trois jours en ville, afin d'acheter quelques petites choses dont j'ai besoin pour mon voyage, telles que coussin en cuir, sac pour mes livres de croquis, etc., etc. Déjà, l'empereur a fait demander si je suis malade et si je reviendrai demain. Je ne suis pas fâché de la circonstance qui me prouve qu'il a besoin de moi.

« Voici une longue lettre, et je ne t'ai pas dit la moitié de ce que je voulais te dire; mais adieu. »

« Saint-Pétersbourg, 10 septembre 1842.

« Ma chère amie, — j'ai fait mes arrangements pour le temps que je dois passer ici. Tu m'approuveras, j'en suis certain. Lemaire 1 part; je prends son établissement pour 100 roubles par mois; l'appartement est très-simple, mais parfaitement commode : j'ai cuisine, écurie, etc., dans un beau quartier, tout près de Y Ermitage > où j'ai un atelier mirobolant. Voici au juste le compte de mes dépenses : 45 roubles pour ma cuisinière, 45 pour mon cocher, 100 pour mon domestique russe, 35 pour la nourriture du cheval; total, 225 roubles par mois. Je n'aurai d'autre dépense, en outre, que ma nourriture, celle de Charles et le marchand

1. M. Lemaire, membre de l'Institut , avait été appelé à Saint-Pétersbourg par l'empereur Nicolas pour décorer de sculptures la grande église d'Isaac. C'est le succès obtenu en France par le fronton de la Madeleine qui avait désigné- notre compatriote à l'attention du czar. ( Dussieux, Les artistes français à l'étranger.)

de couleurs. Avec mille francs par mois, j'aurai plus qu'il ne me faudra, argent de poche compris.

« Nous partons demain. On vient de m'envoyer une sacoche d'argent pour les pourboires que j'aurai à donner. Tu vois comment l'empereur s'y prend pour mettre les gens à Taise. Cette sacoche, dont on n'a pas laissé la clef, — moi n'étant pas à la maison lorsqu'elle est arrivée, — doit contenir une fameuse somme. »

« 11 septembre.

« Le bateau arrive, et pas de lettre pour moi ! Je pars ce soir, et me voilà deux mois sans nouvelles, juge si le temps me paraîtra long. J'ai envie de te gronder de me laisser ainsi le bec dans l'eau. Tu auras sans doute fait quelque combinaison; dans ce cas, elle n'est pas heureuse, mais je me pendrais que je n'en resterais pas moins sans nouvelles et je n'aurais plus l'espoir d'en recevoir plus tard. Ainsi, je me décide à vivre.

« Je n'ai rien à te dire, si ce n'est que demain j'entame le grand voyage.

« Embrasse tous nos chers enfants. Je devrais bien n'en pas faire autant pour toi, mais n'importe! je t'embrasse aussi. »

« Moscou, 15 septembre 1842.

« Me voilà donc encore une fois en route. Les mêmes chances de bonheur me suivent. Le temps est superbe. Quant aux commodités de voyage, je ne t'en parle pas. Je serais prince du sang que je ne serais pas mieux installé.

« Je suis monté en voiture six heures avant l'empereur afin de pouvoir m'arrêter à Novgorod, où je voulais voir une église pittoresque qui date de 900. Les portes sont en

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bronze sculpté venant de Constantinople. Cette antiquité est curieuse parle mélange de sacré et de profane. Du reste, elle n'a rien de remarquable. Les peintures grecques de l'intérieur sont très-bien conservées; mais, ce qui distingue l'église, c'est son aspect bizarre : elle semble être construite d-e tubes, les uns creux, les autres pleins, superposés de manière que les vides s'appuient sur les solides. Là, l'empereur m'a rejoint. Nous nous sommes arrêtés au delà de Toula, pour voir manœuvrer quatre régiments de cavalerie, et le soir nous étions à Moscou.

