‹ Joseph, Carle et Horace VernetChapitre 27 sur 42 · A MADAME HORACE VERNET · texte numérisé non relu

A MADAME HORACE VERNET

« Ce 31 octobre 1842.

« Après mon factum d'avant-hier, tu crois peut-être que je n'ai plus rien à te dire? Pas du tout. J'ai encore bien des détails à te donner, sur ma manière de vivre par exemple. Je suis dans l'appartement de X***. Je ne pourrai y rester. Je ne suis pas difficile; mais pour les gens qui viennent me voir, ça a trop mauvaise mine et je n'y puis dormir. Je suis entre deux cours ; ma chambre à coucher donne sur la plus petite, où sont les écuries, de sorte que, toute la nuit, les voitures qui rentrent, les chevaux qu'on lave, les cochers qui se battent, les coqs qui chantent, tout cela fait une musique sur laquelle deux voisins, mâle et femelle, mettent des paroles; car il n'y a qu'une porte très-mince qui me sépare du couple. Il faut que ces gueux-là dorment le jour, car toute la nuit je les entends bavarder comme s'ils étaient dans ma chambre- Je n'ai parbleu pas besoin de comprendre le russe pour savoir ce qu'ils se disent!... Je dois donc déserter, et je le fais avec d'autant plus de plaisir qu'on me prête un délicieux appartement chez le comte N***, dont le frère voyage avec la grande-duchesse Marie. J'aurai le double avantage d'avoir dans ma maison même une société charmante, et d'être tout près de mon atelier.

« La famille impériale n'est pas en ville, de sorte qu'il n'y a pas encore de maisons ouvertes. Je reste donc souvent chez moi. Devine à quoi je passe mon temps? J'ai acheté une grammaire de Noël, et j'étudie mes participes. Déjà, quand je fais attention, je me sens d'une certaine force; mais, lorsque je cours après le sujet ou le régime, voilà mes

idées qui fichent le camp. Aussi, avec toi, serai-je plus coulant, dussé-je te faire crisper.

« Je suis toujours prêt à te redire combien notre vieille affection me devient de plus en plus chère : c'est la fortune de l'âme, jusqu'à ce que la vie nous fasse banqueroute, et, ma pauvre femme, nous sommes du même âge, et l'un de nous n'aura pas à souffrir longtemps de la misère d'être seul... Tu vas dire : voilà de la tendresse de Monte-au-ciel : « Mes amis, ne le manquez pas! » Eh bien, j'ai raison. Pour te le prouver, nous ne nous quitterons plus.

« Quoi que tu en dises, ma passion pour l'empereur n'est pas telle que tu le penses. Je lui rends justice; ce n'est pas un homme ordinaire, mais il est loin d'être parfait. Il a tout ce qu'il faut pour se faire aimer des gens qui n'ont pas besoin de lui; mais, pour peu qu'il ait à exercer sur vous la moindre autorité, c'est l'homme le plus dur que j'aie jamais rencontré. Il est vrai de dire qu'en fait de discipline il lui est impossible d'agir autrement. Les Russes de toutes les classes sont tellement enclins à la paresse , qu'il n'y a que la crainte qui puisse les maintenir. Quand un Russe ne tremble pas, c'est le plus lâche de tous les hommes. Tout ici est placé sous le régime militaire, depuis le cuisinier jusqu'au grand juge; de sorte que l'habitude de prononcer constamment des arrêts, sans qu'il soit permis au condamné de quitter la position du port d'armes, a donné à l'empereur une rudesse dont il ne s'aperçoit pas, qui augmente à mesure que les autres s'y accoutument, et qui le perdra, le jour où la fatigue et l'inertie remplaceront la terreur qu'il inspire.

a Toutes ces admirables institutions, dont je t'ai parlé dans mes lettres, n'existent nulle part sur un pied aussi splendide. On dirait qu'elles sont fondées pour le bonheur

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de tous. Mais non, l'éducation, qui développe l'esprit de cette foule de jeunes gens, ne les pousse pas plus loin pour cela; ils sont au monde pour rester dans leur classe : ils ne peuvent ni s'élever, ni redescendre. S'ils sont fils de soldats, ils ne seront jamais que sous-officiers. Alors, à quoi bon les instruire et leur donner des goûts qu'ils ne pourront jamais satisfaire, et des lumières qu'ils ne pourront pas répandre? Déjà, on a senti les funestes effets d'un tel ordre de choses. Une colonie entière d'infanterie s'est insurgée. Pas un seul officier n'est resté, tous ont été égorgés froidement. Les soldats, conduits par les sous-officiers, disaient à leurs chefs : « Nous ne vous en voulons pas; mais vous « êtes officiers, nous devons vous tuer. Finissez votre pipe, « nous reviendrons après. » Et, en effet, ils sont revenus. La punition a sans doute été terrible, car on ne la connaît pas... les régiments ont été licenciés. — Voilà, chère amie, comme tout est en Russie. On laboure, sans savoir ce qu'on récoltera. On accroche des oranges à un sapin et l'on croit avoir des fruits. La noblesse donne tout ce qu'elle possède de bon cœur, plutôt que d'aller en Sibérie. Comme je te l'ai déjà dit, ce pays-ci est sur une boursouflure qui s'enfoncera indubitablement, et tout ce qui ne porte point barbe sera exterminé. Que le diable emporte les empereurs, les voyages, etc. ! Plutôt que de te parler de tout ce qui va à mon cœur, me voilà à faire* de l'eau claire... »

« Ce ler novembre 1842.

« Je travaille à un petit tableau qui sera bientôt fini; ce sera une manière de tâter le pouls aux amateurs.

« Je jouis toujours de la même faveur, quoique je vive maintenant un peu éloigné du grand chef. Je sais qu'il parle souvent de moi avec éloge et qu'il dit m'aimer d'une vé-

JOSEPH, C A RLE

ritable affection. Tout cela est bon; mais il faut qu'il me le prouve en me donnant de l'argent. Voilà où je le reconnaîtrai pour mon ami.

« Adieu, je vous embrasse tous de bon cœur, mais de bien loin 1 !... »

« Saint-Pétersbourg , 7 novembre 1842.

