‹ Joseph, Carle et Horace VernetChapitre 35 sur 42 · Cheval de fiacre · texte numérisé non relu

Cheval de fiacre

2. Centième partie du rouble ; cette petite pièce de monnaie vaut environ 4 centimes.

l'empereur me crée des ennemis jusque dans sa famille. Il me faut donc faire mieux que je n'ai jamais fait, et rien ne me coûte pour y arriver.

« La Néva charrie. Nous sommes sous la neige. Pour me consoler, chacun dit que ça ne s'est jamais vu. Quant à moi, je voudrais ne pas le voir. Du reste, je me porte comme un charme. Tu connais mon énergie; j'en ai plus que jamais. Je ne sais quand l'âge se fera sentir. Jusqu'à présent, il en est de mes cinquante-quatre ans comme si les autres les comptaient pour moi!

« Le bal d'hier était magnifique. Il n'y a qu'ici que l'on puisse étaler tant de richesses; à la lettre, on faisait litière de diamants. Les hommes et les femmes en étaient couverts. Soit en dansant, soit en se frottant dans la foule, les parures se brisaient, et, à chaque pas, on marchait sur les perles et les rubis. Il faut avoir vu ça, pour le croire; mais, ce qui était plus admirable que tout, c'était la famille impériale. Rien n'était si beau que ces princes et princesses, brillants de jeunesse et de joie , dépassant de la tête tous ceux qui les entouraient et les écrasant par l'éclat cle leur beauté individuelle. Non , rien n'est comparable à cette famille. Sauf l'impératrice, qui est un peu maigre, le reste a un air de santé et de prospérité qui ajoute à la splendeur de leur rang. Quant à moi, pour ce qui est cle l'extérieur, je suis sous le charme comme si j'étais un courtisan, et Dieu sait que ce n'est pas là mon faible.

« Je me défends contre le besoin que j'éprouve de commencer l'article des tendresses. Si je vous disais à tous combien je vous aime et pourquoi je vous aime, ma feuille de papier serait aussi longue que d'ici à Paris. Je me confie, pour vous le faire sentir, au fluide magnétique. Nous nous touchons, sans nous voir et sans nous sentir. Nous nous

comprenons à chaque minute, et malgré la distance. Cependant, je ne me contente pas de ces jouissances à la Cagliostro. Ce sont de bons baisers en nature que je veux vous donner, et bientôt je vous les porterai. »

« 30 mai 1843.

« Voici sans doute la dernière lettre sérieuse que je t'écrirai ; ce sera le résumé de ma campagne. Dès mon arrivée ici, j'ai été pris par les manœuvres, puis par le voyage en France, par la tournée dans le midi de la Russie, etc. J'avais donné assez de temps aux devoirs ainsi qu'à la curiosité ! Je me suis mis en demeure de commencer mes travaux. L'empereur est tombé malade, l'impératrice a été souffrante. Bref un mois s'est passé sans pouvoir rien entamer; puis, la nuit est venue, et j'ai perdu mon temps pendant plus de six mois. Depuis trois mois seulement il m'est possible de peindre. Voilà près d'une année perdue : c'est un malheur, mais il faut songer à le réparer. Je fais de mon mieux : je reste à mon atelier douze et quatorze heures.

« Je ne te parle pas de la partie morale : ce n'est pas mon métier de courir après les mœurs qui ne se peignent pas. Je suis loin d'être un économiste , un statisticien, et cependant, voilà de quoi je me serai le plus occupé. Vois ce que c'est que le désœuvrement ; pour moi , c'est peindre à l'eau claire, mais enfin c'est encore de la peinture. Le Poussin n'aurait pas été si grand , s'il n'avait pas connu l'homme et le fond de son âme. Tout ce que j'ai pu apprendre n'est donc peut-être pas perdu. Je considère mon séjour ici comme un événement fâcheux, indépendant des prévisions humaines, comme un duel qui vous tombe, là où vous cherchiez autre chose. Enfin, le vin était tiré , il a

ET HORACE VERNE T

fallu le boire. Je l'ai bu ; j'en suis gris; mais, comme dans l'ivresse, plus tard je ne me souviendrai que de mes rêves sans penser à ce qu'ils m'auront coûté; car, chère amie, tout ce brouhaha de gloriole est bien triste sans affections, et comment en trouver à l'âge où elles ne sont bonnes qu'en raison de leur vieillesse? Je le sais maintenant, il vient un temps où, lorsque le corps se transporle, le cœur reste où il se trouve bien, et le mien ne vous a pas quittés.

