‹ Joseph, Carle et Horace VernetChapitre 34 sur 42 · C'est-à-dire le régiment de la Transfiguration · texte numérisé non relu

C'est-à-dire le régiment de la Transfiguration

dent aussi effrayant. Les médecins, les premiers, ont commencé à perdre la tête et à se disputer sur le caractère de la maladie. Chacun prit une malade, la traita à sa façon, et toutes moururent; là-dessus, ils sont tombés d'accord. Le lendemain, au petit jour, vingt médecins se trouvèrent rassemblés. Us firent de beaux discours pour soutenir que c'était une maladie inconnue. Pendant cela, deux autres nourrices mouraient couvertes de sinapismes, ou l'émétique dans le ventre. Seul, un jeune médecin polonais disait dans son coin : « Ces femmes sont empoisonnées par un végétal nar- « cotique! » J'étais de son bord : le nez pincé, la tête lourde, la pupille dilatée, l'abdomen dans son état normal en disaient assez. Impossible de se faire entendre au milieu des personnalités qui se débitaient. On fit cependant un procès -verbal qui déclarait que tous les moyens connus avaient été employés contre la maladie, mais que la maladie était inconnue. L'empereur, furieux, ordonna l'ouverture mmédiate des cadavres, et voulut que la science donnât une solution. Alors on fit l'autopsie : on trouva les poumons, le foie, le cœur désorganisés, il y avait inflammation du larynx, etc. Il fallut en revenir au poison, mais pour changer -on l'a supposé animal.

« Voilà où en sont ici les savants. En pareille circonstance, chez nous, toute la Faculté serait restée là à observer, à questionner les malades, à écouter pour ainsi dire les avis de la nature; mais ici, rien qu'une dispute d'amourspropres. Pourvu que les lits soient alignés et que l'hôpital soit beau, les malades sont faits pour y mourir comme les criminels pour la guillotine. Figure-toi que c'était à peine si on regardait les organes de ces pauvres cadavres qu'on ouvrait; on n'a pas seulement pensé à analyser les matières et le sang, qui présentaient cependant des caractères parti-

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culiers par leur noirceur d'une part , et leur décomposition de l'autre. Maintenant, on va écrire des volumes; je ne les lirai pas, comme bien tu penses; je me contente d'avoir suivi cette petite clinique, qui m'a donné occa'sion de bien voir dans ses plus petits détails un hôpital intéressant, et j'ai appris qu'en 38 jours il y avait eu , à la blanchisseuse, 33,000 couches, sans compter les langes, les bonnets, etc.. Je désirerais que tu visses une maison semblable; tu ne voudrais plus en sortir; c'est d'un luxe, d'une coquetterie et d'une propreté admirables; toutes les nourrices sont en uniformes galonnés, les rideaux sont de gaze, les cuisines plus simples, et la nourriture grossière. Yoilà, ma chère amie, ce que c'est que l'hospice des enfants trouvés, dans la section. du bas âge.

« Je me suis laissé aller à te parler de choses qui te sont indifférentes, tandis que j'aurais pu te faire des reproches de ne me rien dire du Salon. Est-ce que tu craindrais de m'avertir que je n'y joue pas un beau rôle? Madame, je ne vous ai pas donné le droit de me croire incapable d'entendre la critique. S'il en est autrement, passe-moi donc ta menotte sous le menton, et dis-moi, avec une petite plume flûtée : « Mon petit mari, vous êtes un fameux homme! » Quant à ce que je fais ici, je ne m'en dédis pas, ce sera bon ; mais je suis plus long que je ne le pensais.

« Nous n'avons plus de neige; les traîneaux sont sous la remise; mais, pour cela, nous n'en avons pas moins une fameuse gelée de 8 degrés; la Néva ne débâclera pas avant les premiers jours de mai.

« Adieu, chère amie. »

« Pétérsbourg, 3 mai 1843.