(( Nous voici en hiver, chère amie. La Neva est prise et nous jouissons du traînage, ce qui est bien la plus délicieuse chose du monde. La neige a commencé à tomber hier soir, et, ce matin, plus de voitures. Toute la population semble être tombée sur le dos. Sauf les chevaux, personne n'est sur ses jambes. Tout glisse sans faire le moindre bruit, et chacun va comme si le diable l'emportait. Pour mon compte, je suis comme un enfant; je ne puis me rassasier de voler ainsi. Mon trotteur fait l'admiration d'un chacun; il ne me manque que toi pour me voir passer : je dois être bien séduisant!

« S'il n'y avait ici que ces avantages qui appartiennent

1. Le 2 novembre, Horace Vernet écrivait à sa belle-sœur, madame Burton , une lettre plaisante dont le Catalogue de la vente Trémont a fait connaître quelques passages :

Un bon souvenir des personnes qu'on aime rapproche , dit-il , pour un instant les esprits; c'est une petite tromperie qu'on aime à se faire à soimême, et il a entièrement joui de cette illusion en lisant les doléances de sa belle-sœur sur la similitude de leurs extraits de baptême : « Je « crovais vous entendre, ajoute l'artiste , mais malheureusement j'ai voulu « rapprocher mon visage du vôtre pour comparer lequel des deux était le « plus détendu , et la cruelle réalité de mon éloignement est venue me « fixer à ma place!... Peu s'en est fallu que je n'en tombasse sur mon der- « rière; pour vous, un semblable événement n'eût été qu'une plaisanterie ; « mais moi , qui ne suis pas joufflu de ce côté-là, je pouvais me le briser « comme verre. Et à mon retour, comment avouer mon cas ? comment « remplir mon fauteuil académique , n'ayant que des tessons dans ma « culotte? etc. »

au pays, combien je regretterais que tu ne fusses pas venue avec moi! mais plus je vais , plus je me félicite d'avoir à supporter seul tous les ennuis de cette province de l'Europe. Dans la belle saison, tout le monde est dispersé, de sorte que les cancans ne peuvent se joindre; mais, depuis qu'on rentre en ville, ah , mon Dieu ! que de bavardage ! Je me croyais bon cheval de trompette : je ne suis qu'un timide auditeur, en attendant que je prenne ma place parmi les victimes. Maintenant, n'étant point encore le but, je suis le fouet dont on se sert pour fustiger les peintres (ou soi-disant tels) qui ont exposé. Mon tour viendra. Il est vrai de dire que je n'ai pas dissimulé mon opinion sur ces messieurs, sur leur peu de courtoisie vis-à-vis des artistes étrangers qui sont venus se mesurer avec eux ; mais c'est en face que je leur ai craché ma façon de penser à cet égard, et devant le tableau d'Ingres, en les plaignant de ne pas en savoir assez pour le comprendre. Je sais que je ferais mieux de laisser sans les défendre des talents qui n'ont pas besoin de mon secours; mais la fourberie orgueilleuse de quelques individus m'irrite tellement, que je ne puis me retenir. J'en suis fâché pour eux, je tape aussi' fort que possible et ma longue expérience ne laisse pas que de donner du poids à mon opinion.

« Je vais dans le monde, car, dînant presque tous les jours en ville, il ne m'en coûte pas plus, une fois pomponné, de faire des visites. Déjà, je juge des maisons que je prendrai l'habitude de fréquenter. La société est à peu près la même partout; c'est comme à Rome, sauf le comfortable qui, ici, se trouve au suprême degré dans la haute aristocratie. Puisque je suis en position de choisir, c'est dans ses bons fauteuils que, le soir, j'irai me reposer des fatigues de la matinée. J'éviterai les inconvénients qu'il y aurait à

voir co qu'on appelle la colonie française. Cette colonie se compose de très-braves gens sans doute. Cependant, comme elle n'est reçue nulle part, en raison du mélange qui existe dans cette réunion de compatriotes, ma position sera plus facile en ne la voyant pas du tout. Pour trancher plus positivement, je quitte mon appartement, dont les anciens habitués commençaient à reprendre possession malgré moi, les acteurs, le vétérinaire, le serrurier, etc., sans compter les inconvénients que je découvre de jour en jour.

« J'ai commencé le portrait de l'impératrice. Il est tracé. J'attends le retour de la cour en ville pour peindre l'étude d'après nature. En attendant, je fais un portrait du duc d'Orléans et un tableau de mon voyage d'Égypte. »

« Ce 17.

« Je viens de passer trois jours à Tsarskoe-Selo.

« Ici, on n'entend parler que de départs pour la France. Je n'espère rien de bon, pour le moment, de la connaissance que les Russes viennent faire avec notre civilisation. Leur orgueil en sera blessé. Ils en profiteront, sans vouloir nous rendre justice. Je les vois d'avance ne trouvant rien qui ne soit mieux chez eux. Je les attends au retour : c'est alors qu'ils nous apprécieront, c'est alors qu'ils comprendront ce qui leur manque et qu'ils ne peuvent rencontrer nulle part les ressources que nous leur présentons.

« Dans quelques jours, la famille impériale rentre en ville. Voilà encore une nouvelle émotion pour la société de Saint-Pétersbourg. L'ordre de choses qui va s'établir durera du moins quelque temps, j'en suis enchanté pour mon compte, car je commence à en avoir assez de toutes ces courses. Ce n'est pourtant pas qu'elles manquent d'intérêt. La dernière a été charmante en ce qu'elle a été parsemée

ET HORACE VER NET

de circonstances singulières, piquantes même. Voici, pour t'en donner un exemple, ce qui s'est passé à une soirée chez l'impératrice. Il n'y avait que quatre ou cinq personnes. Chacun travaillait; le vieux prince Wolkonski et moi nous dessinions, tandis que les dames brodaient, etc.. Le comte X*** lisait un roman français, et ce roman était une diatribe épouvantable contre la souveraineté absolue et une apologie complète de l'égalité des hommes vrs-à-vis les uns des autres, le tout appuyé sur des idées religieuses. L'empereur n'a fait aucune observation ; ce qui était amusant, c'était la figure du lecteur, homme très-spirituel du reste, mais encore plus courtisan, qui se trouvait obligé de dire à la face de son souverain, à brûle-pourpoint, les choses les plus dures et les plus personnelles. Voilà une de ces circonstances où il faut vraiment du toupet. Le comte X*** n'en a pas trop manqué pour l'expression du visage, mais la voix trahissait l'émotion intérieure. Jamais homme n'a dû être aussi mal à son aise et plus maudire un auteur aussi malencontreux. Le souper est venu heur'eurement terminer les travaux. On a été d'autant plus jovial qu'on voulait avoir l'air de n'avoir fait attention à rien, et un mauvais petit croquis de Napoléon à cheval que la lecture m'avait donné l'idée de faire a eu tous les honneurs de la soirée.