« Je n'ai rien à te dire sur ce qui se passe ici. La famille impériale est à Tsarskoë-Selo. Tout le monde a quitté la ville. Il n'y a pas encore une feuille aux arbres, et, depuis deux jours seulement, la Neva ne charrie plus. Oh ! combien je regrette de ne pas être ours ! voilà des êtres qui connaissent le pays et la manière de s'en servir : ils dorment six mois en suçant leur patte, et vivent six autres sans arrêter. Mais nous, race humaine, que venons-nous faire ici? Non, non, mille fois non, jamais la civilisation ne pourra s'établir dans ce vilain coin de la terre; c'est tout au plus si elle pourra faire semblant d'y être pendant quelque temps.

« Je termine ma lettre, chère amie. Je l'avais commencée pour te parler sérieusement, pédantesquement , et voilà qu'elle n'est remplie que de bavardages; du moins je le crains, car tu sais que je ne relis jamais ce que j'écris, et je ne me rappelle plus par où j'ai commencé. N'importe, je suis certain du fond ; trouve-le, si tu peux. »

« 12 juin 1843.

(( Je travaille comme un cheval, et je ne puis arracher la queue de mon tableau. Je me suis lancé dans les changements, je me suis embrouillé. J'ai des instants de désespoir. La maladie du pays me prend avec une telle violence, que, dans certains moments, j'ai envie de tout planter là et de

partir. Je sens que je suis bien vieux ; les distractions ne peuvent plus m'étourdir sur les affections dont mon cœur a besoin. Les honneurs dont je suis comblé ici, les bontés de l'empereur, je dirai même son amitié , ne sont pas une compensation à mes regrets d'être encore retenu. Chaque jour qui s'écoule me semble être anticipé sur ce qu'il me reste de temps à vivre, et perdu à jamais. C'est l'amourpropre de laisser en Russie une bonne chose qui ne me permet pas de secouer le collier de misère. J'ai contre moi tous les peintres, je ne crains pas leur peinture ; mes armes sont de meilleure trempe que les leurs, mais je ne veux leur laisser que le moins de place possible pour me mordre.

« Tout le monde est parti pour la campagne , la famille impériale étant elle-même à Péterhof. Je suis donc retombé dans cette solitude qui, il y a six mois, m'avait tellement noirci les idées. Maintenant, ce ne sont plus les nuits perpétuelles qui me désolent, ce sont ces jours sans fin que la faiblesse de la machine humaine ne permet pas d'employer. L'excès d'un travail de quatorze à quinze heures est peut-être cause de l'embrouillamini de mon tableau. Je «'ai pas le courage de me reposer. Chaque matin, quand j'arrive à mon atelier, j'ai l'espoir de raccommoder ce que j'ai fait la veille, et les semaines s'écoulent.

« Je n'aspire plus qu'à un seul bonheur, celui de me retrouver dans mes vieilles habitudes, avec de vieux amis, dans une vieille veste, donnant un soufflet à un vieux verre de vin , avec notre vieux cousin 1 et nos vieux petits-enfants, qui doivent avoir de la barbe depuis le temps que je

1. M. Huguet, actuellement trésorier de l'École des arts et métiers. Profitons de l'occasion qui nous est offerte pour remercier M. Huguet dés précieux renseignements qu'il a bien voulu nous fournir.

ne les ai vus. Quant à Louise et à son mari, ils ne portent encore que la canne ; plus tard, nous leur laisserons nos béquilles. »

« 23 juin 1843.

« Chère Louise, que le temps me semble long maintenant! J'ai beau me raisonner, je sens que j'ai dépensé tout mon courage, ou qu'il est déjà à bord du bateau à m'attendre. Oui, c'est là que je le retrouverai ; une fois embarqué, il me semblera voir le clocher de mon village.

« Mon tableau ést pour ainsi dire fini; il s'est assez raccommodé, mais j'ai eu du mal. Quand je commence à faire des changements, je m'embarbouille et je ne sais plus comment en sortir. Voilà ce qui m'est arrivé. Un bon conseil m'aurait sans doute arrêté; mais de qui le recevoir ici? N'importe; ce qui est fait est fait. Je suis libre; je puis secouer mes plumes; je quitte ma cage pour sauter sur une branche où je pourrai gazouiller à mon aise avec ma bonne perruche qui m'y attend, et que maintenant je ne veux pas plus quitter que si j'étais empaillé.

