La Bataille de Wola , commencée en
«Adieu, mon cher ami. Soyez certain que personne plus que moi n'a envie de tranquillité. A mon âge, toutes les facultés se recourbent les unes sur les autres, et, lorsqu'il faut tendre le jarret pour les redresser, on ne doit pas perdre ses forces et les dépenser en inutilités.
« Horace Yernet. »
Aussitôt que l'insurrection eut éclaté, la légion de Versailles accourut à Paris. Si elle ne prit pas une très-grande part à la répression de l'émeute, ce fut la faute des circonstances, et non celle de son chef: il avait échelonné ses hommes depuis l'Institut jusqu'au pont Saint-Michel, et il resta prêt à marcher jusqu'à ce qu'on eût tiré le dernier coup de fusil.
Revenu à Versailles, Horace Vernet organisa un service militaire des plus actifs pour la sécurifé de la ville, et il envoya de nombreuses patrouilles explorer la campagne. Les émeutiers qui avaient pu se sauver de Paris se cachaientdans les bois et dans les blés. Pendant un mois, la garde nationale de Versailles opéra ainsi bon nombre d'arrestations.
Tandis que Vernet s'occupait de ses devoirs civiques, son atelier chômait. Il trouva pourtant moyen de finir son grand tableau de la Bataille de Wola , et il l'envoya à l'empereur de Russie , qui lui fit remettre en échange 25,000 roubles ( 99,000 francs).
Le siège de Rome devait fournir au talent d'Horace Vernet des éléments nouveaux. Le souvenir de ce glorieux fait d'armes, pendant lequel on vit*, suivant un illustre témoignage, l'armée suspendre les coups qui pouvaient porter la dévastation au milieu des chefs-d'œuvre de tous les temps et de tous les peuples 1, ce souvenir méritait plus encore
1, Voir le discours prononcé par le maréchal Vaillant à la séance solen-
que d'autres d'être perpétué par de savants pinceaux; c'était en quelque sorte un tribut de reconnaissance que les artistes avaient à payer aux soldats, et personne ne pouvait mieux s'en charger qu'Horace Vernet, un des maréchaux de la peinture. Aussi cette importante commande lui futelle confiée, et il partit au mois de janvier 1850, pour aller prendre sur place les croquis et les notes qui lui étaient nécessaires.
A peine de retour, il écrivait à Paul Delaroche le résumé de ses impressions :
« ... Mon voyage à Rome a été fort heureux; mais j'en ai rapporté un fonds de tristesse qui se trouve en rapport avec les douloureux, souvenirs que j'y ai retrouvés. Cette ville, où j'ai été si heureux, semble avoir suivi mon sort! Tout s'y écroule à la fois. La conduite plus que faible du saintpère, le gouvernement inerte qui le remplace pendant son absence, portent un coup falal au prestige de la religion. L'Église, désertée par ceux qui devaient savoir mériter la palme du martyre comme l'archevêque de Paris, attend pour se relever qu'un juif lui en fournisse le moyen, quand nous avons une belle et noble armée qui vient de verser son sang pour lui rendre la liberté, et qui offre de la lui maintenir au prix de nouveaux sacrifices que la France s'imposera. Il y a de la part des Romains une ingratitude telle, qu'on ferait bien de les abandonner à leur propre corruption; tôt ou tard ils n'en tomberont pas moins, et ce serait un exemple donné au monde, au moment où les peuples, pour se régénérer, ont tant besoin de patriotisme et de vertu.
