E T II O R A C E V E R N E T
les oreilles, il n'y en a que 'pour le cœur et le nez; à plus tard, pour les yeux et le tympan. — Maintenant que je travaille, il me semble que je me suis mis en route pour vous rejoindre et que chaque coup de brosse me rapproche; — douce et bonne illusion, que je soigne comme mon meilleur ami... Enfin, viendra le jour delà réalité...
« Malgré le désir que j'ai de te donner souvent le plaisir de lire de ma prose, je serai forcé maintenant d'être un peu plus laconique; car, vu les jours qui allongent, le temps me manquera pour écrire. Je veux avoir terminé les deux portraits que j'ai sur le chantier, afin d'être libre de partir par la première navigation. L'empereur le sait. J'emporterai avec moi les documents nécessaires pour faire en France plusieurs grands tableaux.
«Hier seulement l'empereur a signé les projets de Montferrand pour la décoration intérieure de l'église d'Isaac. J'ai cru devoir me condamner au mutisme jusqu'à présent, et réserver mon avis relativement à l'exécution des peintures. Je serai consulté, je n'en doute pas. Tu connais mes opinions à l'égard de l'unité dans un monument, et j'espère que mes conseils seront entendus d'autant mieux, que j'y suis désintéressé. C'est purement et simplement une grande question d'art que je puis traiter avec connaissance de cause. Je ne serais pas fâché que Delaroche m'écrivît son opinion à ce sujet. Nous devons penser à peu près de même, et je serais aise de pouvoir corroborer mon avis du sien, si le cas échéait. Prie-le de me formuler ses idées sur la peinture monumentale, qu'il comprend si largement.
« Tu me demandes des détails sur ma santé? Elle est toujours de fer; le ventre ne me vient pas, et le mollet reste agaçant. Quant au visage, Fceil est bon, la moustache frise; mais l'humidité a, je crois, détendu la peau; un coup de
soleil là-dessus, et elle se retendra comme celle d'un tambour. 11 ne manque pas Un clou au soufflet l.
« Delaroche rouvre son atelier; il le devait. Tl ne pouvait pas laisser planer sur une masse de jeunes gens une inculpation aussi grave. Il y a des circonstances qui dominent nos volontés et auxquelles il faut céder. Amen! »
« Ce 13.
« J'arrive d'un bal chez l'empereur. J'ai eu une trèslongue conversation avec lui sur Isnac. J'ai fait le professeur. Je lui ai exprimé mon opinion sur l'homogénéité nécessaire dans l'ordonnance des compositions. Il y aura là tant de peinture, que la vie entière d'un homme n'y suffirait pas, s'il devait tout exécuter, ou même tout retoucher. Il faudrait donc qu'un seul génie se chargeât des cartons, et que vingt ou trente artistes de talent remplissent les contours. Cette tache serait facile à accomplir, sans qu'il y eût disparate, les sujets devant être peints sur des plaques de cuivre dorées au feu. Avec de pareilles conditions, le caractère étant plus dans le contour que dans le modelé, il y aurait plus de certitude d'harmonie dans l'aspect. Pour n'avoir pas l'air d'exprimer ces idées dans un but personnel, j'ai dû citer plusieurs noms d'artistes : Ingres, Cornélius et Delaroche. J'ai p*u insisté; c'est partie à reprendre. J'ai voulu, pour la première fois, ne parler de la chose qu'en général. D'ailleurs, à la fin, j'étais dominé par une préoccupation venant de quelques mots échappés à Sa Majesté à plusieurs reprises : comme il s'agissait du temps qu'on devait mettre à terminer le monument, l'empereur
1. Le lecteur n'a pas besoin qu'on lui traduise cette locution qui a un équivalent non moins pittoresque dans la langue des gamins de Paris ; « bouder aux dominos, » c'est-à-dire, être brèche-dent.