« J'avais déjà lu avec un vif intérêt les détails de la prise delà Smalah. Oui, oui, voilà un tableau à faire; mais* pour représenter un tel fait d'armes, il faudrait l'avoir vu, car ça devait avoir un caractère tout particulier. Cependant, avec un bon récit, on pourrait s'en tirer.

« Adieu! »

« 25 juin 1843.

« Il y a deux jours que je t'écrivais, et me voici encore la plume à la main ; mais je n'y tiens plus, chère amie; un passage de ta lettre me tourmente; celui où tu me parles de la santé de Louise. Elle-même semble vouloir me prévenir contre une impression fâcheuse que je devrais éprouver

en la revoyant; et toi, depuis quelques mois, tu arrives doucement à me dire : « Quand je la considère, mes yeux « se remplissent de larmes. » Je rapproche toutes vos paroles, et il en résulte pour moi une vive inquiétude. Me cachez-vous quelque chose, ou n'est-ce qu'une petite coquetterie afin de me préparer à un fait qui n'a d'autre importance qu'un peu plus ou moins de beauté? Dans ce dernier cas, je ne vous le pardonnerais ni à l'une ni à l'autre. Il faut donc craindre. Ah! Louise, comment ne juges-tu pas de mon cœur par le tien? Si notre chère fille est frappée d'une maladie quelconque, pourquoi me le cacher? Son âge, son bon tempérament ne sont-ils pas des gages de guérison? Je me perds en conjectures. Pourquoi des larmes parce que notre fille a perdu de sa beauté? Est-ce un si grand malheur, pour qu'il soit nécessaire de prévenir un petit désappointement par les tortures d'une vague inquiétude, d'autant plus affreuse que. ne reposant sur rien de précis, la pensée ne peut s'arrêter sur une idée consolante? et je suis à huit cents lieues!... Tiens, chère amie, j'aime mieux t'en vouloir, t'accabler de reproches. Je viens de relire vos lettres, surtout celle de Delaroche : il ne me dit rien qui ait l'air de se rapporter a mes appréhensions. Je ne suis peut-être qu'une bête qui aura mal compris la chose, mais la pauvre bête n'en souffre pas moins. En décrivant tout ceci, je te fais peut-être de la peine. Pardonne-le-moi. Dans un bon ménage, tout doit être commun : tu pleures à Paris; mes yeux se remplissent de larmes à Pétersbourg. Quinze jours après, elles couleront peut-être de joie. Oh! oui, de joie; car, au bout du compte, ne rien savoir de positif n'est pas une raison pour désespérer de tout. Allons, du courage! mais, chère amie, ne me laisse pas m'embarquer sans m' écrire ce que je dois

craindre ou espérer... Ta lettre m'apportera du calme, je l'espère, car j'y chercherai la vérité. Toi qui la sais, si elle est conforme aux vœux de mon cœur, regarde tout ce que je dis ici comme non avenu, et comme l'aberration d'une imagination frappée. »

« 30 juin 1843.

« J'arrive des manœuvres, où je viens de passer trois jours. J'avais besoin de repos et surlout de distraction. J'arrive moins tourmenté; L'empereur, auquel je dis tout, a bien compris mes inquiétudes; mais il m'a fait de si bons raisonnements avec tant d'affection, qu'au bout du compte je ne vois pas pourquoi je chercherais plus loin que ce que tu me dis. Heureusement, dans quinze jours, je serai en route. Ouf!

« J'ai cinquante-quatre ans aujourd'hui, chère amie; ça commence à sonner mal à l'oreille. Cependant, je n'en suis pas plus infirme aujourd'hui qu'hier. Loin de là; je voudrais être plus- vieux de quelques jours, pour avoir enfin terminé cette longue séparation.

« Je te quitte, chère amie, pour aller à mon atelier. Je n'ai plus à faire que quelques retouches, et mon tableau sera fini. Ce petit repos m'a fait voir que j'ai moins à y piocher que je ne le pensais. C'est tout simple; j'étais tellement fatigué, que je ne jugeais plus.

« Adieu. Je commence mes emballages... Pourvu que je vous trouve tous en bonne santé!... Tiens, chère amie, malgré tous mes raisonnements, je ne suis pas tranquille. »

« 3 juillet 1843.