« Adieu, chère Louise. Soigne-toi; songe que la santé est, à elle seule, la plus grande partie de l'harmonie des familles.

« Ton vieux mari. »

' « Saint-Pétersbourg, 26 novembre 1842.

« Vingt heures de nuit, quatre heures de jour malade, voilà, chère amie, à quoi on en est réduit ici! Gomment peindre ? comment vivre? comment ne pas mourir d'ennui?

Avec ça, dix degrés de froid, et l'espoir de voir bientôt doubler la dose. Il faut dire, à la vérité, que c'est le plus petit des inconvénients du pays; il n'y a que le nez qui en souffre; du reste, on a chaud partout, tant on a l'habitude de se préserver de la rigueur de l'hiver. Je n'ai de vraie jouissance que celle du traîneau; mais, comme je ne sors que de nuit, mon bonheur ne dure que le temps d'aller d'une maison à l'autre. Je dîne presque tous les jours en ville; puis, le soir, je vais dans le monde, et tous es jours la même chose! C'est au pied de la lettre, car il n'y a pas la moindre variété: qui a vu un salon les connaît tous; qui a mangé un dîner connaît toutes les cuisines; qui a entendu une conversation n'a plus rien à attendre de nouveau pour le lendemain. La manie des fauteuils est poussée à l'extrême dans toutes les maisons. Dès en entrant dans un salon, il faut commencer à évoluer pour arriver jusqu'aux maîtres, passant par-dessus toutes les jambes qui se croisent dans tous les sens, et, une fois bloqué dans un coin, c'est le diable pour en sortir. Peu de gens se tiennent debout. Il n'y a pas de cheminée, comme chez nous, qui puisse servir de point de direction. C'est un méli-mélo de dos et de visages qui rend impossible de parler à d'autres personnes qu'à celle qui vous regarde. Si c'est une jolie femme, pour lui plaire, il faut dire ou entendre dire du mal des autres. Si elle est laide, c'est le monde entier qui ne vaut rien. II n'y a que la famille impériale dont on fasse constamment l'éloge. La conversation n'est autre chose qu'un cancan perpétuel, sans couleur, sans rien de piquant, par la raison que tous les Russes ont la même éducation, poussée au même degré, et que leur indolence naturelle ne va jamais au delà de la dose voulue pour ce qu'on appelle les gens du monde. Tu juges qu'on a bientôt assez d'une sem-

blable nourriture, c'est une telle uniformité, qu'il n'y a même pas matière à observation. La première est la dernière sans qu'il soit possible d'y ajouter une nuance. Quelquefois je me dis : « C'est que tu es vieux et que tu ne « portes plus le même intérêt à ce qui se passe autour de toi «que lorsque tu prenais une part active dans les petites in- « trigues de la société.» Mais non, je vois beaucoup de jeunes officiers, d'hommes de tous les âges, des diplomates de tous les pays; personne n'a d'animation; chacun à l'air d'être gelé jusqu'au menton, et on croit avoir des mœurs parce qu'on n'a aucun sens. Encore, si c'était au profit de la vertu ! mais il y a ici tout autant de catins qu'ailleurs. On y attache moins d'importance, et ça se qualifie de laisser aller. Quand une femme a dix amants, c'est la même chose que si elle avait une seule passion. Comme vous avez à Paris, cette année, quantité de ces dames, je ne doute pas qu'il n'arrive une multitude de faits qui me donneront raison.

« L'impératrice est un f)eu malade, de sorte que je ne travaille pas à son portrait. Je termine un petit tableau Sans prétention, qui représente notre caravane dans le désert.

« Il y a des instants où je suis prêt à prendre, mes jambes à mon cou, bar, au bout du compte, ce que je ferai ici, je pourraisile faire à Paris; mais quitter brusquement l'ernpereur, qui est si bon pour moi, serait presque de l'ingratitude. Je t'assure qu'il me faut toute l'importance que j'attache à cette pensée, pour ne pas fuir. Je serais si heureux de vous revoir tous, d'embrasser nos petits, de passer de ma chambre dans mon atelier et d'en sortir pour trouver à échanger quelques paroles avec quelqu'un qui saurait me comprendre; même quand ce serait pour m'entendre dire

que je ne suis qu'une bête. Dans ce pays, on n*a même pas cette dernière ressource; on vous loue, lorsque vous flattez l'orgueil, ou l'apathie vous laisse sans réponse à toutes les questions que vous pouvez adresser.

« Avant, tout était mouvement. Maintenant, ce n'est plus qu'une platitude uniforme et décolorée comme la neige qui couvre tout autour de moi. Que le diable emporte le Nord et les Moujiks! où sont donc mes chers Arabes et le beau soleil qui les noircit ? Du moins, le sang circule sous leur peau tannée; ici, ce n'est que du lait qui coule dans les veines. Je voudrais avoir à me plaindre de quelque chose; j'éprouverais un autre sentiment que le désir de rentrer à la maison.

« Ne va pas croire cependant que ce petit moment dedécouragement puisse avoir la moindre influence sur l'accomplissement de mes projets. Je les conduirai jusqu'au bout; seulement, je mettrai mon courage en double, et la joie de retrouver un autre ordre de choses sera d'autant plus grande; ce sera ma récompense à mon retour.

« Adieu, ma bonne Louise. Je vous embrasse tous. »

t Pétersbourg , 5 décembre 1842.

