RUSSIE PETNTE PAR HORACE VERNET
(suite et fin).
La Saint-Martin de la palette. — Un palais de cristal. — Le carnaval.
— L'empereur au bal masqué. — Lucullus et madame Gibou. — Réjouissances et déguisements. — Un mariage aristocratique. — Le public et les coteries. — Céladon fripé. — Rubini. — L'église d'Isaac et la peinture décorative. — Voyage sur mer en traîneau.
— Carême et jeûnes. — Les fêtes de Pâques. — L'hospice dos en-
fants trouvés. — Ral à la cour. — Adieux à la Russie.
« Pétersbourg , 12 février 1S43.
« Tu ne recevras de moi que quelques lignes, chère amie; .voilà ce que c'est que la vie d'un homme qui court le monde ! Lorsque je ne pouvais travailler, que les jours et les nuits ne faisaient qu'un, que le carnaval n'était pas venu réveiller chez moi un retour do succès, je t'écrivais de longues lettres. Aujourd'hui je n'ai plus le temps. La Saint- Martin de la palette a ramené celle de mon été passé. Le matin, les couleurs les plus brillantes à l'empire du génie; le soir, les lis et les roses des visages les plus éclatants sont le jouet des faveurs que je veux bien distribuer. Je ne rentrejamais sans chanter: « Enfant chéri des dames, etc.;» mais sois sans inquiétude, il y a à côté cinquante-trois ans qui chantent aussi sur un air moins audacieux avec des pa-
rôles conjugales; bref, je reste vertueux; tu me reconnais là.
« Pour changer de conversation, je te dirai qu'enfin nous avons l'hiver ici depuis dix jours. Enfin les traîneaux, chose délicieuse! filent comme le vent sur la mer. Le soleil fait briller dans l'air des parcelles de glace qui semblent de la poudre de diamant, et les rues sont encombrées de traîneaux portant d'énormes blocs de glace. On dirait que, comme les Juifs enlevaient le bronze du colosse de Rhodes, les moujiks détruisent le palais d'une fée. Ce sont des masses de cristal de roche qu'on charrie dans tous les sens. Il faut vraiment se bien persuader que tout ce qu'on voit dans ce pays n'est que de Teau claire, pour ne pas se laisser aller à de trop belles illusions. Heureusement, j'ai vu tant de choses dans ma vie, que, quoiqu'un peu emporté par le tourbillon pour le moment, mon œil reste fixé sur le point où rien ne tourne, où tout est réel, sur le pivot de la rue Saint-Lazare, où mon cœur est planté; la tète peut emporter le reste; mais c'est toujours là le centre, et, dans trois mois, je le reprendrai avec sa gravité; car, tout en te disant des bêtises pour te faire rire, je deviens plus sérieux que tu ne penses, et je lutterai avec Delaroche pour le calme et le sangfroid. En attendant, je jouis de mon reste pour ne rapporter à nos petits-enfants que le fruit mûri de mes observations. Chers petits!... que j'aurai de plaisir à faire parler l'un, et à me faire écouter par l'autre ; car, d'après ce que tu me dis, ils ont chacun des facultés tout à fait distinctes. Je m'en réjouis; il vaut mieux qu'Horace dise : « Mon frère « est muet, » que de dire ce que Piron disait du sien.
« Je vais te quitter jusqu'à demain matin, chère amie, car il me faut me vêtir pour aller au bal chez le comte de Woronzof, où toute la famille impériale se trouvera. Ah!
ET HORACE VERNE T
lorsque je me souviens de la soirée de Jérusalem, où je t'écrivais sur la table du couvent, après un repas de bacallao 1 : j'étais maigre, fatigué; mais la raison était bien différente de celle qui me blêmit. Avec la Bible et tout ce que je voyais, je remplissais mon sac comme la fourmi qui fait provision de nourriture pour l'avenir. Ici, c'est le contraire : c'est le vide qui m'entoure que je remplis à mes dépens. Heureusement, la bourse ne suit pas le mouvement, et je la rapporterai plus ronde que mes joues. Je travaille ferme, et je suis Irès-content de mon ouvrage. Je sens que le long repos auquel j'ai été condamné n'a pas élé totalement perdu; je repars avec mon énergie d'il y a vingt ans et l'expérience d'une longue existence laborieuse. Je me sens plus capable que jamais de produire encore de grands ouvrages, et l'occasion ne me manquera pas, car j'en ai à faire pour le reste de ma vie, si je veux. »
« Ce 13.
