‹ Joseph, Carle et Horace VernetChapitre 36 sur 42 · ARMÉE D'AFRIQUE. — ORDRE SUPÉRIEUR · texte numérisé non relu

ARMÉE D'AFRIQUE. — ORDRE SUPÉRIEUR

M, Horace Vernet, notre grand peintre de batailles, arrive demain à Djemmâu-el-Ghrazaouer.

L'armée ne peut rester froide en présence de l'homme de génie qui a fait revivre, sous son pinceau magique, les fastes de notre gloire militaire. M. Horace Vernet recevra donc les honneurs de la guerre.

Toutes les troupes de la garnison prendront les armes et se formeront en bataille sur la place , en avant du pavillon ; elles porteront les armes et les tambours rappelleront. Les postes sortiront et porteront les armes.

Une compagnie de garde d'honneur lui sera fournie.

MM. les officiers de tous les corps se tiendront prêts à faire à M. Horace Vernet une visite de corps.

Des ordres seront donnés ultérieurement pour l'heure de la prise d'armes. Djemmâu-el-Ghrazaouer, le 4 avril 1845.

Le lieutenant-colonel, commandant supérieur, De Montagnac.

« Je ne te parle pas des chances heureuses de mon voyage ; elles sont telles que tu croirais que je veux te tromper en les embellissant. Nous avons eu cependant à supporter de terribles fatigues, si j'en juge par mes compagnons qui sont échinés; quant à moi, la lame de fleuret est toujours droite et ne se rouille pas.

« Comme il est probable que le voyage actuel est le dernier que j'entreprendrai, je tâche de pomper le plus possible et de ramasser les miettes, afin de n'avoir aucun regret par la suite et d'avoir dans mon sac tout le butin nécessaire pour achever le bout d'existence qui nous reste dans notre solitude de Versailles. Cette solitude augmentera tous lés jours; car, à nos âges, les jeunes se séparent de nous et les vieux disparaissent dans un grand trou, où chacun va se faire oublier. Tâchons cependant, chère amie, de vivre le plus longtemps possible, et songe qu'il te faut aller aux eaux, afin que, lorsque la terre nous manquera sous les pieds, nous fassions la culbute ensemble. »

« Gibraltar, ce S.

ce Nous sommes ici depuis hier. Sir Robert Wilson, le sauveur de notre ami Lavalette, est gouverneur. II m'a reçu en raison du passé. Ses chevaux sont à ma disposition pour voir le rocher, car ce n'est point autre chose; mais quelle importance n'a-t-il pas!... Hier, je ne l'ai vu que sous un sombre aspect; le temps était affreux. Aujourd'hui le soleil brille , comme pour se préparer à éclairer demain notre départ. Nous ferons route sur Cadix, d'où je t'écrirai.

« Adieu. »

« Cadix , 12 avril.

« Si la Méditerranée s'est montrée gracieuse à notre égard, l'Océan est un bien grossier personnage. Le coquin nous a fait une réception que je n'oublierai de ma vie. Figure-toi, chère amie, que nous nous étions embarqués le 9, au petit jour, par un bon temps et une bonne brise qui devait nous porter à Mogador; mais tout à coup le vent a sauté, est venu nous prendre debout, et nous voilà à bourlinguer dans le détroit par une brume épaisse, sans pouvoir reconnaître la terre à droite ni à gauche, entraînés par les courants, et battus par la mer, qui semblait prendre plaisir à venir sur le pont regarder ce que nous y faisions. Enfin, embêtés de la cachucha que nous dansions, au risque de nous casser le nez contre les rochers marocains, nous sommes venus relâcher ici pour attendre le beau temps. Je fais contre fortune bon cœur, et je jouis du nouveau pays que je vois.

