‹ Joseph de MaistreChapitre 4 sur 14 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

J . de Maistre intime. — Les fêtes de lu cuur. — Un feu d'artifice. — Dîners chez V Impératrice. — Caulaincourt peint par de Maistre. — Un empereur libéral. — Rodolphe et Xavier de Maistre protégés à la Cour. — Portrait du général Koutoasoff.

La publication de la Correspondance de Joseph de Maistre, parue en 1851 et qui fut signalée avec une si respectueuse attention par Sainte- Beuve, causa d'abord dans le public une grande surprise. On jugeait alors Joseph de Maistre sur ses livres ; il apparaissait comme un sectaire catholique, un glorificateur farouche de la théocratie et du despotisme, sorte dTsaïe politique sans sourire et sans tendresse. On ne voyait que le penseur, et brusquement l'homme apparut, un homme doux, facile, conciliant, dévoué à ses amis, adorant sa famille, causant avec ses enfants, esprit enjoué, accommodant et modeste. Point de morgue, point d'orgueil d'écrivain. On admirait Joseph de Maistre ; on se mit à l'aimer,

et cette impression fut définitive. Sa correspondance a donné à ce grand penseur une physionomie nouvelle, une surélévation d'attitude. On le voit là aux prises avec la vie, patient dans le malheur, sans haine contre ses adversaires, type de droiture et de noblesse, dont on recherchait l'amitié et les conseils.

« C'est sa correspondance surtout, dit Sainte- Beuve, qui semble tout à fait neuve et du plus grand prix. L'homme supérieur et, de plus, rhomme excellent, sincère, amical, père de famille, s'y montre à chaque page dans toute la vivacité du naturel, dans tout le piquant de l'humeur et, l'on peut dire, dans toute la cordialité du génie. C'est le meilleur commentaire et le plus utile correctif que pouvaient recevoir les autres écrits si distingués, mais un peu altiers, du comte de Maistre. On apprendra de près à révérer et à goûter celui qui nous a tant de fois surpris, provoqués et peut-être mis en colère. Ce puissant excitateur de pensées politiques va devenir une de nos connaissances particulières et, peu s'en faut, l'un de nos amis. »

Les six volumes de correspondance de Joseph de Maistre sont un véritable cours d'histoire et de politique. Ce voyant, du haut de son poste officiel d'observation, a vu Napoléon passer et repasser par tous les chemins de l'Europe et il a porté ses jugements, énoncé ses prévisions, imposé son témoignage sur tous les événements de

son temps. L'auteur des Soirées a toujours vu très clair à travers cette nuée de soldats et de peuples, ce conflit de résistances et d'ambitions européennes. La Révolution lui apparut satanique, mais il ne désespéra jamais de l'avenir de la France, et il prédit nettement le retour des Bourbons.

Ces Lettres sont encore une source de renseignements inépuisables sur la situation de la Russie et sur les campagnes de Napoléon Ier, que Joseph de Maistre raconte et juge en spectateur impartial, en même temps qu'il peint, scène par scène, le tableau pittoresque de la vie russe, à Saint-Pétersbourg et à la Cour impériale. Ces pages sont le meilleur document qu'on puisse lire sur les mœurs du monde aristocratique en Russie.

Joseph de Maistre allait beaucoup dans le monde et aux réceptions de la Cour. Ses travaux littéraires et le temps qu'il consacrait à sa correspondance diplomatique ne lui ôtaient ni le goût d'observer ni le plaisir de décrire les merveilleuses fêtes auxquelles il assistait et dont il n'oubliait aucun détail, comme on peut le voir par ce récit d'un curieux feu d'artifice :

« A 8 heures, le feu commença par un obélisque en feu vert, flanqué de chaque côté de quatre palmiers de même espèce, que Votre Excellence se rappellera probablement : c'est un feu particulier aux Russes, qui le tiennent, m'a-t-on dit, des Chinois. Un temple en feu bleu est en-

core, si je ne me trompe, une chose qu'on ne peut voir ailleurs ; il était accompagné avec beaucoup de goût par des feux très bien distribués. Le reste était beau sans être extraordinaire ; des tourbillons d'une épaisse fumée ont beaucoup nui à la beauté du spectacle. J'ignore si cet inconvénient est nécessaire, ou s'il pouvait être diminué par l'art.

