ESSAI DE CRITIQUE SUK L OEUVRE DES TROIS VERNE T
Le lecteur a peut-être remarqué avec quel soin le long récit qui précède avait été dégagé de toute dissertation critique. Pour ne point entraver la marche des événements, nous avons mieux aimé consacrer un chapitre spécial à cette partie de notre sujet.
Si, d'un coup cl' œil, on embrasse l'œuvre des trois Vernet, on y distingue tout d'abord certaines qualités qui, sont de famille pour ainsi dire : une extrême souplesse de pinceau, une fécondité prodigieuse, une touche très-spirituelle et très-fine, une entente peu commune des accessoires et une grande science du détail. Dirigés par les mêmes principes, l'amour de la vérité et la haine de la routine, ils ont tous les trois atteint le même but : la reproduction fidèle de la nature.
La parenté qui les relie les uns aux autres existe doncaussi entre leurs talents; néanmoins, chacun d'eux a su
conserver, sous cette apparente uniformité, son caractère individuel, et il est indispensable de les étudier séparément. C'est ce que nous allons essayer de faire.
De son vivant, Joseph Yernet a eu la rare fortune de ne trouver que des admirateurs. Les critiques du xvnr° siècle lui rendirent pleine justice; ils allèrent même parfois, avouons-le, jusqu'à outre-passer à son profit la mesure d'une appréciation saine et impartiale. Ainsi, Diderot mettait les paysages de Yernet au-dessus des chefs-d'œuvre du Lorrain, sans se douter qu'un pareil jugement équivalait à un véritable blasphème.
Les littérateurs aiment surtout la peinture littéraire; quoi qu'on fasse, on reste orfèvre : c'est ce qui, joint à la valeur incontestable des œuvres de Joseph Vernef, explique leur succès exceptionnel. Les critiques y trouvaient des qualités d'esprit bien dignes de les charmer. De plus, les sujets choisis par l'artiste leur fournissaient d'excellents thèmes sur lesquels ils pouvaient disserter à loisir. Lisez les Salons de Diderot *, qui sont restés les modèles du genre, vous verrez qu'à chaque exposition nouvelle l'écrivain réserve ses éloges les plus chaleureux et ses meilleures pages pour les Tempêtes de son ami. Il fait lui-même des tableaux d'après les tableaux qu'il a sous les yeux, et il ks pousse au noir le plus possible; il croit être témoin d'un sinistre réel ; il s'apitoie sur le sort des naufragés; il s'agenouille à côté des vivantes épaves que la mer rejette sur le rivage, son imagination s'allume, sa pitié s'exalte; il s'attendrit de phrase en phrase, et, à la fin de sa période, il pleure de vraies larmes, comme s'il assistait à une représentation du Père de famille ou du Fils naturel.
I. OEnvrcs choisies de Diderot, t. II, p. 135 et suiy. Paris, ]847.
De tous les objets d'art qui ornent sa chambre, celui auquel Diderot tient le plus, c'est la Tempête que son ami lui a donnée. 11 faut l'entendre parler de ce chef-d'œuvre : « 0 Dieu ! je t'abandonne tout (ce que j'ai chez moi) ; reprends tout; oui, tout, excepté le Yernet. Ah! laisse-moi le Vernet! Ce n'est pas l'artiste, c'est toi qui l'as fait. Respecte l'ouvrage de l'amitié et ie tien. Vois ce phare ; vois cette tour adjacente qui s'élève à droite; vois ce vieil arbre que les vents ont déchiré. Que cette masse est belle!... Vois cette terrasse inégale, qui descend du pied des rochers vers la mer : c'est l'image des dégradations que tu as permis au temps d'exercer sur les choses du monde les plus solides. Ton soleil l'aurait-il autrement éclairée ? Dieu! si tu anéantis cet ouvrage de l'art, on dira que tu es un Dieu jaloux. Prends en pitié les malheureux épars sur cette rive... Écoute la prière de celui-ci qui te remercie. Aide les efforts de celui-là, qui rassemble les tristes restes de sa fortune... Vois la terreur que tu as inspirée à cette femme. Elle te rend grâce du mal que tu ne lui as pas fait. Cependant, son enfant, trop jeune pour savoir à quel péril tu l'avais exposé, lui, son père et sa mère, s'occupe du fidèle compagnon de son voyage : il rattache le collier de son chien... 0 Dieu! reconnais les eaux que tu as créées!... Reconnais les sombres nuages que tu avais assemblés, et qu'il t'a plu de dissiper! Déjà ils se séparent, ils s'éloignent; déjà la lueur de l'astre du jour renaît sur la face des eaux; je présage le calme, à cet horizon rôugeâtre. Qu'il est loin, cet horizon ! il ne confine pas avec le ciel : achève de rendre à la mer sa tranquillité. Permets à ces matelots de remettre à flot leur navire échoué; seconde leur travail; donne-leur des forces, et laisse-moi mon tableau ! Laisse-le-moi comme la verge dont tu châtieras l'homme vain. Déjà, ce n'est plus
moi qu'on visite, qu'on vient entendre; c'est Vernet qu'on vient admirer chez moi. Le peintre a humilié le philosophe »
Grimm, Bachaumont, d'autres encore suivirent l'impulsion donnée par le chef des encyclopédistes, et le public tout entier marcha derrière eux.