« Je commencerai par te dire que le portrait de madame la comtesse de Woronzof n'est pas commencé. Je veux finir celui de l'impératrice avant tout. Je viens de terminer deux petits tableaux. L'un est un présent pour l'empereur : c'est un Napoléon à cheval que je veux lui donner le jour de la Saint-Nicolas. L'autre est à vendre : il représente notre caravane dans le désert.

« J'ai reçu une lettre de Ferzen. Il me parle avec chaleur du tableau de Delaroche. Il a chargé le comte Wielhorski d'en dire un mot à l'impératrice ; ce qui sera fait ces

jours-ci. Je serais fort heureux si la chose réussissait; ce serait un grand pas de fait pour les grands travaux, sans compter que ça établirait d'une manière positive la réputation déjà commencée seulement par l'opinion publique. Je ne suis pas fâché que par un autre que moi l'occasion se présente de faire faire la comparaison avec Ingres. Gomme j'ai défendu ce dernier avant qu'il ne fut question de rien , je pourrai , sans être soupçonné d'intérêt de famille, dire ma façon de penser tout à mon aise. Je n'ai pas vu le tableau; mais je sais cle quoi le gendre est capable, et je puis m'avancer sans craindre de désappointement.

« Tu as sans doute reçu une lettre de moi, dans laquelle je te parlais un peu comme un homme découragé. Dans le moment, je ne puis le nier, j'étais sous l'influence du désordre d'un changement d'habitudes; ma vie vagabonde et turbulente ne me permettait pas d'écouter tout ce que mon cœur me disait sur le bonheur de la vie de famille. C'est une fois rentré dans une chambre, dite la mienne, que la chanson de : OusqiCon peut être mieux? etc., est venue me faire comprendre que toutës les branches manquaient à mon vieux tronc. J'ai été quelques instants sous une fatale influence. Je ne me croyais plus bon à rien. Le soleil de sculpture et le ciel de terre glaise d'ici n'étaient pas le moindre des sujets de tristesse qui me travaillaient. Je voyais luire cependant, au fond de toutes mes lourdes et pénibles pensées, le n° 56 de la rue Saint-Lazare. J'avoue que l'idée d'aller m'y ragaillardir me tourmentait fameusement; mais une circonstance heureuse est venue remonter mon courage. Le comte N*** m'a enlevé de mon triste appartement pour m' installer chez lui. Sa famille est comme la nôtre : père, mère, enfants, gendre et petits-enfants, tout est dans la même boîte. L'aspect de tant de gens heureux

m'a rappelé tout le bonheur dont j'ai joui, et rendu l'espoir d'en jouir encore , après avoir rempli le but que je me suis imposé d'atteindre. Je suis comme un enfant de la maison. Tout le monde chante, danse, s'embrasse; il n'y a que ce dernier exercice dont je ne sois pas appelé à prendre ma part. Du reste, le tableau de cette réunion de gens heureux me donnera la force d'attendre le moment où nous nous baiserons tous comme des pauvres, et je reprends courage. Ainsi, chère Louise, ne me regarde pas d'un œil trop pitoyable; me voilà remonté sur ma bête, et, quoique a tâtons, je fais de la peinture qui ne me semble pas trop mauvaise pour Je temps qu'il fait.

« Depuis quelques jours succèdent aux ennuyeux cercles, dont je t'ai donné une idée, de très-beaux bals. Les Russes ont plus d'esprit dans les jambes que dans la tète, et du moins il y a du mouvement dans les salons. La débâcle a commencé.

a Je suis allé trois fois chez Z***. Sa marson est bien le lieu le plus singulier qu'on puisse trouver dans le monde entier* La maîtresse du logis, ci-devant danseuse de chez Franconi, prime sur sa bande d'amies femelles qui se compose d'actrices, de couturières huppées et de vieilles catins du xvne siècle, enrichies aux dépens des boyards qui se sont ruinés pour faire les petits Richelieu. Tout ça infecte le musc et fait des cuirs. Pour les hommes, c'est tout autre chose; il y a mélange: les ambassadeurs, l?s princes, les m lires d'armes, de danse, de langue française, anglaise, ou dechirabia, les peintres d'histoire, de décoration, etc., tout est mêlé avec les acteurs, les avocats, les marchands de chandelles et autres confitures, le tout compère et compagnon, et tenant leur sérieux comme s'ils étaient chez M. Guizot. Du moins, lorsqu'on s'encanaille, devrait-on

s'amuser. On dit pourtant que certains bals déguisés sont très-gais; nous verrons.

« J'ai été au moment d'écrire a Ingres de proposer au grand-duc héritier de lui faire une autre vierge. Quant à celle qu'il a faite, elle est destinée à ne jamais voir le jour, en raison de son latinisme K Si Delaroche voulait sonder notre collègue à ce sujet, selon la disposition dans laquelle il le trouverait, je pourrais entamer la négociation. Je sais bien que, pour mon compte, j'aimerais mieux rendre l'argent et reprendre mon tableau que de le laisser dans un pays aussi fanatique que celui-ci en matière de religion.

«J'avais oublié de te dire que la comtesse Salahoë a une petite fille d'un an et que cette enfant m'adore. Je ne la prends pas dans mes bras que nos chers petits ne viennent me traverser la pensée. Il me semble les embrasser, et quand je sens de petites mains empoigner mes moustaches, les larmes me viennent aux yeux, non par la douleur que j'éprouve, mais par le souvenir qui me reste des caresses de ces messieurs. Tu me fais bien de la peine en me disant qu'Horace tient mal sa plume. Cependant, si le fin est plus mieux que le gros, je ne vois pas qu'il y ait grand mal. J'attends une lettre de lui ^ en réponse à celle que j'ai eu l'honneur de lui adresser. Dis à sa mère, qui est à cheval sur les devoirs des enfants et sur le respect qu'ils doivent à leurs grands parents, qu'elle l'invite à ne pas oublier les convenances. Pour Philippe, le pauvre chéri ne me connaît pas encore. Il ne sait pas que loin de lui il y a quel -

1. Vierge à l'hostie , peinte en 1841 pour Alexandre II. Ce tableau, qui est peut-être le chef-d'œuvre de M. Ingres, a subi le sort que lui prédisait Horace Vernet: il est enfoui dans une galerie où les amateurs ont grand'peine à le découvrir.

qu'un qui l'aime tendrement. Quand irai-je donc le lui apprendre?... Parlons d'autre chose.