« J'ai passé une soirée comme tant d'autres, fort agréable et brillante comme le soleil. Rien n'est si beau que ces réunions; mais que j'aimerais mieux notre petit coin! Ce que je gagne à tout ceci, c'est de l'apprécier et de songer au bonheur de ne plus le quitter. Je te donnerai bientôt des détails sur un mariage à la cour, dont j'ai été le témoin et où je figurais comme tel.
« Ce que tu me dis relativement à ma correspondance n'est sans doute que pour m'encourager à bavarder avec toi; tu n'avais pas besoin de ça. C'est la seule véritable joie que j'éprouve. Quand je me vois un grand papier devant
1. Mot espagnol qui signifie merluche. Nos marins désignent la morue sèche sous le nom de bacalïau.
moi, je commence à jouir; je laisse ma plume courir au hasard : elle vide mon cœur comme on met son argent sur sa cheminée en rentrant chez soi. J'écris sans compter. Que je te fasse rire de pitié ou par mes bêtises, je pense que je te fais passer quelques bons instants, .le suis content, et mon amour-propre n'en souffre pas.
« Adieu. »
« Nous sommes ici dans les joies du carnaval : on ne pense à rien autre chose qu'à transformer sa nature dans toute l'extension du terme. Ah! mesdames les Russes, vous n'y allez pas mal! les mascarades vous émoustillent ; comme les femmes arabes, vous couvrez votre visage avec le devant de votre chemise, et un masque noir sur le nez remplace pour ainsi dire celui de votre blême et indolente froideur. Allons, mes belles, amusez-vous, trémoussezvous; voici le carême qui va commencer; jouissez de votre reste, au risque de marcher pendant neuf mois comme des oies !
« Rien n'est si curieux, chère amie, que ces réunions nocturnes à l'instar de nos anciens bals de l'Opéra. 11 y en a deux par semaine : l'une au Grand-Théatre, l'autre dans la salle de la noblesse. Pour le môme prix , tout le monde peut y entrer; c'est le môme monde qui s'y trouve, et tous les rangs son intervertis. Une musique militaire à fendre une tête fossile vous tient dans la nécessité de parler à l'oreille les uns des autres comme à confesse. Chacun est là pour soi, depuis l'empereur jusqu'au dernier cabotin; il n'existe aucune distance; on se frotte les uns contre les autres sans la moindre considération de rang, le chapeau sur la tête. Les officiers ont sur leur uniforme un petit mantelet de soie ou de dentelle noire. Dans cette cohue, rien
n'est si singulier, pour nous autres Français, que de rencontrer à chaque pas les princes de la famille impériale comme de simples bourgeois qui s'amusent. Sa Majesté, qui porte avec une grâce remarquable son petit manteau retroussé sous le bras, et dont l'air affable et gai accompagne si bien la noblesse de la taille, est continuellement assaillie par une foule de dominos de toute extraction, s'accrochant à son bras pour lui dire tout ce qui leur passe par la tête. Il doit quelquefois en entendre de belles, si j'en juge par certaines tournures qui l'accostent. Pour moi, je suis toujours dans l'admiration de voir un souverain absolu plus libre et plus familier avec ses sujets qu'un roi ou une reine constitutionnels, qui ne peuvent se montrer au travers des vitres de leur palais sans qu'on leur tire sus. De tels exemples, je l'avoue, bouleversent les idées, et je n'ai pas la tête assez forte pour me rendre raison de semblables contradictions. Les choses me sembleraient devoir être dans le sens inverse. Ce n'est pas le moment de faire ici de la philosophie. Il s'agit d'un fait qui est certainement unique dans le monde.
« Les bals particuliers se succèdent : il y en a un tous les jours. ïl yen a eu un d'une splendeur inconcevable chez le comte Woronzof. Au souper, la table de l'impératrice était couverte d'un surtout arrivant d'Angleterre, valant près d'un million de France. Il y avait plus de cent domestiques poudrés, pommadés, galonnés, etc. Le salon d'Apollon chez Lucullus ne devait être, en comparaison, qu'un thé chez madame Gibou, Il est impossible d'étaler plus de luxe et d'entasser plus de frivolités, sans cependant perdre l'harmonie et le bon goût. Enfin, je puis t'assurer n'avoir rien vu de semblable dans aucun des coins du monde que j'ai parcourus.