« Jusqu'ici, il n'y a rienjde très-piquant. Cependant, nous avons eu unépisode dans une auberge. Nous courions comme le vent. Tout à coup l'empereur s'arrête, entre dans un bouchon, et, au bout de cinq minutes, nous fait dire de venir dîner. Figure-toi une petite chambre de bois, une table, quatre chaises, deux chandelles, un autocrate, deux généraux et un peintre mangeant la soupe aux choux, tout en causant familièrement. Constantinople, la Syrie, l'entrée des Français à Moscou, dont c'était le trentième anniversaire , et bien d'autres choses ont fait le fond de la conversation. Je t'assure que c'était d'un très-grand intérêt. Si je n'avais pas été acteur, je me serais cru au spectacle. Aujourd'hui, après l'adoration des images, l'empereur a visité un palais qu'il fait construire au milieu du Kremlin. C'est un monument gigantesque de style byzantin, parfaitement bien compris, et en rapport avec le reste des constructions qui l'entourent. Du moins, ici, voilà de l'architecture nationale, car il y a aussi un peu de tartare dans les détails; ça n'en fait que mieux, par la raison que l'exécution barbare a disparu et a fait place à tout ce que les progrès de la civilisation ont apporté d'améliorations dans les arts. Enfin, selon moi, c'est un pas fait, vers le but que tout artiste devrait s'effor-

cer d'atteindre, qui consiste à joindre le passé -à l'avenir par le mieux.

« Après cette promenade, il y a eu une revue, puis un grand dîner. L'empereur s'est retiré. Chacun a repris sa liberté, et je suis à t' écrire, plaisir auquel je ne me livrerai pas longtemps, car je vais me coucher. Bonsoir. »

« Koursk, septembre 1842.

« Depuis Moscou, chère Louise, je passe d'admiration en admiration. Ici, ce n'est pas sous le rapport du pittoresque, car la terre n'est qu'ondulée et dépouillée d'arbres ; mais le sol est si bon qne les récoltes sont fabuleuses de richesse; c'est comme dans nos plus belles provinces de France quand la population est assez considérable pour cultiver avec plus de soin. Je ne sais' si dans le monde on pourrait trouver une contrée semblable. Pour m'avoir frappé, il faut que ce soit fort remarquable, car tu sais que je suis peu sensible à ce genre de beauté. Il y en a d'autres qui me touchent bien autrement, et j'ai l'occasion de satisfaire mon goût pour les soldats. Figure-toi que je suis au beau milieu d'une colonie militaire : quatre-vingt deux escadrons de dragons ont défilé ce matin ! Malgré mon peu de penchant pour l'arme, je me vois forcé de lui rendre justice. Il faut dire aussi que c'est une nouvelle organisation qu'on doit au génie de l'empereur; mais il n'y a qu'en Russie qu'on puisse trouver le moyen de monter une telle cavalerie. J'ai vu plus de dix mille chevaux ce matin. Il n'y en a pas un qui ne passerait chez nous pour un très-beau cheval d'officier. Je brise sur les éloges, car, si je voulais tout dire, je n'en finirais pas, et je te connais assez pour savoir que tu trouves plus à ton gré que je te parle de moi. Eh bien, je me porte à ravir. Nous avons un temps du mois d'août. Lorsque

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nous ne courons pas comme le vent, nous stationnons dans de très-jolies villes, toujours presque neuves, car les incendies ne leur laissent guère le temps de vieillir; c'est une calamité, mais comme tout est en bois et qu'il faut faire du feu, il est tout simple que les sinistres se multiplient. Cependant, à Toula, l'empereur a visité d'admirables constructions en brique et fer, destinées à la fameuse manufacture d'armes qui avait été détruite il y a plusieurs années. Je ne connais pas, même en Angleterre, d'établissement aussi considérable et surtout aussi beau. Les ingénieurs sont des gens de mérite incontestablement; mais aussi quelles ressources l'empereur met à leur disposition!

« L'empereur est pour moi ce qu'il a toujours été, d'une bonté parfaite. Qu'ai-je fait pour lui ? — Rien encore, et il me traite comme s'il me devait de la reconnaissance et à l'égal de toutes les personnes qui l'entourent. Je ne me laisse pas aveugler; tu me connais assez pour savoir que j'y vois assez juste; tu peux donc m'en croire. Je te répète aujourd'hui ce que je soutiens depuis longtemps : c'est qu'en Europe on a l'idée la plus injuste du caractère de Sa Majesté. Quant à moi, je lûi voue une respectueuse admiration.

