CHAPITRE III
Les * Considérations sur la France, i — l ti jugement de Villemain. — Le voyage à Venise. — J. d>- Maistre régent de la grande chancellerie en Sardaigne. — Comment il comprenait la justice. — Lettres à sa fille. — J. de Maistre à Saint- Pétersbourg. — Un ambassadeur pauvre. — Détresses et misères de In vie de cour.
« De Maistre avait assisté de loin, dit Albert Blanc, à la décadence et à la chute de la royauté sarde. Chassé de Chambéry par la tourmente révolutionnaire et par l'occupation française, il avait dû quitter les siens et s'était réfugié à Lausanne. Il reste là cinq ans, dans l'impuissance de jouer un rôle politique quelconque. On ne peut guère attacher d'importance à la mission dont le chargea Victor- Amédée III et qui se bornait à donner des renseignements sur ce qui se passait en Suisse et même en France; l'ambassadeur sarde auprès du gouvernement helvétique était le baron Vignet des Etoles, résidant à Berne. Les agents français en Suisse ne semblent guère avoir pris au sérieux les fonctions de Joseph deMaitre.
L'un d'eux, M. de Venet, raille assez plaisamment ses efforts pour jouer à l'ambassadeur de grande puissance, dans la pauvre cuisine qui lui servait de salle d'audience. Peut-être, à vrai dire, ses rapports ont-ils donné dès cette époque aux bureaux sardes une haute opinion de son intelligence politique et ont-ils préparé son entrée dans la carrière diplomatique. Incontestablement il ne se bornait pas, comme le dit malignement M. de Venet, à copier des articles du Moniteur pour les envoyer au roi son maître. Il regardait avec angoisse, mais aussi avec une grande largeur d'esprit, la marche fatale de la Révolution, et il écrivait son grand ouvrage de philosophie politique, les Considérations sur la France, qui témoigne d'une extraordinaire sûreté d'observation, d'une remarquable intelligence des événements. »
C'est dans ce fameux ouvrage que la Révolution française est jugée et expliquée avec tant de clairovyance, et où le retour des Bourbons est prédit avec tant de certitude. « L'impression que fit ce livre au moment où il parut, fut vive, dit Sainte-Beuve ; mais sa grande explosion n'eut lieu que vingt ans plus tard, lorsque les événements en eurent vérifié les points les plus mémorables. »
Mallet du Pan fut l'éditeur de cette œuvre. « Le hasard, disait-il dans son Avertissement au public, a fait tomber entre nos mains le manuscrit de l'ouvrage qu'on va lire. Son auteur nous
M. \ II. M. M \l\
est inconnu ; mais nous savons qu'il n'est point Français : on s'en apercevra à la lecture de ce livre. Trop d'étrangers, sans doute, surtout en Allemagne, se sont mêlés et se mêlent encore de juger la Révolution, ses causes, sa nature, ses acteurs et ses'suites, d'après la lecture de quelques papiers publics. On ne doit point confondre ce fatras avec l'ouvrage ingénieux et instructif que nous publions.
« Sans adopter toutes les vues de l'auteur ; sans approuver quelques-unes de ses idées qui semblent approcher du paradoxe;... on ne lui disputera ni une grande instruction, ni l'art de la mettre en œuvre, ni des principes d'une incontestable vérité.
« Il paraît que ce manuscrit, chargé de ratures, n'a pas été revu par l'auteur, et que son travail est incomplet : de là quelques négligences de diction, quelques incohérences, et une précision quelquefois trop sèche dans certains raisonnements trop afïîrmatifs. Mais ces imperfections sont rachetées par l'originalité du style, par la force et la justesse des expressions, par nombre de morceaux dignes des meilleurs écrivains, et où une grande étendue d'esprit s'unit à cette pénétration vive et lumineuse, qui au milieu des nuages de la politique polémique, montre des routes et des résultats nouveaux.