m'a dit: « Il faut que ce soit fini en cinq ans. Je sais bien «que je n'y entendrai qu'une messe et que c'est pour mon « fils que je travaille : je ne dois pas vivre longtemps. » Cette appréhension d'une mort prochaine, manifestée au milieu d'un bal, et exprimée d'une manière simple, de la part d'un homme dans toute la vigueur de lage et de la santé, avait quelque chose de si contradictoire, qu'il m'a fallu un effort d'esprit pour m'en expliquer la possibilité. Malheureusement, la solution du problème n'a pas été bien difficile à trouver. Avec mes idées sur la situation du pays et le souvenir de la scène qui s'était passée dans la chambre à côté 1, la possibilité d'un grand événement devait me paraître probable. Mais alors, j'ai senti tout ce qu'il fallait de force d'âme à un souverain pour dominer les faiblesses de l'humanité. Je pensais à notre roi, que la mort épargne dans sa personne, tandis qu'elle frappe autour de lui. Enfin, j'ai été pris, au milieu de ce monde , par une quantité d'idées que je ne me croyais susceptible d'avoir que seul, un jour de dégel, et bloqué dans le fond de ma chambre. Au résultat, toutes ces pensées ne m'ont point empoché de semer mon grain et de placer mes pions. J'ai obtenu que tu adressasses ma gravure de Thamar directement à l'empereur. Tu peux y joindre la Jument aux loups, et je crois qu'il ne serait pas mal d'introduire dans le rouleau la Sainte Cécile de Delaroche. Le genre de cet ouvrage est plus en rapport avec les travaux à faire , et son arrivée ici , où il n'est
]. Allusion à la mort de Paul I<>r, qui fut étranglé en 1801. Pendant le premier voyage d'Horace Vernet en Russie ( 1836), Nicolas lui avait dit un jour : «Voyez ces gens qui nous regardent lorsque nous nous mettons à la fenêtre, ce ne sont pas eux qui ont tué mon malheureux père , ils nous aiment: le danger que nous courons est dans l'antichambre. » Et en prononçant ces derniers mots, l'empereur montrait la porte du salon où se tenaient ses favoris.
pas connu, viendra corroborer ce que j'ai déjà préparé.
« Voilà une lettre d'affaires; maintenant, en avant le sentiment! Avec quelle impatience ne vois-je pas venir le moment où, sans sortir de chez nous, je jouirai de nos petits enfants. Chère veste! quand ne te quitterai-je plus? Dussé-je te faire rougir, ce sera mon habit de salon, même pour les samedis. X*** pourra s'en offusquer, car je le sais méticuleux sur l'article toilette; n'importe, il avalera ma veste ou il dira pourquoi. La seule concession que je puisse lui faire, c'est d'en avoir une avec la broderie de l'Institut.
« Adieu. Tout à toi. »
a Mon ami intime, Radziwill, le meilleur de tous les princes, se charge de te remettre cette lettre; elle te portera quelques observations que je fais sur le pays et que je ne serais pas enchanté qu'on lût à la police: ma façon de penser est peut-être absurde; n'importe, parlons d'autre chose.
« La vie que je mène ici est la plus usante qu'on puisse imaginer. Les jours se passent dans mon atelier, où je ne fais pas de trop mauvaise peinture (tu sais que je méjuge, et le portrait de l'impératrice sera une bonne chose); les nuits, dans le monde où je fais partie de la masse compacte qu'on appelle ces gens, et qui, lorsqu'ils n'y sont pas, laissent un vide comme s'il manquait une touche à un piano. Je vis le double que je n'en ai l'habitude. Ça ne me fatigue pas, et j'y gagne de ne pas creuser la triste pensée d'être séparé de vous,par un passé de quatre mois.
« Une nouvelle distraction m'est venue en aide. Il est arrivé une troupe de bohémiens pur sang avec le prince Wiozenski ; nous les poursuivons dans les derniers retranchements de leurs habitudes privées. Il y a véritablement chez eux des choses inconcevables de tradition physique et
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morale; c'est de l'Égypte au visage de bronze, avec ses serpents droits sur la queue, ses mystères et ses superstitions. Je suis comme un ivrogne qui découvre un bouchon ; aussitôt que je vois moyen de me raccrocher aux souvenirs d'un pays où le soleil n'est pas comme ici une orange enveloppée de papier gris, je m'en donne à gogo. Je puis d'autant mieux l'avouer qu'il n'y a rien que de vertueux dans nos recherches. Je deviens philosophe profond comme Jocrisse devenu maître d'école; je n'y mets pas plus de prétention que lui. Je m'amuse seulement pour faire couler le temps que je ne puis employer à la peinture. Je flaire à droite et à gauche; je fourre mou nez partout où je peux, sans m'occuper de ce que j'entends de l'opinion des autres bavards; car, chère amie, plus je vis, plus je suis convaincu que le nez est l'organe le plus important de notre machine humaine; il perçoit tout. Épluche-t-on des oignons, il fait pleurer les yeux. Prend-il du tabac, il donne de l'énergie au cerveau et vous secoue tout le système par ces fameux éternuments que tu exécutes si solidement. Les bonnes, les mauvaises odeurs font battre le cœur ou le soulèvent. Un nez busqué, retroussé, ou même de mie de pain, change l'expression du visage. Enfin, depuis le premier nez d'Adam dans le Paradis jusqu'à la descente d'Énée aux enfers (vieux calembour), c'est toujours par le nez que le sort nous conduit. Nous avons les yeux trop près de cette exubérance pour bien juger, sans loucher, comment nous sommes empoignés; mais nous avons la prétention de juger ceux que nous voyons conduire de loin. Je m'amuse donc ici, faute de mieux, à juger des différentes directions que prennent tous les nez. Dans aucun pays du monde, il n'en existe une aussi grande variété. Depuis l'Arménie jusqu'au Kamchatka, ils vont toujours en diminuant. Aussi l'attelage est-
il différent : les plus longs vont comme on les tire; les plus courts (par la raison qu'il y a moins de prise) vont comme on les pousse. Moi qui connais le grand cocher de cette messagerie royale, je commence à juger de la manoeuvre. Puisqu'il n'y a plus moyen de courir le pays, il faut rester au gîte, et «que faire en un gîte à moins que l'on ne songe... « creux ou non? Voilà ce à quoi je tâche; ce ne serait que pour te faire rire, que je croirais n'avoir pas perdu mon temps. Au demeurant, mes observations seront tout aussi intéressantes que celles de d'Arlincourt.
