I. Pendant son voyage en Crient
« Dis à Louise que je la remercie de tous les détails qu'elle me donne sur nos chers petits-enfants; elle me fait vivre avec eux; je les vois se promenant bras dessus, bras dessous, en costume de cochers, et s'embrassant comme deux frères qu'ils sont. Je ne me figure pas la conversation, puisqu'il y en a un qui ne parle pas. Pourquoi Horace qui sait si bien comment on s'y prend, ne se charge-t-il pas d'une éducation que lui-même s'est donnée si facilement? Oh! Gall! fais venir une bosse au front de mon petit Philippe, sans qu'il se cogne; mais ne va pas te tromper et la lui placer sur le dos; ce serait une mauvaise charge. Il doit au moins, s'il reste muet, s'en tirer par le charme de sa tournure. Amen !
« Nous sommes ici, à ce qu'on dit, dans la plus mauvai; e saison, et jamais on n'a dit si vrai. On n'est pas entre deux eaux, mais entre deux boues. Le ciel est couleur de crotte et les rues ne sont pas couleur de rose. Il est impossible' de mettre le pied à terré, et nous autres, pauvres gens a droschki, si nos bottes sont propres, nos visages ne lé sont guère, car^ dans ce genre de char, on est justement placé pour recevoir les éclaboussures, et Dieu sait comment les chevaux se chargent de vous en envoyer! Dans un mois, nous aurons le traînage; on dit que c'est mirobolant.
« J'ai dîné hier à l'ambassade en très-petit comité; ori s'y réjouissait des articles du Journal des Débats contre la Russie. Je me sais bon gré de ma retenue pendant mon voyage, et de n'avoir pas tout dit; car véritablement,^ d'après ce qui se fait ici par ordre supérieur, je crois que que notre bon roi a voulu se fiche de moi en me chargeant de belles paroles; je ne puis douter que d'un autre côté il n'agisse autrement...
ft Je n'ai plus de papier. D'ailleurs, en voilà bien assez!
qu'en dis-tu, pauvre femme? Auras-tu le courage de me lire jusqu'au bout? Oui, car tu sais que je dois finir par de tendres embrassements pour vous tous, et, quoiqu'ils aient huit cents lieues de longueur, ils n'en sont pas moins bons.
« Sans adieu. Je vous aime tous plus que je ne saurais vous le dire.
« Horace Vernet. »
« P. S. — J'oubliais de te dire que j'engraisse à vue d'œil. Je prends même du ventre, ce qui ne m'arrange pas, car mes pantalons sont justes et refusent de le contenir. »
ET HORACK VERNE T.
LA RUSSIE PEINTE PAR HORACE VERNET (suite).
Sages conseils d'un grand-papa. — Horace Vernet étudie la grammaire. — Portrait du czar. — L'hiver et le traînage. — Défense de M. Ingres. — Toute vérité n'est pas bonne à... lire. — Les salons de Saint-Pétersbourg. — Découragement. — Société mêlée. — La Saint-Nicolas. — Les Mystères de Paris et un roman russe. — La Bible. — Une Niobé porcine. — Intérieur de famille. — Chronique scandaleuse. — Utilité de la critique. — Tristesse dans un bal. — Théorie des nez. — Avenir de la Russie et nécessité d'une révolution.