‹ Joseph, Carle et Horace VernetChapitre 33 sur 42 · Doucement, arrête; à droite, à gauche · texte numérisé non relu

Doucement, arrête; à droite, à gauche

« 20 avril 1843.

« L'empereur vient de me combler. Tu sais que, pour sa fête, je lui avais donné un petit Napoléon à cheval, pour lequel il m'avait envoyé le traîneau. Figure-loi que le jour de Pâques on m'a appelé à l'exposition des présents que Sa Majesté fait à cette époque , et que j'ai trouvé là la copie de ce même tableau sur un magnifique vase de trois pieds de haut, forme Médicis, imitation de Sèvres, et, sur l'autre face , dans un cartel orné des armes de Sa Majesté : « A M. Horace Vernet, en témoignage d'estime pour son « admirable talent.» Tu juges de l'effet qu'a dû produire sur moi un hommage si délicat et si flatteur. Ce sont de ces présents qui ne se font qu'à des souverains. J'étais confus. Je suis allé tout de suite chez le prince Wolkonsky, le prier d'être mon interprète auprès de l'empereur et de lui témoigner toute ma reconnaissance. Il m'a dit de me trouver le soir au Palais pour assister à la cérémonie de l'église, que ce serait la meilleure manière de montrer à l'empereur combien j'appréciais la haute distinction qu'il daignait m'accorder. Ceci était encore une faveur, car l'ambassadeur d'Autriche et- moi étions les seuls étrangers présents. Cette cérémonie est une des plus curieuses que j'aie vues. Il ne s'y trouve que les personnes attachées à la cour et une députation de tous les officiers de la garde, ce qui cependant forme un tout de deux à trois mille personnes. A minuit, la famille impériale entre dans la chapelle. Après l'Évangile, chaque individu se présente devant l'empereur, qui vous dit : « Jésus-Christ est ressuscité! » On lui répond : « Oui, « il est ressuscité! » Et on l'embrasse sur les deux joues. L'impératrice donne sa main à baiser; tu juges combien de bave il y a à recevoir pour l'une , et combien il y en a à

essuyer pour les autres. Malgré tout, il y a quelque chose de singulier dans cet usage. Mais ce qui est le plus curieux, c'est qu'après la messe dite l'empereur embrasse la première personne qu'il rencontre. Ordinairement, il s'adresse à la sentinelle qu'il trouve à la porte. ïl y a quelques années, il s'adressa à un grenadier du régiment Préobragenski *, le baisa et lui dit : « Jésus-Christ est ressuscité! » Le soldat lui répondit : « Non! » — C'était un Juif. Depuis ce jour, tous les Juifs ont été mis dans la marine; il n'y en a plus un dans l'armée de terre. Voilà à quoi tient ici la destinée des hommes !

« A propos cle destinée des hommes, les femmes, en ce moment, mettent tout le monde administratif en l'air. Je t'ai parlé de l'établissement des enfants trouvés, composé de 25,000 individus pour Saint-Pétersbourg. Dans la section des nourrices, qui compte 3,000 individus (700 employés compris), un cas de mortalité s'est subitement présenté, le jeudi saint. Le comte Wielhorski en étant l'administrateur a été averti sur-le-champ, et nous y sommes allés tout de suite, moi comme curieux, tu penses bien. Voici le fait : sept nourrices ont été prises, dans l'espace d'une heure, par une légère affection de larynx, ^une grande pr'ostration de forces, des vomissemenls, de la lourdeur dans les paupières, une grande dilatation des pupilles, l'engourdissement des extrémités, puis l'étouffement et la mort. Tandis que les cinq premières exécutaient cette manœuvre, onze autres étaient à l'exercice, et, à minuit, le poste de l'infirmerie était au complet cle seize. L'empereur, qu'on avertit de tout, en fut instruit, et un de ses médecins arriva surle-champ. Il s'agissait de savoir ce que c'était qu'un acci-

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