« Nous passons trois jours ici; après quoi, nous nous remettons en route. Il me tarde bien d'arriver à Varsovie, car je suis et serai sans nouvelles jusque-là.

«Un courrier part d'ici cette nuit. Le général d'Adlerberg. qui est mille fois bon pour moi, se charge de mettre cette lettre dans le paquet 1.

« Adieu, chère amie, je vous embrasse tous du meilleur de mon cœur. »

1, Il est en effet facile de voir, au ton de cette lettre, qu'HoraCe Vernet ne se sert pas d'une voie dont il soit absolument sûr. La note d'enthousiasme est certainement un peu forcée.

JOSEPH, C A RLE

« Élizavetgrad, 30 septembre 1842.

« Je passe, chère amie, de surprise en surprise. Véritablement, on n'a aucune idée en France de la partie de la Russie que je traverse maintenant. Je fais la part de la dorure , qui , en raison de la présence de l'empereur, recouvre bien des misères; mais il n'en résulte pas moins pour moi la conviction que toutes les institutions du gouvernement tendent aux progrès civilisateurs dans un ordre qui, sans rien détruire de l'obéissance dont un pays nouveau a besoin, doit développer l'intelligence de ceux qui jusqu'à présent étaient restés dans l'esclavage. C'est par l'armée que la liberté est introduite. Tout soldat est libre, et ses enfants reçoivent une éducation qui les place de droit au rang de sous-officiers. Plus de six mille sortent par année des colonies militaires, sans compter les écoles des cadets qui fournissent le même nombre d'officiers. Les établissements destinés à ceux-ci sont admirables, non-seulement par la force des études qu'ils doivent faire, mais aussi par le comfortable et les soins dont chaque individu est l'objet. C'est-à-dire que je n'hésiterais pas une minute à confier le sort de nos chers petits-enfants au système d'éducation en usage, si l'abnégation entière de toute volonté individuelle n'en était le principe. Pour nous, c'est la réunion de toutes les volontés qui accomplit les faits; ici, tout doit concourir à exécuter ce que veut une seule volonté. Il est impossible qu'il en soit autrement. La Russie est pour ainsi dire au moment où le chaos se débrouille; chaque élément a sa place, mais l'affinité qui doit les rendre tributaires les uns des autres n'existe pas encore Une volonté supérieure peut seule avancer ce moment, et je suis persuadé que c'est à ce grand œuvre que l'empereur tra-

vaille. Ce que je vois tous les jours m'en donne l'assurance. Malgré ma réputation d'homme léger, j'ai vu tant de choses que mon coup d'œil me trompe rarement. Tu diras que c'est de l'orgueil; n'importe! c'est l'opinion d'un peintre, qui ne parle pas, comme Fénelon et Bossuet , à la multitude. Si je me trompe, nous en serons quittes pour en rire plus tard, lorsque nous cracherons sur nos tisons.

« Il faut que je te parle aussi du pays que je parcours. Depuis Moscou jusqu'ici, je n'ai vu que de grandes plaines toutes plates et coupées de distance en distance par de profonds ravins, où coulent des ruisseaux, des rivières et des fleuves, comme le Volga, le Dnieper, etc., etc. Il n'y a d'exubérant sur la surface de la terre qu'une multitude de tumuluSj qui se chargent de dire aux passants: « Là, on «s'est battu. » Vainqueurs et vaincus, tous sont dans le même trou. La même herbe croît sur le corps d'un Tatar, d'un Polonais, d'un Suédois ou d'un Cosaque. Il y a cependant une de ces buttes qui m'a fait bondir le cœur ; celle-là est surmontée d'une grande croix sur laquelle on voit écrit : « Quant « à Pierre, sachez qu'il ne tient pas à la vie, pourvu que la « Russie vive, ainsi que la pureté de votre foi, votre gloire « et votre prospérité. » En lisant ces mots, deux grandes ombres sont venues se présenter à moi : Charles XII et Napoléon, Poltava et Waterloo!... Chère amie, mon pauvre cœur a éprouvé une douloureuse sensation en rapprochant ces deux champs de bataille, où deux grandes gloires ont été brisées. Ici, du moins, la mort a réuni les ennemis sous une même couche de terre comme voulant dire : « Après nous, « la paix! » mais le champ de Waterloo couvert de monuments qui revendiquent la part de gloire que chacun a eue à vaincre les Français! S'ils ont refusé de marquer la place où les nôtres sont morts, c'est qu'elle était trop grande

sans doute. Alors, ils ont bien fait; la terre gémit stérile sous le poids de leurs trophées de fer; celle qui couvre nos soldats suit les lois de la nature, etc., etc., car voilà que je fais du pathos à la d'Arlincourt, plutôt que de te parler de tout ce que je vois d'intéressant.

