Journal historique de Verdun. Octobre 1755, p
Joseph, encouragé par le double succès qu'il venait d'obtenir à la cour et au salon, où la critique et le public avaient également apprécié le mérite de ses œuvres, repartit bientôt pour Toulon. Après avoir terminé ses travaux dans cette ville, il gagna Antibes.
« Le port d'Anlibes, » écrivait-il de Toulon à M. de Marigny le 18 mars 1756 , « le port d'Antibes, étant un en- « droit où relâchent assez souvent les galères, je compte, « pour orner ce tableau, y mettre de ces sortes de bâti— « mens. On va incessamment en armer icy. Je dois profiler « de l'occasion pour faire des études d'après, et, comme je « ne puis les faire sans savoir la disposition du point de « viie que je prendray à iVntibes, il faudroit que j'y allasse « au plus tôt faire le dessin et les études du local ; après « .quoy, je reviendrois icy faire les études des parties acces- « soires que je ne puis trouver ailleurs 1. »
Après une excursion à Antibes, et l'étude dont il avait besoin une fois terminée, Yernet se rendit à Avignon.
Il se fit, vers cette époque, un échange de lettres trèscurieuses entre Vernet et M. de Marigny. Voici ce que notre peintre 'écrivait à son protecteur, le 6 octobre 4 756 :
« Selon l'itinéraire que vous eûtes la bonté de m'envoyer, « je dois peindre le Port de Celte , étant le seul du Lance guecloc. Je me propose, pour profiter de la belle saison, de « m'y rendre vers le huit ou le dix du mois prochain, puisce que, selon les plans que j'en ai vus, le plus beau point de « viie sera du côté de la mer. Ainsy, j'auray besoin de
1. Cette lettre fait partie de la belle collectien d'autographes de M. Jules Boilly, qui a bien voulu nous la communiquer. Il nous a semblé inutile , pour l'impression, de respecter les fautes d'orthographe de l'original. Joseph Vernet écrivait avec la négligence d'un grand seigneur de son temps; il n'avait pas reçu, d'ailleurs, une éducation littéraire très-soignée.
« calme pour en faire les études; j'auray là occasion de « faire sur le devant du tableau une mer un peu en mou- « vement, et peut-être feray-je une tempête, ce qui produi- « roit un effet assez rare dans le nombre des tableaux que « j'ay à faite pour le Roy, peignant ordinairement l'inté- « rieur des ports, et, par conséquent, la mer tranquille.
« Il me semble qu'après avoir fait toutes les études néces- « saires pour le port de Cette, surtout si je le prends du côté « de la mer, qu'il seroit assez inutile de m'établir dans cette « petite méchante ville, où je serois mal à mon aise pour « y peindre ce tableau, et, si je vois que la chose n'exige « pas ma résidence sur le lieu, je pourrois l'aller exécuter « à Bordeaux, où je trouverois plus de secours pour les « parties accessoires qui doivent orner le tableau de Cette; « mais j'attendray vos'ordres là-dessus, ne voulant agir et « ne le devant faire que par eux 1. »
M. de Marigny répondit à cette humble demande par une longue lettre, dans laquelle il se montrait d'abord plein de courtoisie et juge excellent de la question qui lui était posée : « Vos tableaux, écrivait -il à Vernet, doivent réunir deux « mérites: celui de la beauté pittoresque et celui de la res- « semblance. Je trouve bien, l'un dans le projet que vous me « proposez , mais je crains que ce ne soit aux dépens de « l'autre; et je doute que le port de Cette, représenté en vue « du côté de la mer, soit reconnu par le grand nombre de « ceux qui ne l'ont vu que du côté de la terre. La tempête « que vous avez dessein d'y ajouter rendroit encore votre « tableau moins ressemblant, attendu qu'il est rare de voir « la mer, dans un port, agitée de la tempête. Il faudroitque « le devant de votre tableau fût la pleine mer, et, par con-
1. Cette lettre et les suivantes ont été publiées -dans les Archives de l'Art français, t. IV, p. 149 et suiv.
ET HORACE VER N ET
« séquent, que le port fût reculé dans le lointain, ce qui « vous empêcheroit de le détailler d'une façon caractéris- « tique... Consultez-vous avant de. vous décider, et surtout a ne perdez pas de vue l'intention du Roy, qui est de voir « les ports du royaume représentés au naturel dans vos « tableaux. Je sens bien que votre imagination se trouve « par là gênée; mais, avec votre talent, on peut réunir le « mérite de l'imitation et celui de l'invention ; vous en « avez donné des preuves. »
Ces réflexions étaient parfaitement justes. En effet, si dans le portrait d'un personnage insignifiant, la ressemblance n'est, au point de vue de l'art, qu'une qualité secondaire, elle tient le premier rang, dès qu'il s'agit de représenter un monument ou une ville, parce que le modèle reste toujours sous les yeux de la postérité, qui peut contrôler l'exactitude de la copie. -
Mais M. de Marigny, après avoir montré l'urbanité d'un vrai grand seigneur, reprend, vers la fin de sa lettre, les manières rogues et hautaines d'un parvenu, lorsqu'il ajoute ces mots : « Quelque envie que j'aie de vous procurer dans « vos travaux tous les agrémens possibles, je ne puis con- « sentir au désir que vous avez , après vos études faites de « ce port, de finir votre tableau à Bordeaux, et je crois devoir « vous faire observer que le Roy paye vos tableaux de façon « a exiger de vous que vous leur donniez toute la perfection « possible , et que vous ne sauriez mieux les finir que sur « les lieux. Ainsi, je compte que vous achèverez votre ta- « bleau du port de Cette à Cette môme, d'autant que de « tous les ports du royaume c'est le seul dont le séjour « ne soit pas agréable, et vous n'aurez été que quelques « mois à vous priver des commodités que vous n'y trouce verez pas. » •
Vernet ne se laissa point rebuter par ces paroles peu encourageantes, et il insista pour que l'autorisation qu'il demandait lui fût accordée. Dans une seconde lettre, M. de Marigny céda sur le premier point : il permit à Vernet de prendre la ville de Cette du côté de la mer et de représenter une tempête; mais il se montra inflexible sur la question du séjour dans la ville, tant que durerait l'exécution du tableau. L'artiste dut se résigner; il reçut du reste ces dernières instructions à Cette même, où il était arrivé depuis le 1er novembre 1756. Durant les trois années qui venaient de s'écouler (1753-1756), Vernet avait peint cent seize tableaux, au jiombre desquels on comptait huit toiles importantes, les huit premiers ports de mer. La prodigieuse activité de son esprit et de ses pinceaux était loin, on le voit, de se ralentir.
Au Salon de 1757, on remarquait sa belle exposition : — trois vues de Toulon 1, une vue d'Antibes 2 et une vue de Cette 3.
Nous retrouvons Joseph installé à Bordeaux, vers la fin de mai. Pendant les deux années qu'il passa dans cette ville, il en prit deu,x vues, l'une du Château-Trompette, l'autre du côté des Salinières 4.
C'est à Bordeaux, le 14 août 1758, que naquit Antoine- Charles-Horace Vernet, cjui devait plus tard recueillir l'héritage de son père, sous le nom de Carie.
En juillet 1 759 7 Joseph arrivait à Bayonne, où sa famille venait le rejoindre trois mois après ; et, le 20 juillet 1760,