« Vois ce que c'est que la renommée, comme elle vole, comme elle pénètre partout! Les bontés que l'empereur a pour moi font tant de bruit dans le monde, que je viens de recevoir une supplique signée d'une famille entière pour me demander ma protection auprès de Sa Majesté. Il s'agit d'obtenir la permission d'introduire en Russie quarantequatre bêtes, dont quarante chevaux, deux femmes et deux hommes, Les femmes désirent montrer leur joli visage, leur devant et leur derrière, le tout en équilibre sur un pied; les hommes, leur force et leur adresse, les jambes en l'air, la tète en bas; et les animaux, comment M. Baucher a développé leur intelligence par des procédés moraux. Enfin c'est la famille Lejars tout entière qui vient me solliciter dans une lettre dictée et écrite par je ne sais lequel de toute la bande. .Me voilà donc le chargé d'affaires de la reine des saltimbanques près la cour de Russie. Il y aura peut-être un joli morceau de foire à manger, si je réussis dans ma négociation. Comme tu dois le penser, je me mettrai en quatre pour ouvrir. un protocole; mais, comme la discrétion est de première nécessité en diplomatie, je craindrais les indiscrétions de la poste, et je ne répondrai pas. Vois comme je fais des progrès en fait de prudence.

« Il est dix heures; le jour vient, Je vais prendre la palette et jouer à colin-maillard avec mes brosses. Adieu. »

« Pétersbourg, 19 décembre 1842.

« Je reçois une bonne grande lettre de Louise, chère amie. Chaque jour, le bonheur de recevoir de vos nouvelles me devient plus précieux; car, chaque jour, je sens plus vivement combien il est pénible d'être loin de toutes ses

ET HORACE V E R NET

affections. Jusqu'à la peinture qui me fait faux bondi Depuis près de deux mois, nous vivons ici à tâtons. Le soleil brille comme un paquet de chandelles dans du papier gris, et le gredin a cependant assez de chaleur pour liquéfier tous les matins deux pieds de neige...

« Le délicieux traînage a disparu. On ne fait plus que naviguer dans une espèce de granito à la napolitaine, qui ne vous permet pas d'éviter les trous et les bosses d'un effroyable pavé défoncé de partout. J'ai les reins cassés des culbutes et des soubresauts que je fais toutes les fois que je mets le nez dans la rue. On dit que les grandes gelées vont venir, que le ciel alors sera clair. Que ce moment arrive donc! En attendant, nous venons d'avoir les fêtes de la Saint-Nicolas. C'est fabuleux de luxe et de magnificence. La messe et le baise-main sont d'une somptuosité dont rien n'approche nulle part. Tout est argent, or et diamant. Le nouveau Palais d'hiver ne le cède en rien à tout ce que j'ai pu voir. Je connais toutes les cours de l'Europe. Certainement celle-ci l'emporte sous tous les rapports, c'est-à-dire pour ce qui frappe les yeux.

« J'ai fait pour la fête de l'empereur un petit Napoléon à cheval qui a eu du succès. Comme à l'ordinaire j'ai été l'objet d'une attention toute particulière de la part de Sa Majesté, qui me place toujours parmi son état-majpr. La famille impériale me comble d'affectueuses distinctions. Enfin, ce matin, j'ai vu arriver un admirable trotteur attelé à un comfortable traîneau en peau d'ours, comme souvenir de la Saint-Nicolas. J'ai dû donner cent roubles de bonne main; ce n'est rien; mais l'embarras est de savoir comment placer le présent. Il y a des choses plus difficiles à arranger dans le monde. Ainsi, réjouissons-nous; vive la nation! mettons des lampions! — Je me sens plus en joie qu'il y a

deux jours, par la raison que nous avons 18 degrés de froid et que le soleil est venu montrer son npz a l'horizon, toutefois comme un homme dans la foule, qui vient regarder de bien loin; n'importe, je l'ai vu éclairant les cheminées; il n'est donc pas mort : il a dû être bien malade, car il était pâle.

« Les Mystères de Paris sont le sujet de toutes les conversations. Ces ordures charment les russes; ils semblent se réchauffer à ce foyer d'horreur. Quant à moi , je n'en ai lu qu'une très-petite partie, et j'en ai eu bientôt assez. Une histoire beaucoup plus intéressante vient de se passer ici ; elle est simple, quoique dramatique. Un jeune seigneur des environs de Moscou est devenu éperdument amoureux d'une jeune bohémienne. Sa passion était telle qu'il voulait l'épouser, malgré les représentations de son père. Ce dernier trouva le moyen d'éloigner son fils pour quelques jours, et, pondant cette absence, il fit enlever la jeune fille, qu'il fit épouser à son cocher, auquel il donna la liberté et de l'argent. La nuit une fois passée, elle sortit, regagna la campagne et disparut pour tout le monde, sauf pour son amant qui feignit de l'avoir oubliée et prit du service dans les gardes. Pendant cinq ans, elle resta cachée dans une cabane, sans qu'on sût que le jeune homme venait la voir toutes les nui ts. 11 se maria môme pour donner le change; mais enfin, la femme légitime, tourmentée de la vie mystérieuse de son mari, fit tant qu'elle découvrit l'intrigue et fut se jeter aux pieds de l'empereur pour obtenir vengeance du perfide. On enleva la pauvre réfugiée pour la mettre à l'hôpital; il en fut de même de ses trois enfants dont elle n'entendit plus parler; et, pendant quatre ans, elle souffrit toutes les 'douleurs et tous les genres d'humiliation sans se plaindre, donnant l'exemple de la résignation la plus douce dans la

maison où elle était enfermée. Quant à l'amoureux, on le fit partir tout de Fuite pour le Caucase, où il est encore. Pendant tout le temps qui s'est écoulé depuis leur séparation, aucune correspondance n'a pu s'établir en Ire les deux amants. Pourtant, il y a peu de jours, un officier, arrive récemment de l'armée, a trouvé le moyen de parler à la pauvre recluse, et, dans la conversation, de lui dire qu'elle était le seul obstacle au retour de l'exilé. Dès lors, son parli fut pris. Elle parvint à s'échapper, fut chez la légitime lui demander pardon de la priver d'un mari qu'elle devait aimer, puisque elle, si malheureuse, n'avait pas pu l'oublier; puis, elle alla se précipiter dans un trou fait dans la glace sur l'un des canaux; elle y est encore. On raconte ce qu'elle a dit à la femme de son amant ; il paraît qu'elle a été admirable de simplicité et tout à la fois d'exaltation. Elle était tellement jolie qu'on la cachait lorsque des étrangers visitaient l'établissement où elle était enfermée. Il y a encore une foule de détails que je ne puis te donner ici et qui rendent l'histoire très-touchante. »

« Ce 30.

