Correspondance littéraire, loc. cit
qui composaient son tableau lui avaient paru d'une scrupuleuse exactitude. Il revint, le lendemain, à la même place : l'horizon était sans nuages comme la veille, l'air était aussi limpide; cependant son étude n'avait plus cet accent de vérité qui l'avait satisfait, et tous les détails de sa composition prenaient un aspect différent de celui qu'il croyait avoir si bien saisi. Cette épreuve le fit réfléchir : il comprit que l'effet, dans la nature, est instantané, et que le soleil joue à peu près le rôle d'un kaléidoscope gigantesque dont les verres de couleur forment des combinaisons diverses à mesure qu'on le tourne. Fort de cette découverte , Joseph imagina des tablettes sur lesquelles il notait non-seulement les nuances différentes de l'azur du ciel, mais encore tous les accidents de la lumière et ses reflets sur les mille et un détails du paysage.
Un ami de Joseph Yernet s'est chargé de nous apprendre quel était au juste le procédé ingénieux qu'il employait * . « Enflammé à la vue de ces tableaux superbes, mais fugitifs, qui roulent dans les airs au-dessus de nos têtes, Yernet, dit-il, pour fixer sur la toile leur mobile harmonie, inventa un alphabet de tons qu'il portait toujours sur lui dans un livre garni de plusieurs feuilles blanches; les caractères divers de son alphabet étaient accolés à autant de teintes différentes. S'il voyait, au milieu des plus brillantes couleurs, se lever ou se coucher le soleil, un orage s'approcher ou s'enfuir, il ouvrait ses tablettes, et, aussi promptement que l'on jette dix ou douze lettres sur le papier, il indiquait toute la gradation des tons du ciel qu'il admirait. Revenu chez lui, cet artiste, qui ne pouvait arrêter dans son atelier
1. L'Art de peindre. Traduction libre en vers français du poëme latin de Dufïesnoy, avec notes , par Renou. 1 vol. in-8°. Didot.
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ce spectacle passager, l'ayant fixé aussi rapidement que l'éclair sur ses tablettes, le rendait sur la toile d'après ses chiffres, et jouissait encore de l'accord parfait des tons et de la justesse des effets qui l'avaient enchanté en contemplant le ciel. »
Joseph Vernet travaillait beaucoup, mais, en véritable artiste, il travaillait à ses heures et ne violentait pas l'inspiration. Le père Fouque s'indignait du peu d'empressement qu'il mettait à terminer des tableaux destinés à son prolecteur, le comte de Quinson, et, croyant lui faire un reproche, lui adressait ce compliment : « L'idée qu'il a du beau, écrivait-il, le rend lent à produire; ce qu'il travaille, il le veut parfait *. »
Vernet se délassait d'un art par un autre; il était intimement lié avec Pergolèse, eUtous deux travaillaient souvent côte à côte. Le peintre avait, dans son atelier, un forte-piano ; le compositeur fit apporter chez iui un chevalet et une palette, en sorte que chacun pouvait se croire chez soi, dans la maison de son ami. Vernet disait par la suite que les moments ainsi passés avaient été les plus heureux de sa vie,' les plus chers à son cœur, les plus profitables à son esprit. Les chants de Pergolèse lui donnaient le sentiment de la nature idéalisée. 11 avait dû souvent, assurait-il, les teintes délicates de ses tableaux et leur parfait accord à l'impression douce et suave que lui faisait éprouver la voix de son ami. L'harmonie des sorts avait pour conséquence naturelle, suivant lui, l'harmonie des tons. C'est ainsi que Vernet , tout en continuant à peindre des Couchers de soleil et des Clairs de lime, assista, jour par jour, heure par heure, à l'enfantement des chefs-d'œuvre
]. Lettre citée par M. Lagrange.
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de Pergolèse. Le premier, il fut à même d'entendre la Serva Padrona, la cantate & Orphée, le Stabat , et tous ces petits intermèdes que le président de Brosses trouvait « si gais, si réjouissants. »
La Servante maîtresse obtint un grand succès; les connaisseurs considérèrent, en général, la cantate d'Orphée comme la meilleure des cantates italiennes; mais le Stabal fut moins bien accueilli. Le musicien avait écrit très-vite ce dernier morceau pour un couvent de religieuses dans lequel sa sœur était tourière. Il n'attachait pas, du reste, grande importance à cet ouvrage, et riait tout le premier de son échec. Mais Vernet se montra plus exigeant et plus juste que son ami. Il déclara que c'était là une œuvre excellente, et, pour ne point en avoir le démenti, il convoqua dans son" atelier un certain nombre de dilettantes, leur fit entendre ce chant magnifique , et eut la joie de voir ratifier son jugement par tous les gens de goût qu'il avait assemblés.