« Déjà nous sommes dans un pays qui présente un nouveau caractère, et les Juifs commencent à se montrer en nombre considérable. Ma Bible à la main , je les retrouve tels qu'ils sont partout : bas, sales, les yeux malades, — riches sans doute, mais toujours rampants. Le costume turc commence à se montrer parmi les femmes, et, lorsque nous serons sur la frontière de la Moldavie, je retrouverai toutes les habitudes de mes chers Orientaux que j'apprécie chaque jour de plus en plus. Plus je vieillis, plus le passé m'est nécessaire, car l'avenir devient si court! Il faut le faire le meilleur possible.

« Bientôt je serai à Varsovie; j'aurai de tes nouvelles, de celles de nos enfants. Cette idée me rend pour le moment aussi heureux que lorsque, plus tard, je reverrai les tours Notre-Dame.

« Je ne voulais te dire qu'un simple mot pour que tu saches que je me porte comme un charme, que je fais mon métier d'hirondelle comme à vingt ans, et que, depuis mon départ de Saint-Pétersbourg, j'ai déjà vu deux cent quatrevingt-quatre escadrons!

« Adieu. »

« Varsovie, 11 octobre 1842.

« Chère amie, nous n'avons plus que deux cents lieues à faire pour avoir terminé notre tournée, et dans quelques jours nous serons rentrés en ville. Alors, je me coupe les jambes et je me fixe devant mon chevalet. La rage de la

peinture commence à me faire sentir son despotisme. Je n'aspire qu'à reprendre ma veste grise. Ce matin, je suis allé voir chez Sucodabsky quelques-uns de ses tableaux. J'ai voulu lui donner des conseils. Sa palette était là ; je n'ai pas pu y tenir, je m'en suis emparé et j'ai prêché par l'exemple. J'ai barbouillé avec un bonheur que je ne puis te rendre. Tiens, je ne veux plus y penser, car, au lieu d'écrire, je ferais un dessin.

« L'accueil que j'ai reçu ici de la part de tout le monde me flatterait, si je n'étais habitué à en recevoir un semblable partout. Ah! quel orgueil!... Non, non, chère amie, ce n'est point à mon mérite que j'attribue tant d'honneur, c'est à ma bonne étoile que je dois la belle position dans laquelle je me trouve. Je n'ai d'autre avantage sur les gens moins favorisés que de l'avoir laissée faire sans vouloir la diriger par des moyens factices...

« Quoique le temps me presse, je veux encore vous dire, à vous tous qui pensez à moi, que moi aussi je pense bien à vous et que Je même sentiment qui m'a fait vous quitter me ramènera le plus tôt possible , car je sens vivement que la vieillesse a besoin d'être soutenue. Cependant, je n'ai point à me plaindre encore. Ma parole d'honneur, je ne me sens pas le moins du monde fatigué, et j'en vois d'autres qui battent de l'aile, à commencer par l'empereur.

« Adieu, tout à vous tous. »

« Tsarskoë-Selo, 18 octobre 1842.

« Mon voyage est terminé. De Varsovie ici, nous n'avons mis que cinquante-huit heures pour faire 258 lieues. Pas le moindre accident, et ma santé toujours robuste. Je vais prendre congé de l'empereur, le remercier des faveurs dont il me comble, et, deux heures aprôs, je serai à Pétersbourg,

où je quitte la cape et l'épée pour réprendre la veste du peintre et ne la plus quitter de longtemps, c'est-à-dire jusqu'à ce que j'aie terminé les travaux que je vais entreprendre.