« La fin a été superbe ; 40.000 fusées, partant les unes après les autres, ont entretenu à une certaine hauteur dans les airs une détonation et des éclairs continuels pendant près d'un quart d'heure : dans ce genre encore les artistes russes sont extrêmement distingués.

« Après le feu, on a passé dans la grande pièce du bal. Je crois que cette salle de la Tauride ne peut avoir moins de 200 pieds de long ; elle était éclairée par 12.000 (bougies et 6.000 lampions. Le jardin, qui est à côté, [n'était pas moins richement éclairé. J'ai promené quelques instants ma tristesse dans ces (allées où le pied s'appuie réellement sur la terre, où l'on marche au milieu des orangers et des fleurs naturelles (nourries dans des pots enfoncés dans les plates-bandes. On oublie de temps en temps qu'on a un toit et un plafond sur la tête. C'est une plaisanterie de l'art, de la plus grande magnificence et du meilleur leur goût. »

Joseph de Maistre raconte ailleurs un dîner auquel l'Impératrice l'avait invité :

« Hier, S. M. l'Impératrice m'a Fait l'honneur de m'inviter à dîner et a passer la journée chez ell<i à Paulowski. C'était un extraordinaire, car le Corps diplomatique ne va guère à Paulowski. sans peine que j'ai pu être prêt en moins de vingt-quatre heures, car l'étiquette exige des préparatifs considérables. Les Dames dînent en robes traînantes, et le soir il faut un ajustement tout différent pour la promenade. L'Impératrice a eu la bonté de me faire préparer un appartement très commode pour la toilette des dames ; conformément à la règle ancienne, aucune classe au-dessous des Ministres n'a été invitée ; de manière qu'il n'y avait que l'Ambassasadeur de France, le Ministre d'Angleterre, et celui de S. M. — A trois heures, l'Impératrice a tenu cercle : ensuite on a dîné. La table était un grand fer à cheval ; le haut était occupé par S. M., par S. A. I. Madame la Grande-Duchesse Anne, la Princesse de Wurtemberg (fille), et le Duc d'Oldembourg ; à la même table, vis-à-vis ces augustes personnages, étaient placés les Ministres étrangers. Je crois qu'il y avait quatrevingts ou cent personnes. Après le café, on se retira, et à six heures et demie, les Dames revinrent en robes rondes et en chapeaux, pour la promenade, qui se fit dans les lignes de la Cour. Dans la première, l'Impératrice fit monter avec elle et ses Dames, l'Ambassadeur de France ; dans la seconde, on plaça ma femme et ses filles

une dame et une demoiselle d'honneur, les Ministres d'Angleterre et de Sardaigne, le Prince Labonof-Costof, et le Comte Araktcheief. Les autres lignes vinrent pêle-mêle. Nous fûmes menés jusqu'à ce qu'on appelle le Pavillon des Roses, endroit charmant créé en un coup de baguette par S. M. L, et remarquable surtout par sa singulière décoration, qui est l'ouvrage d'un artiste italien (le sieur Gonzague) ; il a représenté dans les arbres, à quelque distance du pavillon, un village, une auberge, une église, une colonnade, etc., avec une telle vérité qu'on ne peut en croire ses yeux, — ou, pour mieux dire, qu'on est obligé de les croire. — Nous revînmes dans le même ordre. Le jardin de S. M. était garni de lis dans tous les carreaux. Toutes ces tiges étaient crues dans la journée. Elle dit à M. le Comte de Noailles : Vous voyez, Monsieur le Comte, que nous aimons beaucoup les Lis. On soupa de bonne heure, mais à des tables rondes, comme Votre Excellence s'en souvient. En me retirant le soir, je ne fus pas peu surpris d'apprendre que mes gens auxquels j'avais pourvu comme de raison, avaient été splendidement traités par ordre de S. M. I. J'étais à Saint-Pétersbourg vers les deux heures. On ne peut, au reste, rien ajouter à l'élégance des appartements et des tables, au luxe des fruits, à l'exactitude, à la prestesse du service, mais surtout aux grâces de S. M. l'Impératrice, dont la souveraine politesse ne nuit point du tout