« Nous avons chômé la fête du roi. Tout s'est borné à une petite messe chantée par quatre dominicains. Personne n'y est venu, sauf quelques Français. Véritablement, il est honteux d'être représenté de la sorte dans un pays comme celui-ci; mon orgueil nalional en était humilié. Aujourd'hui, j'arrive de la même église, où j'ai assisté aux 'obsèques du comte Salahoë. Pour un simple seigneur, la pompe était imposante, la musique magnifique, tandis que, pour la fête d'un roi, on n'a fait aucuns frais, pas même un dîner entre compatriotes, car j'ai dîné seul à l'ambassade. Il y a sans doute là-dessous des raisons que je ne puis juger, mais, chaque jour, j'ai la preuve que c'est de notre part qu'il y a mauvaise volonté , et surtout bêtise dans la façon d'agir.

a Quant aux critiques dont tu me parles, lu sais le cas que j'en fais. Dans la circonstance actuelle, je ne vois aucune attaque contre l'art. Que m'importe le choix du sujet? que M. *** ou une gourgandine tombe sur son immoralité, je me trouve en assez bonne société parmi les gens qui, avant moi, en ont traité de bien plus libidineux. Je ne te ferai pas ici la nomenclature de tout ce que la Bible a fourni d'occasions aux peintres de représenter des scènes analogues sans offusquer la conscience timorée des folliculaires. Le but que je veux remplir est placé tout autre part qu'on ne semble le chercher. Il est fâcheux seulement pour l'avenir que je me propose de n'être encore compris que par un Schopin ou des gaillards de sa force. Mais le temps viendra où les gros bonnets, persuadés de la vérité de mes observations, me prêteront le secours de leur talent. Alors, j'aurai raison; en attendant, je regarde en riant

ET HORACE VERNE T

ce qui se passe , et vais tout droit mon bonhomme de chemin.

« Adieu pour aujourd'hui. »

« Pétersbourg , 8 mai 1843.

« Rubini chante, j'ai une bonne place dans une loge, et de grands yeux bleus me regarderaient peut-être avec intérêt, ô Ecclésiaste! Mais sois sans inquiétude; j'ai bientôt cinquante-quatre ans : c'est la Russie des passions. J'aime bien mieux la part que je me fais de rester ce soir seul dans ma chambre, à t'écrire.

«Je ne puis partir aussitôt que je le désirais. Mon tableau semble reculer à mesure que j'y travaille. J'ai dû y faire des changements, et les têtes surtout me donnent beaucoup de peine. Tu penses que, ne devant laisser après mon départ qu'un seul ouvrage important, je dois mettre le fil en quatre, d'autant plus que ma position exceptionnelle me met dans l'obligation de faire de mon mieux. Mais ce retard ne peut être que d'une quinzaine de jours; ainsi, quinze jours de plus sur trois cents et tant ne font pas une grande différence. J'arrêterai le battement de mon cœur, si je le puis; fais comme moi, et, lorsque nous nous rejoindrons, ce sera la même chose que si j'étais arrivé à jour fixe. Seulement, nous mourrons deux semaines plus tôt. Yoilà un compte fait.

« Il paraît que l'immoralité de mon sujet de Thamar fait l'objet des critiques. J'en ris, et ça me donne de l'orgueil. Quand chacun dévore les Mystères de Paris , que puis-je penser d'une semblable pudibonderie? Voici ce dont je suis persuadé: depuis plusieurs années, les artistes d'une certaine réputation n'exposent plus; on leur conserve rancune; on ne veut pas les dégoûter d'y revenir en attaquant le ta-

JOSEPH, C'A RLE

lent. On se rue donc sur le sujet; on épanche sa bile. Moi, Horace Verne t, je suis heureux d'avoir osé présenter ma poitrine, en remplissant un devoir et en payant une dette de reconnaissance au public, devant lequel on n'ose pas encore attaquer ma peinture. Tant que ce même public voudra de moi, je serai sur la brèche. Quand je serai vieux, pourquoi me respecterait-il moins qu'un Invalide? Seulement, ce sera à moi de juger si je dois ou non sortir de l'hôtel; mais, tant que je pourrai me tenir ferme dans la foule, j'y marcherai.

« Tu vas dire que je fais le rodomont, et d'autres le diraient sans doute, s'ils lisaient cette lettre. Cependant à qui confierais-je tout ce qui me passe par la tète et dans le cœur, si ce n'est à toi? Je te permets de rire, mais à toi seule; garde ceci, d'autant plus que je serais désolé d'avoir l'air de faire la critique d'Ingres et de notre gendre, qui ont sans doute aussi de bonnes raisons pour penser autrement. Je respecte leur conviction : fais ce que dois, advienne que pourra!