« 11 part un courrier aujourd'hui. Je termine bien vite cette lettre, chère amie; elle te sera remise le premier janvier. Je veux qu'elle vous porte mes vœux de bonne année. Vous aurez pensé à moi, je n'en doute pas. Il y a trois ans, j'étais éloigné de vous à la même epo jue. Du moins, à minuit, quoique au fond de la Syrie, j'a\ai> quelqu'un à embrasser. Avec ce cher Charles, nous pouvions prononcer les noms de ceux que notre cœur allait rejoindre parla pensée, mais ici!... rien. Personne ne saurait partager mes regrets de n'être pas là pour jouir en famille de cette union de sentiments réciproques qui est le bonheur

du présent et la sécurité de l'avenir. Chère amie, dis-leur bien que je les aime de toutes les forces de mon âme, grands et petits, baise-les tous jusqu'à t'en user les lèvres et qu'ils te rendent la pareille de ma part. « Adieu. »

« 14 janvier 1843,

« Ce que tu me dis du dernier tableau de Delaroche mo fait grande joie; ce n'est pas que je ne m'attendisse à de nouveaux succès pour lui, mais je suis heureux de les voir se multiplier dans sa nouvelle manière. Je ne sais quel Grec a dit : « La vie est courte, Fart est long , l'expérience trom- « peuse et le jugement difficile. » Il faut donc se réjouir pour notre gendre , quand , dans toute la force de son talent, le problème se trouve résolu. C'est ce qui arrive. Quanta moi, je m'en sens tout glorieux, je ne dis pas pour la famille seulement, mais pour l'art en général.

« Un succès ne va pas sans l'autre. La fomme d'un homme célèbre doit aussi , dans son genre, se faire remarquer. Aussi Louise a-t-elle fait son devoir. Il n'est question ici que de l'effet qu'elle a produit chez M. Apponij. Hier, à la revue, j'étais l'objet de mille félicitations, de la part de tous ceux qui avaient reçu des nouvelles de Paris. S'il avait fait plus beau temps, je me serais redressé, mais il tombait une pluie sous laquelle toutes les échines restaient courbées. Néanmoins, mon orgueilleux cœur de père jouissait dans son coin — avec le tien sans doute — d'avoir produit à nous deux une semblable perfection.

« Je pense à ce que tu m'as dit de X*** et de la différence de son savoir-faire avec le mien. Certes, ma chère amie, elle est grande. Parce qu'il fait la tabatière, ce n'est pas une raison pour que je fasse le mouchoir. J'aime mieux avoir moins de blé et le récolter sans ivraie.

ET HORACE VE RN ET

« J'ai fait une haute bévue en passant l'hiver en Russie. J'étais loin de me douter que j'y serais condamné aux travaux du repos forcé. Mes vieux membres se rouillent à l'humidité, qui traverse mes bas de soie. Le froid qui tombe sur ma tête, que défendent mal le peu de cheveux qui me restent, refoule vers l'estomac tout ce que j'ai de substantiel dans l'esprit et prend la place de la nourriture que je suis appelé à partager chaque jour chez les Lucullus gastronomes de Saint-Pétersbourg. Bref, je ne travaille pas, je ne mange pas ; j'ai des croix pendues au cou et les pieds gelés dans des escarpins , et je ne dors pas beaucoup. Quant au dernier inconvénient, je m'en moque. Peut-être même lui ai-je des obligations ; car, dans mon lit , je me transporte par la pensée au milieu de vous. Je me crois dans ma chambre verte, près de toi, de nos enfants, et c'est le seul temps que je passe agréablement. La Bible aussi vient à mon secours. Je me délecte en lisant les évangiles. — Bètas de peintres qui faites saint Jean vêtu d'une peau de chameau! — Saint Matthieu dit: « vêtu d'un habit de poils de chameau et « une ceinture de cuir autour des reins. » Les bergers kurdes, druses, les Arabes, les Syriens de toutes les religions sont ainsi; c'est ïabbaïa , ce vêtement si primitif et si beau. Notre mangeur de sauterelles n'en portait pas d'autre (car il n'est pas question de culotte) ; je le vois sur les bords du Jourdain lavant la tête à tout un chacun. Ah ! chère amie, quoique fanatico-garde-national, je me déclare émeutier biblico-pittoresco-régénérateur du vrai pour ce qui regarde risraëlico-vestimento, etc.. en o de l'écriture...

« On est venu me déranger dans le plus beau moment ; je ne saurai plus comment reprendre ma narration. C'est dommage; car je me sentais inspiré par le Saint-Esprit et je me mettais en verve, Yoilà comme les plus belles choses