à la politesse souveraine. A souper, elle ne s'est point assise: elle fait le tour des tables, elle parle atout l<k monde et défend qu'on se lève : c'est une forme dont il vous souviendra de même, suivant les apparences. »

Ces fêtes étaient parfois tragiques. En voici une, à Peterhof qui eut un triste dénouement:

« Une foule innombrable de chaloupes avaient amené une grand nombre de spectateurs à Peterhof, tirés principalement de la classe des marchands, hommes, femmes et enfants. Tout ce monde s'est rembarqué le soir ; les chaloupes, conduites par des matelots presque tous ivres, ont été assaillies pendant la nuit par un coup de vent terrible, qui en a fait chavirer plusieurs. La police ne voulant convenir ici ni des crimes ni des malheurs (de quoi je ne la blâme point), il est difficile de connaître au juste le nombre des morts, qu'on élève jusqu'à 200. On m'a cité un étranger qui vivait ici avec sa femme et trois enfants en bas âge ; il les a laissés à un ami pour aller voir la fête, et le soir ils étaient orphelins. Une famille de marchands a péri totalement, père, mère, enfants et domestiques. Pendant ce temps, je dormais dans ma voiture sans me douter de ce qui se passait sur ma gauche; c'est un événement déchirant. »

Joseph de Maistre admirait sincèrement les magnificences de la Cour de Russie ; en revanche, la société française et le monde de Napoléon Ier

lui semblaient à peu près ridicules. Il a malicieusement peint Caulaincourt, l'ambassadeur de Napoléon Ier.

« Je contemple beaucoup ici l'ambassade française, qui n'a rien de merveilleux. Le spectacle qui m'a continuellement frappé depuis le commencement de la Révolution, c'est la médiocrité des personnes par qui de si grandes choses s'exécutent. Dès que ces fameux personnages sont isolés, je vous assure que personne n'est humilié. Dans ce moment, il y a un homme véritablement extraordinaire, qui mène tout ; mais, s'il disparaissait, vous verriez crouler l'édifice en un clin d'œil. Je m'amuse beaucoup a considérer le général Caulaincourt. Il est bien né, et il s'en targue ; il est le premier partout, etc. Je vous assure cependant qu'il a l'air fort commun sous sa broderie ; qu'il est raide en bonne compagnie,comme s'il avait du fil d'archal dans les jointures, et qu'au jugement de tout le monde il a l'air de Ninette à la Cour. Ce phénomène de la puissance balbutiant devant la véritable dignité m'a frappé mille fois depuis l'ouverture de la grande tragédie. »

On peut à peine se faire une idée de la vie active que menait Joseph de Maistre à Saint-Pétersbourg :

« Voulez-vous que je vous dise, écrivait-il, dès 1804, comment je suis quelquefois étouffé? Je déchiffrais une lettre du comte de Front. Le

même jour, il m'en arrive du même une autre encore plus longue. Le même jour, je reçois votre numéro 18. Le même jour, le duc de Serra-Capriola me prie de lui prêter ma plume pour une affaire qui ne presse pas, pourvu qu'elle soit faite demain. Le même jour, je suis invité avec tout le corps diplomatique à un grand souper et à un balque j'aurais volontiers changé contre un bain froid dans la Neva, mais que je ne pouvais refuser par Vies raisons locales. Le même jour, je suis invité par sir Waren pour discuter avec lui le lendemain l'affaire de la Sardaigne. Ditesmoi s'il n'y a pas 'de quoi mourir. »

L'empereur Alexandre paraît avoir éprouvé pour Joseph de Maistre clés sentiments d'amitié et d'estime qui ne faiblirent pas pendant quinze ans, et dont il lui prouva la sincérité en s'attachant, dès le début, son fils Rodolphe, dont il assura la carrière et l'avenir et qu'il |admit à ses réceptions particulières. Rodolphe devait faire la campagne de;i806, 1812 et 1813. Dans la lettre annonçant à de Maistre la nomination de son fils, le chancelier de l'Empire écrivait ces [lignes :

