‹ Joseph, Carle et Horace VernetChapitre 32 sur 42 · A MADAME HORACE VERNET · texte numérisé non relu

A MADAME HORACE VERNET

« Pétersbourg , 27 mars 1843.

« Je me souviens très-bien, chère amie, du petit dessin qui vient d'être vendu quatre mille francs. Tu vas dire que je suis plus bête que jamais de me réjouir de n'en avoir reçu que quatre cents ; que veux-tu ? je suis fait comme ça. Rubini gagne ici cinquante mille francs par soirée; mais il

1 . Paul Delaroche n'accepta point les propositions de son beau-père. Il recula devant l'idée d'un aussi long exil.

n'a pas le plaisir de voir courir après un petit morceau de papier qui porte son nom. Quand il a fermé la bouche, votre serviteur de tout mon cœur! Il ne laisse qu'un souvenir bien fugitif dans l'esprit de ceux qui l'ont entendu et rien qui lui survive.

« J'écris à Delarocbe de nouveaux détails sur Isaac. Yoilà un champ de bataille pour passer à la postérité! Je sais bien qu'à sa place je ne refuserais pas l'occasion, puisque son talent, ses goûts et la tendance de son esprit le portent vers ce noble genre de peinture. On voulait que je me chargeasse de ces travaux : ne me sentant pas fait pour cela, j'a cru devoir refuser. Je pense avoir bien agi pour les autres et pour moi.

« Nous sommes en carême, chère amie; le carnaval n'a changé que de forme. Le maigre, qui a remplacé le gras, n'est qu'un prétexte pour manger plus qu'à l'ordinaire, et pour boire idem. Les lions se grisent et les lionnes leur donnent du thé. Les concerts remplacent les bals. Les jambes se reposent, mais l'ouragan qui. a entraîné tant de cœurs dans son tourbillon continue jusqu'à ce qu'ils se soient échappés deux à deux par la tangente pour jouir du calme d'un amour heureux. Quant à moi, je travaille, je vais à la parade et je cours avec l'empereur passer des revues. Nous sommes allés ces jours derniers à Cronstadt. Ce voyage, qui a duré deux jours, m'a ravi; s'en aller à dix lieues en mer en traîneau, c'est la chose du monde la plus originale. C'est le perruquier du désert en habit de poudre. Pendant les différents dégels qui se sont succédé , des coups de vent ont sans doute refoulé la mer, qui, en superposant les blocs de glace les uns sur les autres, a produit des chaînes de collines de plusieurs lieues de longueur et ayant les formes les plus singulières. Les chevaux vont ventre à

terre; Je vent vous coupe le visage, qui se couvre de glace par les larmes qui malgré votre admiration s'échappent de vos yeux, tandis que votre corps est bouillant sous les tapis et les peaux d'ours dont vous êtes affublé. L'aspect de ce qu'on voit, les contrastes et le mouvement font qu'au bout de dix minutes on croit rêver, et qu'en arrivant on croit avoir perdu la tète. Figure-toi des gens qui courent la poste entre des vaisseaux de ligne, comme sur des routes plantées d'arbres verts; si je n'avais pas recommencé, le soir, la même promenade, je croirais avoir été fou pendant quelques heures. L'empereur a fait manœuvrer des troupes de marine qui ne le cèdent en rien aux troupes de terre; on a tiré le canon à boulets, etc. Puis, nous avons visité l'hôpital, où il y a deux mille lits. Celui-là vient d'être construit avec tout Le luxe d'un palais. Jusqu'aux malades, qui y* sont magnifiques! ils doivent avoir du plaisir à mourir si proprement. Tout est si bien fourbi, si clair, si paqueté, qu'il ne doit pas leur être permis de passer dans l'autre inonde avant que le tambour n'ait battu la retraite.

« Nous n'étions que quatre pour cette petite excursion. Nous sommes revenus dîner à Péterhof i en traversant le golfe de Finlande; et, dans la nuit, nous étions à Saint- Pétersbourg, où j'ai repris mes travaux.

« Voilà, chère amie, tout ce que j'ai à te conter pour aujourd'hui. Dans quelques jours, j'entamerai la question religieuse. Il se passe ici des choses si singulières que madame de Genlis, avec sa bizarrerie, n'a pu rien inventer d'aussi fort. Je te citerai un seul exemple : la tante du comte Wielhorski a fait vœu en 4 812 , que, si les Français étaient repoussés, tout le reste de sa vie elle ne mangerait que sept fois pendant le carême, et, jusqu'à présent, elle a tenu parole. Je vois souvent cette brave dame; elle se porte

ET HORACE VERNE T

comme un charme. Ce qui m'étonne, c'est que tous les jeudis, jour de bâfre, elle s'en fiche une dose telle qu'à sa place un Limousin en crèverait. La baleine qui avala Jonas ne dégliitait pas mieux; c'est-à-dire que la gaillarde serait capable d'engloutir le cétacé avec son prisonnier. Il n'en est pas de même des pauvres moujiks, qui ne mangent pendant sept semaines rien qui ait vécu ni rien de cuit; ils n'ont, pour toute nourriture, que des champignons conservés dans de l'eau de sel, et encore ont-ils plusieurs jeûnes par semaine; aussi l'époque de la grande mortalité est-elle à Pâques. Il paraît qu'alors ce sont des ripailles à faire trembler. Ce sera le moment où je ferai mes observations. Gare à vous tous qui m'écouterez ! je vous le dis en vérité: l'homme sage se montrera à l'orient et la parabole de l'Évangile recevra son exécution...