« Cadix est une ville toute blanche, d'une propreté remarquable. Les maisons ont de grands balcons, peints en rouge, jaune et vert, sur lesquels se trouvent des figures noires, laissant voir, du visage, seulement de grands yeux qui regardent les étrangers avec curiosité. On peut croire qu'il ne serait pas difficile de les faire changer d'expression. Il y aurait danger, même pour les vieux cuirs comme moi, à regarder en l'air, si la quantité ne venait vous mettre à l'abri de toute séduction de ce genre. Le mauvais temps empêche ces belles Andalouses de se promener aujourd'hui. En attendant, je viens d'en voir quelques-unes au spectacle, d'où je sors. On jouait un mauvais mélodrame traduit du français. Tu juges que, n'y comprenant rien, je suis resté bien froid, lorsque, au contraire, tous les Espagnols se tor-

daient de joie. Mais, quand les danses ont commencé, les rôles ont changé. Rien de plus joli, de plus gracieux, de plus animé; j'étais dans le ravissement. Les Napolitains et les Romains ne sont que des paysans lourdauds auprès de ces gazelles bondissantes. Ah ! chère amie , pourquoi suisje si vieux? je n'y tiendrais pas; je bondirais comme elles et avec elles. Ne va pas t'alarmer : cinquante-six ans mettent de la glu sous les pieds, et je n'ai pu user pour ma jouissance personnelle à ce spectacle que de la faculté de fumer tout le temps dans ma loge. Ce haut degré de civilisation n'a peut-être pas peu contribué à me faire trouver les choses plus belles qu'elles ne le sont véritablement. N'importe; je n'en suis pas moins fou du boléro.))

« Ce 13.

« L'Andalousie a un vrai caractère ; les épiciers n'y dominent pas encore, heureusement pour les peintres. C'est ici que Murillo est mort. J'ai vu son dernier ouvrage, qui n'est pas son plus beau. Il a bien fait de se rompre les os en tombant de son échafaudage. Je ne connais pas l'histoire de ce grand artiste, mais à juger de sa vie privée par ses œuvres il ne devait pas avoir les goûts fort élevés. Le choix de la nature qu'il se plaisait à représenter m'en donne l'assurance ; car ici, en général, l'espèce est belle et élégante ; l'exception se trouve au coin des rues, et c'est là qu'il cherchait sans doute ses modèles; ils sont encore identiques aux pouilleux, aux galeux, aux teigneux dont fourmillent nos galeries. Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es en peinture. Ici, tout le monde est pauvre, mais, vu la similtitude des costumes, chacun se ressemble et a un air d'aisance que la chemise sale qu'on ne voit pas pourrait seule démentir. Quant aux femmes, je ne dis pas qu'elles aient dù ni qu'elles .puissent inspirer des têtes de

JOSEPH, C A RLE

vierges, comme on pourrait en trouver dans d'autres pays; elles sont trop brunes, leur regard est trop brillant pour cela ; mais elles ont tant de fermeté dans l'expression, une démarche si distinguée, une taille si souple, qu'il devait suffire de comprendre la nature dans ce qu'elle a d'élevé pour la traduire en peinture de manière à laisser dans la pensée du reg ardeur quelque chose de noble et de généreux. Tout ici respire la fierté ou se roule dans la vermine. Pourquoi Murillo a-t-il choisi le coin de la borne ?

« Dans le seul petit mot que j'aie reçu de toi, tu fulminais contre les journaux qui me travaillaient ferme, — disais-tu. Que m'importent leurs injures, s'ils ont tort? et, s'ils ont raison , qu'y a-t-il de mieux à faire que de baisser la tête? Quant à moi, je fais de mon mieux. Lorsque je quitte mon atelier pour me reposer, je le fais la conscience pure, comme la plus belle fille du monde qui n'a pu donner que ce qu'elle avait. J'ai le bonheur de n'être sur la route de personne, et les lauriers de Miltiade ne m'empêchent pas de dormir. Que les cris des rabaisseurs de réputation ne t'émeuvent donc pas ! laisse-les dire et ne troublons pas notre quiétude intérieure en faisant attention à ces braillards; ils me font l'effet de chiens qui cherchent à mordre les roues d'un cabriolet qui passe dans la rue.