« L'empereur me charge de vous dire qu'il agrée, avec le plus grand plaisir, la demande que vous lui avez faite. Il accepte votre fils dans le premier corps de sa garde (les chevaliers-gardes), et le reçoit tout de suite au grade de cornette (capitaine dans l'armée)... Sa Majesté impériale... ne peut le traiter mieux que ses propres

chambellans, qu'elle ne fait que cornettes. Au reste, vous ne devez pas être en peine d'un jeune homme qui a pour protecteur Alexandre Ier. » M. de Maistre ajoute aussitôt avec un sentiment d'exquise délicatesse : « Si j'étais Russe, je me serais évanoui de joie. » (Mémoires politiques, etc.) Ce fut pour la tendresse paternelle de M. de Maistre une douloureuse épreuve que de savoir son fils exposé à tous les périls de la guerre. Jamais cependant il n'exprima dans ses lettres à Rodolphe des craintes capables de décourager le jeune militaire. Ce père admirable se montra toujours un chrétien et un gentilhomme. « Je ne « veux pas, écrivait-il à son fils, m'appesantir sur « votre destinée future : il est inutile de commu- « niquer des pensées molles, telles qu'elles nais- « sent involontairement dans le cœur d'un père. « Allez bravement votre chemin, mon cher Ro- « dolphe. Vivent la conscience et l'honneur ! « Ou cela, ou sur cela, disait cette mère de Sparte. « Elle avait raison. Jamais vous ne trouverez « dans mes lettres ni craintes ni lamentations : « c'est un mauvais ton à l'égard d'un soldat. « Tout cela sans préjudice de ce qui se passe « dans mon cœur, et dont vous vous doutez sans « doute un peu. »

L'Empereur, pour être encore agréable à l'auteur des Considérations sur la France, nomma son frère Xavier, l'auteur du Voyage autour de ma chambre, directeur du département de l'Amirauté

\i i \ \ \ un: !' '. \ i i i '.' !•■ m Mi'-ii ' "

avec le gracie de général-major. En 1812, Joseph de Maistre, désirant faire venir à Saint-Pétersbourg sa femme et ses filles, mais n'ayant pas les moyens d'assurer leur installation, le czar lui offrit F.argent nécessaire. Les témoignages publics de la faveur impériale accrurent d'année en année la considération dont Joseph de Maistre jouissait à la Cour. On lui enviait cette forte et précieuse amitié, grâce à laquelle personne ne doutait qu'il pût atteindre les plus hautes situations, le jour où l'ingratitude du roi de Sardaigne finirait par décourager sa fidélité.

Joseph de Maistre nous a laissé dans sa correspondance de curieux détails sur cet étrange souverain mystique, populaire et démocrate.

« Je suis très sûr, dit-il, que, dans le fond de son cœur, il n'aime réellement que son grand ami le Président des Etats-Unis. Son éducation l'a imbibé d'idées républicaines, et c'est peut-être un des plus grands phénomènes qui existe dans le monde : il préside encore à ces grands dîners d'étiquette où les cinq premières classes de l'état sont admises, mais il est sans habits royaux, sans trône, sans couronne, et sans dais. Il fait ses excuses au chambellan qui le sert de la peine qu'il lui a donnée, tandis que les chambellans devraient intriguer six mois pour avoir l'honneur de le servir dans ces occasions. Tout signe extérieur de respect qui sort des formes ordinaires, un baise-main par exemple, lui fait à peu près

horreur. La Princesse Beloselski l'entretenant un jour dans sa voiture, il avait la main (appuyée sur la portière. La bonne qui portait le petit enfant de la princesse l'approcha de la voiture, et l'enfant baisa la main de l'Empereur JLe Prince la retira brusquement avec une^espèce d'effroi. Il y a peu de temps que le graveur de la Cour lui ayant présenté le type des nouvelles monnaies portant son effigie, l'Empreur le réprouva en disant : Cette monnaie n'est pas à moi, elle est à mon peuple. Etranges paroles et que Votre Majesté trouvera bien plus singulières, si Ellepense qu'elles appartiennent à un pays où la Gazette de la Cour écrit : S. M. V Empereur a daigné communier un tel jour. Jamais, dans la conversation, il n'arrivera à l'Empereur de parler des droits de la Souveraineté ou de Yhonneur de sa couronne. Il dit : Le poste que j'occupe, la nation dont j'ai l'honneur d'être le [chef (1811). »

r Rien ne pouvait être plus antipathique à Joseph de Maistre que ce libéralisme qu'il haïssait partout et qu'il devait trouver plus odieux encore et plus ridicule chez le monarque le plus absolu d'Europe.