« Puisse ce travail être médité par les Français ! il serait pour eux un meilleur guide que
cette métaphysique subalterne, absorbée dans le moment qui court, égarée dans les analyses chimériques, et qui croit conduire ou prédire les événements, lorsque les événements l'entraînent à leur suite, sans qu'elle ait même l'esprit de s'en apercevoir. »
Villemain a jugé les Considérations sur la France avec une partialité qui prouve une ignorance impardonnable. Il appelle Maistre « un noble piémontais, qui s'était habitué à la forme de royauté du Piémont », et qui prophétisait « avec la clairvoyance de la haine les crimes futurs ».
jA. de Margerie (1) a relevé ces légèretés mensongères : « Premièrement, M. de Maistre n'était point un noble piémontais, mais un noble savoisien, chose fort différente. Secondement, le gouvernement de la Savoie ne ressemblait à rien à celui du Piémont, bien que les deux contrées fussent réunies sous la même couronne. Celui-ci était un régime militaire ; celui-là était un patriarcat féodal. Troisièmement, il n'est pas vrai que M. de Maistre se fût habitué de bonne heure à la forme piémontaise de la royauté. Tout au contraire, cette forme, qu'il appelle de son nom le gouvernement militaire blessait au plus haut point ses habitudes et ses principes de magistrat. Et
(1) Le comte Joseph de Maistre, sa vie, ses écrits, ses doctrines, 1 vol. in- 18.
lorsque la coalition de 1805 rendit un moment au roi de Sardaigne, dépouillé par Napoléon Ier, l'espoir de recouvrer ses Etats continentaux, le comte de Maistre le pressa par une lettre très vive de rassurer ses sujets contre le retour de ce régime « qui autorise un jeune étourdi échappé de r Académie à faire donner de son chef la bastonnade à un homme ». Il atteste que le gouvernement militaire « est redouté à un point qu'on ne peut exprimer » ; et pour dernier trait il condense les répugnances générales et les siennes dans ce mot qu'il rapporte « en propres paroles » : « Donnez-nous à qui vous voudrez, même au Sophi de Perse ; mais délivrez-nous des majors de place piémontais. »
Tout ce que M. Villemain dit des Considérations est aussi fantaisiste. Ce livre n'a point été publié en |1792 [avant la Terreur, mais en 1796 après la Terreur. Maistre ne calcule pas les crimes futurs, mais juge les crimes passés. Il ne prophétise pas les catastrophes avec la clairvoyance de la haine ; il espère, il annonce, il prêche surtout avec la chaleur de l'amour la restauration sociale et politique de la France par le rétablissement de sa royauté nationale.
Rappelé à Turin par le roi Charles Emmanuel IV, qui avait succédé à jVictor Amédée III, M. de Maistre eut une pension de 2.000 livres, qu'on ne put malheureusement lui continuer longtemps. Turin finit par tomber au pouvoir des
Français et M. de Maistre dut prendre la fuite. Il s'embarqua en plein hiver (décembre 1798) sur un bateau chargé d'émigrés, qui descendait le Pô et transportait du sel à Venise. Pendant la nuit, le fleuve gela et le bateau fut pris dans les glaces. Les Soirées de Saint-Pétersbourg contiennent un souvenir de ce triste voyage :
« Une certaine date me rappelle ce moment où sur les bords d'un fleuve étonné de se voir pris par les glaces, je mangeai avec un évêque français (l'évêque de Nancy) un dîner que nous avions préparé nous-mêmes. Ce jour-là j'étais gai ; j'avais la force de rire doucement avec l'excellent homme qui m'attend aujourd'hui dans un meilleur monde ; mais la nuit précédente je l'avais passée à l'ancre, sur une barque découverte, au milieu d'une nuit profonde, sans feu ni lumière, assis sur des coffres avec toute ma famille, sans pouvoir nous coucher ni même nous appuyer un instant, n'entendant que les cris sinistres de quelques bateliers qui ne cessaient de nous menacer, et ne pouvant étendre sur des têtes chéries qu'une misérable natte pour les préserver d'une neige fondue qui tombait sans relâche. »