« Plus tard, je te ferai une description entière de mon voyage; aujourd'hui, il ne sera question que de la pluie et du beau temps, qui justement est déjà affreux pour la saison. Heureusement, un de mes amis, au moment de mon départ, m'a conseillé d'emporter une pelisse ; je n'en avais pas; il s'est chargé de m'en envoyer une. En effet, elle est arrivée, coûtant 200 roubles. Aux premiers froids, je la mots sur mon dos, pour me rendre chez l'empereur. Tout glorieux de ma fourrure, je ne la quitte qu'au moment d'entrer dans le salon; mais figure-toi mon désappointement : tous les poils étaient sur tous mes membres. Ésau avec sa toison n'était qu'un oiseau plumé auprès de moi. Grâce à ma pelisse, dont la doublure pourrait maintenant servir à couvrir des bocaux de cornichons, j'étais ébouriffé de telle sorte, qu'il a fallu m'étriller pendant un temps infini pour me redonner figure humaine et faire ressortir quelques parties de mon noble uniforme de garde national. Cependant ce qui restait encore de velu à mon cul de singe m'a rendu quelques services pendant la route. Charles, à force de se prendre aux cheveux avec lui, a fini par le rendre semblable à la tête d'un teigneux; mais, du moins, ce qui reste est solidement attaché et a résisté à une foule de coups de bâton. »

« Saint-Pétersbourg, 19 octobre 1842.

« Je suis installé dans un appartement assez commode, mais d'une tristesse affreuse, entre deux cours hideuses de malpropreté. Comme je ne passe pas mon temps à la fenêtre, je m'en moque.

ET HORACE VERNE T

ci Avant mon départ de Tsarskoë-Selo , l'empereur m'a fait venir dans son cabinet. 11 m'a dit qu'il ne voulait pas que nous nous quittassions, sans que je lui eusse dit si j'étais content de mon voyage. Tu devines ma réponse. Il m'a engagé à dîner pour le soir. Après quoi, je suis parti. J'ai rendez-vous avec lui demain, au Palais d'hiver, pour voir les places de mes tableaux et choisir les sujets. Je vais aujourd'hui chez M. Labinski pour mon atelier. Ainsi, dans deux ou trois jours je n'aurai plus à penser qu'à peindre et à faire de mon mieux ; car il faut me tenir ferme. Je ne puis me dissimuler que la faveur dont je jouis auprès de l'empereur arme une terrible artillerie chez ceux que ma position inquiète. Gomme je l'ai fait toute ma vie, je ferai mon affaire le plus simplement possible, consciencieusement, et j'espère que la part qui me sera faite n'aura pas à souffrir plus tard de diminution.

« Adieu. »

« Saint-Pétersbourg, 22 octobre 1842.

« Je suis si heureux d'avoir reçu de tes nouvelles, chère Louise, que je veux t'écrire sous l'influence de ma joie. La triste vie que je vais mener maintenant que je suis en ville pourrait bien me mélancoliser un peu. Demain je me mets au travail dans mon magnifique atelier. Lorsque je suis en train, tu sais que je fuis le monde. Cependant je tâcherai de vaincre cette mauvaise habitude , afin de conserver les relations que j'ai contractées. Chacun ici me fait bonne mine et, je puis le dire, me recherche. Je serais un ingrat si, de mon côté, j'avais l'air de ne pas y être sensible.

« Me voici installé dans mon nouvel appartement. J'ai un vilain escalier, un véritable casse-cou. Le reste n'est pas

JOSEPH, CAR LE

mal. D'ailleurs, je me trouve bien de tout, excepté des retards de la poste. Il ne faut cependant pas grand temps pour lire notre correspondance, et qu'ont-ils à y apprendre?...

« Ma maison est montée, ma dépense est fixée; dans quelques jours, je te donnerai des détails positifs.