« Malgré les menaces de destruction de mon œuvre que je trouve dans quelques journaux, je n'en ferai pas moins
nelle de la distribution des récompenses, après l'exposition de 1863. (/î/oniteur du 7 juillet, )
mon tableau. Jamais l'armée n'a été plus digne d'être représentée que dans cette dernière circonstance, où, ayant à se venger d'une abominable trahison, elle a consenti à s'imposer les dangers, les fatigues d'un long siège, plutôt que d'entrer de vive force et en quelques heures, pour éviter les représailles légitimes qui s'exercent dans une ville prise d'assaut; et, après la victoire, quel calme a succédé à l'élan de son intrépide valeur! Nos soldats, la plupart venant d'Afrique , où certainement ils n'ont pas reçu une éducation toute philanthropique, ont un respect religieux pour le moindre objet qui touche au culte ou aux arts; et, malgré le mauvais vouloir de la population qui leur reproche d'être venus pour l'asservir de nouveau au régime clérical, rien ne les fait sortir de ce calme qu'on pourrait prendre pour du mépris, s'il ne valait mieux y trouver le caractère de la force.
a Le premier tableau dont je m'occuperai sera la Prise du bastion n° #. Rien n'est plus beau que le fond où Ton verra le dôme de Saint-Pierre, dont l'illumination s'éteignant en partie semblera prophétiser la ruine vers laquelle il marche à grands pas, et, sur le devant, je mettrai tout ce qu'une mêlée de combattants acharnés, joint au sang-froid des travailleurs du génie, peut donner d'épisodes intéressants... »
Cette fois, Horace Vernet ne se mit pas à l'œuvre avec cet entrain qui l'avait toujours distingué dans l'exécution de ses précédents travaux. La politique quotidienne, ses fonctions de colonel, etc., le préoccupaient et lui prenaient la meilleure partie de son temps. Pendant les journées de décembre 1851, il fut obligé de cacher sa toile pour qu'elle ne fût pas lacérée, et il la fit transporter à Versailles, où Ton mit à sa disposition la salle du Jeu de Paume, qui lui avait déjà servi d'atelier à diverses reprises. Il n'avançait
donc que très-lentement clans l'accomplissement de sa tâche. C'est sans doute moins à la vieillesse qu'à ces hésitations de pinceau qu'il faut attribuer l'infériorité de cet ouvrage, si on le compare à tous ceux qui l'avaient précédé.
La couleur de ce tableau est ce qui choque le plus en lui, car la composition en est habile, mais elle se trouve noyée dans une tonalité bleuâtre, désagréable à voir. Vers cette époque, M. X***, chargé de peindre un plafond aux Tuileries, était accusé par le ministre de n'avoir pas fait son ciel assez bleu : « Excellence, répondit-il, il n'y a plus de bleu; M. Horace Vernet a tout employé pour son bastion n° 8.)) Cette critique plaisante était juste. Le Siège de Rome , exposé au salon de ISo^, n'obtint qu'un demi-succès. Horace Vernet ne se laissa point abattre par cet échec relatif, ainsi que le prouve cette belle lettre qu'il écrivait à son gendre, pris, de son côté, d'une de ces défaillances si fréquentes dans la vie des artistes.
« 15 avril 1852.
« Ce que vous me dites de votre découragement, mon cher Delaroche, est trop en rapport avec ce que j'éprouve moi-même, pour que ce ne soit pas la première chose à laquelle je réponde. L'exemple que vous me citez de Gros et de Gérard n'a rien à faire avec nous : l'envie, la jalousie les a épuisés; nous n'en sommes pas là, du moins je ne le crois pas. La peinture est une maîtresse qui passe de main en main sans jamais vieillir; avec un peu de jugement, on doit s'en éloigner avant qu'elle ne vous joue de mauvais tours; du reste, c'est le secret de la vie tout entière. Il ne s'agit donc que d'en faire l'application en son temps. Pour mon compte, je viens de subir une rude épreuve contre laquelle je me roidissais depuis bien longtemps; elle m'a
confirmé dans la pensée que rien n'est plus fatal à un artiste que son éloignement de la multitude et du froissement du monde : l'isolement ne laisse prendre aucun repos à sa pensée dominante; son sommeil même ne lui procure plus le moindre délassement; une seule idée le domine sans cesse; il l'use et l'énervé à force d'y songer, et, au bout du compte, il finit par ne plus savoir où il en est, faute d'objets de comparaison d'une part, et de l'autre parce qu'il ne rencontre plus sur sa route cet imprévu qui donne à chacun de nous la connaissance de sa force.