« Hier, chez Demidof, il y a eu un bal costumé. L'em-
pereur et les princes y assistaient. Il n'y avait de princesses que la grande-duchesse Michel et ses filles. Il était aussi très-beau. Les femmes en poudre abondaient , les permissions de dix heures pleuvaient comme les gardes-françaises, les régiments d'Aubeterre et de Vermandois; il y avait un seul quadrille d'Indiens ayant un peu trop l'air du pays; puis des costumes variés, parmi lesquels se distinguait un chasseur d'Afrique au visage cuivré, au regard menaçant, à l'aspect grêle, mais non dépourvu d'une grâce particulière; tu le reconnais : c'est ton mari que ce dernier succès ne rend pas plus fier» Oui, oui, tendre épouse, ton époux a fait fureur, sans rien perdre de la simplicité de ses mœurs, et portant partout les insignes de sa nationalité. Vendredi, il se trouvera à semblable fêle à la cour. Alors il reparaîtra en vainqueur de Constantine, en simple zouave, paqueté, armé comme un jour de victoire, chantant : « Voilà, voilà, voilà le vrai soldat franoê ! » Je te donnerai les détails après l'action.
« Je pense que je t'en dois sur le mariage de la comtesse Apolline Wielhorski, maintenant madame Vinivitinof.
« La cérémonie a eu lieu à la cour, à sept heures du soir. 1° La mariée est partie la première pour se rendre chez l'impératrice, qui est dans l'usage en pareille circonstance de la coitfer avec les diamants de la couronne; 2° Nous sommes arrivés, comme témoins, avec le marié et le reste de la famille. L'empereur, donnant la main à la jeune personne, va processionnellement à la chapelle, où le clergé les reçoit avec les cérémonies d'usage; puis la musique commence, c'est-à-dire les chants, les prières, etc. On étale par terre une bande d'étoffe couleur de rose, sur laquelle les époux doivent se placer. Soi-disant, celui qui
s'y place le premier doit mener le ménage; c'était à qui des deux ferait la politesse à l'autre. Superstitieusement, ils ont levé le pied ensemble, et maintenant ils se disputent à qui l'a posé le premier. Deux garçons de noce leur tiennent tout le temps deux couronnes fermées sur la tète. Le prêtre leur fait boire du vin dans une même coupe, puis leur fait faire le tour d'un pupitre sur lequel est l'Évangile. La cérémonie dure une heure. Après la bénédiction, on passe dans les appartements; là, on donne à chacun un grand verre de vin de Champagne, qu'homme et femme doivent boire en entier. Il faut que plus de deux bouteilles soient vidées pour que le mariage soit heureux. Après, l'empereur, qui joue le rôle de père assis (c'est le terme), part d'avance pour le logement des époux; il y porte les images. La noce le suit; il attend à la porte de l'appartement l'arrivée des mariés, qui, avant d'entrer, se prosternent jusqu'à terre. Ensuite le vin de Champagne reparaît encore, et on distribue à chacun des cornets remplis de bonbons, de glaces, etc. Voilà pour le matériel de la cérémonie; quanta la partie morale, une circonstance inattendue est venue me donner la mesure de l'importance religieuse que la mariée attachait au serment solennel qu'elle allait prêter devant Dieu. Un de ses bracelets s'étant détaché, elle le tenait dans sa main gauche; l'empereur, avec sa galanterie chevaleresque, traversa toute la chapelle pour l'en débarrasser. Elle le lui remit sans le regarder et sans lui faire le plus petit signe de remercîment. Ce manque de courtoisie a été apprécié dans son véritable sens par tous les assistants, et tu es trop religieuse pour ne pas le comprendre. Voilà tout ce que j'avais à te dire sur ce petit épisode de mon séjour ici, si ce n'est qu'en raison de l'acte, qui était entièrement civil, je m'étais revêtu de l'honorable habit de l'Institut. »
« Ce 3 mars.