« Donne-moi des détails- sur le Salon. Tu sais que tu peux me parler franchement de ce qu'on dit sur mon compte. Je ta te le pouls à l'opinion. Nous verrons ce qui en résultera. »

« 9 avril.

«J'ai reçu ta longue lettre, elle est un peu flatteuse : elle me dit que les miennes t'amusent. J'en suis content, et de mon côté j'éprouve du plaisir à t'écrire. Quand j'ai la plume à la main, je me crois plus près de vous. Je suis comme un homme qui a faim et qui sent l'odeur d'un gigot qui tourne à la broche... Bientôt, je le mangerai ce fameux gigot ! .. . .

a Ge que tu me dis des succès de Robert Fleury me fait grand plaisir.

« Je travaille ferme; mon tableau avance, mais il me faut encore bien vingt-cinq jours pour le terminer; et après, en route!..,

(( Je t'apporterai une fameuse catseveïka1. En attendant, tu recevras sans doute un jambon d'ours par le premier courrier qui partira d'ici. Je ne l'ai pas tué, mais j'étais à la chasse.

« Adieu. »

« Pétersbourg, 17 avril.

a Voici bientôt le temps, chère amie, où je n'aurai plus besoin de voltiger du pinceau à la plume pour vous dire que je vous aime : le pinceau et la langue, grand bavardage de part et d'autre. Les journées de travail passent comme des secondes; mais, une fois la nuit venue, l'impatience me prend, et les heures ne finissent pas; d'autant plus que nous sommes dans la dernière semaine du carême et que chacun vit dans la retraite. Les ailes d'un moulin ne s'amusent pas à tourner, mais je suis certain qu'elles s'ennuient quand il n'y a pas de vent. J'en suis là ; quand je n'agis pas, il me semble que je n'avance plus vers le moment où je vous rejoindrai. Heureusement, toutes ces bêtes d'idées ne changent rien au fait qui s'accomplira malgré tout.

« Mon grand portrait commence à prendre une tournure. J'en suis content. Le repos que j'ai eu m'a redonné un peu de jeunesse dans les idées, et je ne pense pas être dans une route trop battue; faiblesse de vieillard peut-être! cependant, je ne crois pas me tromper.

« Dès mon arrivée ici, Montferrand est venu me proposer l'exécution des peintures de l'église d'Isaac; chose que je devais refuser. Mes pieds ne sont pas faits pour le pavé que parcourent les dieux; je marche avec les soldats sur les bas côtés; je m'en trouve bien. Je suis dans l'âge des

1. Espèce de mante ou de camisole que portent les paysannes russes.

fiascos : il faut se contenler de tendre le jarret, sans courir le risque de montrer qu'on n'a plus que ça de bon. J'appelle cette façon d'agir, de la raison; ai-je tort?

« Il faut accoucher d'une grande affaire; c'est celle de mes chevaux. Dois-je les donner avant de partir? (quant à les vendre, impossible) ou dois-je les emmener? Si ce dernier parti est celui que je prends, attends-toi à ne te promener qu'avec des coquins qui vont comme le vent, mais pas longtemps, et qui ne peuvent être conduits qu'à la russe par un Tartare à grosses pommettes, à barbe rare, à épaules carrées et ne mangeant que de la viande de cheval. A cette proposition, je vois monsieur ton nez se retrousser, blanchir, rougir, etc.; mais, comment faire? 11 ne me reste d'autre parti à prendre pour te calmer que de te peindre les jouissances que tu auras à user de tes nouveaux amis. Mon Tatar ne sait pas un mot de français; moi, pas un mot de russe. Nous serons condamnés à parler par signes; ça te rappellera l'enfance de Philippe. Sauf la jeunesse, Nicolaye pourra te faire illusion; il est pétri d'une grâce stupide qui t'invitera à le battre de temps à autre. Pour le droschki, c'est une petite voiture à quatre roues, basse comme un tabouret, mais très-propre à la digestion par la roideur de ses ressorts. Ah! une fois que tu auras goûté de la vélocité de ce traînage, tu mépriseras la citadine. Et le ramage du cocher : Padi, padi, padi , dourak 1. Alors tu lui diras : tiche, stoï; na prava, ?ia lieva^, etc.. Je me réserve de t'apprendre le reste de vive voix; car en russe, je suis fort comme un Turc. Seulement , je n'ai pas encore pu apprendre à dire bonjour; mais ça viendra, quand j'aurai dit bonsoir. »

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