« Je suis convaincu, mon cher ami, que l'affaiblissement dans lequel je suis tombé est prématuré, et qu'il m'aurait été possible de soutenir plus longtemps le rang que mes travaux m'avaient assigné. Qu'un si triste exemple vous serve d'avis, mon cher Delaroche! vous avez bien des années de moins que moi, vous êtes dans la force de l'âge; les succès vous abondent ; V 'air qui nourrit l'imaginalion n'est pas dans un fromage, au fond d'une cave, c'est à ciel ouvert, et parmi les hommes, qu'on le respire. Vous avez des enfants qui vous rattachent au monde, puisque vous avez à y guider leurs premiers pas; comme père, vous ne pouvez renoncer à remplir ce devoir. C'est donc avec un profond regret que j'ai vu encore cette année le Salon veuf de vos ouvrages. Mais, me direz-vous, le public peut les voir autre part. Où doit-il aller les chercher? Chez un marchand? Là, le charlatanisme du négociant vous est imputé par ceux qui se nourrissent du grain que vous avez semé ; ils ne manquent pas de répandre le bruit que la crainte de croiser le fer vous retient, tandis que des étrangers viennent se pavaner à notre exposition, sur la route que vous leur avez tracée. Mon ami, venez donc les écraser d'un seul coup. Aujourd'hui, l'école est une armée qui manque de •
ET HORACE VERNE T
chef... Une main comme la vôtre peut seule arracher au socialisme du haillon ou à la mignardise du pompadourisme un art qui se débat contre ses ennemis mortels...
« Grâce à l'aspect boueux et plombé du Salon, mon tableau, qui remplit lui-même pas mal de ces conditions, est sans doute celui qui attire le plus les regards; en le considérant, il n'éborgne pas, et on le quitte sans émotion fâcheuse. Je sens que bientôt il faudra en finir, avant que, flétri par la vieillesse, ou d'ennui et par anticipation, la triste solitude ne vienne fernwr la boutique. J'ai promis encore quelques tableaux, je vais les faire. La montre marche toujours, mais les aiguilles ne marquent plus rien : autrement dit, ma vieille triture est encore là, mais le cadran n'indique plus ce que je voudrais faire comprendre. »
Horace Vernet devait être le peintre du nouvel Empire comme il avait été celui du premier. Ses pinceaux n'avaient pas d'opinion, et, pourvu que la France se battit quelque part, peu lui importait le nom du général en chef. Il commença cette nouvelle série de tableaux par un portrait équestre du Président de la République et par un portrait du maréchal Vaillant.
L'expédition de Kabylie lui fournit ses premiers sujets militaires. Ce fut encore pour lui le prétexte d'un voyage en Afrique, et nous donnerons, pour terminer dignement sa correspondance, quelques fragments des lettres qu'il écrivit alors.
« Cette , 20 mai 1853.
« ... Il m'est arrivé une singulière rencontre sur le bateau de Valence à Avignon. Un jeune carme s'y trouvait; son air inspiré attirait mon attention, lorsque tout à coup il est venu à moi en me disant : « Ne me reconnaissez-vous
JOSEPH, C A RLE
« pas? Je suis allé bien des fois chez vous, lorsque j'étais « juif. Je suis le frère Hermann, ci-devant le jeune Cahen, « élève de Listz, ami de Thalberg. Permettez-moi de vous « embrasser. » Et nous voilà dans les bras l'un de l'autre comme deux pauvres. La conversation s'est bien vite engagée et elle a tourné à la religion. Jamais je n'ai entendu une telle éloquence accompagnée d'une si noble inspiration ! Comme il m'adressait la parole, il a parlé de l'influence de la foi sur les arts; tout le monde F écoutait, et pendant cinq heures il n'a cessé d'exhorter son auditoire à former les pensées les plus chrétiennes... Le frère Hermann disait ceci, que je crois vrai, c'est que l'harmonie et la mélodie en toutes choses disposent le cœur à aimer et n'inspirent que de nobles pensées en portant l'âme vers le ciel... »
« Kabylie , 12 juin 1853.