« Me revoilà encore à ma table, écrivant, chère amie. Je jouis de la pensée que bientôt je n'aurai plus besoin de

plume ni d'encre. Ah! depuis plus d'une année, la poste m'a-t-elle occupé! Je n'aurais pas l'assurance d'un bonheur intérieur, qui est le vrai, que je me réjouirais encore de n'avoir plus à penser à ma correspondance. Cependant, c'est le soutien du voyageur. Que serais-je devenu sans tes bonnes lettres? Ce qu'il y a de plus simple, c'est de rester avec les siens. Aussi, je ne vous quitte plus, je serai peutêtre pour vous comme ces mouches qui vous poursuivent ; vous voudriez me chasser que je m'entêterais à me promener sur le bout de votre nez. Je vous serai insupportable; tant pis! je veux me rattraper de tous mes ennuis. L'incertitude où m'a plongé ta dernière lettre me corrigerait pour toujours de me mettre dans la position de ne pouvoir juger, tout de suite et par moi-même, de la santé de ceux que j'aime si bien* Non, non, je ne veux plus être à la merci d'une phrase plus ou moins ambiguë; ç& fait trop de mal. La raison vient après, j'en ai la preuve^ mais la première émotion est si pénible! n'en parlons plus. Dans douze jours, chaque minute me rapprochera du poulailler. Quoique je ne sois plus qu'un pauvre coq, faute de mieux, j'y chanterai tout comme un autre. Je ne veux plus quitter ma veste, ni me laver les mains; la couleur n'est pas malpropre. Je veux peindre; et après, vous considérër tous, vdus bien regarder, et, quand tu me couperas la parole; j'aurai au moins ld plaisir dé vous dévorer des yeux. Allons, voilà ma lètequi se monte;, et mds douze jours vont me sembler plus longs. Halte-là!...

« Pour la dernière fois, j'ai encdre quelque chose de caractéristique à te cdnter sur le pays. Le jour de la Pentecôte, dans la plus grande partie de la vieille Russie, il est d'usage que les gens de la classe marchande mènent leur* filles dans uh lieu public pour les montrer, afin qu'il se

ET HORACE VERNE T

présente des maris. A Saint-Pétersbourg, la chose ne se fait plus que pour la forme, c'est-à-dire comme nous allons à Longchamps; ce n'en est pas moins très-curieux. Il y a une foule énorme qui se porte au Jardin d'été; on fait de la musique, et toutes les femmes et filles de marchands viennent y étaler tout ce qu'elles possèdent de richesses. »

« Ce 12.

(( Chère amie, je continue cette lettre pour te dire seulement que je pars et que je serai à Paris presque en même temps qu'elle... Je ne vous embrasse même pas... Ah! quel bonheur!.,,

« Horace Yernet. »

JOSEPH, CAR LE

La Smâlah. — Phénicien David et la Passion de Notre- Seigneur Enfantin. — Voyage au Maroc. — Gibraltar. — Cadix. — Jugement paradoxal sur Murillo. — La critique et les critiques. — Tanger. — Les Français en Algérie. — La parenté d'un homme célèbre, — Mort de madame Paul Delaroclie. — Bataille d'Isïy,

La longue absence d'Horace Vernet. ne l'avait pas fait oublier. Il semble parfois qu'il y ait avantage pour les hommes célèbres à s'exiler au plus fort de leurs succès. L'admiration est un sentiment de courte durée, et elle expose ceux qui en sont l'objet à de promptes et cruelles revanches. Il est donc habile de savoir se soustraire aux éloges qu'on a mérités, afin de se les faire pardonner et de pouvoir en recueillir de nouveaux.

Aussitôt après son retour, Horace fut chargé de décorer deux salles du palais de Versailles. Cette commande se composait de treize tableaux qui devaient être commencés sur-le-champ et terminés dans un bref délai.

De tous les travaux que Vernet exécuta pendant cette période de sa vie, le plus important sans contredit est h Prise de la Smâlah. Notre artiste, on se le rappelle1, avait tout de suite vu dans ce glorieux fait d'armes un sujet propre à mettre en relief les diverses qualités de son talent.

X Voir la lettre qu'il écrivait de Russie, p. 27ô,

Il serait inutile de donner ici la description d'un tableau que tout le monde connaît. Nous nous bornerons donc à relever une critique qui a été souvent faite et qui nous paraît dénuée de fondement. On a dit qu'Horace Vernet avait eu tort de ne point ramener à l'unité cette vaste composition, en portant l'intérêt sur un point central auquel se seraient rattachés les différents épisodes du combat. Ce reproche semble juste quand on regarde la gravure ou une copie réduite du tableau, parce qu'alors l'œil embrasse à la fois l'ensemble de la scène; mais, si l'on se transporte devant l'original, on comprendra que l'auteur ne se trouvait pas dans les conditions habituelles de son art , et qu'il a obéi à des exigences d'une nature particulière. Cette toile aux proportions gigantesques serait bien vide, si elle n'était divisée en trois ou quatre parties, que l'on peut admirer tour à tour. C'est une sorte de panorama qui se déroule devant nous à mesure que nous avançons, et il faudrait prendre une trop grande reculée pour en embrasser tous les détails dans un même coup d'œil. Horace Vernet s'est sans doute rendu compte de ce qu'il faisait, et il a eu raison de transgresser des règles dont l'application, excellente en général, eût été une faute en pareil cas.