L'exemple de son père, Paul Ier, n'était cependant pas fait jour inspirer des idées libérales à l'empereur Alexandre. Le futur protecteur de Joseph de Maistre avait été élevé par des professeurs qui lui donnèrent de bonne heure le goût du xvme siècle et une sympathie pour ses philo-

sophes humanitaires, dont il ne parvint jamais à se débarrasser complètement, malgré les nécessités de la vieille tradition despotique russe. Ce libéralisme fut surtout chez FEmpereur une matière d'exportation. Sa bonté était réelle ; il avait des dispositions naturelles à la tolérance, et son peuple lui fît crédit sur sa bonne volonté. Il devint populaire par le désir qu'il avait de l'être. Son amour déclaré pour la justice lui valut la réputation d'un roi juste. Il pouvait tout et semblait prêt à ne vouloir abuser de rien. Le peuple, qui connaissait les abus de l'absolutisme, se mit à aimer sincèrement un souverain qui ne seprésentait pas en despote. L'enthousiasme que soulevait Alexandre partout où il se montrait est une chose à peine croyable. Il incarnait le sentiment national, l'indépendance et la défense de la patrie russe contre l'autre despote français, qui menaçait toute l'Europe.

M. Mandoul, dans son beau livre (1), cite un passage de l'écrivain russe Pypin, qui donne une idée exacte d'Alexandre : « Il lui manque une certaine force d'esprit, la connaissance des hommes et la capacité de réaliser ses entreprises malgré tous les obstacles et en dépit de l'opposition. En raison de quoi sa bonté naturelle se transforme et devient de la faiblesse de caractère, et il n'est

(1) Joseph de Maistre et la politique de la Maison de Savoie, 1 vol. in-8.

pas rare qu'il ait recours alors à des armes telles que la ruse, la malice, pour atteindre son but. Ses dispositions furent développées en lui spécialement par les préceptes du maréchal Soltykow, un courtisan qui se proposa de bonne heure d'être sympathique à la fois à la grand'mère et à ses favoris ainsi qu'au père. Plus tard la sévérité même de ce père devait développer ces habitudes déjà acquises. »

« Alexandre Ier dit Albert Blanc, était un cœur ardent, une tête indécise, une âme vive et généreuse ; passionné pour un projet idéal, trop impressionnable pour ne pas être arrêté dans sa marche par l'ingratitude ou l'inintelligence de ceux qu'il voulait régénérer, il commit dans sa carrière politique des fautes inévitables pour un esprit disposé au mysticisme et engagé dans les froids calculs de la vie réelle. Il eût réalisé la paix universelle de l'abbé de Saint-Pierre, si tous les souverains eussent ressemblé à cet Henri IV de la Russie. Il rêvait, on ne sait quelle hiérarchie sacerdotale des souverains européens, fondée sur une solidarité morale des nations avec leurs chefs ; et il se sentait assez grand pour en être le premier prêtre. Il formait le sublime projet de mettre la civilisation future sous la protection de l'arbitrage de la Russie et de ressusciter ainsi la grande unité du moyen âge, ébauchée par Grégoire VII et disparue depuis longtemps avec l'influence et le prestige de la papauté. Ce

rêve grandiose ne lui fut pas inspiré par Mme de Krudener, quoiqu'on Tait dit dans les histoires. Mme de Krudener ne le vit qu'en 1814, à Paris, où, dit-on, elle lui prédit le retour de Napoléon en France et sa seconde chute. Le rêve d'Alexandre fut le jet spontané, la manifestation imparfaite de la .puissance d'amour dont il était doué ; puissance qui resta inféconde par la solitude où le laissa l'esprit de son siècle. Ses défauts venaient de ses qualités. Sa dissimulation, dont on a tant parlé, venait d'une pudeur d'âme d'élite méconnue. Il avait pressenti le besoin, plus tard universel, d'un ordre nouveau, et s'était mis en avant de gens qui ne pouvaient le suivre. Les Français ont peu compris sa pensée, gâtée, du reste, par des actes inconséquents de ce songeur armé et couronné. Ils n'ont pas vu ce que l'influence du caractère à demi-oriental de la race de Pierre le Grand pouvait donner de dignité, de véritable religion, de poésie pratique aux gouvernements occidentaux, qui périssent faute de ces trois choses divines. »