Aujourd'hui, la postérité a établi le niveau de son jugement. Sans avoir laissé notre artiste au rang suprême que lui avait assigné l'enthousiasme de ses contemporains, elle ne la cependant pas trop abaissé.
En somme, Joseph Vernet est le meilleur représentant de la peinture de marine dans l'école française. Il sut être original et distingué, tout en restant vrai. Ses Couchers de soleil , ses Clairs de lune, ses Naufrages, répandus aujourd'hui à profusion dans les différents musées de l'Europe, sont empreints d'une poésie douce et pénétrante.
Il dessinait bien, composait mieux encore, et, s'il n'est pas un coloriste dans toute la force du terme, sa couleur n'a du moins rien de choquant; elle est même trèsharmonieuse, très- fondue et manque seulement un peu d'éclat.
Lorsque l'on veut trouver des rivaux à Joseph Vernet dans le genre où il est passé maître, il faut les demander aux écoles étrangères. Il n'est peut-être pas aussi correct que Van den Velde et Bakhuysen; mais il a embrassé un horizon plus vaste que celui des peintres hollandais ou flamands, et ses tableaux laissent plus à penser que les leurs. Il n'a pas la fantaisie merveilleuse de Turner, mais son talent est plus clair, plus gai, plus net, et, de même que l'un
1. Regrets sur ma vieille robe de chambre, Œuvres choisies, t, I , p. 247.
est l'expression fidèle du génie britannique, l'autre répond à merveille aux divers besoins du génie français.
Joseph savait, du reste, à quoi s'en tenir sur son propre mérite.
Diderot, qui a la naïveté ou la malice de louer sa modestie, cite ce jugement qu'il portait sur lui-même : « Me demandez - vous si je fais les ciels comme tel maître? Je vous répondrai que non; les figures comme tel autre? je vous répondrai que non; les arbres et le paysage comme celui-ci? même réponse; les eaux, les brouillards, les vapeurs comme celui-là? même réponse encore : inférieur à chacun d'eux dans une partie, je les surpasse dans toutes les autres. » Tl avait, on le voit, conscience de sa valeur, et possédait cette dose d'orgueil qui est peut-être indispensable aux artistes pour se soutenir dans la lutte. Mais il faisait lui-même, avec tant de bonhomie, les honneurs de son péché mignon, qu'il faudrait être bien rigide pour ne l'en point absoudre. Écoutez-le plutôt répondre aux compliments d'un de ses correspondants : « Mon amour-propre, qui fait argent de tout, dit-il, fait aussi ses choux gras de tout ce que vous venez de me dire de flatteur. C'est donc pour égayer votre cabinet que vous avez placé mon tableau parmi les Paul Potter, les Ruysdael, les Van den Yelde, où il doit jouer le rôle de paillasse... Sans mon amour-propre, qui tourne tout en bien, j'aurois pris tout ce que vous me dites pour un persiflage »
À tout prendre, il s'admirait dans de certaines limites qu'à sa place beaucoup de ses confrères eussent dépassées : « Je pense, avouait-il un jour, et le public me force de le croire, que je suis le premier dans mon genre, que nul ne
1. Lettre publiée par M, Dumesnil dans son Étude sur Thomas Des^ friches,
fait mieux que moi, mais il s'en faut que je sois persuadé qu'on ne puisse mieux faire K »
On est encore plus surpris du grand nombre de tableaux remarquables qn'il a produits, quand on sait dans quelles conditions il travaillait. Il faut lire le registre sur lequel il inscrivait les commandes qui lui étaient faites 2, pour bien comprendre les difficultés qu'il a surmontées. Il avait rarement a fia ire à des amateurs assez intelligents pour le laisser maître du sujet qu'il devait traiter. On entrait dans les plus minutieux détails; on convenait d'avance des proportions. L'un voulait « une te m prie avec une grande montagne dans le fond, obscurcie par l'ombre d'un nuage; » un autre était plus explicite encore; il demandait «un tableau de 3 pieds 7 pouces et demi de large sur % pieds 6 pouces de haut, devant représenter un soleil couchant dans un jour des plus chauds de l'été, avec un quai orné de superbes édifices, de toute sorte de bâtiments maritimes, et beaucoup de figures; et, de l'autre côté, de grands arbres touffus sur un terrain qui avance dans la mer où sont abordés quelques bateaux, et des baigneuses sous la fraîcheur desdits arbres, etc.. » Celui-ci désirait « un couchant avec des effets de lumière singuliers, et l'arc-en-ciel dans le fond; » celui-là : « une tempête dans un lieu sauvage avec quelque bout de ruine dans le fond, des figures sur le devant qui ont fait naufrage, où il y ait une ou deux femmes qu'on retire de l'eau, un vieillard qui rend grâce au ciel d'être sauvé, un chien et autres choses convenables au sujet. » Un Anglais exige « un pays agreste avec rocher, hautes montagnes, torrents, cascades, troncs d'arbres, du mouvement dans les figures, etc. ..»