On a raconté que l'artiste avait légèrement pâli, lorsqu'il s'était trouvé pour la première fois devant cette immense toile blanche. En tout cas, son émotion ne dura qu'une minute, et aussitôt il se mit bravement à l'œuvre.

Il avait une singulière manière de travailler; jamais il ne se servait d'une esquisse préparatoire : tous ses tableaux de nos batailles algériennes sont faits d'après un dessin qu'il mettait au carreau. Cette opération terminée, il peignait au premier coup, sans se servir de dessous comme la plupart des peintres. Convaincu que l'on doit attaquer le

taureau par les cornes, il commençait souvent une composition par le milieu ou par un coin, puis il allait toujours en suivant son pinceau jusqu'à ce que sa toile se trouvât couverte.

La Smalah fut terminée avec une promptitude incroyable. Le ciel, qui est si vaste, a été peint en un seul jour par le maître et par huit de ses élèves : on étalait le bleu avec des sabres. Les petits nuages blancs qui rompent un peu la monotonie de cet océan d'azur ont été ajoutés après coup. Horace Vernet avait du reste l'habitude de peindre ses ciels avec cette rapidité , afin de leur donner plus de fondu. Il avait vu Géricault procéder de la sorte pour son Naufrage de la Méduse , et cet exemple était de nature à l'encourager.

A peine Horace Vernet avait-il terminé laSmâlah, que la bataille d'Isly vint à point lui fournir un superbe pendant. Il partit au mois de mars 4 845 pour l'Algérie. Il voulait se pénétrer de la couleur locale, et visiter le champ de bataille tout fumant encore du sang qui venait d'y être versé. Les lettres qu'il écrivit à sa femme permettent de le suivre durant ce voyage.

« Lyon, 20 mars 1845.

« Rien n'est changé, chère amie, dans mon étoile. Nous sommes arrivés à Lyon comme des amours.

« Au débotté , les lettres d'invitation nous sont tombées comme la grêle. Nous avons dîné chez Sainte-Aldegonde, qui commande ici. Ce qui m'a le plus amusé, c'est d'être allé, le soir, entendre la musique de Phénicien David dans la loge du très-révérend père Enfantin, qui m'a fait des mamours comme si je devais, un jour, lui servir la messe. J'ai soutenu avec fermeté la puissance de son regard , vu

qu'il m'a fait l'effet de celui d'un gros perroquet. Du reste, il porte des gants jaunes, et met de gros pieds dans de petits souliers, car il se plaignait de ses oignons. Voilà tout ce que je peux te dire sur les souffrances de la Passion de Notre-Seigneur Enfantin , qui n'a plus d'autres rapports avec son nom que la frisure de ses longs cheveux.

a Adieu, ma bonne et chère femme. Je serai demain à Marseille. »

« Marseille , 21 mars.

(( Toujours ma belle étoile en avant ! Le Lavoisier mouillait dans le port comme nous entrions en ville. Je l'ai pour moi tout seul, et, lundi matin, en route pour Oran. L'équinoxe, qui se fait sentir depuis quatre jours, semble se dépêcher pour nous laisser beau temps. Le baromètre remonte et le soleil brille. »

« Ce 22.

« Je n'ai pu continuer hier, ayant été dérangé par des visites. Ce matin, un temps ravissant : pas un souffle de vent, et la mer comme une glace. Il y a là-dessous une bienveillance particulière du Très-Haut, que je dois sans doute à tes prières.

« Adieu. Je t'embrasse en vieux mari. »

« Oran , 27 mars.

« Nous voilà mouillés à Mers-el-Kebir après soixantequatorze heures de route, et par un temps comme jamais je n'en ai vu à la mer.