« Adieu, chère amie. Après-demain, il y aura trentequatre ans que nous sommes mariés; dans seize, nous fêterons la cinquantaine! Serons-nous gentils!... »

« A bord du Lavoisicr, 17 avril 1845.

« Nous voici en route pour Alger, chère amie, après avoir fait tout ce que nous devions faire, sauf Mogador, que nous n'avons aperçu qu'à travers les brumes.

« Tanger est une assez vilaine ville, à peu près dans la

position d'Alger, mais cependant plus pittoresque. Mon premier soin a été de remplir la ^mission dont j'étais chargé. J'ai donc relevé les différents points du combat, et j'ai tous mes documents. Si tu vois le général Atthalin, dis-lui qu'il peut informer le roi que rien ne me manque pour commencer et terminer mes tableaux , mais que ça n'a pas été sans peine»

«Pour en revenir à Tanger, j'y ai passé deux jours et demi, — les plus intéressants peut-être de ma vie par leur originalité et la variété des épisodes» D'abord , nous avons été reçus à terre par M* Château, notre consul. Il nous a fait le meilleur accueil et nous a mis tout de suite au fait de la manière dont nous devions nous conduire avec les Marocains, qui sont excessivement soupçonneux. Je voulais voir manœuvrer les pièces de l'intérieur de la forteresse, qui devaient rendre le salut. Pour ce faire, il nous a fallu prendre toute sorte de précautions. Enfin , grâce à des juifs et à un bon pourboire, il y en a un qui nous a permis de passer la tête par-dessus sa terrasse pour regarder, au risque de recevoir pour sa complaisance une centaine de coups de bâton ; mais, pour de l'argent, que ne ferait un juif? Nous avions mis de sales paletots et de mauvaises casquettes, pour avoir bien l'air de méchants marchands de lorgnettes. Enfin , j'ai obtenu de voir ce qu'il m'importait de connaître»

« En sortant de notre bouge, je suis allé visiter une petite batterie à une demi-lieue de la ville sur le bord de la mer, d'où je prendrai mon point de vue, et nous sommes revenus sans encombre au consulat. Le commandant du bateau m'y attendait avec impatience. Une fois bien renseignés, nous avons repris nos uniformes, et nous nous sommes promenés ostensiblement partout, sans que personne nous fit d'avanies.

JOSEPH, GARLE

« Le pacha qui commande en chef est à Larache , et le sous-gouverneur était en course pour châtier des tribus voisines. Comme il m'importait cependant de voir les troupes, et surtout un camp , le consul lui a, sur-le-champ, expédié un courrier, pour lui demander de la part de voyageurs de distinction la faveur de lui être présentés. Dans ce pays, les chevaux n'ont pas des jambes, mais des ailes. Huit heures après, nous avions une réponse qui nous annonçait que le sous-gouverneur, ayant fini sa razzia, viendrait luimême, le lendemain, nous recevoir. Nous sommes donc restés à l'attendre , et nous avons passé noire temps à une noce juive qui nous a fort intéressés. Je n'ai jamais rien vu de plus beau que le type des femmes; elles sont plus fortes qu'à Alger, et bien plus jolies. Leur costume est magnifique. J'en ai fait un croquis, il t'en dira plus que toutes mes explications. D'ailleurs il me' tarde de te raconter ce que j'ai vu le lendemain.

« Le sous- gouverneur devait donc rentrer avec son armée. Nous sommes partis le matin de bonne heure, pour nous trouver comme par hasard sur son passage, ce qui nous a parfaitement réussi. Nous avons vu venir de loin, sur le sable, des fantassins et quelques cavaliers , suivis de troupeaux, de prisonniers et d'une arrière-garde. Nous nous sommes mis à courir, et nous sommes arrivés à temps pour voir entrer en ville ce cortège singulier.