Le comte Rodolphe, le fils de Joseph de Maistre, nous a laissé des détails plus précis : « Depuis la Posella, dit-il, la rive gauche du Pô était occupée par les Autrichiens, et la rive droite par les Français. A chaque instant la barque était appelée à obéissance, tantôt sur une rive, tantôt sur
l'autre. Les glaçons empêchaient d'arriver, et lefl menaces de faire feu qui partaient des deux bords alternativement ne facilitaient pas la manœuvre. La voiture de M. de Karpoff était sur le pont, et les deux enfants de M. de Maistre s'y étaient juchés. Tout à coup un poste français appelle, et l'équipage s'efforce d'obéir ; mais les courants et les glaçons retardent la manœuvre : le poste prend les armes, et, à l'ordinaire couche en joue les matelots. Enfin on aborde avec peine. — Vos passeports? — On les présente ; personne ne savait lire. Le chef du poste propose de retenir la barque, et d'envoyer les passe-ports à l'officier commandant à la prochaine ville ; mais le caporal s'approche du sergent et lui dit : « A quoi cela sert-il? on dira que tu es une bête, et voilà tout. » Sur cette observation, oh laissa partir la barque ; mais un des soldats apostrophant le comte de Maistre : « Citoyen, vous dites que vous êtes suce jet du roi de Prusse ; cependant vous m'avez un « accent... Je suis fâché de n'avoir pas envoyé « une balle dans cette voiture d'aristocrate. » — « Vous auriez fait là une belle action », lui répon- « dit M. de Maistre, « vous auriez blessé ou tué « deux jeunes enfants, et je suis sûr que cela vous u aurait causé du chagrin. » — «Vous avez bien « raison, citoyen », répliqua le fusilier; « jVi « aurais été plus fâché que la mère. »
A Venise, la vie fut très dure pour la famille Maistre. Le comte de Kevenhûller mit à leur
disposition le rez-de-chaussée de sa maison pour s'y installer, y coucher et faire la cuisine. « Mon frère et ma sœur, écrit Constance de Maistre, vécurent pendant quatre ans avec les trois mille francs qu'ils avaient emportés de Lausanne et sauvés de la confiscation. Ma mère faisait la cuisine, ma sœur balayait, mon frère allait chercher la provision de charbon dans un petit panier, ma mère en était à son dernier louis quand mon père fut appelé en Sardaigne. »
M. de Maistre supporta avec son courage habituel ce temps d'épreuves terribles. « Réduit, « dit Albert Blanc (Corresp.Diplom.) pour tout « moyen d'existence, à quelques débris d'argen- « terie échappés au grand naufrage, sans rela- « tions avec sa cour, sans relations avec ses pa- « rents, sans amis, il voyait jour par jour dimi- « nuer ses dernières ressources, et au delà plus « rien. » Et cependant de Maistre trouvait encore le moyen de travailler. C'est à cette époque (1799) qu'il écrivit son Discours du citoyen Cherchemot pour le jour de la fête de la Souveraineté du peuple, sorte de harangue caricaturale, composée par un citoyen imaginaire, avec des phrases révolutionnaires recueillies par l'auteur en manière de passe-temps.
Les Français ayant été chassés d'Italie (1799) de Maistre, rappelé par son roi, fut nommé régent de la grande chancellerie du royaume de Sardaigne et entra en fonction à Cagliari le 12 jan-
iWçï -
vier 1800. Ce n'était pas une mince besogne que de rétablir les finances et l'administration de la justice dans un pays encore tout bouleversé par les contre-coups de la Révolution et de la guerre. Le comte de Maistre assumait une lourde charge, rétribuée par un modeste traitement de 20.000 livres. Ses nouvelles fonctions de directeur de la chancellerie consistaient à surveiller le mouvement commercial et militaire du port de Cagliari, où toutes les puissances envoyaient leurs navires. On avait coutume de traiter ce port de mer avec une rare désinvolture internationale. Anglais et Russes capturaient tranquillement les vaisseaux français dans les eaux sardes, et le roi était à chaque instant obligé d'accorder des indemnités à la France. La question de la loyauté des pavillons amenait des complications de toutes sortes. Le poste de Joseph de Maistre était loin d'être une sinécure.