« J'écrirai directement à Delaroche sur une exposition publique des beaux-arts, où Ingres joue un rôle qui ne le ferait pas rire. Quoique je n'aie pas partagé l'enthousiasme que cette peinture a excité à Paris, j'ai toujours soutenu le talent de l'homme. Son école peut être fatale; mais il n'en est pas moins vrai que Ingres est lui, malgré les inspirations qu'il pille chez les anciens. Il n'a jamais fait abnégation du goût dominant qui le caractérise, ce qui en fait un homme inimitable, non par ses perfections, mais par sa personnalité. Dans ce sens, je suis son champion ici, où la plupart des Académiciens sont des gens sans qualité individuelle , plus ou moins imbibés des écoles italienne ou allemande, et qui ne jugent du mérite d'un peintre que sur la perfection de l'imitation du maître qu'il a adopté. 11 faut dire aussi que la société qui fait son éducation artistique en courant les pays étrangers rapporte des souvenirs que cette imitation ravive; d'où il s'ensuit qu'on ne fait aucun cas de l'individualité du talent, à moins qu'elle ne s'applique aux choses du moment et à ce qui flatte l'amour-propre national. Pour mon compte, j'en suis ravi, c'est mon affaire; mais cette position particulière ne m'empêche pas de faire tous mes efforts pour qu'on rende justice à un homme supérieur.

« Pour la première fois de ma vie, chère amie, à cinquante-trois ans, me voici seul, forcé de m'occuper de tout, n'attendant de secours que de la part des gens que je paye.

C'est toute une éducation nouvelle; il faut qu'elle se fasse; mais ce ne sera pas, je le crains, sans apporter quelques modifications à mon caractère; pourvu que ce soit en bien! Pendant les cinq mois que je viens d'employer à faire 3,400 lieues, sans avoir eu l'occasion, pour ainsi dire, d'échanger une parole avec un ami, j'ai eu le temps de creuser mes idées sur l'avenir. Je vais faire l'application d'une nouvelle existence dont la gravité ne m'effraye pas trop. JV suis préparé par la solitude, où je me trouvais si fréquemment pendant ma dernière course. Tout seul dans ma voiture ou dans ma chambre, quand nous logions quelque part, je ne pouvais échanger une parole qu'au dîner. Le reste du temps se passait en manœuvres, au milieu du bruit, de la poussière, de la fumée du canon, d'inspection d'écoles militaires ou civiles, d'hôpitaux, etc., etc.. Il n'y avait que matière à observation, sans échange de pensées. Je n'ai donc qu'à continuer avec l'avantage d'avoir mon libre arbitre et de mettre en œuvre le fruit de mes réflexions. Nous verrons quel en sera le résultat. Sous certain rapport, je ne doute pas qu'il ne soit satisfaisant : je n'ai point encore oublié de peindre; mais jusqu'ici je n'ai mené ma barque que par instinct pour ainsi dire , ayant sans cesse sous les yeux les besoins de ceux auxquels j'étais nécessaire, besoins auxquels je pouvais faire instantanément l'application de mes ressources. Il n'en est pas de même maintenant; tout doit être calculé, approfondi, et sur moi seul roule toute la responsabilité d'une année plus ou moins bien employée, et de laquelle peut dépendre une nouvelle existence pour nous.

« Le froid s'établit solidement dans ce moment; mes doigts en savent quelque chose.

« Je pense que voilà la dernière occasion de t'écrire d'une manière sûre. J'en profite pour te donner le résultat de

mes observations sur tout ce qui vient de se dérouler sous mes yeux. Comme je te l'ai déjà dit, j'ai vu des choses admirables, dont on n'a aucune idée en France. Tout ce qui n'a pas besoin du concours de l'opinion du pays, et qui peut se faiiepar la volonté d'un seul, est merveilleusement organisé. Ainsi, l'armée, les établissements pour l'instruction, pour les hôpitaux, pour tout ce qu'il y a d'utile et de philanthropique, sont sur un pied extraordinaire d'ordre et même de luxe. Je n'en dirai pas autant sur d'autres points. La justice surtout, paraît-il, est ce qu'il y a de moins bien organisé. Sur les milliers de pétitions qui ont été remises à l'empereur pendant son voyage, plus des trois quarts lui étaient adressées pour réclamer auprès de lui contre les jugements prononcés par les tribunaux. Peine perdue, car l'empereur ne peut tout lire. Chaque soir, on lui présentait un rapport général. Ce rapport était fait dans l'opinion du rédacteur. Le plus souvent, ce rédacteur, accablé de fatigue, ne prenait môme pas la peine de lire la supplique jusqu'au bout, et cependant l'affaire se trouvait jugée en dernier ressort. Trop heureux quand la. vénalité n'y était pour rien! Qui trop embrasse mal étreint. Voilà où en est l'emperenr, qui veut être l'arbitre de tout ce qui se fait dans son empire. Plus le pays tend à se civiliser, plus les questions se multiplient et plus l'esprit du peuple cherche à éluder la loi. Aussi la partie civile échappe-t-elle au pouvoir, parce que la bonne foi n'est plus qu'une duperie en raison du peu de Chance qu'elle a de trouver protection.