« Tu me demandes où j'en suis comme peinture; voici ce qu'il en est : d'ici à dix ou douze jours, j'aurai terminé mon grand portrait; je retoucherai un Saint Antoine qu'a fait pour son pays une vieille dame polonaise; je terminerai, en'quelques heures, le petit tableau syrien que j'ai commencé cet hiver; puis , en huit jours, je veux faire un portrait de l'empereur, qui ne lui sera montré qu'après mon départ et que j'exécuterai en secret. Ce sera le remercîment du vase. J'emporte en France plusieurs tableaux à faire d'après les esquisses approuvées, et l'étude de madame la comtessse de Woronzof, qui viendra elle-même, au mois d'août, à Paris.

{< Je vais donc quitter bientôt la Russie, où je suis resté

longtemps, sans faire grand'chose comme travailleur, mais où j'ai fait (peut-être un peu tardivement) l'expérience de mes propres forces, puisque là, pour la première fois de ma vie, j'ai vécu sans tuteur, ou, pour mieux dire, sans être sous l'influence de l'opinion des autres et sans leur secours. Les voyages forment la jeunesse et ne déforment pas la vieillesse, heureusement, car je ne crois pas revenir plus mauvais qu'avant mon départ. Je me suis fait de véritables amis dans la classe la plus grave du pays, et j'emporterai leur estime, j'en suis certain. Ma gaieté naturelle ne m'a pas empêché de me créer une petite réputation de gravité que je dois aux soins que j'ai mis à suivre plusieurs observations que j'ai pu faire sur le pays. Tu vas me dire que ce ne sont pas là mes affaires; mais, chère amie, il fallait bien employer le temps que j'ai dû passer à tâtons.

« Dis à Louise que je me suis lié avec Listz, qui a le plus vif désir de lui être présenté.

« Si vous avez du beau temps, nous sommes encore ici avec la neige et plusieurs degrés de froid, la nuit. Comme d'ordinaire après le carême, la mortalité est énorme; les hôpitaux regorgent de malades, et le médecin les expédie pour faire place aux autres.

« Adieu. »

« 18 mai 1843.

« Jour de Dieu! quelle tartine à propos de mes chevaux ! Je suis heureux, chère Louise, de t'avoir fourni l'occasion de suivre, de développer une idée, et de faire usage de cette belle éducation reçue chez madame Gampan. Tes phrases arrondies distillent. la raison la plus économique, quelquefois le sarcasme, la plaisanterie la plus piquante, et toujours le bon sens. Nous voilà donc d'accord; mais,

ô malédiction! il te faudra recevoir en riant le groupe septentrional. Je ne te permets qu'une seule chose : ce sera de dire auTartare toutes les invectives qui te passeront par la tète; tu pourras même le battre comme plâtre. îl ne comprendra rien, d'une part, et, de l'autre, il se croira dans son pays. D'ailleurs, tes coups tomberont sur son touloupe (ce qui veut dire en français peau de mouton), et, malgré tes fureurs , tu ne lui feras pas grand mal.

«J'avais bien pensé à faire présent a mon cocher de toute la pacotille; mais réduire un cheval impérial à la triste condition d'isvoçhtchik 1 à 25 kopecks 2 la course! Non, non, jamais. J'aime mieux porter le tout à Paris, pour le vendre. J'emmène en France le plus bel équipage qu'on puisse trouver en Russie; j'embête une bête aussi bête que moi de mes bêtes. Reste le cocher. Si nous en sommes embarrassés, nous le mangerons; il est jeune, et personne ne viendra le réclamer, vu que sa mère est dans le fond de la ïartarie, sur la frontière de Chine, et que la petite poste n'y arrive que rarement. Du reste, le malheureux sera condamné au mutisme pendant longtemps, car il ne sait pas un mot de français, et, malgré ma facilité bien connue pour les langues étrangères, je n'ai pu apprendre un mot de russe. Philippe, qui parle si bien par signes, me servira d'interprète.

« Je ne voulais te dire qu'un mot sur ma cavalerie. Un peu de sérieux, morbleu !

« Je travaille comme un cheval (pardon de la comparaison qui vient sans doute encore te fendre le cœur). Mon tableau va bien, mais je me donne du mal. La faveur de

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