« J'ai déjà bien vu l'armée; maintenant, c'est le peuple que je cherche dans son esclavage.
« L'empereur, j'en suis convaincu, ne désire rien tant que la liberté pour les serfs; mais, dans l'état de dépravation où en sont venues les choses, il y a impossibilité de la leur donner. La vie d'un paysan est tellement au rebours des mœurs qui constituent la société, qu'il est impossible de l'y faire entrer avant une régénération complète de ses habitudes; et comment y arriver, lorsqu'aucun sentiment d'honneur n'agit sur son esprit, et que son but est de faire le moins possible, la paresse et l'indolence étant pour les Russes le parfait bonheur, depuis le prince jusqu'au moujik?
« Déjà plusieurs lois sont venues réprimer quelques abus monstrueux que l'absence d'état civil bien tenu avait laissés s'introduire au profit des seigneurs , dont la richesse ne consistait pas dans la valeur de leurs terres, mais dans le nombre des paysans qui la cultivent. Il arrivait donc qu'afin que les femmes ne restassent pas sans produire^ le père mariait son fils à l'âge de dix ou douze ans, et se chargeait de faire lui-même les enfants. La défense de marier lès enfants existe; mais combien de temps faudra-t-il pour
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qu'elle domine la cupidité d'une part, la débauche de l'autre?
« Les femmes ne comptant pas, il s'en fait un singulier trafic relativement au mariage et au recrutement. îl arri\e souvent, par suite du mélange d'enfants dont je viens de te parler, que dans un village il n'y a plus moyen (vu le degré de parenté) que les habitants puissent s'unir entre eux; on échange alors les filles contre deux ou trois mauvais sujets dont on ne peut rien faire, et ceux-là, on les garde pour le recrutement; on les engraisse afin qu'on les trouve bons pour le service, et voilà en grande partie de quoi l'armée se compose.
« Je te laisse à penser tout ce qu'il peut s'introduire de mauvaises passions dans les rapports entre le maître et l'esclave, et comment tout d'un coup on pourrait égaliser et donner les mêmes droits à des gens qui ne se considèrent pas comme étant de la même espèce. Il n'y a qu'une révolution qui puisse amener un changement dans l'ordre de choses établi ici, et alors qui sait ce que peut devenir un pays aussi immense et divisé par des différences de langage, de religion, de climat? Je ne sais si mon nez sent de loin^ ou si j'ai une idée fixe à cheval dessus; mais je ne pense pas que ce soit avec une armée seulement (si nombreuse qu'elle soit, et surtout réduite à l'état d'automate par la discipline ) que l'empereur puisse maintenir longtemps l'équilibre, malgré les principes moraux qu'il puise dans son cœur et dans ses propres vertus, malgré son désir dé les propager. La révolution domine ses meilleures intentions. La crainte lui a fait endosser un uniforme régulier qui- dissimule à l'extérieur toutes ses difformités; mais elles n'eil existent pas moins et ne cesseront pas d'exister tant que la Russie ne basera pas son avenir sur autre chose que
sur des apparences de force et de prospérité ! Comme je te l'ai dit, elle me semble sur une boursouflure de civilisation, dont la croûte s'enfoncera un jour ou l'autre, Du moment que l'armée délibérera, elle trouvera quarante millions de barbas qui ne demandent pas mieux que de s'emparer des terres dont ils se regardent déjà comme les propriétaires, par la raison toute simple que ces terres n'ayant aucune autre valeur que celle des paysans qui lui appartiennent, que l'impôt se payant eu égard à leur nombre, et non pas eu égard à l'étendue de la terre qu'ils cultivent, on ne leur persuadera jamais que le sol ne fait pas partie de leur individu. Voilà pourquoi aucun d'eux ne veut prendre sa liberté. Une fois libre, un paysan ne possède plus rien; esclave, il ne peut' être vendu qu'avec la terre qui doit le nourrir.