« Mon voyage, chère amie, ne commençait que de Moscou : à partir de là, je voyais du nouveau. Jusqu'à Toula, la nature est presque la même; mais, de ce point en marchant vers le Midi, les arbres deviennent rares; puis on n'en voit pour ainsi dire plus jusqu'à ce qu'on remonte

vers la Pologne. Je te donne la liste des gouvernements par lesquels nous avons passé : Toula, Orlov, Koursk, Ukraine, Ékaterinoslav, Tauride, Kherson; un coin de la Bessarabie pour voir Bender et la Moldavie ; rentrée en Podolie, Volhynie, grand-duché de Varsovie, Grodno et Vilna, etc. Tu verras sur la carte que c'est une promenade assez longue. Je n'ai pas tenu à voir Odessa, qui n'a rien d'intéressant pour un peintre.

« Gomme je crois te l'avoir dit, j'avais une très-bonne calèche, six chevaux, Charles à côté de moi et un domestique parlant russe, sur le siège; mes bagages dans de bons nécessaires fermant à clef; une cantine qu'on garnissait chaque jour au moment où nous nous arrêtions pour dîner afin d'avoir à grignoter jusqu'au lendemain, car nous ne faisions qu'un seul repas. L'empereur est très-sobre : il ne mange que de la soupe aux choux, dans laquelle il y a du lard et de la viande, un peu de gibier ou de poisson, de petits concombres salés, et il ne boit que de l'eau. Pour le liquide, j'agissais autrement; quant au reste, je m'en accommodais très-bien. Lorsque nous séjournions, la cuisine était recherchée; on se piquait de nous faire manger tout ce que le pays produit de plus délicat et de plus rare, le sterlet et l'outarde, de l'élan, etc., etc. Nous n'étions pas tout à fait aussi heureux pour le gîte, lorsque nous ne nous arrêtions pas dans une ville; mais, pour peu qu'il se trouvât quelques maisons réunies, on nous logeait militairement chez le bourgeois. Alors-, il n'y avait rien d'assez bon; il suffisait d'être de la suite pour qu'on mît tout en l'air; moi en particulier, j'étais toujours le mieux partagé (sauf le gros bonnet), par la raison que mon nom était connu partout et que « le célèbre Horace Vernet » était l'objet de la curiosité générale, sans compter qu'il était aussi le point

de mire de tout ce qui est resté de prisonniers français. Li plupart sont instituteurs ou Font été, de sorte qu'il n'y en avait pas un qui ne m'arrivât avec une bande de jeunes gens. Les uns me disaient : « Monsieur, je vous croyais « gros; » les autres: «Je me figurais que vous étiez grand.» Enfin j'ai passé à l'inspection de tous les marmousets de la grande et de la petite Russie. Cependant, j'aurais tort de me plaindre; à part ces ennuis, presque toujours j'avais un personnage désigné par l'autorité, qui se chargeait de m3 trimbaler partout où il y avait des curiosités. C'est ainsi que j'ai si bien vu le champ de bataille de Poltava, dont je t'ai parlé, et tant d'autres choses, dont la description ne peut pas trouver place ici; ce serait trop long.

« Pour en revenir à l'empereur, je te dirai que sa bienveillance à mon égard ne se dément pas : il me traite toujours avec une véritable affection. Comme bien tu penses, nous avons eu ensemble de longues conversations; mais je n'ai pas jugé à propos d'entamer la grande question à fond, par la raison qu'il n'y avait pas de jour qu'il ne reçût de rapport sur la manière dont notre chargé d'affaires se conduisait vis-à-vis des plus hauts personnages de la cour. L'empereur s'en piquait, mais, comme il y avait toujours là quelqu'un de trop, je n'aurais pas pu tout dire. Il ne fallait pas énerver par des demi-confidences ce qui peut avoir de grandes conséquences, dit entièrement et en temps opportun.