« .... Le beau temps est revenu; nous parcourons des montagnes si belles et si variées qu'il est impossible de les décrire sans rester au-dessous de la réalité. C'est d'un grandiose et d'une sévérité qui dépassent tout ce que j'ai vu dans mes voyages. Ces vastes solitudes inspirent le respect. Le peu de gourbis qu'on rencontre sont les seuls témoins qui attestent le passage de l'homme dans ces- immenses forêts; des oiseaux, des rossignols, etc., chantent le jour, et les bêtes féroces rugissent la nuit; ces délicieux concerts, remplacés par des hurlements qui font frémir les échos, partagent l'âme en deux sections toutes les vingtquatre heures, comme le jour et la nuit. Il appartient à l'esprit de l'homme d'intervertir cet ordre de la uature; car en vérité que faisons-nous ici? Tant que le jour dure, ce ne sont que maehines de guerre qui gravissent les montagnes pour les redescendre comme des ruisseaux de feu
brillant au soleil ; et la nuit, chacun retrouve clans son cœur le souvenir de ses affections et l'espérance dans l'avenir. Voici donc ce que nous faisons ici : les Kabyles fuient devant nous pour se retirer chez les Beni-Affer; là, il y aura sans doute ce qu'ils appellent une journée de poudre, pour l'acquit de leur conscience; mais ce ne sera pas grand'chose ; les soumissions sont faites d'avance. Nous regorgeons de vivres, et l'armée est magnifique de santé et d'entrain... »
Voici une lettre curieuse, parce qu'on y trouve la première pensée, et, en quelque sorte, le commentaire d'un des derniers tableaux exposés par Horace Vernet, la Messe en Kabylie.
« Juki 1853.
«... La pluie tombe avec fureur; nous sommes dans l'eau jusqu'au ventre; nos tentes ne sont plus un abri ; le bois ne brûle pas; heureusement, il ne fait pas froid , nous n'avons pas de malades, et tout est gai comme si le soleil brillait. Dans notre dernière marche, douze mulets ont roulé à plus de trois cents mètres; un seul homme a jugé à propos de les imiter. Les soldats du génie sont admirables d'énergie; ils travaillent à réparer les routes en corniche qui s'écroulent de toutes parts; il faut être plus que des hommes pour supporter de telles fatigues. Dimanche, nous avons eu un très- beau spectacle : après l'investiture des caïds, le R. P. de la Trappe a dit la messe en plein air sur un autel de tambours, surmonté d'une croix de bois rustique, le tout fabriqué à l' improviste parles soldais et orné d'une multitude de fleurs plus belles et plus variées les unes que les autres. A l'élévation, le vent rabattait la fumée de canon sur toute cette scène, ce qui lui donnait par instants l'air d'être portée sur des nuages. On ne peut se faire une idée de la poésie de cette réunion de choses hétérogènes, dans le plus
beau pays de montagnes qu'on puisse imaginer, avec la mer pour horizon... »
L'année suivante, Horace Vernet partait pour l'Orient. 11 passa les mois de juin, de juillet et d'août 1 854, à Yarna, avec notre armée; mais il n'avait plus cet entrain qui jadis lui faisait supporter gaiement les fatigues de la vie militaire. Les lenteurs forcées du siège de Sébastopol usèrent bientôt sa patience, et il revint en France.