Le portrait est un peu flatté. Le libéralisme, chez un souverain, vaut sans doute mieux que la tyrannie ; mais les concessions ont aussi leur inconvénient ; et nous avons vu, d'étape en étape, en passant par l'émancipation des serfs, le libéralisme russe engendrer pour tout résultat l'esprit révolutionnaire et la révolte anarchique.

Non seulement Joseph de Maistre savait voir et peindre les scènes pittoresques qui se passaient autour de lui ; mais le côté drôle des choses l'intéressait et l'amusait. Il causait un jour avec le Maréchal de Steddingk, personnage fort original et que sa femme rendait très malheureux. — « Monsieur le Maréchal, lui disait-il, j'ai connu jadis un gentilhomme piémontais qui avait bâti une fort belle maison à Turin ; cependant il y avait quelques fautes dans la façade. Un de ses amis lui dit un jour : Dites-moi franchement, mon cher Comte, à quel ordre appartient cette façade?

— Hélas ! reprit l'autre en joignant les épaules de l'air le plus pitoyable, c'est V ordre de ma femme.

— Je crus, Sire, que le Maréchal allait étouffer de rire. Il m'a dit dès lors plus d'une fois : J'emporte beaucoup de souvenirs de vous, mais je n'oublierai surtout de ma vie le sixième ordre d'architecture. »

Joseph de Maistre s'amusa beaucoup à la Cour de Russie de certaines exhibitions, entre autres l'arrivée de l'ambassadeur de Perse, qui amena en Russie « trois éléphants dont un est mort en chemin, par un trait de prudence ; car ce pays n'est pas du tout celui des éléphants. On fait à ceux qui sont ici des espèces de chaussures pour qu'ils puissent faire ainsi leur entrée, et poser le pied à terre impunément : chacune de ces bottes coûte, dit-on, cent roubles ».

Le vieux général Koutousoff, que Tolstoï nous

a si magistralement décrit dans la Guerre et la paix, est peint en quelques lignes bien vivantes par Joseph de Maistre :

« Le général Kutusoff, que l'opinion appelait au commandement général, est un homme de soixante-dix ans au moins, gros et pesant, plein d'esprit, d'ailleurs, et fin à l'excès ; il est homme de Cour, même : très bonne chose à sa place, mais qui lui a nui quelquefois à celle qu'il occupe. Il est défiguré par une blessure épouvantable : une balle lui perça jadis la tête obliquement et sortit par la cavité de l'œil. Le globe est déplacé, et l'autre œil même a beaucoup souffert, par la relation connue des deux organes ; il voit peu, il se tient difficilement à cheval, il ne peut veiller. »

Joseph de Maistre ne dédaigne pas l'anecdote pittoresque. Il en a de curieuses, comme celle-ci sur l'amiral Tchitchagof, le ministre de la Marine Russe, un vrai type d'original :

« Ses aventures avec Paul Ier sont ravissantes. Un jour je lui demandais : « Où étiez-vous, Monsieur l'Amiral, sous le règne précédent? » Il me répondit : « Tantôt à Cronstadt, tantôt en prison. » Une fois après une scène épouvantable avec l'Empereur, Paul Ier lui dit qu'il ne voulait plus de lui et qu'il le congédiait sur-le-champ. Sur quoi l'Amiral se déshabilla devant le Maître et sortit de la Cour en chemise. Vous m'avouerez

que ce trait est joli et qu'on ne peut guère le voir ailleurs. Comme il ne veut absolument ni voler, ni permettre qu'on vole dans sa sphère, il est détesté. »

Page 1