226 JOSEPH, CARIE

ont peut-être manqué de naître. Le tout pour recevoir M.D***, le magnétiseur; le coquin n'a pas besoin de mettre la main à la pâte pour endormir; on n'a qu'à le laisser parler. Enfin, le voilà parti, et, au risque de te communiquer le somnambulisme auquel je viens d'échapper, je reprends notre causerie. Nous disions donc que... ma foi, je ne sais pas. Ce pouvait être de la pluie que nous parlions; mais, à coup sûr, ce n'était pas du beau temps, car le bon Dieu de ce pays-ci ne juge pas à propos de nous en donner; il n'y a plus de neige; les rues sont lavées par une petite pluie fine qui ne discontinue pas. C'est une calamité pour le peuple. Saint-Pétersbourg ne s'approvisionne l'hiver que par le traînage, et, le jour de Noël, tous les marchés sont encombrés de viande, de poissons et de volailles gelés, au moyen de quoi ces denrées se conservent jusqu'au carême. Par malheur, un dégel vient de fondre à l'improviste sur nos têtes, et en même temps sur tous les comestibles, qui ne sont plus que des charognes; c'est une véritable désolation. Le premier jour, rien n'était, si curieux que cette foire charnelle; j'y suis resté toute une matinée. Figure-toi des rues formées de bœufs, de moutons et de cochons empilés les uns sur les autres, roides comme du bois, et qu'on démolit à grands coups de hache. C'est un spectacle des plus bizarres, surtout quand vient la nuit; tous ces corps morts s'éclairent avec des chandelles; les marchands sont assis dans le ventre d'un bœuf ou sur le dos d'un porc; chacun d'eux vous agrippe par votre habit, pour vous vendre sa marchandise. Ils crient tous à la fois; dans ce tumulte, j'ai été pris regardant avec un air d'intérêt une immense truie environnée de toute sa famille, qui, comme elle, gisait sur le pavé. On a sans doute supposé que je voulais faire emplette de cette Niobé. Sur-le-champ j'ai été entouré d'une foule

ET HORACE Y EU NET, 227

de compagnons de saint Antoine qu'on m'offrait d'acheter, en faisant valoir leur beauté comme s'ils eussent été de petits Cupidons. Ne pouvant pas m'expliquer, je me suis retiré, en faisant bonne contenance, jusqu'à mon traîneau. Mais là, je devais succomber; je n'y suis pas rentré seul : la malheureuse truie m'avait suivi bon gré, mal gré, mise k mon côté et abandonnée par son propriétaire sans réclamation de payement. Tu juges de mon embarras; impossible de m'expliquer avec un gendarme qui était là pour la police. J'ai dû prendre le parti de m'en aller avec ma compagne. Arrive à la maison, tout le monde m'attendait dans le vestibule. C était le fils N***qui, m'ayant découvert tandis que je flânais dans le marché, avait dit à un de ses paysans de me fai!e cadeau de cet intéressant animal. La plaisanterie n'était pas mauvaise de me faire voyager côte à côte avec une grande bête qui me dominait de plus d'un pied...

« La famille dans laquelle je trouve une si bonne hospitalité est dans la joie d'un mariage qui vient de s'arranger pour Lune des filles. Le promis et la promise s'aiment comme deux tourtereaux. C'est un vrai plaisir pour moi de voir des gens heureux les uns par les autres, moi qui suis si isolé! Tu ne peux te faire une idée de l'harmonie qui règne entre eux; ils vivent comme nous en communauté. Le père est un homme fort instruit, organisé pour tout, grand seigneur et bon vivant. La mère, qui a été délicieuse, est une passionnée en retraite, qui, depuis qu'elle a dû se vouer à l'éducation de ses filles, est devenue sévère et dévote; mais elle n'en conserve pas moins ce qu'il fdut de l'ancienne chaleur de son âme pour aimer tendrement les siens et pour s'en faire aimer. La fille cadette est mariée d puis deux ans; celle-là est blonde, assez jolie, scrofuleuse. malgré ça nourrissant son enfant , faisant de la musique

et delà peinture, n'allant pas au spectacle par principe, et ne lisant de la littérature moderne que ce que son mari écrit. Celui-ci est un grand jeune homme à grosse tête, mais déprimée, jouant assez fort sans avoir de fortune, bon gentilhomme, ne riant que de ce qu'il dit. Les autres sœurs sont brunes, plus ardentes, promettant davantage de payer un jour leur tribut à la société; mais jusqu'à présent fermes dans la voie du Seigneur et ne supposant pas qu'une honnête femme puisse lire autre chose que l'Imitation. Le plus jeune de toute la bande, c'est un frère, grand et beau garçon, visage frais, esprit très-cultivé, d'une bonté et d'une douceur angéliques, scrofuleux et par suite boiteux. C'est l'héritier, l'aîné des fils étant mort. Voilà de quoi se compose le matériel des maîtres. Le reste du personnel, qui complète la table pour le dîner, est formé par les gouverneurs et gouvernantes. Les premiers, heureux de quitter les livres, jouent de la flûte et de la clarinette. Des secondes, l'une, Anglaise, est du temps de Clarisse avec ses lunettes et son chapeau gris; l'autre, Polonaise, est (comme disait défunt le comte de Forbin) un torchon pastoral poussant des soupirs à renverser les meubles; puis il y a une Allemande qui mange, mais mange à faire trembler. Si j'étais Petit- Poucet, je quitterais la maison. Oh! la gaillarde! quelle mâchoire !... »

« Ce H janvier 181').

<( Tu me demandes si j'ai vu mademoiselle de R***. Certes. Elle est arrivée ici ; elle a été engagée comme chanteuse chez le comte K***, gros homme à lunettes vertes, puant très-fort, mais richissime, ayant une musique à lui et battant la mesure à faux dans les morceaux d'ensemble, sans dou te plus heureux dans les duos, car mademoiselle de R*** est devenue grosse

ET HORACE VERNE T

— et veuve d'un officier tué en Afrique. Maintenant, elle vient d'épouser pour de vrai un petit commis allemand plus jeune qu'elle, qui, pour de l'argent, se charge de la vache et d'un nouveau veau, fruit d'un nocturne en mi naturel à trois voix, transposé, dit-on, par un jeune Italien sur le do majeur du susdit comte. Voilà l'histoire.

« Quant au portrait du duc d'Orléans, il n'est pas terminé, mais il le sera avant mon retour. Je me ferai précéder par lui, afin de le donner au roi comme souvenir de moi.

« Nous sommes toujours sous l'eau. C'est une saison dont on n'a jamais eu d'exemple; c'est une désolation générale. Pourquoi faut-il que je sois tombé sur ce phénomène!...

« Adieu , je vous embrasse de tout mon cœur. Il est si gros aujourd'hui , qu'il y a place pour tout le monde. »

«Saint-Pétersbourg, 24 janvier 1843.