« Ben-Abou est un homme superbe. Il était monté sur une mule blanche, et environné d'une vingtaine déjeunes pages de l'empereur, le fusil haut, la tète découverte, une longue tresse de cheveux leur pendant sur l'oreille gauche, et vêtus de robes de toutes couleurs ; les chevaux richement équipés. Le tout formait un groupe éclatant. Le reste de la troupe était occupé à conduire un troupeau de bœufs,

qui semblaient se révolter d'être faits prisonniers, tandis que les hommes qui se trouvaient dans le même cas marchaient tristement, la tête baissée, comme attendant et se préparant aux coups qui devaient bientôt les faire rouler dans la poussière. Il y avait quelque chose de fort imposant dans ce cortège, qui marchait avec une grande rapidité, et comme s'il craignait d'être rattrapé par un ennemi.

« Aussitôt rentré en ville , Ben-Abou nous fit dire qu'il nous recevrait le lendemain, à neuf heures du matin.

« Après avoir dîné chez le consul, nous sommes revenus à bord, passer une bonne nuit. A cinq heures du matin, la propreté est venue nous réveiller : on bringeait le pont, pour le rendre clair comme la table de notre cuisine. C'est bien joli, la propreté, j'en conviens, mais lorsqu'elle n'empêche pas de dormir. Enfin, nous nous sommes habillés, faits beaux comme des soleils et rendus chez M. Château, qui, de son côté, s'était paré de sa grande tenue.

« A neuf heures moins un quart, notre cortège s'est mis en marche vers la Kasbah, chaous en tête. Arrivés dans l'intérieur, nous avons trouvé la garnison sous les armes, faisant la haie, mais chaque soldat était accroupi le long du mur. Cette position militaire, inconnue pour moi jusqu'à ce jour, me semblait toute bizarre. A un commandement fait par un gros Marocain, toute la troupe s'est relevée, a porté les armes, et nous avons continué notre marche jusqu'à un péristyle où nous attendait Ben-Abou , dont le visage noir prenait une nouvelle intensité de couleur au milieu des haïcks blancs dans lesquels il était entortillé des pieds à la tête.

« Après les poignées de main d'usage, il nous a introduits dans l'enceinte de son palais. Là, nous avons trouvé des chaises européennes, et lui-même, assis comme nous, a commencé des félicitations auxquelles nous avons répondu

JOSEPH, C A R L Û

par l'intermédiaire d'un grand juif borgne, ayant sur les épaules le mauvais paletot avec lequel je m'étais déguisé le jour précédent, pour ressembler à une canaille sans importance. Puis la conversation a tourné et est arrivée à nous faire savoir que les prisonniers de Mogador n'avaient point été rendus comme le traité le stipulait, et que, faute de son accomplissement immédiat, l'empereur pourrait regarder toutes les conventions comme non avenues. Tu penses que personne n'a songé à répondre sur une matière semblable; nous nous sommes levés de la manière la moins embarrassée possible pour reprendre la route de chez nous. En sortant, môme cérémonial : troupe accroupie, puis au port d'armes. Nous sommes remontés à bord immédiatement, et trois heures après nous étions en Europe, à Gibraltar, au moment où les Anglais faisaient des courses de chevaux comme à Epsom. On nous a fait les honneurs de cette fête, et, le soir, nous avons assisté à un très-grand bal, où une multitude de jolies femmes nous ont fait des mamours. A minuit, comme Cendrillon, nous nous sommes évadés, et à une heure du matin nous étions en route pour Alger, où, vu le beau temps, nous serons sans doute le $0 au matin. »

« Ce 20.

« Nous arrivons. Je trouve de tes nouvelles. Sache que je me porte bien. Dans quelques jours je t'en dirai davantage. Nous ne partons pour l'expédition que le 1er mai. Adieu. »

« Alger, 22 avril.

« Me voici débarqué, chère amie.

« Nous ne . partons d'ici que le % ; nous ferons une petite campagne de demoiselle pour promener le prince, qui ne

peut être venu pour rien. Nous ferons ménage avec Jusuf, qui vient avec nous sans troupe, et comme attaché à l'étatmajor. Notre excursion ne durera pas plus de quinze jours.