« L'intérieur de l'île, dit Albert Blanc, n'allait pas mieux. Une loi, qui remontait au moyen âge, donnait aux Sardes le privilège de n'être administrés et gouvernés spécialement et dans l'île que par des Sardes ; cette loi était très opportune, car les étrangers ne pouvaient rien faire de ces populations féroces. Les Stamenti, sorte de parlement insulaire, venaient d'abdiquer ce droit peu de temps avant l'arrivée du comte de Maistre, dans la prévision de la venue probable du roi ; mais la génération actuelle n'en était pas
moins à demi-sauvage et rebelle à toute innovation et à tout perfectionnement. Ce qui était arrivé en Sardaigne, aux premiers bruits de la Révolution française, permet d'apprécier ce que pouvait être la population en 1800. Lorsque les troubles commencèrent à se manifester à Paris, l'île s'agita également, mais dans le sens contraire. Les Sardes voulaient qu'on leur rendît leur constitution féodale, abolie comme barbare par Charles Emmanuel III, et qu'on rétablît leurs Cortès selon les vieilles formes d'Aragon. On refusa. Alors ils massacrèrent l'intendant général Pitzolù, le commandant militaire, la plupart des Piémontais qui résidaient parmi eux, et l'île fut en proie à des passions furieuses, que la médiation du pape et des concessions imprudentes finirent par calmer en 1796. A son arrivée, le comte de Maistre y trouva encore une opposition aveugle contre tous les actes de l'autorité et une haine de l'étranger passée à l'état de dogme national. De plus, il régnait dans la noblesse une répugnance extrême à payer ses dettes, dit le fils de M. de Maistre dans sa notice. Droit public et droit privé s'en allaient donc à la dérive. M. de Maistre lutta pendant trois ans contre ce courant rétrograde. » Régent de la grande chancellerie, de Maistre montra en Sardaigne, de 1800 à 1802, une fermeté et une indépendance qui grandissent encore sa mémoire et son caractère. Il étudiait luimême les affaires et, quel que fût le coupable, il
frappait Bans faiblesse, comme le prouve le procès intenté à un religieux, le frère Jérôme Paolino. Dans une brochure devenue très rare et tirée seulement à cent exemplaires (1), Descotes a publié un ensemble de faits bien curieux, extraits des archives, qui montrent le scrupule et l'impartialité de Joseph de Maistre aux prises avec ces affaires criminelles si embrouillées et si délicates, écartant les influences et les interventions intéressées, tenant tête même au roi d'Angleterre, qui voulait couvrir des faits de piraterie authentiques.
« Un tribun fameux, dit Descostes, Vincent Salis, qui avait trompé la confiance du duc d'Aoste, est accusé de haute trahison et emprisonné dans la tour du Sprone. On lui suppose des complices. On arrête ses proches et, parmi eux, un notaire, Jean Salis. Les juges inférieurs se dépensent en vains efforts pour établir sa culpabilité. Convaincu de son innocence, le comte de Maistre résiste au courant et, de sa haute autorité, le fait élargir. Un professeur de droit, très réputé, Louis Liberti, est, lui aussi, l'une des victimes de la petite Terreur légale qui sévit dans l'île; il est incarcéré. Le comte étudie son dossier, arrive à la conviction que les soupçons portés contre lui sont injustes et ordonne sa mise en liberté. Il fait plus : pour l'indemniser du dom-
(1) Joseph de Maistre inconnu, in-8, Champion.
mage qu'il a souffert, il le nomme avocat consultant de la chancellerie et écrit au ministre pour le remettre en grâce auprès du roi. »
Joseph de Maistre était le vrai type du magistrat d'autfefois, qui ne voyait que le droit et la justice.