>< Chère amie, tu me remercies de mon exactitude à f écrire, comme si c'était un devoir, et non un bonheur pour moi de bavarder avec toi et d'échanger mutuellement les expressions des sentiments qui nous unissent si fort; nous n'avons qu'un même cœur, puisque nous aimons les mômes choses; nous ne nous apprenons rien de nouveau; mais ce transvidement d'idées est comme du vin qu'on dépote : il s'éclaircit et devient meilleur. Tu me payes en or pur, moi, je te rembourse avec ma grosse monnaie de cuivre, et, au bout du compte, la somme est égale de part et d'autre. Il n'y a de fâcheux que la distance qui nous sépare; mais bientôt nous traiterons de nos affaires de la main à la main. Comme toi, je chante : « Joli mois de mai... » Cependant, je ne puis dire que maintenant le temps me paraisse aussi long que dans ces jours de nuit qui me pesaient sur l'âme, cet hiver. Depuis que je travaille, lè temps semble avoir déployé ses ailes; il vole comme un épervier qui poursuit une colombe. Je m'explique ce ragaillardissement par l'idée que chaque coup de brosse est un pas fait vers vous. Je suis comme un homme qui tourne le coin de sa rue et qui voit sa maison. Il se croit déjà arrivé; mais, trêve de figures métaphoriques : parlons peu et parlons bien.
« Tu dis donc que tu as envoyé Thamar au Salon. De-% laroche a raison de dire que, l'année dernière, je l'avais • retenue, mais la salle de Constantine était là. Cette année, je cours les risques des observations qu'on pourra faire sur le sujet, et je me soumets d'avance aux critiques. Fais ce que dois, advienne que pourra! Je veux être critiqué, moi ; si je ne l'avais été, je ne me connaîtrais pas. Juste, la cri-
tique m'a donné des leçons; injuste, elle m'a donné des forces. Ne suis-je donc plus assez robuste pour me défendre contre elle? Quand je ne le pourrai plus, alors je me cacherai tout à fait. Je sais que de fermer boutique à temps est ce qu'il y a de plus difficile pour l'homme dont la réputation est à la merci du public. Son orgueil bouche ses oreilles; c'est dans cette circonstance que les amis doivent paraître; leur désapprobation est plus utile quand on baisse que leurs compliments lorsqu'on monte. Dans ce dernier cas, il n'y a de profitable que le jugement de la multitude; n'ayant d'affection que pour l'objet qui lui procure des jouissances, elle parle juste parce qu'elle n'est jamais dominée par un sentiment individuel. La multitude, au jugement de laquelle on en a appelé, conserve, plus longtemps que les coteries, la reconnaissance qu'elle nous doit pour le soin que vous avez mis à lui plaire. Le mot coterie vient de m'ëchapper, mais je ne saurais qualifier autrement un certain nombre d'individus qui vous entourent, uniquement parce que vous leur plaisez et qu'ils vous trouvent supérieur. Ce n est donc qu'une fraction de ce qui fait l'opinion publique. J'appelle ça une coterie; le genre de succès qu'on peut obtenir par ce moyen peut suffire par exemple, et même être utile à des hommes qui ne remplissent qu'une spécialité dans Fart qu'ils professent; ils n'ont besoin que d'un certain nombre de braillards pour faire grand bruit dans leur coin... Mais je m'aperçois que j'entre dans des divagations... Halte-là î
« Tout sera pour le mieux quand j'aurai repeiotonne, pour rentrer dans mon nid, le bout du fil auquel je pends comme une araignée depuis si longtemps. Je ne sais si (•'est l'âge ou la raison qui chemine; peut- être sont-ce tous les deux à la fois; mais ce qui est certain: c'est que je
pense plus sérieusement que je ne me croyais susceptible de le faire, et que je fais de grands progrès du côté de la gravité. C'est à tel point que j'ai la crainte qu'à mon retour tu ne me trouves ennuyeux par l'air solennel que je prends. Dans ce cas, je compte sur les bouffonneries d'Horace et sur la pantomime de Philippe pour dérider mon pédantisme.
<* Adieu. Je vous embrasse tous du meilleur de mon coeur.
« Ton Céladon fripé. »
« Ce G mars.
« Enfin, voilà le carnaval terminé! Le carême va renaître. D'aujourd'hui, nous rentrons dans la voie du Seigneur; il en est temps, car je suis certain que, encore quelques jours, et la moitié de la société de Saint-Pétersbourg enfilait la grande route de l'autre monde.
« Rubini est ici. Il a donné un premier concert qui lui a rapporté, tous frais faits, plus de 50,000 roubles. Les sauvages de ce pays ne l'ont pas tous goûté, mais les vrais amateurs ont su l'apprécier. »