Se figure-t-on une intimité plus charmante que celle de ces deux hommes, tous deux jeunes, tous deux amoureux de deux muses jumelles, tous deux à la poursuite des mêmes chimères, et cela, à Rome, c'est-à-dire à la source du beau, au milieu des éternels chefs-d'œuvre des maîtres, sous le ciel limpide et bleu ! La douce vie que ce devait être! Hélas! la mort vint interrompre ce délicieux rêve. Pergolèse était , depuis longtemps, malade de la poitrine. Une crise l'emporta, au moment où le public acclamait son opéra d'Olympiade. On a prétendu qu'il avait été empoisonné; c'est une erreur. Désirant achever un Salve Regina , et se sentant très-faible, le pauvre musicien voulut prendre une tasse de chocolat, quoique les médecins lui eussent interdit, de la façon la plus formelle, ce genre d'aliment. Un instant ranimé après avoir bu, il termina son hymne; mais ses
forces s'épuisèrent dans ce suprême effort, et, une heure après, une hémorragie s'étant déclarée, il succomba.
Vernet conserva de lui un précieux souvenir, une strophe du Stabatj qui avait été composée sur le clavecin de son atelier.
En 1739, Joseph avait déjà fait trois tableaux pour notre ambassadeur à Rome, le duc de Saint-Aignan , qui en demandait immédiatement cinq autres.
A dater de cette époque , commença pour l'artiste cette vqgue sans exemple qui le fit produire sans relâche jusqu'à la fin*dé ses jours, et qui lui permit de vendre ses moindres toiles aussi cher qu'il le voulut.
Grâce à sa facilité prodigieuse, il pouvait mener de front le travail et les plaisirs. On prétend même qu'il savait dépenser l'argent encore plus vite qu'il ne le gagnait, et qu'il s'amusait un peu trop. Tout le monde connaît l'histoire de son propriétaire. Ce brave homme, perruquier de son état, aimait passionnément les arts. Il venait souvent chez Vernet, et passait des heures entières, dans une muelte contemplation, à le regarder peindre. L'artiste, qui avait volontairement oublié depuis plusieurs mois de payer son terme, attribuait l'assiduité de son hôte à des motifs intéressés, et il se résigna un jour à lui parler de sa dette. Cet honnête Figaro lui expliqua alors le raisonnement qu'il s'était fait à lui-même : il avait très-envie de posséder un tableau du maître, et il avait laissé s'augmenter sa créance, dans l'espoir que Joseph, pour ne pas débourser une grosse somme , consentirait à lui donner contre quittance un de ses ouvrages. Vernet, flatté du goût et des procédés délicats de ce pauvre diable, se mit à rire du singulier stratagème qu'il avait employé, et lui promit de travailler pour son compte. Mais ce n'était pas tout. Le perruquier se
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montra en outre très -désireux d'avoir un Point du Jour qui avait été entièrement peint sous ses yeux, et auquel l'artiste venait de mettre la dernière touche. Ce vœu fut également exaucé, et notre homme , au comble de la joie, se disposait à emporter aussitôt son trésor, lorsque survint un troisième personnage, un cardinal, pour lequel ce tableau avait été fait sur commande. Yernet n'avait oublié que ce léger détail. Le cardinal regarde et paraît enchanté ; après avoir suffisamment loué et admiré ce chef-d'œuvre, il ordonne à ses gens de le porter à sa voiture. Le pauvre perruquier se jette alors aux pieds de Son Éminence, et lui déclare qu'il ne survivra pas à la perte de son paysage. Joseph, qui avait été d'abord un peu interdit, expliqua l'aventure, et le cardinal, touché du désespoir de son étrange compétiteur, voulut bien renoncer à son droit 1.
Cependant, la réputation de Vernet allait toujours grandissant. En 1743, il avait été' nommé membre de l'Académie romaine de Saint-Luc; deux ans après, l'Académie de Paris l'admit au nombre de ses agréés.
En 4745, voyant que ses affaires prenaient de jour en jour une meilleure tournure, il crut pouvoir se permettre le luxe de se marier, et il épousa mademoiselle Virginia Parker, jeune anglaise dont le père avait un commandement dans les galères du pape.