« Pour juger, conclut Descostes, il faisait abstraction de toutes ses opinions, de toutes ses tendances, de toutes ses sympathies. Il n'admettait pas qu'une arrestation pût être faite et qu'une détention fût imposée quand,. à ses yeux, l'accusation n'était pas suffisamment établie. Pour rendre justice, il ne regardait pas à la couleur et repoussait comme de mauvaises pensées toutes les considérations d'ordre politique. Voulait-on lui forcer la main et lui imposer une décision contraire à sa conscience, il se redressait de toute sa hauteur et, en termes respectueux, mais fermes, il ne craignait pas d'exercer son droit de remontrance et parfois même de se refuser à contresigner des mesures qui lui paraissaient iniques, arbitraires ou illégales. »
La correspondance de Joseph de Maistre pendant cette époque nous montre le grand penseur, toujours harcelé par les soucis de famille, trouvant encore le temps d écrire à ses deux filles, à la petite Constance et à sa fille aînée, alors en pension chez la sœur de l'écrivain, religieuse sécularisée malgré elle et qui [avait ouvert à Turin une maison d'éducation. Parmi ces lettres, chefs-
cT œuvre d'esprit, de bonté familière, de tendresse inépuisable, il en est quelques-unes qu'on a citées bien souvent et qu'on ne se lasse pas de relire, pour le tour et la grâce que Fauteur a su donner à ses sentiments paternels. Il écrivait à Adèle cette jolie leçon de grammaire :
« J'ai été très content du verbe chérir, que tu m'as envoyé. Je veux te donner un 'petit échantillon de conjugaison, mais je m'en tiendrai à l'indicatif, c'est bien assez pour une fois.
« Je te chéris, ma chère Adèle : tu me chéris « aussi, et maman te chérit : nous vous chéris- « sons également Rodolphe et toi, parce que « vous êtes tous les deux nos enfants, et que « vous nous chérissez aussi également l'un et « l'autre ; mais c'est précisément parce que vos « parents vous chérissent tant, qu'il faut tâcher « de le mériter tous les jours davantage. Je te « chérissais, mon enfant, lorsque tu ne me ché- « rissais point encore ; et ta mère te chérissait « peut-être encore plus, parce que tu lui as coûté « davantage. Nous vous chérissions tous les deux « lorsque vous ne chérissiez encore que le lait « de votre nourrice, et que ceux qui vous ché- « rissaient n'avaient point encore le plaisir du re- « tour. Si je t'ai chérie depuis le berceau, et si tu « m'as chéris depuis que tu as pu te dire: Mon papa « m'a toujours chéri ; si nous vous avons chéris « également, et si vous nous avez chéris de même, « je crois fermement que ceux qui ont tant chéri,
« ne changeront point de cœur. Je te chérirai « et tu me chériras toujours, et il ne sera pas aisé « de deviner lequel des deux chérira le plus l'au- « tre. Nous ne chérirons cependant nos enfants, « ni moi, ni votre maman, que dans le cas où « vous chérirez vos devoirs. Mais je ne veux point « avoir de soucis sur ce point, et je tiens pour « sûr que votre papa et votre maman vous ché- « riront toujours.
« Marque-moi, mon enfant, si tu es contente de « cette conjugaison, et si tous les temps y sont « (pour l'indicatif). Adieu, mon cœur. »
En 1802, le roi de Sardaigne nomma de Maistre ministre plénipotentiaire à Saint-Pétersbourg. C'était une nouvelle épreuve qui commençait, une nouvelle carrière qu'il allait remplir loin de sa femme et de ses enfants. Il n'hésita pas.
« Le roi est dans des circonstances bien dif- « ficiles, — écrivait-il alors à sa fille aînée, — « mais il fait pour moi et pour ma famille tout « ce qu'il peut faire : ainsi nous n'avons qu'à re- « mercier, et attendre en paix l'avenir. Je me « garde bien de te dire que je suis content, ou du « moins heureux, malgré une destination si bril- « lante. Pour être heureux, il faudrait que ma « famille fût autour de moi ; mais c'est précisé- « ment cette tendresse qui me donne des forces « pour m'éloigner de vous. L'est pour vous que « je me passe de vous...
« Adieu, ma chère Adèle ; je t'emporte dans « mon cœur, afin que tu m'échauffos sous le « soixante et unième degré de latitude. »
Joseph de Maistre alla d'abord passer quelques jours à Home, où le pape lui fit un accueil tout familier et tout amical.