Voici ce qu'il écrivait le lendemain de la bataille d'Inkermann :
« Ces pauvres Anglais se sdnt-ils fait esquinter (terme africain)! Il nous faut toujours venir à leur secours; sans cela* il n'en resterait peut-être pas un. La guerre ne consiste pas à se faire tuer courageusement; l'intelligence doit dominer pour gagner des batailles. Lorsque les officiers et les soldats ne se connaissent pas, les uns et les autres peuvent faire leur devoir individuellement, niais les résultats sont des pertes énormes sans autre succès que de rester sur la place. Dans l'armée française, les officiers sont l'esprit des soldats qu'ils commandent, avec lesquels ils vivent sans cesse, avec lesquels ils partagent les mêmes privations et les mêmes souffrances... »
L'Exposition universelle de 1855 fut pour Horace Yernet le couronnement de sa vie d'artiste. Il entra en lice avec tous ses meilleurs tableaux et obtint un succès digne de son nom. 11 fut même désigné d'abord par ses rivaux comme le premier d'entre eux, et on voulait lui décerner la première récompense, comme au peintre qui représentait le mieux l'école française dans cette grande et noble lutte des nations entre elles. Mais on pensa avec raison qu'il y avait dans l'art contemporain des notoriétés égales à la sienne, et on finit par mettre sur la même ligne, tous les hommes,
qui, à des titres divers, avaient pris rang de maîtres.
Vernet écrivait alors à propos d'un de ses collègues ces quelques phrases, où l'on retrouve la tournure habituelle de son esprit :
« X*** vient d'avoir un coup de sang, il a manqué mourir, tant il est inquiet de son exposition. Que ces pauvres gens sont à plaindre avec leur orgueil! Que gagnent-ils à leur charlatanisme? De se faire mettre des sinapismes et des petites bêtes je ne sais où. Pour moi, je ne suis pas si malin, et je puis m'asseoir sans douleur à la place qui m'a été faite... »
On aurait tort de prendre au pied de la lettre ces semblants de modestie. Gomme tous les grands artistes, Horace Vernet se préoccupait beaucoup des impressions du public à son égard. Cependant, sur la fin de sa vie, il en était arrivé à une certaine philosophie chrétienne qui lui permettait de voir et de juger les choses de plus haut.
Il était revenu de loin. Nous n'avons pas l'intention de discuter ses opinions religieuses ; ce ne sont point là nos affaires ; la conscience d'un homme doit rester murée comme sa tombe. Mais nous ne saurions résister au désir de citer un mot de lui que rapporte une personne avec laquelle il s'entretenait, il y a bien longtemps, de ce grave sujet : « Que voulez- vous? disait-il, où les autres ont une bosse, moi, j'ai un creux. » C'était peut-être une fanfaron-^ nade d'incrédulité qui le poussait à parler de la sorte. Quoi qu'il en soit, par la suite, le creux avait été rempli, et il était même poussé à sa place une bosse que n'eussent pas désavouée les chrétiens les plus fervents.
Ayant perdu sa première femme, qui n'était jamais par- Venue à se consoler de la mort de leur charmante fille, il avait épousé ën secondes noces une veuve jeune encore,
JOSEPH, C A RLE
madame de Boisricheux, qui l'a soigné avec un entier dévouement et une abnégation sans bornes pendant sa dernière maladie.
L'âge, et partant l'expérience, qui en est le triste fruit, avaient donné à son esprit une teinte plus sombre. Dans ses dernières lettres, on trouve souvent la preuve que ses pensées suivaient la pente des années. Jl se plaisait à philosopher doucement, d'une façon plutôt résignée que douloureuse.