La généalogie des Parker pourra , au premier abord, sembler bizarre. Un de leurs ancêtres avait été archevêque de Cantorbéry, mais il s'était fait anglican. Plusieurs de ses descendants servirent dans la marine, et, lorsque Jacques III se retira à Rome, il y avait au nombre des fidèles dont se composait la cour du royal exilé un Parker nouvellement
Xi Correspondance littéraire, loc. cit.
JOSEPH, GARLE
converti au catholicisme. C'est à cette branche de la famille qu'appartenait madame Virginia Vernet.
A dater du jour de son mariage, Joseph mena une vie douce et charmante. Il alla d'abord passer avec sa 'femme quelque temps dans la vraie patrie des amoureux, à Naples, où il avait déjà fait plusieurs voyages, les années précédentes. Puis, aussitôt après leur retour, commencèrent les excursions, les parties de chasse au tombeau de Néron, à ïorre di Mezza-via, à Ponte Salaro, etc. Chaque journée nouvelle amenait un nouveau plaisir. Il y a toujours eu à Rome une société d'élite composée d'étrangers. Yernet était lié avec Subleyras, Pannini, Vien, avec d'autres encore. Leur réunion formait un cercle intelligent, dans lequel tous se préoccupaient des mêmes intérêts élevés. Joseph Vernet vivait ainsi, le pinceau à la main, tantôt dans son atelier, à la douce clarté de sa lune de miel, tantôt dans les champs, en compagnie du soleil, ce grand ami des paysagistes.
La naissance d'un premier enfant vint compléter le bonheur du jeune ménage. Livio naquit en 1747, et, trois ans après, madame Vernet lui donnait un frère, Orazio. Mais ce second fils n'était destiné à vivre que peu de temps, et il ne laissa d'autre trace de son existence que son nom de baptême, qui, par un pieux souvenir, est devenu en quelque sorte patronymique dans sa famille.
Une haute influence allait bientôt faire entrer Joseph Vernet dans une voie nouvelle.
Il était arrivé à la pleine maturité de son talent, à l'époque où M. de Vandières, depuis marquis de Marigny, vint à Rome. Ce grand seigneur de la veille, qui s'appelait en réa lité François Poisson, était, comme chacun sait, le frère de madame de Pompadour. Il alla voir Joseph dans son atelier, et il lui acheta un Bain dp femmes; mais, ce qui valait
mieux, il était charge par sa sœur ordonner à l'artiste, suivant l'expression du temps, deux tableaux pour Louis XV. Vernet avait déjà travaillé pour des souverains : il avait fait une Vue de Caprarola pour 4a reine d'Espagne, et une Chasse au Lac de Patria pour le roi des Deux-Siciles. îl n'avait plus besoin qu'on mît le sceau à sa réputation, et pouvait traiter de puissance à puissance avec qui que ce fût. Les amateurs de tous les pays s'arrachaient ses moindres toiles, et, malgré l'activité surprenante de ses pinceaux, il avait grand'peine à satisfaire les Anglais, les Hollandais, les Italiens et les Français qui envahissaient son atelier. On. aura une idée de sa fécondité merveilleuse, lorsqu'on saura qu'en cinq années (1747-1751) il termina cent cinquantecinq tableaux. Beaucoup de peintres n'ont point autant produit dans tout le cours de leur carrière. En fait d'art, il est vrai, la quantité ne prouve rien par elle-même ; mais lorsqu'elle se joint à la qualité, c'est une force de plus, et il serait injuste de n'en point tenir compte.
Retour en France. Réception à l'Académie. — Commande des Ports de mer. — Le centenaire Annibal. — Échange de lettres. — Naissance de Carie et d'Emilie. — Un parrain baptisé. — Cacolettes et troupiole . — Tillottes et chalibardons . — Opinion d'un manœuvre.
Quelques biographes ont prétendu que Joseph Vernet avait été rappelé en France par le roi pour exécuter la grande série des Ports de mer. C'est une erreur : si cette commande a été une conséquence de son retour, elle n'en fut pas du moins le motif déterminant *.
L'époque à laquelle Vernet quitta l'Italie a également donné lieu à beaucoup d'avis contradictoires. La vérité est qu'il fit plusieurs voyages en France avant de s'y fixer. Charles Natoire, se rendant à Rome pour aller prendre la direction de notre Académie, écrivait de Marseille, le 6 octobre 4 751, dans un patois aussi peu italien que français : « Nous avons fai connoissance avec M. Vernet et la soua signora esposa que ver ameute gratiosa. Il et aussi à la veille de son départ pour Rome 2. »
L'été suivant, Vernet était encore à Marseille, et c'est
1. Ce point et le suivant se sont trouvés élucidés par la publication du Journal de Joseph Vernet. •