« Je n'entreprendrai pas de raconter les belles choses que j'ai vues ici, écrit-il à sa fille, il me faudrait plus de temps que je n'en ai : une fois, Rome sera le sujet de nos conversations. Avanthier j'ai vu le Pape, dont la bonté et la simplicité m'ont fort étonné. Il est venu à ma rencontre, m'a laissé à peine plier un genou, et m'a fait asseoir à côté de lui. Nous avons bien jasé une demi-heure : après quoi il nous a accompagnés (j'étais avec le ministre du roi), et il a porté la main sur le bouton de la serrure, pour ouvrir la porte. Je t'avoue que je suis resté de stuc à ces manières si peu souveraines ; j'ai cru voir saint Pierre au lieu de son successeur. »
Joseph de iMaistre quitta Rome, traversa l'Allemagne et arriva à Saint-Pétersbourg le 13 mai 1803, pour assister aux débuts du règne d'Alexandre Ier. Nature généreuse et confiante, l'empereur Alexandre l'accueillit avec beaucoup de considération et de sympathie.
Pendant près de quinze ans, de 1803 à 1917, Joseph de Maistre occupa à Saint-Pétersbourg le poste de représentant du roi de Sardaigne. Ami d'un Empereur libéral et populaire, il assista
pendant quinze ans au spectacle de l'Europe en armes contre Napoléon ; et il eut 'non seulement le loisir de juger et d'apprécier les événements de son époque dans sa correspondance quotidienne avec la Cour de [Sardaigne, mais il put encore consacrer une partie de son temps à écrire les magnifiques livres où il a résumé l'idéal de sa doctrine politique, j
J. de Maistre nous a dit lui-même comment il vivait matériellement à Pétersbourg :
« Si, par hasard, madame la comtesse, il vous prend fantaisie de savoir ceque je fais et comment je vis, j'aurai bientôt répondu : c'est ce que vous connaissez, c'est le mouvement d'une pendule, tic tac. Hier, aujourd'hui, demain, et toujours... J'ai beaucoup de peine à me traîner hors de chez moi : souvent même je me refuse aux dîners roulants de Pétersbourg, pour me donner le plaisir de ne point sortir de tout le jour ; je lis, j'écris, je fais mes études ; car enfin il faut bien savoir quelque chose. Après neuf heures, j'ordonne qu'on me traîne chez quelque dame, car je donne toujours la préférence aux femmes... Ici donc ou là, je tâche, avant de terminer ma journée, de retrouver un peu de cette gaieté native qui m'a conservé jusqu'à présent : je souffle sur ce feu comme une vieille femme souffle, pour rallumer sa lampe, sur le tison de la veille. Je tâche de faire trêve aux rêves de bras coupés et de têtes cassées qui me troublent sans relâche ; puis je soupe
comme un jeune homme, puis je dors comme un enfant, et puis je m'éveille comme un homme, je veux dire de fgrand matin ; et je recommence, tournant toujours dans ce cercle, et mettant constamment le pied à la même place, comme un âne qui tourne la meule d'un battoir. Je m'arrête à cette comparaison sublime. »
La position de M. de Maistre à la cour de Russie était fort honorifique, mais la médiocrité des appointements le condamnait à vivre dans une sorte de misère dorée : « Mon Dieu, écrivait-il, mon Dieu ! je pense à la maison de Bourbon, à celle de Savoie, lorsque je suis tenté de m'afïïiger sur moi. Je suis ici dans une situation fort critique, sachant très peu ce que je suis aujourd'hui, et point du tout ce que je serai demain; mais, au lieu qu'autrefois les moralistes disaient continuellement : Regardez au-dessous de vous, ils doivent dire maintenant : Regardez au-dessus.
« Je viens de congédier mon valet de chambre, pour me donner un domestique plus simple et moins coûteux. Je verrai s'il y a moyen de faire d'autres économies ; et tout mon désir est que Sa Majesté soit bien persuadée... que, dans tout ce que j'ai dit sur ma situation, jamais je n'ai laissé tomber de ma plume la plus légère exagération. J'ai souffert comme je l'ai dit et autant que je l'ai dit, et maintenant encore, comme je le dis, je n'ai rien, ce qui s'appelle rien, pas de quoi me faire enterrer, si je venais à mourir. »
Ce qui l'effrayait surtout c'était la pensée qu'il pouvait mourir en laissant sa famille dans une indigence presque absolue.
