A MONSIEUR PAUL DE LAROCHE
« Saint-Pétersbourg, 16 mars 1843.
« Enfin le moment est venu; j'ai le pied dans l'étrier, et je puis vous entretenir de la grande affaire d'Isaac. L'empereur vient d'accepter les plans de M. de Montferrand. Jl ne s'agit plus que des moyens d'exécution. Sur ce point, tout est à faire. Voici la chose, et où elle eh est : il y aura pour deux millions de peinture; les peintres russes demandent à
ET HORACE VERNE T
en être chargés : on leur donne quatre ans pour avoir terminé, condition qu'ils peuvent accepter, mais que je les défie de remplir, sans compter qu'il leur est impossible de rien faire de bon. Hier, j'ai dîné en petit comité chez Sa Majesté. Naturellement, la conversation est tombée sur la décoration de l'église; j'ai donné mon avis, et le voici : un seul homme doit être chargé des diverses compositions qui forment le tout de la décoration, faire les cartons coloriés; puis suivre l'exécution qui serait confiée à quelques peintres russes ou autres, ainsi qu'à des faiseurs d'images, qui ont une intelligence particulière pour ce genre de peinture grecque dont ils conservent la tradition. Je pense que ces espèces d'ouvriers seraient très-utiles comme imitateurs fidèles. La plus grande partie des peintures de la partie supérieure du monument sont sur fond d'or; en bas, règne une sorte de frise qui en fait le tour; elle est entièrement consacrée aux sujets de l'Évangile, les cinq dômes l'étant uniquement à l'apothéose des saints. Voilà, mon cher ami, grosso modo, de quoi il est question; dans quelques jours, je vous donnerai les détails. Pour faire valoir mon opinion, je n'ai pas manqué d'exemples, et je pense avoir été compris. Je n'ai pas dit encore qu'un seul homme, de nos jours, était capable de mener à bonne fin une semblable entreprise, mais j'ai dit que vous pourriez bien venir me chercher par la première navigation. L'empereur a répondu : « Je" serais heureux de faire la connaissance de M. Délace roche. »
« Maintenant, relativement à vous, je pense que jamais artiste n'aurait eu une semblable occasion de développer son talent et de faire fortune en peu d'années. Vous connaissez ma façon d'agir sous ce dernier rappprt; je ne vous parlerai donc ici que de gloire et de réputation nationale
JOSEPH, ÇA RLE
et individuelle. Venez voir la chose elle-même : il est impossible que votre âme d'artiste ne bondisse pas de joie devant un si bel et si grand champ de bataille, dont vous pouvez vous rendre maître. Quant à moi, je voudrais vous le voir parcourir.
a Gomme je vous l'ai dit, l'empereur désire faire votre connaissance. En vous rendant à ce désir, vous ne contractez aucun engagement, vous restez libre. Dans tous les cas, vous aurez fait un petit voyage intéressant; et, par le fait, vous vous trouverez en relation avec un souverain que vous serez heureux de connaître. Plus je le vois, plus je l'apprécie comme homme. Personne ne comprend mieux que lui l'exaltation d'une àme honnête. Depuis une année bientôt que je l'observe de très-près, jamais je ne l'ai vu se démentir; et, croyez -moi, l'approcher est une époque dans la vie. Vous serez bien reçu, et qu'est-ce qu'un mois quand ce mois de repos vous laisse des souvenirs?
« Ferzen est de retour d'Italie. Il vient de nie confirmer tout ce que m'avait dit ma femme sur votre admirable Sainte Famille. C'est un homme d'un goût très- fin, et que je ne peux supposer, vis-à-vis de vous, sous l'influence d'aucune affection exclusive. Son jugement est celui du public. Je m'en rapporte donc à lui, et votre tableau lui semble un chef-d'œuvre. Je le croyais bien déjà; mais j'ai éprouvé un vrai plaisir à me l'entendre dire. J'espère arriver à temps pour en juger et en jouir par moi-même. »