« A deux, écrivait- il, on est plus fort contre le mal et plus heureux dans la joie! Un ivrogne disait : «Celui qui « boit tout seul est indigne de vivre. » La vérité dans le vin, dit-on. Je suis de l'avis de l'ivrogne. L'égoïsme est la mort civile du cœur... »
« Les tiraillements entre amis ne laissent que des lambeaux qui ne profitent qu'aux chiffonniers... »
« II est bien vrai qu'on aime plutôt les gens pour soi que pour eux. Voilà ce que c'est que de nous! Pauvre machine à sentiments qui marche devant elle comme une locomotive, sans songer que le convoi de toutes les misères de la vie est accroché derrière elle, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien pour la faire mouvoir! Il faut donc se dire que faire le bien n'est autre chose que le sacrifice de ce qui nous est cher pour ce qui nous est plus cher encore, jusqu'à ce que la mort vienne arrêter les mouvements de notre cœur et que notre âme s'élève vers son Créateur... »
11 ne faudrait pas croire cependant qu'il eût tout à fait perdu ce vieux fonds de gaieté qui était l'un des traits distinctifs de son caractère. Non, mais il se reprochait parfois ses élans, et cherchait, comme il le disait plaisamment, à éviter tout ce qui aurait pu paraître « trop jeune dans une vieille tète illuminée par quatorze lustres. »
ET HORACE VER.NET
Il passait une grande partie de l'année à Bonnettes, propriété charmante qu'il avait achetée aux environs d'Hyères. , Là, il travaillait dès qu'il n'était pas malade.
Au mois de mars 1858, il écrivait à M. Yvon : « J'ai apporté dans mon sac ma vieille maîtresse, autrement dit, ma palette. Toute racornie et toute déjetée qu'elle soit, je lui fais sa toilette de temps en temps, le matin, comme souvenir du passé; mais malheureusement, le soir, je vais me coucher sans avoir obtenu la moindre de ses faveurs... »
Deux ans après, il disait dans une lettre adressée à l'un de ses petits-fils, M Philippe Delaroche : « Depuis quelques jours, je me suis remis à peindre. Je fais des bœufs d'après nature, ce qui m'amuse comme un roi. En raison de mes yeux, je ne serai peut-être pas plus heureux que Louis XIV, quand il faisait des vers; n'importe! je jouis comme un enfant, lorsque je patauge dans de la couleur... »
Ses derniers ouvrages furent : la Bataille de l'Aima, le Zouave trappiste, les Portraits des maréchaux Pélissier, Ganrobert, etc.
C'est ainsi qu'il arriva lentement, par des alternatives de repos forcé et de joyeux travail, au terme de sa glorieuse carrière. Il s'éteignit le M janvier 1863, après une terrible agonie, que surent du moins adoucir les tendres soins de ses petits-fils et de tout son entourage. Il ne regrettait de la vie qu'une seule chose, la manière dont il la quittait : « Mourir dans mon lit comme un épicier, disait-il, c'est bien la peine d'avoir tant aimé la marine et l'armée! »
Ses dernières volontés étonnèrent tous ceux qui l'avaient connu. Peu de jours avant sa mort, il exigea de sa famille qu'on ne lui rendit aucun des honneurs funèbres auxquels il avait droit. Lui qui s'était toujours montré un amant si passionné de la gloire et de ses hochets, il avait fini par se
sentir las de toutes les distinctions que les hommes peuvent accorder1. En outre, il avait assisté, dans le cours de sa vie, aux funérailles de bien des personnages illustres, et il avait vu que ces tristes cérémonies dégénèrent le plus souvent en une espèce de fête publique, où l'ostentation et la curiosité convient la plupart des assistants. Pour épargner à ses cendres les larmes hypocrites et les discours apprêtés, il ordonna qu'aucun signe extérieur ne pût révéler son nom aux passants qui croiseraient son convoi. Mais il n'aurait su empêcher la manifestation spontanée qui a eu lieu : ses amis et ses admirateurs ont formé autour de son cercueil un immense cortège, et ils ont tenu à accompagner jusqu'au champ du repos le dernier représentant d'un nom justement illustre, l'artiste le plus populaire du xixe siècle* le peintre national de la France,
1. Il était membre de trente académies, et il avait toutes les décorations connues. Pendant sa dernière maladie, il reçut la croix de grandofficier de la Légion d'hdnneUr, que l'Empereur lui avait envoyée avec une lettre autographe.