« J'ai trouvé le général de La Riie revenant de la frontière, où tout est arrangé comme la France le désirait. Le pays est tranquille et les hommes voyagent seuls comme

dans la plaine de Gonesse. Tout le monde est enchanté. Nous partirons demain ou après pour lsly, où j'irai faire mes affaires. Ce sera le général Cavaignac qui se chargera de me piloter. Tu juges que je suis en bonnes mains.

a M. Lambinet est un vrai recrue, qui semble voir pour la première fois; il est heureux; il semble avoir tout ouvert pour respirer : sjs yeux, ses narines, sa bouche, tout semble pomper pour absorber ré qui l'entoure: c'est une véritable joie pour moi d'avoir contribué à procurer de si vives émotions à un jeune homme si susceptible d'enthousiasme; je luT crois du talent, et je pense que la petite promenade qu'il fait aura une bonne influence sur son avenir. »

« Oran , 28.

(( Je suis venu m'installer ici, car, pour terminer nos affaires, il fallait être sur les lieux.

« Le général Lamoricière vient d'arriver; je le quitte à la minute et. en un instant, mulets, chevaux, chasseurs, escorte, tout a été à ma disposition. Ainsi, demain matin, je me mets en route comme un pacha.

« Jusqu'à présent, je n'ai rien de bien intéressant à te dire sur ce que j'ai vu, si ce n'est que la ville d'Oran a encore perdu plus qu'Alger sous le rapport du pittoresque. Tout y est moderne.

a Adieu. »

« Tlemcen , 1er avril.

« Ce n'est pas un poisson que je t'envoie aujourd'hui, chère amie, mais une lettre qui te dira, pour vrai, que je me porte à merveille, que le soleil m'a déjà culotté comme une vieille pipe, et que tout va du reste sur des roulettes

ET HORACE VER NET

comme au temps de la Terre Promise. On m'a bien reçu partout, et j'ai parcouru un pays admirable. Nous sommes arrivés hier soir. Je n'ai point encore vu la ville, mais son aspect semble me promettre de belles émotions pittoresques ; car tout ici a un caractère particulier.

« Je pars demain pour Tsly, afin de tâcher de voir le champ de bataille, ce qui est encore une question. Tu penses que j'ai trop envie de t'embrasser, ainsi que nos petits-enfants, pour faire la moindre imprudence. D'ailleurs je le voudrais, que l'armée d'Afrique m'en empêcherait. L'amour-propre qui la domine lui ferait conserver son peintre, môme malgré lui, s'il avait la faiblesse de trouver la vie indifférente.

« Adieu, chère Louise; il y aura, le 15 du courant, trente-quatre ans que nous serons mariés. II nous faut doubler, n'est-ce pas? »

« G avril. A bord du Lavoisier.

« Je viens de terminer ma première course dans l'intérieur. J'ai rempli, autant que possible, ma mission avec prudence et je rapporte les documents nécessaires pour faire la bataille d'Isly avec toute la vérité que je tiens h mettre dans la représentation de nos faits de guerre. Je parle de prudence; ce n'est pas qu'il aurait pu y avoir un danger personnel à pousser mes investigations fort avant dans le Maroc, mais la moindre petite inconséquence pourrait amener une collision entre nous et les agents d'Abdel-Kader, que nous avions en avant et en arrière; chose qui aurait mis à l'aise la diplomatie de M. le général de la Rlie, qui n'est venu faire ici qu'une démonstration de comédie avec des limites impossibles à poser. Le fait est que, de toutes ces belles démonstrations, il n'en restera qu'une

tartine qu'on fera avaler à la Chambre des députés pour l'empêcher de parler, ayant la bouche pleine, et on aurait mis sur mon compte la rupture de la paix.

« De l'Alla-Magrinia, extrême avant-poste, nous sommes revenus vers la mer, à Djemmâu-el-Ghrazaouer, où j'avais donné rendez-vous à mon bateau pour hier matin, samedi. Nous y sommes arrivés vendredi soir, c'est-à-dire un jour plus tard que nous ne l'espérions. Bien m'en a pris, car j'ai évité un grand embarras, celui d'une réception mirobolante. L'arc de triomphe sous lequel je devais passer n'était encore qu'en planches, et la garnison n'était pas sous les armes. Je suis donc entré dans le camp comme un simple particulier, au grand désappointement du commandant supérieur. Mais hier, au moment de mon embarquement, je n'ai pu éviter les honneurs rendus par l'armée à son peintre; j'ai été forcé de passer devant la troupe au port d'armes et de recevoir quatre coups de canon auxquels le Lavoisier a répondu. Du reste, je t'envoie l'ordre du jour : s'il ne te flatte pas, il te fera rire ^

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