1. Voyez un article nécrologique publié le 6 décembre 1789, dans la Gazette nationale ou Moniteur universel, n° 106. %. Ce registre fait partie des manuscrits publiés par M. Lagrange,
A PPENDICE.
Nous n'en finirions pas, si nous voulions citer toutes les recommandations ridicules dont les amateurs accablent le pauvre peintre, qui paye bien cher leurs faveurs.
Une autre plaie de l'art à cette époque , c'est la manie des pendants. Vernet fut l'une des victimes de cette préoccupation bourgeoise qui consiste à faire d'un tableau un meuble plus ou moins joli et plus ou moins facile a placer le long d'une muraille. On ne lui commandait pas deux ou quatre paysages, on lui commandait une ou deux paires de paysages assortis. 11 fallait livrer en môme temps un calme et une tempête, un soir et un matin, un midi et un clair de lune, un lever et un coucher de soleil. Tant pis si celui-ci était bon et celui-là mauvais; séparés, ils n'avaient plus aucun prix pour ces féroces amateurs de vulgaires antithèses. On est saisi d'un sentiment de pitié profonde à l'endroit de l'artiste, lorsqu'on voit combien de fois il a dû peindre les quatre parties du jour.
Et cependant Joseph Vernet détestait les entraves; il s'en rapportait volontiers à l'inspiration du moment. Il y avait donc tout avantage à lui laisser carte blanche, lorsqu'on lui demandait un tableau. Si l'on veut savoir quelle était au juste sa manière de procéder, on n'a qu'à lire cette lettre écrite par lui à un amateur de ses amis :
M. G IRARDOT DE MARIGNY.
« Paris, ce 6 mai 1765.
« ... Je ne suis pas habitué à faire des esquisses pour mes tableaux, et je n'en ai jamais fait. Ma coutume est de composer sur la toile du tableau que je dois faire et de le peindre tout de suite pour profiter de la chaleur de mon imagination ; d'ailleurs, l'espace me fait voir tout d'un coup
ce que je dois y faire et me fait composer en conséquence ; mais je suis assuré que si je faisois une petite esquisse, non-seulement je n'y mettrois pas ce qui pourroit être dans le tableau, mais j'y jetterois tout mon feu, et, à coup sûr, le tableau en grand en deviendroit froid ; ce seroit aussi faire alors une espèce de copie qui me gêneroit. Je serois aussi gêné si j'avois donné une esquisse qu'on eût approuvée, puisqu'il n'est pas douteux que, lorsque je voudrois l'exécuter en grand, il me viendroit dans la tête d'y faire des changements que je n'oserois hasarder, crainte qu'ils ne fussent pas du goût des personnes pour qui je ferois le tableau... Il fout qu'on me laisse libre... L'expérience m'a appris que je fais toujours plus mal qu'à mon ordinaire, lorsque je suis gêné par la moindre chose »
Il détestait autant la routine que les entraves, et il reprochait aux jeunes gens qu'on envoyait à Rome d'apprendre à faire de vieux tableaux en copiant les maîtres.
II connaissait à merveille les ressources de son art, et savait au juste où s'arrête le don de créer accordé à l'artiste. Lorsqu'on lui parlait de cet éclat de la lumière qu'il est impossible de rendre sur la toile, et qui force les peintres à s'incliner humblement devant leur divin modèle : « C'est alors, disait-il, qu'il faut savoir descendre, puisqu'on ne peut monter. »
Joseph Vernet n'a jamais été mieux jugé que par un peintre très-médiocre, devenu, comme cela se voit parfois, un très-bon critique d'art: « L'ordonnance de ses ouvrages, écrivait Taillasson 2, a une unité si parfaite, qu'on ne pour-