Joseph de Maistre devait vivre ainsi à Saint- Pétersbourg jusqu'en 1817, dans une médocrité de fortune, qui, eu égard à sa haute position, était très voisine de la pauvreté. Le malheureux roi de Sardaigne ne consentit jamais à payer royalement son ministre extraordinaire. De Maistre souffrit beaucoup de cette infériorité ; ses lettres gardent la trace quotidienne de cette longue déception, qui entravait l'exercice de sa vie et ses relations mondaines, bien plus qu'elle n'humiliait son amour propre. Non seulement il ne pouvait se payer un secrétaire, mais il n'avait pas toujours assez d'argent pour prendre une voiture.
« Voici, écrit-il à son fils en 1810, voici le second hiver que je passe sans pelisse ; c'est précisément comme de n'avoir point de chemise à Cagliari : au sortir de la Cour ou de chez le Chancelier de l'Empire, au milieu de toute la pompe asiatique, un fort vilain laquais me jette sur les épaules un manteau de boutique. Le service d'un seul laquais étant réputé impossible ici, à raison du climat et de la fatigue, pour en avoir un second j'ai pris un voleur qui allait tomber dans les mains de la justice : je lui ai proposé de devenir honnête homme, à l'ombre de mon privilège de Ministre ; depuis quelques mois cela va. Le
traiteur qui me nourrissait ou qui m'empoisonnait ayant changé d'habitation, je ne puis l'atteindre ; j'ai pris le parti de partager la soupe de mon valet de chambre. Le défaut de domestiques, clans ce pays et dans ma position, est un des plus singuliers supplices qu'il soit possible d'imaginer, et dont tu ne peux te former l'idée à la place où tu es. Cependant, mon cher ami, je ne vois point que je sois méprisé, au contraire ; mais ce qui m'amuse excessivement, c'est quand on vient se recommander à moi, ce qui arrive assez souvent.
Et encore :
« Au moment où je vous écris, je n'ai pu encore me procurer des rideaux à mon lit, ni un chandelier d'argent pour porter ma lumière, ni un bureau décent et ostensible pour serrer mes papiers, ni surtout l'apparence d'un ménage. Lorsque je mange chez moi, la femme d'un soldat qui ne sait pas faire une soupe me présente deux plats de domestiques suffisants pour exister. C'est là mon luxe... »
« Souvent le comte de Saint- Julien (ministre 'Autriche) vient le soir me chercher, pour allerd avec moi dans le monde. Ses brillants laquais montent mon escalier en tâtonnant, et nous descendons précédés d'un paysan qui porte luminare minus ut prœesset nocti. Je suis persuadé qu'ils font sur moi des chansons en patois autrichien. Pauvres gens ! je suis bien aise qu'ils s'amusent. »
Quand on lit de pareils détails, on admire la résignation souriante et tranquille avec laquelle le comte de Maistre acceptait son sort.
« Il faut observer, dit Albert Blanc, que la Prusse, l'Etat qui payait le moins ses ministres, leur donnait 35.000 roubles, et qu'il fallait de toute nécessité qu'avec le cinquième de cette somme, M. de Maistre fît face [aux exigences du cérémonial, qui triplaient la dépense normale d'un homme de condition. De plus, contre l'usage les frais du voyage montant à près de 6.000 livres ne lui furent pas comptés ; ces charges s'aggravaient des frais de poste, assez considérables dans une correspondance fréquente. Il lui arriva une fois de ne pouvoir sortir, faute de ruban pour porter sa croix ; il ne pouvait décemment en demander aux chevaliers russes et les marchands ne . voulaient pas en fabriquer pour moins de 150 roubles ; il fallut attendre que le ruban demandé au roi fût arrivé. Avec les fameuses 20.000 livres il fallait encore qu'il entretînt sa famille: la comtesse était fixée à Turin, où elle pouvait avec 5.000 livres par an suffire aux convenances et faire élever dignement ses enfants ; le comte ne pouvait faire venir ces trois êtres aimés à Pétersbourg ; le voyage eût coûté 10 ou 12.000 livres, et le surplus des dépenses après l'arrivée eût excédé les ressources communes. »
La situation de Joseph de Maistre à Saint-Pé-
tersbourg(on le voit par sa Correspondance) devint d'année en année plus insupportable. L'ingratitude et l'avarice de la Cour de Sardaigne dépassaient les bornes, et il fallait un héroïsme surhumain pour continuer à remplir sans murmure ce poste officiel de fidélité stérile et de mendicité chevaleresque. Tandis que sa femme, restée à Turin était obligée de vendre son argenterie pour vivre, on refuse à de Maistre toute augmentation ; on ferme l'oreille à ses plaintes ; on repousse sa démission ; on le force à vivre dans une situation humiliante où sa dignité publique aurait fini par sombrer, si l'empereur Alexandre n'avait personnellement estimé, honoré et imposé à la Cour ce caractère d'honnête homme, fidèle par honneur à un roi qui le déshonorait.