« Ce que tu me dis du Salon me fait plaisir; jusqu'ici je n'en avais pas entendu parler, ayant toujours marché plus vite que les journaux, qui, du reste, ne m'auraient intéressé que médiocrement; car tu sais combien tout ce qu'ils peuvent dire m'est parfaitement indifférent. J'estime seulement le succès que le bon sens vous accorde, et non celui qu'on doit à des coteries. Il en est de même des critiques, qui n'atteignent pas le but lorsqu'elles le dépassent. Quant à l'éloge de Thiers, il est fort aimable; j'apprécie le sentiment qui l'a provoqué, et je le prends comme un retour à des idées moins absolues en peinture que celles qui lui ont fait produire sa monstrueuse Madeleine. »

« Ce 24.

« Les affaires s'embrouillent dans l'ouest. Le maréchal va demain à Cherchell ; moi, je reste. Avant la semaine prochaine, nous saurons à quoi nous en tenir. Si on n'entre pas en campagne tout de suite, tu seras exposée à me voir arriver bien plus tôt que tu ne le penses; car je n'ai pas envie de perdre mon temps pour ne rien voir de ce qui m'intéresse, et à berlander comme un gant jaune sur la place du gouvernement. En vérité, il est difficile de se rendre compte de ce qu'on veut faire de l'Algérie. Je vais tacher de fix<er mes idées sur ce point.

« Le gouvernement anglais, lorsqu'il a pris une résolution, mène ses affaires jusqu'au bout franchement, sans tergiverser vis-à-vis de la nation, et, une fois* un parti arrêté, chaque Anglais contribue, même contre son inté-

rêt personnel, à faire réussir les projets du gouvernement; mais aussi, le gouvernement joue cartes sur table et ne se laisse pas aller à sacrifier, pour de puériles questions d'amour-propre individuel, l'intérêt de la nation.

« Quant aux choses telles qu'elles sont ici, jusqu'à présent du moins, je ne vois d'autres moyens d'en sortir que la conquête entière ou l'abandon total. Les Espagnols, dirat-on, conservent quelques points sur la côte; mais de l'Espagne à ces points il n'y a que quatre heures de navigation, et toute communication avec l'intérieur est tellement interdite que même les fenêtres des maisons sont murées du côté de la campagne. Pourrions-nous occuper, à de semblables conditions, Alger et les autres ports d'un littoral aussi prolongé que celui qui va des frontières de Tunis au Maroc? La France veut de l'Algérie parce qu'elle peut lui être utile. On ne Tévacuerait pas sans qu'elle se soulevât tout entière, et les ministres, qui refusent sous-main, qui n'agissent pas franchement vis-à-vis d'une armée aussi dévouée que celle au milieu de laquelle je me trouve, sont, à mon avis, de grands coupables. La France, par exemple, doit-elle être le jouet des mauvaises nuits du maréchal Soult?...

« Adieu, chère amie. »

« Alger, 30 avril .

« Je n'ai que le temps de t'écrire un seul mot.

« Abd-el-Kader est entré chez nous par l'ouest, ce qui fera sans doute de la promenade du maréchal une affaire importante, car, tout se lève sur le passage de l'émir.

« Si cot événement prend de la consistance, je ferai la campagne; sinon, je pars pour Paris. »

« xMarseille , 6 mai.

« Figure-toi, chère amie, que jamais le bonheur qui m'accompagne n'a été plus aimable que dans les derniers jours de notre navigation. Partis, le 1er, d'Alger, nous sommes arrivés à Palma le lendemain; rembarqués quelques heures après, nous avons longé la côte d'Espagne, visitant depuis Malaga jusqu'à Barcelone par un temps admirable, et voyant une multitude de choses du plus haut intérêt. Une fois arrivés au Cap Rose, le mistral nous a empoignés comme un furieux qu'il est. En un instant nous sommes enlevés, et nous voilà partis comme ce coquin de vent qui nous prenait si traîtreusement, sans pouvoir attraper Marseille, et trop heureux de crocher par Toulon, où nous sommes entrés bourlinguant, au milieu des rafales qui semblaient jouer au volant avec notre gros bâtiment qui leur présentait toujours son nez pointu. C'était beau de voir le génie de l'homme aux prises avec deux terribles éléments, les dominer, et d'entendre gronder sous nos pieds les entrailles de feu du Lavoisier. Dans ces circonstances, comme le corps de l'homme est petit en raison de sa tête !