« Depuis 4 600, époque à laquelle Godounof a établi l'esclavage des Russes \ qui jusqu'alors avaient été libres, les intérêts de l'État ont changé de nature. Les guerres qui dépeuplaient le pays ont un autre but, celui de l'enrichir et d'augmenter la population. Un soldat mourait sous les drapeaux; maintenant, il ne fait plus que quatorze ans de service. Lorsqu'ils en faisaient vingt, sur mille il en restait un; la charge n'était pas lourde pour les villages dans lesquels ces réformés se retiraient. Aujourd'hui que le nombre en est considérable, vu les congés illimités, ça devient non - seulement un nouvel impôt, mais un grand embarras pour les propriétaires. Le service militaire ayant acquis la liberté à ces hommes, ils retournent dans leurs familles avec des idées nouvelles. S'ils travaillent pour le compte du seigneur, il est obligé de les payer ;, sinon, ils
1. Boris Godunow ou Godounof, Tartare d'origine, usurpa le -trône, après avoir fait périr le czar Fédor Iwanowitch et son héritier, Dmitri. Il fut lui-même empoisonné (1605).
s'emparent d'un terrain qu'ils font valoir selon leur intelligence. Voilà donc une propriété établie dans une autre propriété. Le jour des contestations arrivera. Cette classe de prolétaires inconnus jusqu'ici, dont la population se sera enrichie, ne se dessaisira pas volontiers d'un bien qu'elle regardera comme la récompense de ses services. Ce bien ne rapportant rien à l'État, il faudra donc l'imposer; la mesure ne peut être que générale, et, de ce moment, tout est bouleversé. — ■ Voilà dans quelle route le nez de l'empereur s'est engagé. Cette route me fait l'effet d'être sur une crête, qui sépare deux précipices , dans lesquels le moindre faux pas doit faire tomber. Il me semble qu'il vaudrait mieux descendre franchement d'un côté ou de l'autre avant d'y être poussé ; mais je suis convaincu que déjà le chemin n'existe plus. Du moment où le prestige de la force brutale aura cessé de se faire voir sur le sommet, le pays sera bientôt nivelé, et la force brutale disparaîtra , dès qu'elle sera -obligée d'obtenir des concessions des deux parties à la fois, c'est-à-dire des nobles et des paysans ; car la bourgeoisie n'existe pas en assez grand nombre pour qu'elle puisse entrer en ligne. Cette classe ne peut acquérir de terres ; elle vit isolée ; elle nomme ses magistrats à l'élection et paye une certaine somme à l'État; mais elle n'est aucunement représentée dans l'administration ; elle vit, pour ainsi dire, à l'index. On compte parmi elle des millionnaires, mais la fortune qu'un père a pu acquérir (la plupart du temps par l'astuce, etc.,) est bientôt dissipée parle fils, par la raison que, n'occupant aucun rang dans la société, la débauche et l'ivrognerie sont sa seule ressource, et bientôt il retombe dans l'abjection. Il n'y a donc que deux classes entièrement séparées de position, d'intérêts, de mœurs, et vivant aux dépens l'une de l'autre cependant. Cet ordre de choses
ne peut pas durer longtemps ; la balance n'est pas égale. Déjà, les seigneurs sont obligés de faire de grands sacrifices pour prévenir les révoltés que la moindre disette provoque. Un jour viendra où les revenus ne suffiront plus, et où, malgré eux , les paysans seront forcés de se suffire à euxmêmes.
« Je viens de relire mon bavardage ; je ne le comprends pas moi-même. Je sais bien ce que j'ai voulu dire, mais ce n'est intelligible que pour moi. Je te l'envoie toujours; tu me le garderas comme renseignement.
« J'ai assisté hier à l'enterrement du métropolitain, Je pape des Grecs. Je n'ai rien vu de si beau que ce cierge ; non -seulement le costume est magnifique comme forme, mais ces longues barbes et ces immenses chevelures ondulées tombant sur les épaules font un effet merveilleux. 11 serait trop long de te donner les détails ; nous en causerons de vive voix à mon retour.
« Horace \ eknet. »