« La dépense forcenée de cette ville (Saint- Pétersbourg) écrivait de Maistre, ne peut être comprise par qui ne la voit pas. Avec mes 6.800 roubles et mon habit vert, je suis ici comme les trois enfants dans la fournaise : Misericordia Domini quia non sumus consumpti. »
Il y avait des jours où il était à bout de patience :
« Le sort est déchaîné contre moi. Je prends le parti de vous envoyer une feuille de mon livre de comptes tel qu'il est griffonné par mon valet de chambre. Lisez cette belle pièce ; vous y admirerez le prix du peu de repas que je prends
chez moi... Vous me direz que j'ai Fespoir d'être payé en Sardaigne ; mais qu'est-ce que ma femme peut acheter avec un espoir?... S'il y avait en ce pays une ombre de délicatesse et de véritable amour pour Sa Majesté, je ne vous écrirais pas cette lettre. Comment voulez-vous me me forcer à quereller, toute l'année, pour cette somme à disputer, à mendier? Cela est horrible et insupportable. J'en ai honte, comme si j'avais tort... J'ai mangé tout ce que je possédais à moi ; malgré ce sacrifice, je ne puis attendre au mois de février... »
On comprend l'indignation de Barbey d'Aurevilly :
« Que dire de cette véritable déportation de Joseph de Maistre, dans une cour où ce supplicié de par son maître ne se débattait pas, ne criait pas, mais restait digne et doux, — un de ces doux à qui, disent les livres saints, la terre appartient, — et qui, en attendant la terre qu'il n'eut jamais, du reste, eut au moins l'estime et la faveur d'Alexandre, d'Alexandre qui avait pénétré quel homme c'était que ce Joseph de Maistre, et qui, par des procédés de grande âme, le vengea souvent des sécheresses et des ingratitudes de son roi !
« C'est là l'histoire de Joseph de Maistre que ces lettres ne nous racontent pas en se passionnant, mais montrent avec une éloquence inouïe, gaie ici, triste là, ironique plus loin, mais toujours
aimable et respectueuse ! car Joseph de Maistre est certainement le seul homme au monde qui ait fait passer tous les sentiments de la vie, les plus offensés et les plus résistants, à travers la réalité d'un respect qui ne se démentit jamais, quand tout aurait dû, à ce qu'il semble, le faire éclater. Ce n'était plus ici de la courtisanerie ou de l'étiquette, ce n'était même point passion malheureuse de fidélité, non ! C'était quelque chose d'incomparable, — une sensibilité, une fierté, une conscience de soi, justement révoltées, et qui, armées de toutes les puissances de l'esprit, savaient s'en servir d'une manière charmante ou poignante, sans blesser une seule fois ce respect dans lequel de Maistre avait mis l'honneur de sa vie !
« Voilà la saveur morale de cette correspondance, mais la beauté morale qu'elle attesté a fait leur beauté littéraire. Pour se plaindre comme Joseph de Maistre se plaint dans ses lettres, pour sourire comme il y sourit, pour se moquer comme il s'y moque, il a fallu autant de stoïcisme que de grâce, et, on le sait, messieurs les stoïques ne sont pas habituellement gracieux ! Il faut lire ces lettres pour le savoir. »