« Bref, me voici en route pour Paris par la vieille méthode, par la malle-poste.

« A bientôt. »

« Avignon, ce 9 mai 1845.

« Depuis hier je suis ici, et déjà le temps me semble bien long; car notre bonne ville n'est pas plus amusante que par le passé. Il me tombe de tous les côtés des Vernet. Les uns sont boulangers, les autres tout ce que tu voudras. Bref, ils veulent tous me faire leur héritier, et me demandent, en attendant, de leur procurer une petite place pour vivre. Ainsi, tu vois qu'un jour nous devons être riches.

JOSEPH, CABLE

a Listz est mon voisin. Il a donné un concert hier soir; il n'a eu qu'un médiocre succès. Voilà ce qui s'appelle semer des perles devant les pourceaux.

« Enfin, demain, je prends la route de Paris. Je vais donc vous embrasser tous; quel bonheur!

« Horace Yernet. »

Un grand et irréparable deuil attendait l'artiste à son retour. Sa fille, depuis longtemps affaiblie par de vives souffrances, n'avait pu retrouver ses forces à la douce chaleur du soleil de Rome. On se rappelle les tristes pressentiments que les lettres de madame Horace Vernet avaient inspirés à son mari, durant les derniers mois de son séjour en Russie; ils ne devaient être, hélas! que trop promptement justifiés. La pauvre malade s'éteignit le 18 décembre 1845. Les regrets unanimes laissés par madame Paul Delarochc , tant dans le monde d'élite qui perdait en elleune des femmes les plus charmantes de ce siècle, que parmi les pauvres, dont elle était la tendre et infatigable bienfaitrice, donnèrent à sa famille les seules consolations qui puissent adoucir de telles douleurs.

Horace Vernet se réfugia dans le travail, pour se soustraire un peu aux pensées trop cruelles qui obsédaient son cœur. Il exécuta sa vaste composition de la Bataille d'Isly, qui fut exposée en 4 846. Le Salon terminé, il partit avec son ami Soliman -Pacha pour la Relgique et la Hollande, où ils firent une tournée de quelques jours; puis il revint s'installer à Versailles, la tète pleine de projets nouveaux qu'il avait hâte d'exécuter; car l'inaction était pour ce talent fécond une véritable souffrance,

Illusions de Louis-Philippe. — 24 Février. — Un garde national convaincu. — Journées de Juin. — Siège de Rome. — Lettres diverses. — Expédition de Kabylie. — Le frère Hermann. — Guerre de Crimée. — Exposition universelle. — Creux et bosse. — Philosophie chrétienne. — .Une vieille maîtresse. — Quatorze lustres dans une tête. — Vieillesse d'Horace Vernet. — Sa mort. — Ses dernières volontés.

Le 24 février 1848, Horace Vernet écrivait ces lignes, qui ont un grand intérêt historique :

« Le roi s'abusait tellement sur sa position, sur la force de son gouvernement, qu'il était évident qu'il courait à sa perte. Ma dernière entrevue avec lui, mardi malin, m'avait confirmé dans cette opinion, sans cependant que j'eusse l'idée que la catastrophe fût aussi immédiate. Il était midi; les Chambres étaient assemblées, et l'accusation des ministres devait être présentée. Le peuple chantait la Marseillaise sous les fenêtres mêmes des Tuileries. Le roi m'avait fait venir pour m' envoyer à Toulon faire le portrait d'Abdel-Kader. Dès en arrivant, le roi me dit : « Partez demain; « le portrait n'est qu'un prétexte. Dans la conversation , « dites à Abd-el-Kader que je ferai honneur a la promesse « de mon cher fils. Mes ministres sont des poltrons: ils ont « peur des Chambres. Quant à moi, je suis trop fort pour « qu'Abd-el -Kader puisse me donner la moindre crainte,