« Pour rentrer dans mon sujet," je te dirai qu'à Moscou j'ai remarqué une très-grande différence entre la réception qu'on a faite à l'empereur en 4 836 et celle de cette année. Sa Majesté a fait en cinq minutes le trajet du palais à l'église; tandis qu'il lui avait fallu plus d'une demi-heure, il y a six ans. A Koursk et à Karkov, il y a eu quelque

ET ÎÎOÎtACÈ VÈRNET.

enthousiasme, surtout dans cette dernière ville qui a prospéré d'une manière étonnante depuis quinze ans. Le nombre des habitants s'est élevé de quinze mille à cinquante-deux mille. C'est là qu'on traite de tous les marchés de blé et de laine qui sortent par Odessa. Dans tout le cours du voyage, c'est le seul point où j'aie trouvé un air de prospérité. Il est vrai qu'à partir de là le pays est livré aux Juifs , qui forment plus de la moitié de la population; ils sont riches, mais, comme dans tous les pays despotiques, ils ont bien soin de cacher leur fortune afin de participer le moins possible aux impôts. Malgré leur saleté et leur air maladif, ils n'en sont pas moins beaux; il y a des têtes magnifiques et des femmes superbes. J'aurais bien voulu tenir Delaroche; que d'études il eût désiré faire ! surtout à Kamenetz-Podolsk. Cette ville est par elle-même on ne peut plus pittoresque : elle ressemble à Constantine comme position, mais les fortifications en sont magnifiques. 11 y a vingt ans, elle appartenait encore aux Turcs. Le couvent des dominicains a pour église une mosquée, et la chaire est l'endroit d'où l'iman disait la prière. Rien n'est si singulier que cet amal gamé. Il paraît que l'empereur n'aime pas les habitants de cette ville, car, dès en arrivant, il a commandé qu'on éteignît les illuminations. Je pense que les prétentions du pape contribuent à la mauvaise humeur qui s'est manifestée. Jusqu'à présent, les souverains de la Russie s'étaient montrés très-tolérants; celui-ci semble vouloir renoncer à ce système. Qu'il prenne garde! les dragonnades n'assurent pas les trônes. La voie dans laquelle il entre longe un précipice, s'il n'y aboutit pas, et les dominicains ont une terrible réputation. Le couvent des frontières de Galicie sera le prétexte.

« Je m'aperçois, chère amie, que je bavarde sans songer que je dois me coucher. Adieu pour aujourd'hui. »

« Ce 28.

« Cette lettre, chère Louise, sera la plus drôle de chose que tu aies jamais reçue de ton époux. Je t'écris tout à bâtons rompus. Voilà ce que c'est que le combat de plusieurs idées dominantes dans une tête de peintre : chacune veut passer la première, le bec d'une plume n'est pas large, la foule se presse à la porte pour sortir, comme d'une sallé de spectacle où l'on crie : « Au feu! ». N'importe, arrange* toi comme tu voudras. Figure-toi que tu remets en ordre mon atelier; range tout à sa place; alors il est probable que ce que je t'écris deviendra intelligible, car j'ai l'intention de te parler sérieusement; il s'agit du présent qui déterminera le futur du verbe avoir à devenir l'infinitif... Ah! quelle belle manière d'exprimer une pensée!... »

« Ce 29.

« Je travaille ferme depuis trois jours. Tu ne te fais pas une idée de la joie que j'éprouve à remanier de la couleur. D'être rentré dans mes habitudes semble m'avoir rapproché de vous. Jusqu'à l'heure du dîner, ça va bien; mais^ quand il faut se mettre à table tout seul, le diable reprend ses droits; aussi irai-je dîner en ville le plus souvent possible; ce ne seront pas lés invitations qui me manqueront, mais ce sera le courage de m'habiller. Pour me remettre la main, j'ai commencé un petit tableau de notre caravane dans le désert1; ce n'est point un sujet de courtisan; donc, le prix qu'on m'en donnera fera planche pour le reste, et je saurai au juste la valeur de la mine que je veux exploiter ici.

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