« Tout ce que tu me dis sur la fin de 4 842 et le commencement de 1 843 ne pouvait rien m'apprendre de nouveau quant à ce qui regarde les vœux et les souvenirs de mon côté. Je pensais à vous, tout seul, la plume à la main, et pour compagne ma lampe, qui veillait comme moi. Je ne pouvais pas boire du vin de Champagne avec elle. J'étais moins gai que vous, mais je sentais du moins sans distraction combien je vous aime tous. Les regrets de ne pas être réunis étant égaux des deux côtés, je veux croire que ma part était la meilleure.

« Les jours allongent et je puis travailler six heures. Aussi, la toile se couvre et je commence à renaître. Mes membres reprennent de la souplesse , mes idées s'élancent de nouveau vers le ciel, et mes yeux ne creusent plus tristement la terre que le soleil semblait avoir abandonnée. Il n'y a pas eu d'hiver ici. Jamais, de mémoire d'ours, on

n'a vu une semblable saison dans leur belle patrie. Aussi, tout est— il défoncé. On ne peut sortir d'aucune façon, sans courir risque de se noyer ou de se rompre les os. Ah! malédiction des malédictions ! Pourquoi faut-il que je sois tombé dans ce pays, justement quand il est enrhumé, grippé, dévoyé!... Ce matin même, l'astre du jour est venu montrer sa mine. Le crapaud a remué ses pattes engourdies sous son ventre pour s'élancer de nouveau dans la prairie. Avant que le mois de mai n'ait apporté des feuilles, le Boissec des peintres aura son retour de jeunesse...

« Voilà que je me laisse aller à te dire des bêtises, et je ne pense pas que le temps et le papier vont me manquer. 11 vaut cependant mieux s'égayer que de faire du Jérémie. Je n'ai que trop de temps à employer à ce genre d'occupations, pour ne pas profiter du seul vrai plaisir que je puisse éprouver, celui de t'écrire. Si ce que je te dis n'a ni queue ni tète, c'est que toutes mes idées veulent sortir à la fois, comme des prisonniers auxquels on ouvre la porte. Il yen a une qui domine toutes les autres, c'est celle de vous revoir, de vous embrasser, de ne vous plus quitter, si ça dépend de moi. Adieu. »

« Saint-Pétersbourg, 6 février 1843.

« Enfin je suis heureux, chère amie : je puis peindre six heures! Je rentre de l'atelier, où j'ai fait — à ce que je crois — de la bonne besogne. Je chante maintenant tous les vieux airs d'opéras; il ne me manque que vous pour avoir retrouvé mes beaux et bons jours. Je jouis de voir mes mains barbouillées de couleur; ce n'est pas de la saleté, cependant je n'ose pas aller dans le monde sans les laver; les ours ne sont pas encore assez civilisés pour comprendre ce qu'il y a d'honorable dans la malpropreté du travailleur.

« Je me livre aux plaisirs mondains; je vole de l'un à l'autre comme un oiseau sur un cerisier. Si j'avais vinst ans de moins, je serais l'homme à la mode. Pourquoi fautil que j'aie perdu ma fraîcheur!

« Le vinaigre que tu m'as envoyé est si bon, que j'ai toujours envie d'en mettre dans la salade; car, sur mon visage tanné, il me fait le môme effet qu'un cautère sur une jambe de bois.

« S'il en est temps, expose mon tableau. Parce qu'il me vaudra peut-être quelques mauvaises lignes dans les journaux, ce n'est pas une raison pour que je sois un ingrat envers le Salon , sans lequel je ne me serais peut-être pas fait connaître. Je me souviens des jouissances de mes premiers succès; ils m'ont encouragé, et je dois à la mémoire des Gros, des Gérard, des Girodet, etc., dont les exemples doublaient mon courage pour rivaliser avec eux, de rendre le même service à ceux qui doivent nous succéder. Tu vas dire que c'est de l'orgueil? Non. c'est une dette que je veux payer. Si Thamar ne remplit pas toutes les conditions de la peinture, ce n'est pas du moins un tableau sans aucun mérite. D'ailleurs, ses défauts peuvent servir de leçon. Les Confessions de J.-J. Rousseau n'ont fait de tort qu'à lui, et elles ont fait du bien à tant de gens qui les ont lues! Napoléon serait resté plus longtemps sur le trône, s'il avait pris l'avis de la multitude... Halte- là! me voilà dans le pathos. — Je retourne à mon mouton, c'est-à-dire à toi, ma pauvre amie.

« Je savais par les journaux l'histoire tragique de l'élève de Delaroche 1. Ce que tu m'en dis me rassure pour l'opi-

1, Malheureux jeune homme mort des suites d'i^ne charge que ses camarades d'atelier lui avaient fait subir.

nion que le monde en conservera; mais, connaissant la sensibilité du cœur de notre gendre, je suis bien aise d'apprendre que, dans cette circonstance comme dans tant d'autres, il a montré la fermeté nécessaire pour arrêter la malveillance. Certes, il est à regretter que, comme chef d'école, il renonce à faire des élèves; mais ses œuvres seront là et se chargeront de propager les vraies et saines doctrines. Tous les peintres sont élèves du Poussin. Au demeurant, dis à Paul que je partage ses angoisses, mais que je le félicite d'avoir repris sa liberté; il fera moins de mauvais sang dans les concours.

« Je te quitte pour aller au bal ; c'est demain jour de courrier, et je veux conserver un peu de place pour te dire si j'y aurai fait quelques victimes avec mes mollets qui brillent dans mes bas de soie blancs aussi bien qu'autre chose dans une lanterne. »

« Ce 7.

« Le bal était magnifique. L'empereur a été fort aimable; nous avons causé longtemps ensemble, mais de choses indifférentes. Je vais partir pour aller peindre une tête de cheval que j'espère ne pas manquer. Tu ne peux te faire une idée du bonheur que j'éprouve d'avoir repris mes habitudes laborieuses. Le temps semble voler maintenant. »

«Saint-Pétersbourg, 12 février 1843.

« En6n M. R*** est arrivé avec des lettres et des parfums! Ce ne sont pas ces derniers qui ont agi le plus sur mes sens, comme tu le penses bien. Cependant, leur odeur de Paris a réveillé en moi de doux souvenirs; je crois vous sentir tous près de moi; si elle pouvait m'apporter aussi bien le son d'une de vos voix!... Mais non, j'ai beau ouvrir

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