« lors même qu'il serait à Saint-Jean-d'Acre. Les Anglais « ne pourraient le ramener daus nos possessions d'Afrique « sans que ce ne fut une déclaration de guerre, et perce sonne, sans ma permission, ne peut en venir là. Je do- « mine le mauvais vouloir de Palmerston : Guizot le joue « comme un enfant. Cependant, il faut faire une concession <r à la majorité de nos Chambres. 11 faut donc dire à l'émir « que je l'embarquerai, qu'il fera le tour par le cap de « Bonne-Espérance, et qu'il sera débarqué à Djeddah, qu'il « ira de là à la Mecque et qu'il sera libre. » Le roi me fit répéter ma leçon, et ajouta : « Si vous voulez voir comte ment les choses vont se passer ici , ne partez que jeudi. » Horace Vernet attendit, et tout le monde sait pourquoi son voyage n'eut pas lieu.

Dès que la République eut été proclamée, il retourna à Versailles et se fit réélire colonel de la garde nationale. Il avait toujours eu un faible pour cette institution. On a vu, par ses lettres , qu'il était allé montrer son glorieux uniforme à la cour des souverains étrangers , jusque dans les pays les plus lointains. Il semblait convaincu de l'importance de son rôle, et prenait au sérieux les moindres détails du service. Il aimait à s'occuper du maniement des armes et de l'équipement des troupes, à parader sur un cheval fringant et à passer des revues. Il n'aurait peut-être pas récité l'Annuaire d'un bout à l'autre (encore n'en jurerionsnous point), mais à coup sûr il était de première force sur la grande question du bouton de guêtre, et il savait mieuxque pas un officier quelle est la nuance exacte de la tunique ou du pantalon d'ordonnance dans tel ou tel régiment. Il a eu plus d'une fois à ce sujet de graves discussions avec des hommes spéciaux, et c'était toujours lui qui, vérification faite, se trouvait avoir raison. Bref, il y avait dans so

caractère tout un côté troupier qui demandait à se manifester d'une façon ou d'une autre, et, ne pouvant être soldat, il se fit... garde national.

Il faut dire, pour être juste, qu'alors cette institution avait sa raison d'être; en plus d'une circonstance douloureuse , elle a donné des preuves de son utilité.

Tous les Parisiens ont vu Horace Vernet à la tête de sa légion, en grand uniforme et couvert de décorations qui , à chaque mouvement un peu trop saccadé de son cheval, sautaient sur sa poitrine avec un bruit de ferraille.

Quelques jours avant l'insurrection du mois de juin, voici ce qu'il écrivait à son gendre, Paul Delaroche :

«Versailles, 18 juin 1848.

«... Les affaires se compliquent d'une furieuse manière, tout le monde est prêt à combattre, et je ne sais pas s'il restera même les deux queues sur le champ de bataille, tant les partis sont animés. Depuis trois jours l'effervescence esta son comble. Faites donc de la peinture!... Cependant, j'ai repris mon tableau *, et-je pense qu'en un mois je pourrai le terminer assez pour le porter à l'empereur. Je l'ai déjà écrit à Saint-Pétersbourg, et, une fois dans le pays, je verrai si je m'y trouve encore bien. Alors comme alors, Dieu fera le reste.

c Diane, qui me regarde, semble deviner que je vais dire à vos enfants que je les aime de toute mon àme, et me prier de placer un petit mot d'elle; mais elle n'a que ses yeux et sa queue pour s'exprimer, »et dans une lettre il n'y a pas moyen d'introduire ce genre d'éloquence. Embrassez bien tendrement pour moi ces chers petits, et léchez leurs mains pour ma bête...

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